22/12/2007

Enceinte Marie


 

 mara-enceinte

 

Depuis le temps de la « grande déflagration » l'humanité a fui la surface de la terre et s'est réfugiée dans des cités souterraines.
Les hommes et les femmes vivent terrés dans les entrailles de la planète et ont oublié jusqu'à la couleur du ciel.

Sous peine de prison, ils ne peuvent plus résider en surface.

Certains, cependant, sentent que là n'est pas leur destin et rêvent d'un retour vers la nature comme jadis leurs pères rêvaient d'une terre promise.

  

« Tu crois que c'est normal ? »

L'angoisse se lisait dans ses yeux grands ouverts qui le fixaient depuis quelques minutes.

« Si, si... il a dit qu'il n'y avait pas de problèmes, que c'était même tout à fait conforme  à ce qu'il savait, que ça se retournait spontanément et que ça s'abaissait petit à petit vers la fin. Tu dois pas t'en faire... et puis, attends - il eut un sourire un peu forcé - il arrive dans quelques instants, il te le dira lui-même. »

Elle se tu et resta  couchée sur sa natte à contempler le plafond de la chambre que soulignait de cercles concentriques le halo d'une bougie.
Le jeune homme à l'âge indéterminé, entre dix-huit et vingt-cinq ans, mâchouillait de la gomme de résine tout en caressant un chat noir aux yeux verts écarquillés qui contemplait la scène d'un air hiératique et désabusé.

Elle se frottait le ventre de la main gauche, yeux fermés, lente respiration ventrale dont l'expir soulignait la vacuité de la pièce.
On frappa en sourdine à la porte : deux coups, un intervalle, un coup. Le jeune homme se leva et laissa pénétrer un visiteur.
C'était un homme plus âgé, grand et d'une rare carrure athlétique. Il arborait un mince filet de barbe poivre et sel qui le distinguait de ses concitoyens glabres.
Il s'était hâté, cela s'entendait à sa respiration saccadée.

« Comment va-t-elle ? »  demanda-t-il à voix basse au jeune homme.

« Elle s'angoisse - répondit le jeune homme - merci d'être venu si vite."'   ajouta-t-il.

« Tenez, on m'a remis cette lettre pour elle » dit l'homme en lui donant un pli.

« C'est de sa mère sans doute... » dit le jeune homme.

« C'est bien d'elle, l'adresse est au verso. »

Il mit la lettre sur un tabouret près de la climatisation, l'homme à la carrure athlétique et au soupçon de barbe aida la jeune femme à se relever.
Debout, elle retira sa jupe pour lui présenter son ventre rond. Lui, cylindre collé à l'oreille, l'auscultait centimètre par centimètre.

« C'est normal tout ça ? » lui demanda-t-elle sur un tout anxieux et insistant.

« C'est tout à fait conforme au processus qui nous est connu - répondit l'homme entre deux auscultations - comment te sens-tu ? »

« Sais pas... nerveuse... j'ai peur... »

Il lui tapota l'épaule sans répondre.

La jeune femme d'un geste machinal retira sa culotte, se coucha, releva les jambes et, les yeux mi-clos, se laissa consulter par l'homme.
Elle se souvint du malaise et du sentiment d'agression qu'elle avait ressenti la première fois qu'il l'avait visitée ainsi. Elle était honteuse et les explications simples et précises qu'il lui avait données sur  sa matrice et son col de l'utérus ne l'avait pas apaisée. C'était un mélange d'aversion et de rejet identique à ce qu'elle avait connu lors du premier rapport sexuel avec le jeune homme.

« Là, c'est la fin - dit l'homme - l'ouverture est bonne ».

Il avait l'air satisfait et confiant.
Il caressa d'une manière  à la fois paternelle et protectrice son ventre tendu, puis, s'adressant au couple :
« C'est pour dans dix jours... vous m'appellez quand vous voulez, entendu ? »
Ils hochèrent la tête comme de bons élèves.
Elle se rhabilla, vit l'homme quitter la pièce de ce pas pas agile et pressé qui lui était maintenant familier et disparaître au bout du couloir sombre.
Le jeune homme lui tendit le pli. C'était un pneumatique envoyé depuis quatre jours à son ancienne adresse du moins sept. De là il avait été dévié, par porteur, dans le studio de l'entresol du moins huit qu'elle occupait avec le jeune homme.
L'homme qui venait de les quitter et qu'ils appelaient « le docteur », leur avait trouvé ce logement provisoire avant leur « expulsion » vers la surface.
Elle ouvrit le pli sans aucune hâte, elle en connaissait l'expéditrice et en devinait le contenu et ses jérémiades : 

« Florence,

Tu es complètement folle ! Je savais que cette affaire finirait mal ! Hier les policiers sont encore venus et ils m'ont dit que si tu allais les voir ils feraient en sorte que cette histoire ne te coûte qu'un minimum. Si tu leur dis tout, ils te feront même passer pour une victime. Il suffirait que tu répondes à toutes leurs questions. Après ils t'enverront à l'hopital et des docteurs te soigneront comme il faut. Mais toi, bien entendu, tu ne veux rien savoir et n'en fais qu'à ta tête. Tu préfères rester avec ces dégénérés qui t'ont ensorcelée avec ces idées qui encombrent ta tête et auxquelles tu ne comprends rien !
Tu ne te rends pas compte de l'état dans lequel tu m'as mise. Je n'ose plus me montrer ! Tous les habitants de l'étage sont au courant... je fais mes courses à l'aube tant j'ai honte !
En plus, je risque de perdre des points de retraite parce que ma responsabilité est engagée, c'est du moins ce que les policiers m'ont dit. Je trouverais scandaleux que ma fille soit à l'origine de ma déchéance sociale. Je voudrais que ce cauchemar finisse et que tu reviennes immédiatement !

Ta mère,

Anne

P.S : Abstiens-toi de me décrire ce qui se passe dans ton ventre, cela me dégoûte ! « 

 Après lecture, sans dire un mot, sans rien laisser paraître, elle plia la lettre et la mit dans son sac parmi les autres. Elle fit quelques pas, bu un grand verre d'eau et s'en retourna sur sa couche pour fixer des yeux le plafond gris de la chambre où dansaient les ombres de l'unique flammèche de la pièce.
Son compagnon se coucha près d'elle, passa sa main sous la jupe et lui caressa le ventre.
« Ca bouge ! »
« Tout le temps à présent, ça m'empêche de dormir la nuit ! »
« Il dit que c'est normal, qu'il est tout à fait formé à présent et qu'il ne dort plus toute la journée, il peut même nous entendre à ce qu'il paraît ! »
« Tu crois qu'il va pouvoir sortir ? »

« Il dit que tu es bien conformée pour ça et que tu ne dois pas avoir peur  »

« Comment veux-tu qu'il sorte, c'est si petit ? »

« Sais pas, il dit que tout se dilatera le moment venu... »

« Et si ça passe pas ? »

« Il le sortira par le ventre, il sait comment cela se faisait, c'est pas dangereux... »

« Et il va le fermer comment, mon ventre ? »

Elle se tu et s'abandonna à la présence de cette main sur son ventre. Ce ventre dans lequel s'était lovée cette vie étrange et sienne à la fois.

pregnant

« Et je vais pouvoir le nourrir ? »

« Il dit que c'est impossible... la glande mammaire s'est atrophiée... il pourra têter mais sans plus, t'auras pas de lait ou si peu... »

Puis, après une pause, il ajouta :

« mais il a dit aussi que c'était pas grave, qu'ils se chargeraient tous de la nourriture, qu'on n'aura pas à s'en faire, que ce ne sera, somme toute, qu'un détail, un de plus... »

« Et nous, est-ce qu'on mangera ? »

« Sûr qu'on mangera et autre choses que les saletés de ces catacombes. Ils savent ce qu'il y a de bon là haut... on le saura très vite nous aussi... on reviendra, enfin, à une vie conforme à ce que nous sommes. »

Il s'interrompit un instant, l'embrassa et ajouta :

« et puis cesse de te tracasser, il faut faire confiance ! »

Elle soupira : « faire confiance », c'est ce qu'il lui avait dit dès le début, quand tout avait commencé et elle n'avait fait que ça ! Confiance quand le jeune homme eut pénétré son corps, confiance quand la vie s'était déclarée dans son ventre, confiance quand le « docteur »  leur a dit que le jour venu, avec d'autres, ils partiraient en surface, que c'en était fini de cette survie souterraine et qu'ils retrouveraient avec le soleil, cet astre qu'ils ne connaissaient plus, une authenticité perdue.
Elle ne savait pas ce que « authenticité » voulait dire, mais elle aimait le jeune homme et détestait sa mère. Alors, elle les a suivis sans rien dire, poussée par une force étrangère qui lui imposait sa volonté douce et ferme à la fois.
Confiance aussi quand tout fut chamboulé dans son corps et son ventre. Elle s'était laissé faire malgré l'angoisse voire l'horreur que lui inspirait son changement de morphologie et cette impression de sentir son ventre envahi par quelque chose d'indéfinissable qui se se lovait au plus profond d'elle-même.
Le jeune homme, au début, elle ne savait pas très bien qui il était et elle ne comprenait pas tout ce qu'il disait. Il lui parlait des fleurs, du vent, des montagnes enneigées et de lacs aux eaux transparentes. Il lui disait  qu'il fallait retourner de là où les hommes venaient et quitter cette tanière étouffante et  monstreuse loin de la lumière et du ciel.
C'est chez le « docteur » qu'elle a appris qu'ils se préparaient tous à fuir vers la surface et qu'ils étaient trop heureux de savoir qu'elle viendrait avec cet enfant qu'elle portait dans son ventre. Chez le « docteur » il y avait d'autres hommes et femmes.  Ils étaient tous gentils envers elle, les femmes s'extasiaient devant son ventre qu'elles caressaient longuement et se pressaient pour écouter ce qui se passait à l'intérieur.

souterrain

Elles lui apprirent qu'elle était une exception. Que toutes les femmes ne pouvait « porter » comme elle pouvait le faire, que les ténèbres avaient  gommé cette faculté de leur sexe et qu'elle devait se sentir heureuse et fière d'être appellée à recevoir cette vie en elle !
L'une d'entre elles, une femme plus âgée qu'ils appellaient Elisabeth avait déjà tenté, mais sans succès, cette fécondation. Elle aussi avait séjourné illégalement en surface et fait de la prison après son arrestation.
C'est elle qui allait assister le « docteur » quand elle accoucherait.
Rien qu'à l'évocation de ce mot, elle se sentait prise de panique : imaginer que quelque chose de vivant puisse sortir d'elle lui causait des sueurs froides, elle n'osait s'imaginer expulsant de son corps un autre corps qui y aurait habité et partagé avec elle une intimité aussi charnelle.
Elle chassait cette idée de son esprit et s'en voulait parfois de s'être laissée faire, d'avoir accepté que ce garçon qu'elle aimait s'accouple avec elle et la féconde, comme ça, naturellement comme ils disaient !

« Et si je n'étais qu'un cobaye ? Un faire valoir pour illustrer leurs théories ? » se demandait-elle parfois.
Tu crois qu'on en verra des papillons ? »
Les papillons ! C'était devenu obsessionnel chez elle. Elle voulait voir et toucher ces petites choses polychromes depuis qu'elle avait appris qu'elles étaient chrysalides avant de quitter leur gangue et déployer leurs ailes au soleil. Rien à voir avec cette humanité d'aujourd'hui, ces hommes et ces femmes qui indéfiniment, jusqu'à leur euthanasie, restaient prisonniers de leur conque. Elle avec tous les autres, fuirait pour offrir son corps à la caresse chaude des rayons d'un soleil complice et protecteur.
Et voir des papillons !
« Sûr qu'on en verra des papillons... et des chevaux sauvages et des ours et des poissons dans les rivières, cela nous changera des rats qui pulullent ici ! »


flower

 

Elle ne dit rien, ferma les yeux et s'imagina à la surface de la terre couchée sur l'herbe. Cela pouvait ressembler à quoi de l'herbe ? Et le soleil ? On lui avait appris que le soleil était dangereux pour les hommes, qu'il brûlait la peau et causait des maladies.
Le « docteur » disait le contraire.
Elle devait faire confiance.
Et puis, surface ou pas, elle voulait que le jeune homme reste auprès d'elle, qu'il l'étreigne encore et caresse de son corps, le sien.

 

« Florence !

Je t'avais demandée de ne pas me parler de toutes ces choses ! Ton corps ne m'intéresse pas, ces histoires de ventre et de gosse me révulsent. Je me demande si tu ne le fais pas exprès, si tu ne tires pas une vanité morbide d'un état qui n'a d'exceptionnel que ton inconscience et ton ingratitude. La police et les assistants sociaux viennent me voir tous les jours.  Cela me fait une réputation intenable.  En plus, c'est officiel, ils me retirent mille points de retraite : six mois de plus à travailler, merci !

S'ils t'arrêtent tu feras de la prison, tu n'y couperas pas et j'irai pas te défendre, crois-moi !

Je renonce désormais à mes droits d'affiliation, je le fais publier dans le Journal Officiel et si un huissier déniche ton adresse il te le notifiera. J'enregistre ce pneumatique pour que la date soit certaine. Inutile de me répondre.

Toutes tes hisoires d'amour, je ne veux plus les entendre ! Qui es-tu pour me dire ce que c'est que l'amour ? Tu t'imagines le connaître parce que tu t'es accouplée avec un homme comme le font les rats ici ? Et tu crois que cela m'impressionne ? Cela me dégoûte ! Dis-le à tous ces dévoyés qui t'ont endoctrinée !

Quant à ce « père » dont tu m'entretiens, je regrette qu'il ait été conçu, celui-là !

Anne « 

 

Sans un mot elle mit la lettre dans son sac. Tout était consommé avec cette cité de taupes. Elle n'avait plus rien à ajouter.
Elle était un peu nerveuse. Leur « extraction » avait été décidée pour dans quatre heures. Le « docteur » était venu les voir le matin, il l'avait examinée, conclu que la délivrance aurait lieu quatre jours plus tard environ, ce qui serait dans les temps.
Ils insistaient tous sur cette notion de temps. Il fallait qu'elle accouche en surface au moment où un nouveau soleil succéderait à l'ancien, c'était l'antique « Noël », le « neos ilios » de leurs pères.
C'est de cettte naissance et de cette nouvelle Lumière que viendrait le salut des hommes avait dit le « docteur ».
Alors, il lui avait communiqué toutes les consignes de sécurité qu'il fallait prendre durant cet exode de trois heures le long d'un étroit boyau au bout duquel ils se retrouveraient tous sous la nuit noire du solstice.

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En surface, il fallait marcher encore deux heures avant de trouver le gîte prévu pour l'accouchement, une grotte dans laquelle le « docteur » avait séjourné durant son séjour illégal en surface.
Une ânesse avait été trouvée pour lui épargner une marche pénible dans le froid et la nuit, avait ajouté le « docteur »,  et  des proscrits, réfugiés depuis longtemps en surface et qui gardaient leurs troupeaux viendraient les aider. C'était une fameuse aventure !


 « Je vous annonce un bonne nouvelle, un Sauveur vous est né ! »

« Tu lis quoi, encore ? » demanda-t-elle au jeune homme.

« Un Evangile... tu sais, ces textes d'autrefois... »

« Non, je  sais pas ! »

« C'est l'histoire de cet enfant qui naît et puis tout le monde ou presque veut le tuer... alors il fuit en Egypte avec ses parents...je te raconterai la suite après... »

L'Egypte ! Il en savait des choses ce garçon, et elle qui ne savait presque rien...

Parfois elle avait peur de tout ce qu'il savait. A l'école on lui avait appris à lire et écrire et puis un métier. Un métier tout simple, décomposé en trois mouvement « ergonomiques » comme ils disaient, et toute la journée elle répétait les mêmes gestes sans penser à grand chose, sans écouter cette musique sirupeuse diffusée dans l'atelier et , patiemment, elle décomptait les heures.
Tous les dix jours elle avait droit à deux jours de pause, alors elle se reposait, papotait avec sa copine et faisait de la gymnastique. C'était même obligatoire, la gymnastique, si on n'en faisait pas la sécurité sociale ne prenait pas la maladie en charge.
Elle habitait au moins quatre avec sa mère, le moins un était réservé aux dirigeants de la cité, le moins deux aux riches et aux artistes reconnus et puis le reste à l'avenant. Aux plus pauvres les paliers les plus profonds, là où les pannes de climatisation sont monnaie courante.
Elle avait rencontré le jeune homme lors d'une réunion quelque part entre le moins sept et le moins huit, dans une zone trouble et interlope, là où la police ne se risquait guère et où se retrouvaient les repris de justice, les marginaux et des tas d'artistes non conventionnés. Elle y était allé par défi, pour provoquer sa mère dont elle ne supportait plus les plaintes incessantes depuis l'euthanasie de son père.
Elle était entrée dans une petite pièce où se pressait une cinquantaine de personnes et n'avait rien compris à ce qu'ils disaient. Elle regardait le jeune homme et le trouvait beau. Leurs regards s'étaient croisés plusieurs fois et, quand à la fin, il lui a demandé de rester elle a acquiescé comme si c'était une chose toute naturelle. Durant la réunion elle n'avait pas ouvert la bouche, elle avait peur d'être ridicule, de ne sortir que des bêtises et des lieux communs alors,  elle avait écouté et regardé, sans se lasser,  le jeune homme  et s'était noyée dans ses yeux qu'il avait bruns et lumineux.
Il se sont revus comme ça, toujours au moins sept et puis, un  jour, elle s'est retrouvée chez lui.
Ce qui s'est passé alors, elle n'aurait pu l'imaginer. Il l'a caressée et ce qu'il a fait après était déjà effacé des mémoires. Elle l'a senti prendre possession de son corps d'une manière qu'on ne lui avait pas apprise. Il lui disait que l'amour c'était plus qu'une convention aseptisée, que cela faisait d'un homme, un homme et d'une femme, une femme après qu'ils eussent été, ensemble, une seule et même chair. Elle l'écoutait sans répondre et sans pouvoir effacer une impression confuse de honte qui l'envahissait en même temps que le corps de ce garçon pénétrait le sien.
Elle n'a pas osé dire ce qui s'était passé à sa mère ni à sa meilleure amie. Elles ne l'auraient pas comprise. Chez elle, elle s'était longuement regardée dans le miroir pour voir ce qui s'était passé et qui avait fait d'elle une femme différente de ce qu'elle était avant, mais elle n'avait rien remarqué. Ensuite elle a connu le « docteur » auquel le jeune homme l'a présentée quelques semaines plus tard. Il était content de savoir qu'elle était parfois règlée alors que la majorité des femmes dans la cité souterraine ne l'étaient jamais. Il lui a donné des pillules, des hormones femelles, qu'elle devait prendre tous les jours. Elle l'a fait en cachette de sa mère et de tout le monde: prendre des médicaments sans l'aval de la sécurité sociale était strictement interdit.

pregnant+child

Elle aimait cette nouvelle vie en marge de ce qui se faisait d'une manière si codifiée chez les autres, et puis elle aimait le jeune homme qui la prenait dans ses bras avant de se fondre avec délices en elle. Elle était heureuse et fière du plaisir qu'elle lui donnait et qu'elle lisait avec tant de bonheur dans son regard. Avec lui elle se détachait de plus en plus des conventions et des interdits du monde souterrain.
Sa mère la regardait de travers et s'étonnait de sa consommation mensuelle de serviettes hygiéniques, elle ne trouvait pas cela normal et voulait qu'elle aille le signaler à la sécurité sociale. Elle a dit oui mais n'en a rien fait.
Et puis un mois elle n'a rien vu venir et le mois d'après de même. Quand elle l'a dit au jeune homme, celui-ci était heureux et est parti quérir le « docteur » qui l'a visitée, comme il disait. Ce qu'elle a subi avec étonnement et dégoût. Il a dit certaines choses au jeune homme et elle a appris ainsi que dans son ventre à elle se développait une vie à la fois semblable et différente de la sienne.
D'abord elle n'a pas saisi : pour elle la vie se formait dans des laboratoires aseptisés peuplés d'ombres en blouses blanches et consignée sur des formulaires de sécurité sociale ad hoc.
Que la vie naisse au fond de son ventre au terme de ces élans de corps haletants qui se pressent et s'enlaçent  lui paraissait non seulement impossible mais même immoral. La vie était une chose trop sérieuse pour naître de la sorte pensait-elle.
Le jeune homme lui a donné des explications, mais elle était perturbée et n'a pas compris ou voulu comprendre ce qu'il lui disait.
Après son ventre s'est arrondi et elle a vu les aréoles de ses seins brunir et se répandre en larges tâches. Sa mère a trouvé qu'elle grossissait et lui a demandé de ne pas se gâver de sucreries et faire régime. Prendre du poids sans raison exposait à des amendes sociales !

vierge

C'est alors qu'ils ont commencé à l'appeler « Marie » et quand elle a demandé pourquoi, le jeune homme l'a prise dans ses bras et lui a répondu avec ce sourire qui l'avait séduite :
« parce que tu es élue entre toutes les femmes ! »
Elle n'a pas pu rester chez sa mère ni retourner au travail. Alors elle est partie sans laisser un mot, sans regrets, sans rien.
Cette chose qui poussait en elle, d'abord elle ne l'a pas acceptée, elle le vivait comme un viol, une prise de possession forcée et durant bien des nuits ses larmes furent d'amères compagnes.
Petit à petit, cependant, elle s'habitua à cette présence mystérieuse, si proche et lointaine à la fois, et qui, doucement, jour apès jour, prenait forme, donnait des coups, remuait, instaurant, malgré elle, un dialogue obligé.
Elle se sentit alors heureuse que ce sort  étrange, qu'elle n'avait pas souhaité, la transforme à ce point.
Désormais, dans les couloirs crades du moins huit elle exhibait son ventre que des hommes, des femmes et des enfants venaient toucher avec déférence.
« Ce sera une fille et on l'appellera Jésus » lui dit un jour le jeune homme.

« Comment sais-tu que ce sera une fille et pourquoi ce prénom ? »

" Parce qu'il est écrit que de toi naîtra une fille qui sera Notre Sauveur "   lui répondit gravement le jeune homme. Et il ajouta :

« et toi tu es pareille à Marie ! »

Certaines nuits, quand la vie dans son ventre s'agitait sans cesse elle se persuadait, une fois de plus, que le docteur, le jeune homme et les autres ne l'avaient choisie que parce qu'elle était règlée et qu'elle avait plus de hanches et de seins que les autres femmes de la cité. Qu'ils avaient en quelque sorte prémédité toute cette histoire et sélectionné une femelle qui réponde à leur dessein.
C'était peut-être vrai, pensa-t-elle, elle n'avait rien de particulier à offrir au jeune homme sinon  les caractéristiques de son corps et ses menstrues... mais qu'importe, elle mettait sa dignité au vestiaire, elle voulait vivre près de lui, sentir son souffle mêlé au sien et la chaleur de son corps s'échanger avec la sienne.
Alors elle arrêtait de penser à toutes ces choses.
Elle réalisa que sa vie passé n'avait été qu'un leurre, qu'en fait elle était déjà morte, pareille à un zombie. Que la vie, la vraie vie, ce n'était pas l'accumulation de points de retraite, le cocon trompeur d'un petit appartement au moins quatre avec pour seul luxe une télévision en couleur et une climatisation qui ne tombe pas trop souvent en panne.
Il y avait un « ailleurs » à retrouver, un monde perdu par la faute des ancêtres, saccagé par la folie de leur esprit malade et qui avait infecté celui des générations à venir.
A présent, une voie nouvelle s'offrait à tous ceux qui n'étaient pas seulement nés de la chair et du sang, mais aussi de l'Esprit et qui voulaient contempler l'éclat unique et total de Sa Création.

Cela, elle le comprenait mais sans pouvoir l'exprimer avec des mots comme ceux du « docteur » ou du jeune homme. C'était dans son for intérieur qu'elle sentait qu'elle était désormais sur une voie qui lui était réservée depuis toujours.

Alors elle n'a plus eu de doutes, et elle a étonné tout le monde un jour qu'ils étaient réunis et qu'ils lui posaient des questions sur elle et son enfant quand elle a dit d'une manière totalement inopinée et sans en réaliser la portée :

« je suis la servante du Seigneur qu'il me soit fait  selon ce que vous me dites ! »

Il y eut dans l'assemblée des mouvement divers. Des femmes se mirent à pleurer, des hommes se tinrent la tête entre les mains, d'autres parlaient de signe et une femme toute vieille, promise à une proche euthanasie, vint se prosterner devant elle et lui toucher le ventre disant :

« tu es pleine de grâce ! bénie soit la fille de tes entrailles ! »

 On frappa à la porte de la manière convenue : deux coups, un intervalle, un coup.

C'était le docteur.

« Marie, Joseph, venez, c'est l'heure ! »

 

 

 Texte déposé à la Société des Gens de Lettres, Paris 2006

 

 

 

 

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02/12/2007

"La Méprise"

GG

La Meprise  

J’ai vécu trente ans sur l’eau. Trente ans officier sur un cargo. Puis ce fut la retraite.

Et je me suis retrouvé à terre.

Je ne le regrette pas trop. Aujourd’hui, les cargos sont devenus des usines comme les autres. Ils restent quelques heures dans les ports à décharger leurs conteneurs et puis reprennent la mer. Pas le temps de visiter, de flâner sur les quais, de humer l’air et de rencontrer des gens. La rentabilité d’abord. Et puis, pas de quoi se faire des relations. Les matelots viennent de pays lointains et pauvres, ils ne parlent pas beaucoup, restent entre eux et ne pensent qu’à une chose : se faire un maximum de fric et puis se tailler. Même les officiers ne sont pas des nationaux; ils viennent de pays un peu moins pauvres, sont un peu plus éduqués et de ce fait, méprisent le reste de l’équipage.

Moi, cela ne m’a pas vraiment dérangé, j’étais plutôt du style solitaire. Je faisais mon quart et puis regagnais ma cabine, ma cellule devrais-je dire. Je ne buvais pas,ne jouais pas aux cartes, bref, pas le genre causant.

Au bout de quatre mois, un mois de congé. Je rentrais chez moi, chez maman pour dire vrai. Je mettais de l’ordre dans nos affaires, rencontrais untel ou untel et puis : retour à la mer !

Maman, de temps à autre me conseillait de trouver une amie, « pour tes vieux jours », comme elle disait. Je souriais : se marier « pour les vieux jours »… une idée à maman ! Et puis elle est morte il y a trois ans. Peu après que je sois rentré. Comme si elle m’avait attendu. Après la cérémonie où il n’y avait pas grand monde, je suis rentré chez nous qui était devenu « chez moi » et j’ai trouvé cela bizarre.

Aux funérailles, il y avait Maryse, la veuve d’un fort lointain cousin. C’est l’annonce nécrologique qui l’a fait venir. Je ne me souvenais pas vraiment qui elle était et me demandais ce qu’elle cherchait à cet enterrement. C’est curieux, les gens, parfois.

2.08

Elle avouait quarante-cinq ans. C’était une femme encore belle, élancée, affichant une personnalité un peu introvertie. Elle m’a invité chez elle le vendredi d’après, une soirée entre amis avait-elle précisé, ajoutant que cela me changerait les idées.

Je n’avais pas vraiment envie de me changer les idées. Mamam était morte comme elle l’avait souhaité. Vite et bien. Sans maladie longue et aliénante. Elle avait poussé l’élégance jusqu’à m’attendre, c’était bien elle, tout ça !

J’ai failli m’exuser et ne pas m’y rendre à son invitation, je ne l’ai pas fait. Erreur ?

Vous savez, les marins ne sont pas des gens comme les autres. Ni meilleurs, ni pires, mais ils ne vivent pas comme les terriens, obéissent à d’autres règles et, sur terre, sont souvent fragilisés.

Bien sûr, il y a parmi eux des brutes épaisses qui, passé leur quart, boivent, jouent aux cartes et, en escale, se précipitent au bordel. Mais dans l’ensemble, vous rencontrerez des gens taciturnes, réservés, menant une vie ordonnée au fil du temps et de l’état de la mer.

Seul dans ma cabine, j’aimais écouter la suite pour violoncelle de Bach et contempler le soleil qui se couchait sur les flots. Dans des moments pareils, vous croyez en Dieu.

Il y a en nous ce, côté candide que vous retrouvez dans des communautés closes sur elles-mêmes, comme les moines des monastères ou les militaires.

Vous l’aurez deviné sans peine, Maryse et moi sommes devenus amants. Assez vite après sa soirée. C’est elle qui m’a alpagué. Ce sont toujours les femmes qui le font. A l’époque, je ne le savais pas.

Ensuite, le mois passé, j’ai repris la mer et quatre mois après, Maryse m’attendait et  nous vivions alors comme de jeunes amoureux qui sortent, vont au cinéma, se parlent et passent des nuits ensemble.

Maryse ne disait pas grand chose. Elle me parlait un peu de sa mère, dont elle s’occupait, et très peu de sa famille avec laquelle, à cause de la mère précisément, elle était en froid.

C’est maintenant, après ce qui s’est passé, que je réalise qu’elle aurait dû m’en dire un peu plus. A cultiver le secret, forcément, la méprise s’installe qui peut conduire aux pires erreurs.

Aujourd’hui, je le sais.

Je suis tombé amoureux d’elle très vite après nos premières rencontres. Oh ! pas une passion comme on en lit dans les romans ; un amour à mon image : mesuré, raisonnable, bien ancré dans le réel. Et puis à mon âge, les feux ne sont-ils pas des braises plutôt que de hautes flammes ?

Ce sentiment était-il partagé ? Aujourd’hui, je le crois. A l’époque, j’en doutais un peu, Maryse ne parlait pas beaucoup, je vous l’ai déjà dit.

Nous nous sommes vus comme ça durant un an et demi, c’est-à-dire  quatre mois au total. Pour un terrien, ce n’est pas grand chose, pour moi c’était énorme.

Et puis un jour, en escale à Richmond, tout a basculé.

En compagnie de deux autres officiers, j’y rencontrai Raymond, officier en second sur un cargo concurrent. Nous habitions le même coin et, de temps à autre, au hasard des escales, nous nous rencontrions le temps de boire un verre.

Ce jour là, il me parût particulièrement euphorique. Il allait se marier, nous dit-il, en parlant de sa fiancée, une certaine Louise. Avant que l’on ne se quitte, il nous montra fièrement la photo de sa promise : c’était Maryse !

Exactement la même. La photo la montrait souriante à côté de lui qui la tenait par l’épaule.

Je suis resté très calme. Je n’ai rien dit face à cette exhibition publique d’une femme que j’aimais. Rien, sinon quelques banalités et suis remonté à bord.

Maryse habitait vingt-cinq kilomètres à l’est de mon domicile et la Louise à Raymond, vingt-cinq kilomètres à l’est du sien. Elle était exactement à égale distance de nous deux. En récapitulant les temps de vacances de Raymond et les miens, j’en arrivai à la conclusion que, moi parti, il lui restait un mois à attendre, avant d’être rejointe par Raymond.

Maryse pour l’un, Louise pour l’autre. Quelle duplicité !

Les gens disent que les marins ont une femme dans chaque port. Elle, elle avait un marin pour chaque escale !

Cela pouvait expliquer sa réserve, son air de ne pas vouloir en dire plus, de se retrancher derrière sa vie privée, comme elle disait.

Entre Richmond et Panama, je suis resté de longue heures dans ma cabine à réfléchir posément sur la meilleur chose à faire. La suite pour violoncelle, mesure après mesure, éliminait les strates de ma colère et de mon ressentiment.  Petit à petit je suis redevenu comme j’étais : calme et sûr de moi.

A Panama, j’ai envoyé à Maryse une lettre très courte, une ligne seulement. Pour des « raisons de pure convenance personnelle », je mettais fin à notre relation et lui souhaitait un avenir fécond et heureux. Point final.

2.05.01

A l’escale suivante, Yokohama, m’attendait la réponse. Une longue lettre dans laquelle elle s’étonnait de ma décision, me demandait de réfléchir et m’avouait en termes modestes mais explicites, la profondeur de ses sentiments.

Je n’ai pas répondu. Au notaire de la famille j’ai donné pouvoir de vendre la maison de ma mère. Une page tournée l’est, une fois pour toute, c’est comme un jour qui ne revient pas.

Durant dix-huit mois, je ne suis pas rentré chez moi. Durant mes vacances, je visitais, moi le marin, la Cordillère des Andes ou la brousse africaine.

Breveté au long cours, on me proposa un commandement pour finir ma carrière. Non seulement je déclinai, mais demandai une mise à la retraite anticipée. Ce qui fut fait. Mon désir était de partir quelque part, dans un coin désert de la Lozère ou, à tout prendre, de l’Estramadure et de rester là, en ma compagnie, la seule, avec celle de maman, qu’il m’ait été agréable de supporter.

Je rentrai donc chez moi, afin de rassembler ce que j’allais emporter dans mon dernier exil.

 

Quelques jours plus tard, je lus dans la rubrique nécrologique du journal local que Maryse était morte des suites d’une « longue et douloureuse maladie ».

C’était très triste pour elle d’avoir souffert tout ce temps avant de mourir et j’en conçus une réelle compassion. C’est dans cet état d’esprit que je décidai de me rendre à l’office religieux prévu le lendemain matin.

Ce jour gris de novembre, il y avait un vent à décorner les bœufs. J’arrivai en retard à l’église où , à peine rentré, je crus défaillir : derrière le cercueil se tenaient, l’un à côté de l’autre, tout de noir vêtus, Maryse et Raymond !

J’ignorais qu’elle avait une soeur jumelle. Elle ne m’en avait jamais parlé et moi, je me tenais, tout au fond de l’église, quasi défaillant mais conscient de l’énormité de notre faute.

Dehors le vent soulevait des amas de feuilles mortes qui en spirales folles, s’élevaient zigzaguantes dans le ciel.

2.09.1

 

 

Pour « Benjamine »

 

Ecrit déposé à la Société des Gens de Lettres, Paris, octobre 2007

            

 

09:41 Écrit par Dim's dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |