30/09/2007

Exécution !

2.0EXECUTION

Petite, j’ai un jour été piquée à la main par une guêpe et j’ai vu le dard marquer ma peau de son ombre noire.
La douleur s’est installéeen moi, vive et lancinante. Elle a envahi tout mon corps. Alors, j’ai saisi le canif de mon frère et j’ai enfoncé la lame dans la partie de la main qui s’était gonflée sous la piqûre. Le sang a jailli et expulsé le dard. J’étais fière de mon geste et malgré la souffrance,  je me réjouissais, les larmes aux yeux, d’avoir triomphé de cette violente et inacceptable intrusion.
J’ai retenu la leçon et n’ai jamais toléré à l’avenir que des squames de mal persistent sans que je ne les gomme à jamais, fut-ce au prix de la douleur !
Ne pas tolérer qu’elle perturbe le cours normal de ma vie, voilà mon vouloir !
J’y pense aujourd’hui en fermant la porte de mon cabinet de dentiste sur lequel flotte, insistante, une odeur synthétique et giroflée.
Dans le miroir du couloir j’ai jeté un dernier coup d’œil sur ma silhouette et me suis vue grande, mince avec des cheveux de jais dont l’argent des tempes tempère l’éclat.
On lit sur mon visage mes origines espagnoles et mauresques. Mes soupirants insistent sur la luminosité de mon regard…comme ils le disent tous, cela doit être vrai.
Moi, je pense plutôt que mon regard est celui du chat ou du lynx qui attend, stoïque, sa proie.
Je suis calme et lucide. Désormais les jours et les nuits ne seront plus pareils aux précédents. Aujourd’hui marque une étape, la dernière. La haine et le deuil seront refoulés. Le crime vengé. L’attente en valait la peine. Je ne regrette rien !
L’ange de la mort doit avoir mon visage, ma voix, mes yeux…
Je souris à cette comparaison. Elle n’est pas indue.
Je sens l’ombre des dieux qui entoure ma personne et pareille à Mithra je tuerai le taureau puissant dont le sang versé sera gage de résurrection.
C’était hier le cinquième anniversaire de la mort de Dotty et à la pagode Théravada le bonze a psalmodié quelques soutras pendant que je brûlais des bâtonnets d’encens. Je l’ai voulu toute simple cette cérémonie. Aussi simple que celle qui suivra.
La rue me rappelle cette journée de Toussaint, il y a un peu plus de cinq ans, quand nous nous promenions Dotty et moi. Il y avait dans les rues plein de monde qui profitait de l’été indien pour encombrer les terrasses des cafés et se promener le long des boulevards.
C’était un bonheur bien ordinaire dont nous profitions. Le dernier.
Et nous étions parmi eux,  bras dessus, bras desous, les yeux aussi brillants que ces garçons et ces filles qui riaient et parlaient fort en se racontant des histoires toutes simples, des histoires  de leur âge.
Ce soir, mes pas me dirigent vers le « Shiva » où j’ai rendez-vous avec Elizabeth, une amie comme on dit. Je ne sais pas vraiment pourquoi j’ai accepté son invitation. A chaque fois je le regrette. Elle n’est pas de mon monde cette petite quadragénaire un peu boulotte, rosse à souhait, qui vient de se faire plaquer par son mari, un homme sympathique à propos duquel je m’étais toujours demandée ce qu’il faisait avec elle. Elle me racontera, c’est sûr, les dernières péripéties de son divorce, ses petites haines fielleuses, ses pulsions revenchardes…mais qu’est-ce qui me prend, à chaque fois, d’accepter ?
Après, je retrouverai Dominique et nous passerons la nuit, ensemble, chez moi. C’est dans cette perspective de douce félicité que je n’ai pas annulé en dernière minute, comme je l’ai fait tant de fois, ma soirée avec Elizabeth.
Le « Shiva » est un restaurant indien. On y mange végétarien dans une ambiance doucereuse sur laquelle veille la statuette du dieu eponyme.

2.03

Elizabeth est en retard, c’est son habitude, mais comme je m’y attends, cela ne me met plus de mauvaise humeur. Je prends place dans un coin de la salle, tire de mon sac une lettre pliée en quatre et lit :
« Denyse, 
- c’est toujours le même début, sec et bref. Un vocatif de mec ! Je n’ai jamais lu : « Denyse chérie – ou – Denyse, mon amour ! » -
J’ai payé le jardinier qui m’a promis de poster cette lettre au plus tôt. J’espère que cet abruti tiendra parole. Je me méfie de tout le monde ici. Ces quelques mots, je les ai écrits à la hâte quand personne ne m’observe. Ils sont mon cri, ma douleur, ma bouteille à la mer…
Carlynn et d’autres médecins sont venus m’examiner ce matin. Je dois être un cas intéressant. Pourquoi ? n’ont-ils jamais croisé dans leur vie des « cas » comme moi, comme toi….comme tous les autres ? Ah vraiment ! Que peuvent-ils attendre d’une petite vie sans histoire, banale, inoffensive ? Carlynn les a longuement entretenu dans le couloir, je l’entendais chuchoter. Pour dire quoi ?
Il tire sur sa pipe éteinte, Carlynn, bougonne dans son bouc, fait craquer ses articulations et mate vicieusement les infirmières. Voilà le bonhomme dont dépend mon « bon de sortie ».
Hier, j’ai eu un mal de tête épouvantable qui m’a gâché toute la journée. J’avais une lame plantée au beau milieu du crâne. Une lame toute fine qui s’enfonçait dans mon bulbe rachidien, millimètre par millimètre. Ce sont leurs foutus médicaments, leurs pillules, leurs potions et l’inactivité qui me tuent.
Ce matin tout allait un peu mieux. Il y avait une brise douce qui soufflait m’apportant les senteurs de la saison. Celles de noisettes, d’humus frais ou de champignons. Les feuilles mortes gisaient en tas dorés au pied des arbres sur lesquels gambadaient des écureuils.
De l’autre côté de ce  parc cloturé il y a une petite falaise…des moutons y paisent…
J’en ai vu un tomber dans le vide. J’ai entendu un bruit sourd comme une explosion étouffée et des oiseaux se sont envolés en piaillant. C’est tout !
Moi, Denyse, je voudrais être le vent et m’en aller partout où je le désire. Et vers toi, Denyse, et t’envelopper de mon souffle pour t’emmener à jamais avec moi. Un vent ne meurt pas, c’est connu, Denyse. Et nous ne mourrons jamais, nous, non plus !
Et je fuirai cette morne et grise solitude qui défait mes nuits et mes jours. Je ne verrai plus ces regards éteints ni n’entendrai  ces pas plombés qui vont et viennent dans la salle commune au rythme lent d’un métronome fatigué. Et j’oublierai ces cris de déments échappés de gorges rauques, ces pleurs désespérés et ces longues plaintes qui n’en finissent pas de jauger le temps.
Mon monde n’est pas le leur, Denyse ! Mon monde c’est toi…et tout ce qui n’est pas eux !
Dans ma tête tout s’entremêle, Denyse. Le passé et le présent et l’avenir qui est là devant moi et ricane de me voir si frêle, si faible, sacrifice déjà programmé à un Molloch insatiable.
Vois, Denyse, comme moi, ces scènes de jadis. La petite fille de la fête foraine tient la main de son père. Elle pleurniche, il se fait tard et il faut rentrer…et là, le  garçonnet espiègle joue au ballon. Sa mère l’appelle mais il n’en a cure, il rit et poursuit son ballon qui l’éloigne toujours un peu plus…
Tu te souviens, Denyse, de la grande roue où nous nous faisions si peur ? A terre nous avions l’estomac un peu barbouillé mais ce n’était pas très grave. Moins sans doute que le chagrin de cette fille toute seule près du stand de tir. Elle tient à la main une barbe à papa et des larmes coulent sur son visage. Elle porte, l’espace d’un instant, tous les chagrins du monde. »

La voix haut perchée d’Elizabeth interrompit ma lecture :
« j’ai été retenue, mon chou, excuse-moi… »
Elle avait pris un peu de poids et affichait sa mine des mauvais jours…

2.04
"je reviens de chez l'avocat, figure-toi que Charles remet en cause la convention de divorce, il prétend que j'ai plus de fric que lui….tu te rends compte, ce fumier ! »
La serveuse, une jeune fille arborant un sari trop petit pour sa taille nous tendit les menus en rougisssant. Je la connaissais cette serveuse. Un jour, en chuchottant, elle m’avait entretenu de ses amours impossibles avec un professeur de yoga. Je résistai à la tentation de lui demander la suite de l’idylle pour couper court aux plaintes d’Elizabeth….
« tu lisais une lettre de Do… ?»
Je l’interrompis :
« Dotty ! »
« Oui…Dotty….tu as raison – elle esquissa un sourire forcé – il va y avoir cinq ans, non ? Pauvre Dotty…mourir comme ça si jeune, je comprends que cela t’ai fait un choc, mon chou…ah ça, oui, je le comprends !... »
Elle se mit à lire consciencieusement et à voix haute le menu. Je savais qu’elle allait, comme d’habitude, commander les mêmes plats (« mais sans oignons, je ne les digère pas ! »).
Je sirotais un verre de vin biologique quand elle reprit la conversation :
« …je comprends tes sentiments, c’est pas ça, mon chou, mais vois-tu, la vie doit continuer…tu devrais te changer un peu les idées, je trouve que tu travailles trop, cela se voit à ta mine… si, si...essaie de connaître d’autres gens, des gens qui n’ont pas en commun avec toi ce passé…Tiens, la semaine prochaine, Solange… oui,tu la connais !... elle est architecte, elle a son cocktail….je suis persuadée que tu pourrais… »
Et elle continua sur ce ton de grande sœur raisonnable à conseiller ma conduite

Il y avait eu ce coup de fil hâtif au contenu  avorté :
« …un malheur est arrivé, Mademoiselle, je n’ai pas le droit de vous le dire…mais j’ai trop entendu parler de vous…je vous le signale en vitesse…vous savez les nuits de pleine lune, on ne sait pourquoi, mais il s’en passe parfois des choses dans leur tête…de la falaise… oui, vous l’avez deviné…au bout d’une fugue… la chute, c’est ça…s’il vous plait ne dites pas que… »
Et puis le silence. 
Ce jour là, le dard de la haine a envahi mon âme.
Et il vit aujourd’hui ses derniers moments et je l’extirperai comme eux ont extirpé de ma vie Dotty.
Et je serai, alors, comme avant. Quelqu’un sans histoires…sans histoires…sauf une !
Il ne faut pas que le bien soit appelé mal,ni mal bien. Je suis comme le prophète. Le bien est mien, le mal est leur ! Et il faut punir le mal, le venger, l’extirper…depuis petite, je sais comment m’y faire pour extirper !
Dotty  l’avait écrit, non ?
« Ce Carlynn, c’est le type qui est allé dans des hopitaux insulter des femmes qui voulaient se faire avorter et qui était en tête dans les manifestations les plus réactionnaires contre les gays ou l’avortement…
Il faut en finir avec un type pareil !
Il s’est même fait recevoir par le Pape, ce salaud ! C’est un psychiâtre psychopate, un obsédé sexuel…tu sais ce qu’il m’a fait faire l’autre jour, cette ordure…il m’a mis de force des magazines pornos dans les mains et a branché entre mes jambes un appareil électrique à la con. Puis il a dit qu’il allait quantifier (« quantifier », il a eu un sourire vicelard en me le disant…) mes pulsions sexuelles. Moi, je le voyais plus mater mon entrejambes que « quantifier » quoi que ce soit, ce… »
L’indignation d’Elizabeth interrompit ma divagation :
2.01

 
 
« …quelques petites aventures, de ça, de là…avec des garces…à la limite, je fermerais les yeux…et même que je pardonnerais…mais là, non !...tu te rends compte…il me sort, comme ça, qu’il l’aime ! Il l’aime cette catin et veut lui faire un enfant. Un enfant ! Tu réalises tout ce que je dois supporter ?... »
« Calme toi, Elizabeth…la colère est mauvaise conseillère… » persiflai-je.
Elle ne m’entendit pas :
« et encore si c’était une jeune, mais elle a mon âge ! »
Sa rage n’avait pas coupé son appétit. Son assiette était vide et lustrée comme seuls les chiots savent le faire.
« Toutes ces contrariétés me font grossir, mais je m’enfous ! » Et elle appella la serveuse pour lui commander de la tarte aux pommes parfumée à la cannelle.
Dans la cuisine résonnaient les rires cristallins des cuisinières. La jeune serveuse si timide leur fit signe de faire moins de bruit. Je n’écoutais plus le babil d’Elizabeth, je souhaitais en finir le plus vite possible… retrouver Dominique et jouir des dernières heures avant l’exécution de notre sainte mision.
« C’était très bon, mon chou ! »
Nous étions dans la petite ruelle devant le restaurant. Un jeune homme blond qui se prenait pour Bob Dylan, jouait de la guitare et chantait.
Elizabeth serrait dans sa main droite un mouchoir bleu lavande à pois blancs.
Les effluves épicées du restaurant nous accompagèrent jusqu’au bout de la rue.
Une soirée bien ordinaire.

« Nous sommes une trentaine ici, Denyse. Je ne les connais pas. Je ne les connaitrai jamais. Je ne le souhaite pas. Chacun vit dans son monde et est allergique à celui des autres. Il n’est pas tellement différent de celui des sains d’esprit…des « normaux »…mais, nous, on l’assume, notre monde,…on revendique notre dramatique transparence, voilà notre maladie !
Je dois avoir l’air de quoi depuis qu’ils me bourrent de médicaments ? Me reconnaitrais-tu, toi, si jamais ils me laissent sortir un jour ?
Et ces lettres, te parviendront-elles ? Comment puis-je aller mieux avec toutes ces interrogations qui m’obsèdent ?
Je vais mourir, Denyse…je ne vais pas rester en vie comme ça… comme quelque chose « en trop » que l’on case chez les fous pour s’en débarasser….Je vais mourir pour mieux revenir à toi, mon amour, et vivre éternellement dans ton esprit, Denyse…Et rien ne pourra m’y déloger. Et s’ils essayent, tous les dieux se ligueraient alors contre ces intrus qui nous veulent tant de mal… »
Je repliai la lettre et la remisai dans mon sac.
C’était une relique sacrée. Une sainte épître. Un évangile !
Et je répétai mon credo :
« Dominique et moi sommes des dieux, Dotty ! Voici l’heure de notre épiphanie. Le jour de ta rétribution est arrivé. Ton crime sera vengé ! ».

Son corps embaume l’odeur du jasmin sauvage.
Il me couvre, ce corps, m’étreint. Et moi, je m’accroche, je m’enlace, laissant le temps et l’espace régir d’autres mondes, d’autres vies perdues dans des galaxies trop lointaines.
J’aime mélanger ma bouche à la sienne, m’offrir à ses caresses suaves, sentir ses lèvres trembler près des miennes…
Et dormir dans ses bras au bout de nirvanas entrevus, perdus et retrouvés.
Pour ceux qui s’aiment, les nuits sont brèves…les mots surfaits, les phrases inutiles…
Nous l’avions vite compris, Dominique et moi.
Elle n’a pas dit un mot quand j’ai exposé mon projet. Pas cillé. Pas posé une question.
C’est une fille des îles, une métisse fière, issue d’esclaves aux révoltes réprimées mais aux cœurs libres. Elle avait tout compris !

2.06
Alors nous voilà prédatrices…pistant notre proie avec patience et obstination…sans haine apparente, avec une exemplaire retenue.
J’aimais Dotty. Elle m’aimait. Cela leur était insupportable. Une honte pour son influente famille…un obstacle à la carrière politique du frère.
Ils lui jetèrent l’opprobre et l’internèrent comme une honteuse malade.
Ils ont sacrifié sur l’autel de la bienséance et de l’ambition leur « Dorothée »…
Le frère paiera.
C’est justice.
Dans l’absence ou l’obscurité du droit, le juge doit « dire le droit », c’est inscrit quelque part dans le Code.
Pour nous, il n’y a pas de droit…des asiles au mieux, le meurtre en final.
Alors, nous sommes devenues, Dominique et moi des justicières.
Nous sommes consacrées à un saint sacerdoce.
Nous avons mis quelques années à tout connaître. Les allées et les venues. Les points forts et les points faibles. Les jours sans et les jours avec.
Tout est prêt. Tous nos alibis tiennent la route. Rien ne nous arrêtera.
La mort sera bientôt notre œuvre, une œuvre d’art.
A l’aune de notre haine froide.
Nous l’avons initiée, cette haine, et nous nous en défairons à trois, avec cet ange qui depuis son ciel préside et bénit nos travaux.
De même que l’accouchée jubile à l’heure de sa délivrance, de même serons nous radieuses d’offrir à la Parque l’âme damnée d’un tourmenteur.
Et nous serons libres !
C’est comme ça que nous vivrons désormais toutes les trois. Soudées par ce geste, purifiées par le sang versé et apaisées par l’amène frôlement de l’ombre de la mort.
Notre amour alors, traversera les temps, dédaigneux de toutes ces choses insignifiantes qui encombrent et pourissent l’âme de nos semblables…nous serons légères, aériennes, éthérés. Bienheureuses gardiennes des portes de l’enfer.
Initiatrices de la Mort, nous serons au-delà de la vie et de la Mort.
Je souris.
Je suis heureuse.
Enfin !



 

16:16 Écrit par Dim's dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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