02/05/2012

La nuit de l'apathique

J'ai quitté Toulouse vers 19 heures, une demi-heure avant, depuis une cabine publique, j'avais appelé l'hôtel Ibis de Montpellier-Fabrègues et demandé à réserver une chambre, la préposée m'avait aimablement répondu que tout était complet, ce que j'espérais. Je me suis mis au volant de la Mercedes et doucement, sans me presser, j'ai pris l'autoroute. Le temps était sec, il y avait peu de circulation en ce jeudi 10 avril, juste avant les vacances scolaires de Pâques. Sur France musique j'ai écouté le programme consacré aux Passions de Bach, c'était une excellente émission mais elle ne m'a pas empêché de laisser mon esprit vagabonder.

Dans le coffre de la voiture il y avait, outre mes effets personnels, le Lüger soigneusement enveloppé dans un étui ad hoc, les gants en peau ultra-fine et les chaussures légères. Ces dernières, je les avais achetées en Italie voici quatre mois et elles n'avaient pas quitté ma voiture. Les gants provenaient d'un voyage effectué en Espagne  il y a quelques semaines.

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Le Lüger P.08, je l'avais trouvé dans le bureau de mon père peu après sa mort. Il l'avait confisqué à un officier allemand fait prisonnier en juillet 1944, un trophée dont il n'avait jamais parlé à personne, sauf à moi quand, jeune adolescent, je l'avais déniché par hasard en fouillant dans une armoire. Dix balles l'accompagnaient.

Il y a huit mois, après avoir lu sur la toile comment l'entretenir et le nettoyer, je l'ai testé dans un coin perdu du Lubéron. J'ai tiré trois balles sans aucun problème, l'arme marchait comme au premier jour ; un produit allemand, c'est connu, est d'une fiabilité proverbiale.

Restaient donc sept balles, de quoi remplir le chargeur, c'était amplement assez, il m'en suffisait d'une, une seule !

La nuit est tombée bien vite. Sans lune, ça aussi c'était prévu.

A côté de moi, sur le siège du passager, j'avais posé une petite mallette contenant ma collection de joaillerie, elle était assurée pour quarante-mille euros. En tournée je ne m'en séparais jamais.

Il y a dix ans, avec mon associé Pierre M. j'ai crée une petite entreprise de distribution de bijoux et de montres. Les bijoux, nous les faisions fabriquer en Inde pour le bas de gamme et en Italie pour la joaillerie. Pierre distribuait une marque de montre russe fort prisée des connaisseurs, et deux représentants démarchaient les bijoutiers pour leur fourguer les bijoux en argent.

L'affaire marchait bien, nous avions une clientèle fidèle, sérieuse et payant bien, nos frais étaient réduits et les bénéfices appréciables. Je me rendais régulièrement en Italie, à Modène, chez notre fabricant et à Anvers pour y acheter diamants et pierres. J'habite une coquette villa à Vacqueyras dans le Vaucluse, un endroit tranquille à côté du canal de Carpentras, le vin y est bon, la chair succulente et doux le climat. Le mardi je me mettais en route pour vendre mes produits dans un triangle dont le sommet est Lyon et la base Toulouse et Menton. Je revenais chez moi le jeudi ou le vendredi soir. La vie ordinaire de tout commercial qui a une zone de chalandise espacée. Rien de plus banal.

Dans notre métier, la sécurité est une préoccupation quotidienne, il y a trop de voyous qui épient les bijouteries et les commerciaux qui les visitent. C'est pourquoi je m'habille toujours d'une manière peu voyante, pas souvent de costume et cravate, parfois même l'attirail du parfait touriste. Ma mallette, je la fourre dans un cabas en plastique on ne peut plus ordinaire ou un sac à dos. Il ne faut surtout pas se faire repérer. Quand je rentre chez moi ou à l'hôtel, je surveille toujours dans le rétroviseur pour voir si je ne suis pas suivi. Des commerciaux qui se sont faits agresser chez eux, avec leur famille prise en otage, cela arrive plusieurs fois par an. Mes cartes de visite sont exemptes d'adresse, seul y figure un numéro de téléphone strictement personnel et professionnel. C'est le métier et l'assurance qui exigent cela.

Je croise les doigts, à ce jour, ni Pierre, ni les employés, ni moi n'avons été attaqués. Il y eut des moments chauds, comme ce jour où, persuadé d'être suivi par une voiture sur l'autoroute, je me suis réfugié chez des gendarmes on ne peut plus compréhensifs. C'est dire la prudence qui s'impose. Je parle peu de mon métier avec les gens que je connais, je leur fais croire qu'il n'y a pas un seul bijou dans ma maison, ce qui est faux, vous vous en doutez.

En déplacement, j'évite de sortir et reste dans ma chambre près de ma collection, je ne sors que pour le dîner et le petit déjeuner, ce qui est bien la moindre des choses. Cette préoccupation à rester près de mes bijoux allait me servir dans la suite de mon plan.

Vers vingt et une heures et quart, je suis arrivé à l'hôtel Ibis à Fabrègues. A la réception j'ai demandé à une jeune femme brune si une chambre était libre et elle m'a répondu qu'elle était désolée, mais que tout était complet. J'ai insisté gentiment, mais rien n'y a fait et elle m'a conseillé le 1er Classe à une trentaine de mètres de là, m'assurant que j'y trouverais sûrement de quoi me loger. J'ai demandé si je pouvais dîner à l'hôtel, ce qu'elle m'a confirmé, de même pour le petit déjeuner le lendemain et je suis parti persuadé qu'elle se souviendrait de moi le cas où...

Et si elle m'avait répondu qu'il y avait encore une chambre de libre et que j'avais bien de la chance, qu'aurais-je fait ? Eh bien, c'eut été partie remise, sans plus.

J'ai quitté le parking de l'Ibis, pris a droite, puis, passé le virage, j'ai vu le 1er classe à une vingtaine de mètres. La voiture, je ne l'ai pas garée sur le parking de l'hôtel, mais à l'extérieur. A pied, j'ai franchi le portail prévu pour les piétons et me suis dirigé vers la machine à réservation. J'ai introduit ma carte bleue et en quelques secondes le montant de la réservation a été débité et mon digicode révélé. Ma chambre se trouvait au premier étage, donnant sur l'escalier extérieur.

1er Classe, c'est un bas de gamme, le genre d'hôtel entièrement automatisé. On y rencontre des touristes et leur famille, souvent nombreuse, des paumés qui y passent deux ou trois nuits, des putes qui y ont établi leur lieu de travail et des gens qui ne vous regardent pas quand vous les croisez et vous disent encore moins bonjour. Tout ce qu'il me fallait.

Le digicode, ce n'est pas de l'électronique raffinée, il sert tout juste à ouvrir la porte, n'enregistre pas vos rentrées et sorties, pas du tout le genre de petit ordinateur gadget et mouchard comme il y en a tant, tout juste une clé. Je m'étais bien renseigné là-dessus.

La chambre est minuscule, la salle de bain encore plus, la lumière glauque, mais je m'en fichais. J'ai déposé mes affaires sur le lit et la mallette en dessous, puis je suis allé dîner à l'Ibis. En passant par la réception je n'ai pas manqué de saluer la préposée qui m'a gratifié d'un beau sourire et demandé si tout se passait comme je le souhaitais. Je lui ai dit que oui, et j'ai pensé que jusqu'à présent tout baignait.

Dans le restaurant, j'étais le dernier, ce qui me rendait service, les serveurs se souviendraient de ce client tardif qui a commandé un steak frites et bu un verre de rouge. J'ai payé avec ma carte et suis reparti vers le 1er Classe.

Il était vingt-deux heures trente.

Ensuite j'ai téléphonie à Virginie, ma femme. Elle a décroché à la sixième sonnerie, m'a demandé où je me trouvais et comment j'allais. Je lui ai répondu que j'étais à Montpellier et demandé quel programme elle regardait à la télévision. La conversation n'a pas duré plus de trois minutes, il est vrai que nous n'avions pas grand chose à nous dire.

Puis j'ai appelé mon frère aîné qui est monsignore à Rome. S'il se lève tard le matin, je sais qu'il travaille ou veille la nuit, alors j'en profite pour l'appeler à ces heures. Un monsignore c'est un haut fonctionnaire du Vatican, nommé évêque in partibus. Bernard, mon frère, l'était depuis six ans, une belle promotion pour lui qui avait étonné toute la famille quand à vingt-cinq ans, après des études d'économie il avait décidé d'entrer au séminaire, de quoi nous laisser pour le moins étonnés nous qui n'étions pas une famille particulièrement croyante et pratiquante. Il était devenu prêtre, vicaire dans une paroisse, mais pas très longtemps, Rome l'a appelé pour travailler dans une banque vaticane où il a gravi pas mal d'échelons. J'étais allé le voir quatre ou cinq fois ces dernières années et le trouvais particulièrement épanoui dans ce rôle de prélat onctueux, aux ongles manucurés, col romain immaculé, manières douces et verbe mesuré, il vivait dans un univers aseptisé qui semblait n'être fait rien que pour lui. Je l'enviais.

Nous n'avons pas discuté bien longtemps, simplement de choses et d'autres, du temps qu'il faisait et de l'entretien du caveau familial à Carpentras que ma mère avait rejoint il y a deux mois à peine.

Puis je me suis changé, j'ai enfilé un jean noir, un pull à col roulé de la même couleur, une veste en cuir, noire elle aussi, et je suis sorti.

Il était vingt-trois heures trente.

Une heure et demie pour rejoindre Vacqueyras. Quinze minutes sur place tout au plus. Et retour à l'hôtel, le tout par la nationale, je serai donc revenu à trois heures et demie au plus tard.

Et ma vie aura changé.

Je n'ai rencontré personne en quittant l'hôtel par le portail des piétons, me suis dirigé vers la voiture, ai ouvert le coffre pour bien vérifier si tout ce dont j'avais besoin s'y trouvait, ce que je savais pertinemment, mais, voyez-vous, c'est chez moi une passion quasi maniaque que de vérifier plusieurs fois. J'ai été rassuré que ce soit bien le cas, ne restait plus qu'à s'en servir, ce qui ne saurait tarder.

 

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La nuit était sans lune, comme je l'ai déjà signalé, je l'avais choisie précisément pour cela, nous étions jeudi, un jour où les boîtes de nuit sont fermées ce qui diminue le risque de rencontrer des contrôles policiers en route, et sur une nationale aucun péage ne vous repère, il suffit de respecter le code et vous passez inaperçu, tout ce qu'il me fallait. Bien entendu, mon téléphone portable, éteint, était resté sur la table de nuit de ma chambre.

Mon mental était particulièrement serein, à croire que ce que j'allais faire m'était aussi familier qu'une visite commerciale chez un bijoutier. Je ne me suis à aucun moment posé la question de savoir si j'étais toujours décidé, je l'étais à cent pour cent et même plus. Je m'étais répété durant plusieurs mois le mode d'emploi du candidat au crime impuni : ne pas être connu des services de police, agir seul, réussir son coup et surtout ne pas recommencer. Si vous respectez cette règle, jamais vous ne serez pris.

J'ai mis en sourdine France musique et j'ai écouté un programme symphonique où Debussy était à l'honneur, ce qui m'a fait plaisir, j'aime beaucoup ses longs legato, comme dans « La mer », mais, à vrai dire, je l'écoutais un peu d'une oreille distraite, j'ai pensé, à un moment donné que je l'apprécierais plus au retour, quand tout aura été consommé. Question de point de vue, bien sûr.

Le scénario, je l'avais mis en scène (c'est bien le mot!) depuis plusieurs semaines. Revenir de nuit à Vacqueyras, pénétrer dans la villa par la porte de la cuisine située à l'arrière et dont j'avais trafiqué la serrure pour faire croire à une effraction, monter à l'étage, abattre Virginie et puis partir. Ne pas simuler le cambriolage qui a mal tourné, cela demande trop de temps, sans compter le risque d'y laisser des traces. Non ! simplement tuer celle qui est présente dans la maison à cette heure là, rien de plus. Et puis apprendre le lendemain la nouvelle de son assassinat et répondre aux questions que la gendarmerie ne manquera pas de me poser.

Bien sûr, il y avait des risques, il y en a toujours. J'avais dormi à Montpellier, mais sans alibi béton. J'aurais beau dire que j'avais passé la nuit dans ma chambre d'hôtel, personne ne m'y avait vu, ce qui était motivé par mon devoir de toujours tenir mes bijoux à l’œil et qui était également ma manière de faire quand j'étais en déplacement.

Et puis, en ma faveur, il y avait autre chose : je n'avais aucun, mais alors aucun motif de tuer Virginie !

Du moins en apparence.

 

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Pas de motif, un alibi fragile mais crédible, aucune trace liée au crime (mon ADN et mes empreintes dans la chambre à coucher ou ailleurs ne pourraient éveiller les soupçons), what else ? comme dit le beau gosse dans la pub pour ce café.

J'ai cinquante-trois ans et et en voilà vingt-trois que je suis marié à Virginie. Pas d'enfants. Virginie a travaillé comme secrétaire jusqu'à la création de mon entreprise, puis elle est restée à la maison. C'était il y a dix ans. Je pense que nous sommes connus comme un couple sans histoires, c'est peut-être ça, me direz-vous, tout mon drame : ne pas avoir d'histoires, mais c'est précisément ce que je souhaite le plus et à un niveau hors du commun, mais je crois que vous ne pouvez pas le comprendre. Sur le plan physique je suis banal. Pas trop grand, pas trop mince, pas trop chauve, j'ai des yeux bleus délavés, des cheveux gris qui, jadis, étaient filasses et d'une couleur indéfinissable, bref, le genre de type que vous croisez sans l'apercevoir.

Alors pourquoi tuer Virginie ? C'est une bonne question à laquelle je vais tenter de répondre.

Mais plus tard !

Ou plutôt, non ! maintenant, mais seulement un peu, c'est une histoire compliquée dont je ne comprends pas moi-même les tenants et aboutissants.

Tout m'indiffère, voyez-vous, tout ou presque. J'ai connu Virginie par ma mère qui me l'a présentée comme une femme de bon sens, travailleuse et qui serait pour moi d'un réel soutien. Le fait qu'elle ait trois ans de plus que moi lui donnait, aux yeux de maman, une aura particulière lui octroyant des vertus de sérieux et de pondération, c'est du moins ce que je pense. Pas très romantique tout cela, mais à vrai dire, je n'en avais cure. Je n'en veux pas à ma mère, c'était une femme bienveillante, candide et naïve, mais pas méchante, elle ne pouvait juger une Virginie superficielle, vide, manipulatrice et hypocrite. Un peu comme toutes les femmes.
J'étais encore vierge à l'époque, c'est vous dire que la gent féminine ne m'intéressait absolument pas. Tout comme le sexe. La pensée de devoir m'accoupler avec une femme n'éveillait en moi ni dégoût, ni désir, cela me semblait animal, primaire, dégoûtant même, bref, rien pour moi. Tout le contraire de mon frère, l'évêque romain, qui, jeune homme, avait collectionné les conquêtes. La vie est parfois si bizarre...

Virginie m'a donc initié à ces jeux à deux qui sont le lot d'un homme et d'une femme. Au début, ce fut pour moi une initiation plutôt indifférente. Certes, mon sexe se comportait comme il fallait qu'il le fasse, instinctivement, sous influence hormonale je suppose, mais sur le plan psychique cela me laissait complètement froid. J'ai lu dans un magazine que les hommes ne pouvaient pas être frigides, c'est faux, croyez-moi ! Comment en est-elle venue à se marier avec moi, cette Virginie dont je soupçonnais à peine la luxure innée reste un mystère que je subodore, mais sans plus. Elle ne m'a jamais fait de déclaration amoureuse, je ne puis dire qu'elle était mauvaise, elle m'a très vite indifféré, c'est tout. Elle ou un meuble, c'était du pareil au même et, à vrai dire, si dans ma vie les meubles peuvent avoir une utilité, Virginie aucune !

En fait de Virginie, elle aurait mieux fait de s'appeler Messaline. Je n'ai pas compté, mais le nombre de ses amants de passage devait être vertigineux et si elle s'est mariée avec moi, c'est, j'ose l'écrire en toute objectivité, dans la perspective de faire un beau mariage et de vivre dans cette villa dont mes parents nous avaient offert généreusement le terrain. Les femmes aiment la sécurité, un foyer confortable et détestent par dessus tout les fins de mois difficiles.

Les années passèrent, l'ennui nous gagna de plus en plus, elle me reprochait sans cesse mon anorexie amoureuse, mon désintéressement complet pour tout ce qui était elle, corps, âme, esprit et tout ce que vous voulez; je passais outre ses plaintes et récriminations.

Et je ne lui posais pas de questions quand elle partait quelques temps en voyage « avec une amie », ou passait deux ou trois jours « à bronzer » au Cap d'Agde avec Aline, sa complice, une vieille belle et vraie catin.

J'aurais pu divorcer, j'y ai pensé. Mais cela m'aurait coûté très cher en indemnités compensatoires, et si je suis indifférent à tout, je ne brade pas ce que j'ai acquis durement par mon travail. C'est ma morale.

J'en étais venu, au bout de toutes ces années, à la détester ; non pas la haïr, je suis immunisé contre la haine et l'amour, non ! la détester, comme on déteste la sensation d'un caillou dans sa chaussure, et qu'on retire pour le balancer au loin.

C'est en pensant calmement à toutes ces choses que je suis arrivé tout près de chez moi à Vacqueyras.

Pour atteindre la villa, je quitte la départementale, prends à droite et à deux cents mètres, reprends à droite, là où s'alignent, distantes de trois cents mètres chacune, trois habitations entourées d'arbres et d'un jardin. Derrière elles il y a le canal de Carpentras caché sous une végétation luxuriante. Comme endroit isolé, ce n'est pas parfait, mais presque.

L'arrière de ma maison donne sur le canal et le sentier qui le longe. En se faufilant entre les arbres, par le sentier, il y a moyen de rentrer chez soi en toute discrétion, la porte de la cuisine, trafiquée comme je vous l'ai dit, est juste en face.

Bien sûr, je ne me suis pas garé devant la porte d'entrée. Au lieu de prendre à droite, j'ai pris à gauche sur la petite route qui mène au canal puis, encore à gauche, dans un chemin en plein bois connu des seuls chasseurs et riverains, là, il y a une petite aire dégagée, grande assez pour abriter une voiture en toute discrétion. Peu de gens la connaissent. En été, j'y ai parfois surpris des amoureux en plein ébats.

Voilà, j'y étais.

Il était une heure dix du matin. C'était conforme à l'horaire.

Dans la voiture, j'ai retiré mes chaussures et pris celles que j'avais achetées en Italie, toutes neuves et légères. Elles n'avaient point de lacets, c'est aussi ce que je voulais.

Je suis sorti, ai ouvert le coffre, récupéré le Lüger, enfilé les gants et mis dans ma poche la petite serviette de bain rembourrée qui allait me servir de silencieux.

Il me restait cent cinquante mètres à parcourir à pied avant de rentrer chez moi.

J'ai entendu une voiture passer sur la départementale, et puis plus rien.

En deux ou trois minutes me voilà devant la porte de la cuisine, j'ai sorti un tournevis de ma poche, ai forcé la serrure, cela a fait un bruit sourd. Je suis resté coi une seconde ou deux, attentif à ce qui aurait pu être une réaction, mais rien.

Alors je suis rentré.

Tout était dans une obscurité d'autant plus épaisse qu'une manie de Virginie est de tirer tentures et volets, surtout quand le froid est piquant comme en cette saison.

A peine rentré, j'ai senti une présence se frotter contre ma cheville. C'était Zoé, la chatte, qui me souhaitait la bienvenue. J'ai pensé que bientôt nous serions seuls, elle et moi, et cette perspective m'a fait sourire.

Je me suis prudemment habitué à l'obscurité ambiante. Je connaissais les lieux bien évidemment, mais avec Virginie, allez donc savoir ! Il y a quelques années, en rentrant d'une tournée, j'avais découvert qu'elle avait changé tous les meubles du salon, comme ça, pour me faire une surprise qu'elle avait dit, alors, ce n'était pas le moment de me faire piéger par un caprice inopiné.

De la cuisine je suis passé au salon, puis j'ai pris le couloir et l'escalier menant au premier étage, là où se trouve notre chambre à coucher.

Je suis monté le plus doucement possible, bénissant ces chaussures italiennes qui me portaient sur un coussin d'air. Arrivé sur le palier, j'ai entendu un ronflement pour le moins incongru, Virginie ne ronflait pas, ou du moins si rarement.

A la porte de la chambre je l'ai perçu avec plus d'intensité encore et cela m'a déconcerté, avait-elle bu, était-elle enrhumée ? De toutes façons, la réponse à ces questions n'avait plus aucune importance, il était temps d'en finir.

J'ai ouvert doucement la porte et distingué nettement le relief de deux corps allongés sur le lit conjugal. Deux !

Passé l'infime parcelle de seconde de stupéfaction, j'ai aussitôt repris le cours normal de ma procédure, pas un instant je n'ai songé à refermer cette porte et réfléchir à ce que signifiait ce retournement de situation dans le cours de mon action, non ! J'ai continué à faire ce que je devais faire nonobstant cette nouvelle donne qui viendrait, c'est sûr, compliquer la suite.

J'ai brutalement allumé la lumière et je les ai vus tous les deux, tirés de leur sommeil, hagards, nus, devant moi le Lüger à la main.

Lui, je l'ai vaguement reconnu, elle me l'avait présenté il y a quelques mois. Nous nous étions croisés à Carpentras ou dans les environs. C'était un entrepreneur de la région, un ami du tennis m'avait-elle dit, un type dans la quarantaine finissante, bien baraqué, bien sapé et le sachant, le genre de frimeur dans toute sa splendeur ; il était accompagné de sa femme, une petite blonde, moche, insignifiante et introvertie. Nous avions tous les quatre bu un verre à une terrasse et promis de nous revoir avec l'air de ne pas y croire un seul instant.

Elle a poussé un cri strident en me voyant et un autre quand elle a entendu la détonation et vu son amant s'écrouler sur le lit une balle en pleine gorge.

J'ai vu son regard implorant la pitié quand j'ai braqué l'arme sur elle ; il s'est éteint aussitôt la balle reçue entre les deux yeux.

 

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La pièce sentait la poudre, j'avais l'impression d'avoir fait un raffut du tonnerre de Dieu. Je les ai regardés un long moment, lui, les yeux ouverts, la gorge d'où s'échappaient des flots de sang qui, dans un gargouillis obscène, maculaient les draps ; il semblait me fixer d'un air indifférent à tout et j'ai pensé que c'en était fini maintenant, et une fois pour toute, de sa frime. Sous la violence de l'impact, le drap avait glissé dévoilant un corps musclé, un ventre encore plat et un étrange petit pénis circoncis et pathétiquement mol.

Je ne me suis pas attardé sur elle, gisante la tête ensanglantée, le corps parcouru de quelques soubresauts post-mortem ; de sa bouche fusait un râle d'agonie, semblable, n'est-ce-pas significatif ? à l'autre, celui du plaisir. J'ai jeté un dernier regard sur la chambre, fermé la lumière et tendu l'oreille pour entendre des réactions éventuelles du côté des voisins, mais je ne pouvais me fier à mon acoustique encore assourdie par les deux déflagrations.

Bon Dieu,ce que cette arme fait du bruit, pensai-je en descendant lentement les escaliers, voilà un détail d'importance que je n'ai pu préciser lors de mes essais effectués uniquement en extérieur. On ne peut tout prévoir, malheureusement.

Au bas des marches j'ai entrevu Zoé qui m'attendait. Peuchère, ce tapage l'avait inquiétée, alors elle est venue se frotter à moi et j'ai sacrifié deux ou trois longues secondes à la câliner. J'ai encore tendu l'oreille, et n'ai rien entendu qui puisse faire croire à une réaction des voisins.

Je suis donc sorti par là où je suis rentré, j'ai refermé la porte de la cuisine à la serrure fracturée, humé l'air, écouté encore longuement le voisinage, mais je n'ai entendu que les rafales d'un mistral qui se levait et avait sans doute emmené hors de portée des voisins le bruit des mes coups de feu, c'est donc d'un pas tranquille que j'ai regagné le bois où était garée ma voiture. Avant d'y rentrer j'ai encore fait une cinquante de mètres jusqu'au pied d'un arbre dont les racines étaient cachées par une ample végétation que le printemps naissant ne ferait qu'amplifier. Au pied de ce chêne, sous des fougères il y avait une anfractuosité invisible à qui ne la connaissait pas. Je savais que c'était cet arbre et non pas un autre, j'avais, de nuit, fait une répétition pour ne pas me tromper aujourd'hui. J'ai mis le Lüger recouvert de la serviette qui n'avait pas servi dans le trou en faisant attention à ne pas déranger la végétation. Puis je suis retourné à la voiture. La portière ouverte, les pieds à l'extérieur, j'ai changé de chaussures et mis celles que j'avais utilisées pour mes exécutions dans un sac en plastique ainsi que les gants ; ensuite, à l'intérieur de la voiture, j'ai chaussé celles que je portais durant le voyage aller. Le sac en plastique, je l'ai déposé sous le siège conducteur, et enfin, j'ai mis le moteur en marche pour retourner d'où je venais.

A la perpendiculaire du chemin où se trouvait notre villa, je n'ai rien constaté d'anormal, tout semblait dormir du sommeil le plus juste qui soit.

Arrivé sur la départementale, j'ai vu les phares d'une voitures qui venait en sens inverse, pas de quoi s'inquiéter.

Il était un heure quarante-cinq, l'horaire était déjà dépassé de vingt minutes !

C'est alors que j'ai pris pleinement conscience de la situation. Je n'avais pas tué que Virginie, mais aussi son amant, ce type dont je ne me souvenais pas du nom. C'était un motif de meurtre imprévu dans mon scénario. Cela faisait de moi un suspect sérieux, le numéro un même. La partie avec la gendarmerie serait, dès lors, plus difficile à jouer.

J'aurais dû, une fois cette double présence constatée, refermer la porte et me tirer, en attendant un autre jour, me suis-je dit a posteriori, mais c'est facile, après coup, de tenir ce genre de raisonnement, j'étais dans le feu de l'action et ce type s'était trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment, voilà, c'est tout.

Ai-je cédé à une réaction, même infime, de jalousie ? Non ! Mais je n'allais quand même pas sauvegarder la vie du témoin de mon crime ?

N'empêche, cela compliquait rudement ma tâche, même si je pouvais objecter que la femme du type pouvait, elle aussi, avoir un motif à la mort de son conjoint. Je pouvais aussi avancer qu'un maraudeur s'était introduit dans la maison et, contré dans une tentative de cambriolage, les avait buté tous les deux. C'était possible aussi.

De toutes façons, cela ne servait à rien de se casser la tête sur ce qui se passerait demain à la gendarmerie. On verra bien au rythme des questions comment se décantera la situation, en attendant il me fallait retourner à l'hôtel sans me faire remarquer et je constatais que je roulais trop lentement pour quelqu'un qui n'a rien à se reprocher, j'ai donc repris le cours normal du plan et mis France musique pour m'accompagner sur le retour.

Sur la route, passé Nîmes, il y eut un accident, ce qui m'a immobilisé durant plus d'un quart d'heure, et puis, en arrivant aux portes de Montpellier un contrôle policier. J'ai pesté sur ce coup du sort, mais j'ai dû paraître inoffensif aux yeux des pandores qui m'ont fait passer sans plus, la voiture qui me précédait, elle, a été fouillée, c'étaient des Arabes !

Je suis donc arrivé à l'hôtel un peu avant quatre heures du matin. Arrivé dans ma chambre, avant même de faire un pas de plus, je me suis entièrement déshabillé. J'ai mis toutes mes affaires dans un grand sac en plastique qui avait été expressément disposé à terre, tout près de la porte d'entrée, ceci afin d'éviter de transporter encore sur moi des miasmes de poudre. Puis, dans la salle de bain je n'ai pas pris de douche pour ne pas réveiller les voisins, mais je me suis longuement lavé les mains, pourtant protégées par des gants au moment des faits, les avants-bras et les aisselles.

J'ai mis le réveil sur huit heure et un quart et me suis couché pour m'endormir aussitôt sans demander mon reste. La journée de demain serait rude, pas besoin de petit doigt pour le deviner.

A neuf heure et demi j'avais terminé mon petit déjeuner à l'Ibis. Un peu plus tôt, après une longue douche, j'étais sorti de l'hôtel pour passer près d'une décharge où j'ai balancé les deux sacs en plastique contenant mes affaires de la veille, même la belle veste en cuir noir que j'appréciais tant. J'ai plaisanté avec les serveuses de l'Ibis, mangé des œufs brouillés et des petite saucisses et bu au moins trois tasses de café. Puis j'ai avalé un comprimé de Réactivan, des amphétamines synthétiques, je n'étais pas particulièrement fatigué, mais un adjuvant aujourd'hui me serait utile, pensai-je.

Et je n'avais pas tort, à peine avais-je connecté le téléphone mobile que deux messages s'annonçaient. Tous les deux de la gendarmerie de Vacqueyras !

J'ai rappelé, une voix de femme m'a répondu, elle m'a demandé si j'étais bien Raymond Peyrre et à ma réponse positive m'a prié de me présenter séance tenante à la gendarmerie de Vacqueyras car il y avait eu de « graves événements » chez moi dont on me tiendrait au courant à la caserne même.

J'ai pris l'intonation de quelqu'un de particulièrement inquiet, tenté de savoir de quoi il en allait, mais la gendarmette n'a rien lâché, elle m'a conseillé de venir au plus vite et d'être prudent au volant. Sa voix était sèche, on sentait qu'elle tentait d'y mettre un peu d'humanité, mais c'était pour le moins loupé, manifestement elle était plus à l'aise pour parler à des malfrats ou des criminels qu'à des victimes dans mon genre, et je me suis dit qu'il faudrait quand même que la direction centrale de la gendarmerie envisage une formation pour que ses hommes et femmes apprennent comment annoncer gentiment des malheurs aux braves gens.

J'ai donc annulé mes rendez-vous de la matinée et pris le chemin du retour.

Je me suis arrêté cependant dans une station « Éléphant » où j'ai longuement aspiré l'intérieur de la voiture après l'avoir fait passer sous le lavoir automatique ; après tout, songeai-je, il ne paraîtrait pas anormal aux gendarmes que la voiture d'un type qui vend des bijoux soit nickel comme sa marchandise. Et puis, une voiture propre, ça pose son homme, c'est connu.

Sur l'autoroute, j'ai longuement réfléchi à la situation qui se présentait désormais. J'avais tué ma femme, ce qui était prévu, et son amant dont j'ignorais jusqu'à l'existence, ce qui n'était pas prévu et faisait de moi un suspect de qualité. Les enquêteurs demanderaient mon emploi de temps et le vérifieraient. Ils pouvaient en toute logique penser que j'avais eu tout loisir durant la nuit de faire l'aller-retour entre Montpellier et Vacqueyras quand je leur aurai dit que j'avais passé la nuit seul dans ma chambre d'hôtel.

D'autre part, je n'étais pas connu des services de police comme ils disent, personne parmi nos rares amis et connaissances ne pourraient de bonne foi affirmer que Virginie et moi formions un couple à problèmes et puis, si tous les cocus abattaient leur femme, cela ferait du monde dans les prisons de la République.

Ce ne serait pas facile, c'est sûr, mais pour les gendarmes non plus. Le tout c'était de passer pour crédible et de prendre la posture d'un type effondré, ou presque, quand ils m'annonceront coup sur coup que j'étais devenu veuf et cocu à la fois. Et, en ce qui me concerne, ce n'était pas évident car je suis un drôle de type, mais ça vous l'avez déjà compris, pas la peine d'insister là dessus.

 

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J'ai pas de sentiments, voyez-vous, et même pas de désirs, ou si peu. J'aime par dessus tout qu'on me fiche la paix. Pas besoin qu'on me salue, me demande comment je vais et toutes ces convenances sociales qui pour moi ne sont que mondanités de moins en moins supportables. Je n'aime pas mon métier, méprise mes clients et fournisseurs, et ne désire en somme que ma propre solitude, loin des gens, loin de tout. J'aurais dû devenir moine, mais alors anachorète !

Curieux, tout de même, que cette absence totale d'empathie, ce repli frénétique sur soi-même, j'aurais dû en parler avec quelqu'un, mais qui ? Car, tout de même, me retrouver en route vers la gendarmerie, après avoir trucidé deux personnes qui ne m'ont rien fait, et n'éprouver aucun remord, mais au contraire, en ce qui concerne Virginie du moins, la satisfaction du travail pas trop mal accompli, voilà qui n'est pas vraiment dans les rails de la normalité. C'est du moins ce que les gens du dehors me diraient, mais je ne leur demande pas leur avis, n'est-ce-pas ?

J'ai chassé ces pensées négatives et me suis dit qu'à présent que j'étais veuf, passées les formalités de l'enquête, je pourrai, plan-plan, mettre à l'oeuvre la suite de mon projet ; vendre mes parts à Pierre, à tempérament s'il le faut, la villa de Vacqueyras et m'en aller.

Où ? Bonne question ! dans un en endroit désert, au bout du monde et qui n'attire personne. Les îles Féroé, par exemple. Vous ne les connaissez pas ? Pas étonnant ! C'est un archipel dans l'Atlantique Nord, entre l’Écosse et l'Islande, qui compte moins de cinquante mille habitants, des gens qui parlent une langue connue d'eux-seuls et des moutons. Ils relèvent du Danemark mais ne sont pas ressortissants de l'Union Européenne, bouffent du goéland qu'ils considèrent comme un met de choix, ne parlent pas beaucoup (comme moi) se méfient de l'étranger et se marient entre eux. Tout ce qu'il me faut.

A part le mariage, bien sûr, car, de ce côté, j'avais donné et une fois pour toutes. Les femmes, je ne les ai jamais aimées ni même désirées. Déjà jeune, je les trouvais stupides et devinais le jeu sournois auquel elles se livraient pour attirer l'attention des garçons ; leur manière à nulle autre pareille de se faire remarquer en parlant haut et fort, cette constance à faire tournoyer leurs jupes polychromes pour exhiber leurs jambes, leurs compétitions internes à qui jetterait ses rets sur le mâle élu. Je savais leurs jalousies récurrentes et ces haines qui les soudaient dans une détestation morbide et réciproque, je trouvais leurs mœurs détestables.

Je ne suis non plus homosexuel. Même pas ! En fait, pas de désir, pas d'obsession, pas d'inclination quelconque, je suis un apathique, un homme sans émotion. Aucune ! Quand je pense qu'il y en a qui font des retraites dans des monastères bouddhistes pour atteindre l'état sans désir et replongent une fois le premier McDo croisé, je dois être sur-doué en cette matière!

Je crois que ma force réside dans cette absence d'émotions et de désirs, cette indifférence totale à l'égard des choses et des gens. Rien n'est plus efficace comme arme que l'indifférence, et Virginie, maintes fois, l'avait appris à ces dépens. Quand elle me cherchait noise, j'opposais une placidité telle à ces récriminations qu'elle en éclatait en sanglots et n'insistait plus, vaincue par le vide de mon expression. Un jour, il y a cinq ou six ans, je lui ai calmement proposé qu'on en finisse avec notre relation inexistante, mais elle a exigé aussitôt une indemnité compensatoire telle que je n'en ai plus jamais parlé. Je suppose qu'elle s'est pris un amant peu après, à moins qu'elle n'ait déjà égratigné le contrat de coups de canif divers et variés comme pouvaient le supposer ses vacances avec une amie par ci, un groupe d'amies par là, ces soirées « entre filles » comme elle disait et que j'appréciais particulièrement car je me retrouvais seul avec celui que j'aime le plus au monde : moi !
Sur le plan du sexe, je ne la gâtais pas, mais alors pas du tout. L'idée de me retrouver accouplé dans une promiscuité gluante, faite d'échanges d'humeurs, d'odeurs de transpiration et d' halètements convulsifs me répulsait à chaque fois davantage. J'ai donc fini par m'abstenir une fois pour toute, ce n'était pas très élégant, outrageant même, mais réellement au-dessus de mes forces.

Et qu'elle soit allée chercher ailleurs ce que je lui refusais était parfaitement compréhensible, n'était-ce le mépris que je réserve d'ordinaire à ceux que le sexe titille. C'est un signe de décadence profonde de notre société que cette banalisation de la copulation dans son cadre le plus pornographique qui soit, cette normalité imposée à ce qui doit rester couvert par l'alcôve la plus opaque et je pense très sincèrement que la féminisation de notre société en est responsable. Avant, les femmes étaient priées de se taire et de rester dans la cuisine quand les hommes s'occupaient des affaires qui leur importaient. Aujourd'hui, elles veulent devenir pilotes de chasse, tirer l'Afghan dans la vallée du Pendjab, faire un enfant toute seule et se marier entre elles. Comment prendre au sérieux des créatures qui saignent une fois par mois et ne se gênent plus pour vous balancer leurs menstrues douloureuses à la face quand vous vous permettez de les remettre en place ? Et qui font de leurs névroses une arme secrète.

Quand vers dix ans j'ai découvert que les filles n'avaient pas de pénis, mais une fente devant, je me suis demandé comment on pouvait faire confiance à une créature qui a deux derrières. Sans être outrancier, je le crois toujours quarante ans après. Et me revient alors cette phrase écrite par un Père de l’Église, Saint Irénée de Lyon, je crois : Qu'il est fol l'homme de chercher l'extase entre un trou qui pisse et un autre qui..

Le Réactivan commençait à faire de l'effet et je me suis senti subitement d'excellente humeur. Il fallait que je fasse attention à ne pas trop la faire transparaître chez les gendarmes, mais, me connaissant, cela serait très facile. Je ne réfléchis jamais mes sentiments, quand j'en ai.

Alors j'ai mis la radio. La musique est sans doute aucun le seul art qui puisse me toucher, mais pas toutes les musiques, bien sûr. Celle d' un Debussy, par exemple, toute faite de vagues mélodiques qui se succèdent les une après les autres dans une harmonie calme et liée, voilà plutôt mon genre. Je n'aime pas un Mozart, si sentimental qu'il en devient loukoumesque, ni un Wagner dont les grondements de l'âme me rappellent les orgasmes délurés des femmes. Un Bach me plaît plus, surtout interprété par des artistes froids et précis comme des métronomes. Je pense à des asiatiques ou à un Glenn Gould. Mais, me direz-vous, Bach n'est-il pas le chantre d'une divinité qui, par la grâce des ses notes, devient immanente ? Justement, pourquoi ne serais-je pas mon propre dieu ?

Allons pensai-je, ne laissons pas le Réactivan nous exalter davantage, restons froid avant de sombrer dans l'affliction la plus profonde quand on nous donnera le motif précis de notre convocation chez les gendarmes. De temps à autre il faut jouer le jeu. Leur jeu ! Chevaucher le tigre, comme l'a prôné Julius Evola, ne jamais l'affronter de face, mais au contraire, lui monter sur le dos, il ne pourra vous mordre, vous portera et ce poids le fatiguera ; au bout du compte vous serez vainqueur, j'ai toujours trouvé cette théorie séduisante et vraie.

 

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La gendarmerie de Vacqueyras ressemble à toutes celles de France. Bloc cubique et laid, grilles fermées comme si c'était eux qui se protégeaient des méchants. Porte d'entrée impersonnelle et préposée anonyme au comptoir.

J'ai été reçu par l'adjudant-chef Michel Quelque chose, un bonhomme dans la cinquantaine, moustachu, bedonnant et, j'en étais sûr, attendant sans trop le montrer l'heure de la retraite. Il m'a regardé de biais, proposé un café, puis avec ses mots à lui m'a dit que notre femme de ménage était arrivée à la villa vers huit heures, qu'elle avait commencé son service sans trop s'étonner de l'absence de ma femme qui, d'habitude, était déjà levée. Vers huit heures et demie, elle est allée au premier étage et là...

Alors il a raconté ce que je savais déjà, sauf qu'il n'a pas mentionné l'amant.

Il a conclu par un bref et impersonnel : elle a perdu la vie dans cette agression.

Je suppose que j'ai dû jouer convenablement mon rôle de mari effondré, à moins que cela ne soit la force de l'habitude, car il a aussitôt ajouté : vous vous sentez comment, monsieur ?

Avec tout le tact dont il se croyait capable, il m'a ensuite demandé : vous étiez donc à Montpellier cette nuit, dans quel hôtel, s'il vous plaît ? Et j'ai répondu en ne donnant pas trop de détails sur l'Ibis et le 1er Classe. Faut pas leur donner trop de détails et ne pas préciser plus qu'il ne le faut, cela semblerait suspect au yeux des enquêteurs, j'avais lu cela dans un bouquin bien documenté écrit par un criminologue et qui traitait de la psychologie des criminels. J'ai passé la nuit dans ma chambre, ai-je précisé , et en compagnie de ma collection de joaillerie. On a divergé un peu sur les risques liés à mon métier, il m'a demandé si je me connaissais des ennemis et j'ai dit que non, mais qu'il y a de ça deux ans, la police de Marseille avait retrouvé le numéro de ma plaque d'immatriculation dans l'agenda d'un malfrat sous les verrous, je devais donc être plus ou moins fiché par des gangs spécialisés dans l'attaque des bijouteries et de tout ce qui tourne autour. Il a noté avec beaucoup de soin ce renseignement.

Toujours pas de traces de l'amant...

Il s'est excusé et est sorti de la pièce, une gendarmette est venue pour y ranger des papiers, en fait, je l'imaginais bien plus présente pour m'observer en catimini qu'autre chose. Au bout d'un quart d'heure il est revenu avec un autre gendarme, le capitaine Machin Quelque Chose, un type grand, mince, jeune, portant beau et que j'avais demandé à rencontrer voici plus d'un an. Je lui avais, toujours dans la perspective d'aujourd'hui, signalé que j'habitais une villa le long du canal de Carpentras, que j'y rangeais dans un coffre mes bijoux car j'étais négociant en joaillerie et que, vu mon métier, j'étais peut-être connu de certains malfaiteurs qui pourraient, un jour ou l'autre, m'agresser dans la villa, me prendre, moi ou ma femme en otage etc...
Il avait paru flatté que je lui fisse cette confidence et m'avait assuré qu'il en avait pris bonne note et le signalerait à ses hommes pour qu'ils en tiennent compte dans leurs rondes.

Il m' aussi reconnu, présenté ses condoléances, puis, s'est assis en face de moi, l'adjudant-chef à ses côtés. J'ai de suite compris que la partie la plus sensible de l'entretien allait arriver.

Monsieur, Peyrre, il nous faut ajouter que... votre épouse n'était pas seule cette nuit... et que l'homme qui lui tenait compagnie a aussi été assassiné... étiez-vous au courant de cette relation ?

Voilà, c'était dit. Je me suis efforcé de blêmir après cette révélation, je sentais leurs yeux fixés sur moi et mon éventuelle réaction. Je suis resté muet un bon moment puis : je ne comprends pas... elle n'était pas seule dites-vous...

Elle était avec un homme, un certain Robert Simonetti, vous connaissez ?

Simonetti, qu'il s’appelait, celui-là !

J'ai fait semblant de retrouver dans ma mémoire des souvenirs anciens et : le connaître, c'est beaucoup dire, ma femme me l'avait présenté voici quelques mois alors que nous l'avions croisé en rue. Ils fréquentaient le même club de tennis, m'a-t-elle dit... mais c'est bien tout !

Et, en plus, c'était vrai !

Et vous n'aviez aucun... soupçon... sur la nature de cette relation ?

J'ai pas répondu et regardé dans le vide, comme l'aurait fait tout brave mari apprenant son infortune et son veuvage, comme ça d'un seul coup, dans un bureau froid et moche d'une gendarmerie de village.

Monsieur Peyrre, laissons ça, voulez-vous... vous souhaitez boire quelque chose ? m'a demandé le capitaine et j'ai répondu que tant qu'à faire autant boire la coupe jusqu'à la lie. Mais il a aussitôt emboîté sur la nuit dernière.

Donc vous étiez à l'hôtel 1er Classe de Montpellier-Fabrègues ?

Parfaitement. Je descends toujours dans des Ibis ou, cela m'arrive, dans des Mercure surtout quand ces derniers ont un coffre-fort dans la chambre. Là, j'ai pas eu de chance, comme je pensais rentrer à la maison hier soir je n'avais pas réservé. L'heure avançant, j'ai décidé que, somme toute, autant passer la nuit dans les environs de Montpellier où j'avais des rendez-vous le lendemain. Et c'est comme ça que je me suis retrouvé, une fois n'est pas coutume, dans un 1er Classe.

Vous pensiez rentrer hier soir chez vous ?

C'était une probabilité, d'habitude je rentre le jeudi soir et je profite du vendredi pour effectuer une tournée pas trop loin de mon domicile. Là, j'avais téléphoné à ma femme vers 19h30 pour dire que je ne rentrerai pas.

L'air de rien, du moins je l'espérais, je voulais donner un certain relief à la probabilité que je serai rentré le jeudi ; cela pouvait conforter l'hypothèse d'un crime perpétré par quelqu'un connaissant mes habitudes.

Je vois, dit le capitaine, qui, manifestement, ne voyait pas grand-chose. Et dans l'hôtel, vous n'avez rien remarqué d'anormal, des gens qui vous épiaient, des éléments, même des détails qui vous auraient interpellés ?

Cela a continué comme ça durant plus d'une heure. Ils m'ont demandé des tas de détails sur mon métier, mes habitudes,mes clients, la tournée que j'avais faite hier, celle prévue aujourd'hui, pour vérifier mes dires, bien entendu...

Puis ils sont revenus au privé.

Et avec votre épouse, vous n'aviez pas de... problèmes particuliers ?

Non, nous n'en avions pas, ai-je répondu, nous étions mariés depuis 23 ans et que je sache l'harmonie régnait dans le couple. J'ai tenté d'étouffer un sanglot, mais j'ai pas insisté, cela aurait sonné trop faux.

L'harmonie régnait dans le couple, l'harmonie du néant !

Et puis, l'air de rien, ils ont tous les deux repris quelques une de mes dépositions, me les ont fait répéter, je m'attendais à cette tactique et j'ai répondu de la manière que je croyais la plus plausible, celle d'un type un peu paumé par ce qu'il vient d'apprendre, mais pas contradictoire dans ses propos. Jouer le jeu du brave type, veuf et cocu à la fois, qui s'emmêle, mais tout juste un fifrelin, les pinceaux, surtout ne pas donner l'impression d'être parfaitement maître de soi, faire naturel !

Vous êtes très courageux, monsieur Peyrre, m'a dit le capitaine d'un ton on ne peut plus sympathique. Devais-je prendre ce compliment au comptant ou, au contraire, me demander dans quelle mesure il ne devinait pas mon jeu dans tout ce comportement ?

Puis, ils ont tous les deux quittés la pièce et, comme par hasard, la gendarmette est revenue classer des dossiers. J'étais sûr qu'ils téléphonaient au Procureur pour lui faire part de leurs impressions sur moi, mes déclarations et mon « courage ».

Quand ils sont revenus, le capitaine m'a demandé si j'étais à même de rentrer chez moi.

Vous avez de la famille ? Pas du tout ! Tout juste un frère à Rome... Vous pourrez rentrer chez vous sans problèmes ? S'il y a quoi que ce soit vous nous appelez, d'accord ? Les scellés ont été placés sur la scène du meurtre, votre chambre à coucher, vous ne pourrez y rentrer. Le corps de votre épouse est à la disposition du médecin légiste aux fins d'autopsie. Il vous sera rendu dès que la médecine légale aura fait son travail. Je suppose que vous n'aurez pas à vous déplacer ces jours ci, nous aurons probablement encore besoin de vous. Vous avez un permis de port d'armes, nous avez-vous déclaré...

Oui, à domicile seulement.

Vous nous la remettrez quelques jours, s'il vous plaît, je vais vous faire accompagner par un de nos hommes à qui vous la confierez.

Vous avez des pistes ? Me suis-je quand même enquis.

En l'état du dossier, pas vraiment, je ne vous cache pas que vous pourriez être parmi les suspects, il y a des maris qui se vengent de leur infortune, mais pas tous me dit-il avec un sourire indulgent.

De toutes façons, vu votre activité professionnelle, nous devrons ratisser large, une agression préméditée par des malfaiteurs est parfaitement plausible. Nous ferons tout pour retrouver le ou les coupables, comptez sur nous.

Quand je suis sorti de la gendarmerie, j'ai réalisé que j'y avais passé près de trois heures.

Une gendarmette m'accompagnait, elle prendrait mon pistolet 7.65 et rentrerait avec ses collègues restés sur place. C'était celle qui rangeait si consciencieusement des dossiers quand les deux autres quittaient la pièce. Une petite brune assez accorte et souriante, je dois l'avouer.

Dans la voiture on a pas dit grand chose, j'ai pensé alors organiser une diversion pour compliquer un peu le travail des enquêteurs. Le pistolet, il se trouvait dans un tiroir de la commode de mon bureau, normalement les gendarmes n'avaient pas le droit de fouiller dans toutes les pièces, donc, en disant à la gendarmette que l'arme se trouvait dans le coffre on ne la trouverait pas, je ferai une déclaration de perte, cela poserait quelques questions supplémentaires aux enquêteurs. Était-ce intelligent de procéder de la sorte, je n'en savais rien ? Seul mon instinct me dictait de faire ainsi, de multiplier ces petits détails perturbateurs qui encombrent une recherche.

La porte de la cuisine a été fracturée m'a dit la gendarmette au bout d'un moment, nous y avons apposé des scellés. Ah bon, ai-je répondu, comme un homme, une victime ne l'oublions pas, pour qui cette effraction était un détail qui ne l'intéressait absolument pas.

C'est par là que le meurtrier est rentré dans la maison. A-t-elle ajouté.

Quand nous sommes arrivés chez moi, une fourgonnette de la gendarmerie était garée devant la porte d'entrée. Les hommes de faction m'ont fait un bref signe de tête et je suis rentré avec la gendarmette. Nous sommes allés vers le coffre qui se trouvait au rez-de-chaussée, je l'ai ouvert et là :

je comprends rien, lui ai-je dit, normalement l'arme s'y trouve quand je suis absent.

Madame l'aura peut-être rangée ailleurs , a-t-elle rétorqué ?

C'est pas dans ses habitudes, lui dis-je, elle avait peur des armes, et quand je m'en allais je la mettais toujours dans le coffre ; de retour de voyage je la sortais et la plaçait là où j'aurais pu la trouver facilement, soit au rez-de-chaussée, soit à l'étage, la nuit... Vous êtes sûrs qu'elle ne se trouvait pas dans la chambre ?

Auquel cas on ne vous l'aurait pas demandée, me répondit-elle, cela dit, je ne suis pas au courant de tout le dossier.

Et elle ajouta : cela vous semble suspect ?

Ben, à vrai dire, suspect, je ne sais, interpellant, oui !

Elle a téléphoné à la brigade, le capitaine a dû lui dire de recevoir ma déclaration de perte, elle m'a demandé ensuite de chercher dans la maison dès fois que je la retrouverais et j'ai dit que bien sûr, je le ferais. Ils n'avaient donc pas fouillé .

Puis elle m'a informé que la chambre à coucher, celle du crime était fermée et que des scellés étaient apposés sur la porte. Mais ça, je le savais. Elle m'a bien répété de ne pas hésiter à appeler la gendarmerie si je trouvais quoi que ce soit et même si je me trouvais mal. J'ai remercié comme peut remercier un homme qui serait dans ma situation.

Je l'ai raccompagnée jusqu'à la porte où l'attendaient ses collègues, sans doute pressés de lever leur garde, quand je lui ai demandé :

l'enquête a-t-elle déjà donné quelque chose ?

Je peux pas vous répondre m'a-t-elle dit, je ne suis pas officier de police judiciaire, tout ce que je sais c'est qu'un coup de feu a réveillé les voisins à six heures du matin et qu'il ont vu une voiture quitter précipitamment les lieux.

J'ai fait un effort pour ne pas rester comme deux ronds de flan. Et un autre pour dire : ah bon..

Elle m'a adressé un sourire qu'on pourrait qualifier de compassionnel, et puis elle est partie, j'étais seul désormais.

Un peu sonné tout de même par la révélation de cette bavarde pandorette. C'est quoi, cette histoire de coups de feu entendus par les voisins à six heures du matin et cette voiture qui file aussitôt après ?

Je me suis dit que l'imagination des gens n'avait pas de limites, qu'ils avaient été interrogés par les gendarmes et que dans le but de dire quelque chose, n'importe quoi s'il le faut, ils auraient déclaré des faits inexistants.

C'est en réfléchissant à tout cela que je me suis rendu à l'arrière de la maison, dans la cuisine et là j'ai été comme sonné : la porte qui donnait sur l'arrière de la villa et sur laquelle des scellés avaient été placés était vraiment forcée.

Et ce n'était pas de mon fait !

 

Elle était salement arrangée, la porte, fracturée au niveau de la serrure, sans doute avec un pied de biche ou quelque chose d'approchant, rien qui ressemblât à ma discrète opération.

Les choses se compliquaient.

Je suis retourné vers le salon pour me servir un whisky, signe que mon désarroi était élevé.

 

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Je tue ma femme et un amant qui n'était pas prévu dans le casting et, ensuite, le même jour, au petit matin, un tiers vient se faire remarquer.

Tout compte fait, ce n'était pas mauvais pour moi, même si cette inconnue dans mon équation troublait forcément mon jeu. Pour les enquêteurs, un coup de feu avait été entendu par les voisins à six heures du matin, heure à laquelle je dormais du sommeil du juste, si l'on peut dire, à 130 kilomètres d'ici. Une voiture avait été aperçue filant vers la départementale. Tout cela était du pain béni pour ma version ; à première vue, il y avait de quoi se féliciter.

Mais, le fait d'être confronté à cette nouvelle donne était pour le moins dérangeant.

Et puis, qui était ce visiteur ?

Ou cette visiteuse me suis-je demandé au bout de mon verre. Une visiteuse qui avait un intérêt à se trouver à cette heure matinale chez moi et qui ne pouvait être que la femme de ce Robert Simonetta ou Simonetti, je ne sais plus. Une femme trompée qui se doute que son mari passe la nuit chez sa maîtresse et, à bout de nerfs, décide d'aller voir de plus près. Elle s'arme de je ne sais quoi, prend sa voiture, découvre que celle de son mari est garée devant ma porte, pénètre par l'arrière, fracture la porte de la cuisine et monte à l'étage, rentre dans la chambre et tire un coup de feu sur un des deux corps allongés.

Cela supposait qu'elle n'avait point allumé la lumière et tiré sur le corps de son mari seulement... ou celui de ma femme... Je pouvais également penser qu'après un premier coup de feu compulsif elle avait allumé et constaté que le travail avait déjà été fait, ce qui peut aussi expliquer sa fuite paniquée.

Je me suis dit que, dans le fond, tout cela n'était pas négatif et compliquerait encore plus le travail des enquêteurs, et, bon prince, j'ai décidé que d'ici une heure ou deux, je téléphonerai à la gendarmerie pour dire que 'javais retrouvé mon 7.65

Cela étant, il ne fallait pas oublier le reste du scénario, j'ai donc téléphoné à mon associé Pierre et lui ai raconté mes malheurs. Je me suis dit qu'à ce stade de l'enquête je ne devais pas être sur écoute, mais, quand même, autant se méfier et jouer son rôle à la perfection. Bien entendu, Pierre a été estomaqué, je n'en attendais pas moins et l'ai laissé longtemps s'apitoyer sur mon malheur.

Ensuite j'ai appelé mon frère et lui ai laissé un message sur le répondeur demandant qu'il me rappelle au plus vite.

Sur ce, le maire de Vacqueyras m'a appelé à son tour pour m'assurer de toute sa sympathie, me demander si j'avais besoin de quoi que ce soit et patati et patata.

Quand, en fin d'après midi, j'ai téléphoné au capitaine de la gendarmerie de Vacqueyras pour lui dire que j'avais retrouvé mon pistolet, je l'ai trouvé très détendu. Il m'a dit que c'était très bien, s'est enquis de savoir si je savais pourquoi il avait été changé de place, et je lui ai donné une réponse négative. Il s'est contenté alors de me demander de l'apporter lundi à la brigade, où il se ferait un plaisir de me recevoir quelques minutes.

Je me méfiais quand même un peu de sa prévenance à mon égard, je le soupçonnais de vouloir peut-être jouer au chat et à la souris. J'avais tort, je devais apprendre par la suite qu'au moment où je l'appelais, ses hommes avaient de sérieuses raisons d'orienter leur enquête ailleurs que chez moi.

Pour terminer, j'ai contacté le cabinet de Maître Roubiot, un des meilleurs pénalistes de la région. J'avais décidé de le prendre comme avocat dans ma constitution prochaine de partie civile. C'était un homme réputé pour être un accrocheur, le genre à aller chercher des arguments et des faits là où les autres se seraient contentés de ceux qu'on leur servait. J'aimais autant l'avoir avec moi qu'au service d'une autre partie civile, la famille de Virginie par exemple, ou le savoir défenseur d'un éventuel suspect.

D'ailleurs pour parer cette éventualité, j'avais profité, il y a un an d'un accrochage de mon véhicule, suivi d'un délit de fuite pour le prendre comme défenseur. Bien sûr, le Maître ne s'était pas dérangé en personne pour si peu, et c'est un stagiaire de son cabinet qui s'est occupé, avec succès, de mon cas, mais au moins j'étais déjà client.

Et comme je l'avais prévu, le cabinet de Maître Roubiot, après m'avoir assuré de toute sa sympathie attristée etc... s'est empressé d'accepter ma demande. Deux meurtres, cela ne se voit pas tous les jours, cela fait la une des journaux et c'est toujours bon à prendre.

J'ai continué comme ça à informer des proches de ce qui était arrivé de si terrible. Le frère de Virginie qui habitait en Normandie et avec lequel elle avait pratiquement rompu toute relation m'a dit qu'il ne pouvait se déplacer pour les funérailles sur le même ton qu'il aurait employé pour me signaler qu'il n'aimait pas le vinaigre.

Quant à mon frère, il m'a rappelé vers 20 heures et, pour une fois, m'a parlé d'une manière normale, sans l'onctuosité gélatineuse propre à la race de prélat qui est la sienne. Nous allons entamer la semaine sainte m'a-t-il dit, le corps de Virginie ne me serait pas rendu avant mercredi ou jeudi, par conséquent, autant attendre la semaine suivante pour les funérailles auxquelles il se ferait un devoir fraternel d'assister et, bien entendu, il ne manquera pas de prier pour le salut de son âme et de la mienne dans la foulée, merci !

La journée avait été très longue et fatigante, j'avais cependant l'impression de m'être parfaitement comporté, et cela m'a réjoui. Comme quoi, je ne suis pas toujours indifférent, surtout quand il y va de ma personne. J'ai donné à Zoé les câlins qu'elle me réclamait, ouvert le frigo et sorti un steak de tofu, une ou deux tomates et me suis sustenté en buvant un verre de rouge.

J'ai jeté un regard sur la pièce, la villa, le jardin plongé dans la pénombre, et pensé que bientôt, dans quelques mois, s'en serait fini de tout ce décor et que je prendrais la route une fois pour toute. Seul avec la compagnie que je préfère, la mienne !

J'ai quand même récapitulé avec soin tous les moments de la nuit dernière et de cette journée, m'efforçant de trouver une faille dans mon comportement, mes réponses aux gendarmes et mon attitude en général, mais je n'ai rien trouvé qui puisse constituer une faute grave. Somme toute, malgré les imprévus, les événements se déroulaient presque conformément à mon plan. J'aurais été plus rassuré encore si l'amant ne s'était pas trouvé dans mon lit la nuit dernière, mais en y réfléchissant bien, les enquêteurs auraient toujours pu imaginer, en découvrant l'existence de ce rival dont j'ignorais tout jusqu'ici, que j'avais assassiné ma femme par pure jalousie et cette découverte fortuite m'aurait pris de court si elle m'avait été révélée au cours de mes contacts avec la gendarmerie, j'eusse été, alors, en pleine improvisation, ce qui n'est pas vraiment ma tasse de thé. Ce « plus » dans mon exécution, n'était donc pas si grave que ça et peut-être valait-il mieux que cet imprévu ait été neutralisé comme je l'avais fait.

C'est donc avec le sentiment du travail bien accompli que je me suis glissé sous les draps du lit de la chambre d'ami. Ils étaient propres et sentaient la lavande. Zoé, sans vergogne s'est couchée à mes pieds et je me suis lové aussitôt dans les bras de Morphée.

Je ne vais pas vous décrire par le menu le week-end que j'ai passé ensuite . Manifestement, le téléphone arabe a fonctionné comme il le fallait et j'ai reçu d'un peu partout, et surtout de gens que je connaissais à peine, des messages de soutien, sympathie, condoléances et ainsi de suite, j'ai fini par ne plus répondre aux numéros qui ne me disaient rien.

Samedi matin je suis allé acheter les journaux, mais dans un village voisin, là où je passerais inaperçu. La Provence titrait sur le « double meurtre de Vacqueyras », mais sans donner trop de détails, la gendarmerie ne m'a pas contacté, seul le cabinet de l'avocat m'a donné une date pour rencontrer Maître Roubiot.

J'ai pensé au Lüger enterré à quelques mètres d'ici et, toujours méfiant, me suis interrogé sur l'opportunité de le reprendre et le balancer une fois pour toute dans le Rhône. A cette heure, je n'étais sans doute pas surveillé même discrètement. Mais, pensai-je, ce serait difficile de le faire dans cette zone isolée où la moindre voiture, la moindre présence étrangère éveille toujours la curiosité sinon les soupçons. De plus, à toujours prendre des précautions dans mon métier, j'avais acquis des réflexes qu'un citoyen ordinaire ne possédait pas. Mais, conformément à ma politique de prudence, j'ai estimé que ce n'était pas le moment, d'autant plus que cette arme, si par le plus grand des hasards elle venait à être retrouvée, personne n'aurait pu prouver qu'elle m'appartenait.

Je me suis donc reposé dans cette maison aux volets clos pour signifier aux voisins que ce n'était ni l'heure, ni le moment de me rendre visite.

C'est donc bien calme, mais sans trop le paraître, que je suis allé remettre mon pistolet 7.65 à la gendarmerie. Le capitaine, toujours fort aimable, l'a mis dans un sac en plastique, m'a fait signer une décharge et puis, l'air de rien, comme à son habitude, m'a parlé de l'enquête qui progressait m'a-t-il précisé en regrettant de ne pouvoir m'en dire plus.

Vous connaissiez le bistouri ? M'a-t-il demande à brûle-pourpoint.

Le bistouri ?

Je veux dire « Le Bistouri », un club d''Avignon.

C'est un club assez privé, Monsieur Peyrre, et sans jugement moral, un endroit fréquenté par des adeptes du... disons, libertinage et de la bdsm.

Bdsm ?

Il eut un petit sourire, un de ceux qu'ont les initiés face aux profanes.

Le boundage et sado-masochisme, vous voyez ce que je veux dire ?

 

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Je n'ai pas eu besoin de jouer la comédie, je tombais des nues, toute cette énumération était quasi cabalistique pour moi.

C'est là que se réunissent des hommes et des femmes adeptes de l'échangisme ou de pratiques sado-masochistes. Votre femme y était connue sous le pseudonyme de « Domina Vi » Son … ami et elle s'y rendaient deux fois par mois en moyenne. Manifestement vous ignoriez cette... tendance, à ce que je vois.

Vous savez, monsieur, ma femme a cinquante-six ans, moi cinquante-trois. A cet âge, j'imagine les dames plutôt portées sur des choses plus calmes, comme les petits-enfants, à supposer qu'elles en aient, les clubs de bridge ou le cinéma, le sport, les relations sociales...

Jamais votre femme n'a fait une allusion, même voilée, à ce genre de pratique ?

Ah ça, jamais ! Il est vrai que depuis des années je suis absent en semaine et je ne suis pas d'un naturel jaloux, pas le genre d'homme à interroger son épouse sur ses fréquentations et lui demander des comptes, je pensais que nous avions, l'un comme l'autre, passé l'âge des galipettes folles, et là, vous m'en apprenez des bonnes. Ce genre de passe-temps comme vous dites, je l'imaginais plus au cinéma que dans la vie de tous les jours !

Et je n'inventais pas du tout. Ce que je venais d'apprendre dépassait mon entendement. Je me doutais bien que Virginie devait tromper son ennui en position horizontale, mais de là à ce qu'elle se nippe de latex et tienne un fouet à la main il y avait une sacrée marge.

Le capitaine a parfaitement perçu mon désarroi, il m'a regardé un bon moment en se tenant le menton, puis a continué :

Votre vie, si je comprends bien, était réglée comme du papier à musique. Vous partiez le mardi matin, reveniez le jeudi ou le vendredi soir et passiez le samedi et le dimanche pépère à la maison, c'est bien ça ?

Tout-à-fait !

Bref, une fois le chat parti, moi en l'occurrence, la souris dansait en distribuant des coups de martinet à des mâles ligotés, humiliés, bâillonnés, c'était au-dessus de mes suppositions les plus fantaisistes.

J'en apprenais des choses.

Et, lui ai-je demandé, cela faisait longtemps qu'elle se livrait à cette pratique ?

Depuis cinq ans au moins, a-t-il répondu.

Eh bien, monsieur, on peut dire que je tombe des nues.

Elle entretenait depuis quatre ans une relation avec monsieur Simonetti, connu sous le pseudonyme de « Maître Severius ». Tous les deux étaient des piliers du club qui, en parallèle, organisait des soirées échangistes, des nuits orgiaques et autre pratiques dans cette veine.

Voilà c'était dit.

La nature humaine est complexe, ai-je ajouté, on croit connaître quelqu'un qui partage votre vie et puis un jour on découvre une réalité tout autre, vous devez voir ça souvent dans votre métier. Ai-je répliqué au gendarme.

Ah ça, vous l'avez dit, a répondu l'autre, flatté. Puis il m'a demandé :

Vous êtes bien le fils du capitaine FFI Vincent Peyrre ?

C'est ça !

Un héros de la résistance. Maquis du Ventoux, deuxième division blindée, campagne d'Allemagne, croix de guerre, légion d'honneur.

C'était mon père. Il avait bien enquêté, le capitaine !

Un héros, vous devez en être fier.

Je le suis, capitaine, je le suis.

On va en rester là pour aujourd'hui, monsieur Peyrre, a-t-il conclu, vous imaginez bien que l'enquête, qui progresse comme je vous l'ai dit, est également orientée vers ces milieux troubles, pour ne pas dire crypto-délinquants. Le médecin légiste me signale qu'il en aura fini avec le corps de votre femme d'ici mercredi, vous avertirez les pompes funèbres dès que vous recevrez son acord, je suppose.

En sortant je réalisai que tout ce que je venais d'apprendre jouait drôlement en ma faveur. Le crime pouvait être celui d'un conjoint trompé certes, mais, vu le monde interlope que fréquentaient les victimes, la probabilité qu'il soit le fait d'un acolyte de leurs mœurs prenait corps. Ajouté aux risques inhérents à mon métier, c'était toujours ça de pris, et moi là dedans j'étais le brave type qui part bosser tôt, revient en fin de semaine et se repose les week-end. Ma femme aussi, mais pour de toutes autres raisons. Je devais passer pour le couillon parfait, une planque idéale.

J'en étais presque de bonne humeur.

Mais quand même, sacrée Virginie, elle en faisait de bonne quand j'étais pas là ! L'imaginer en muse de soirées orgiaques, se donnant à l'un, à l'autre, à tous, me confirmait que pour une femme il y a une vie après la ménopause. Encore une découverte.

Et j'en revenais à moi et mon aversion pour toute passion quelconque. J'étais, je n'en doutais pas, un être exceptionnel dans cette douce apathie qui constitue mon être. Pauvre Virginie qui croyait que le bonheur se nichait dans ses orifice, pauvres hommes qui se l'imaginent au bout de leur pénis ! Quelle aberration ! La nature avait bien fait les choses en me créant tel quel et j'étais privilégié de ne pas avoir voulu changé d'un iota ma ligne de conduite. J'avais lu, jeune, dans je ne sais plus quel roman de Céline, que faire confiance aux hommes c'est déjà se tuer un peu . C'était on ne peut plus vrai, et cette phrase a été et est toujours un leitmotiv dans mon existence. Je n'aime pas mon prochain, non pas qu'il soit haïssable, je n'ai pas d'énergie pour la haine comme pour l'amour, mais parce qu'il est en face de moi et que cela me dérange. Encore, si c'était un animal, comme cette brave Zoé, les choses seraient claires et nettes. Les animaux ont des instincts qui les font manger, boire et copuler. Point ! Les hommes sont imprévisible, la preuve, cette Virginie et ses perversités, avec eux on ne sait jamais quoi, ni où, ni comment. Moins je les vois, mieux je me porte.

Ce capitaine gendarme, par exemple, si onctueux que je pourrais le confondre avec mon frère prélat romain, il joue ou il est sincère ? Je n'en sais rien et reste sur mes gardes, d'ailleurs dans la vie j'ai compris tout petit que c'était la seule attitude à adopter, tenir sa garde !

Deux jours après, le mercredi, le corps de Virginie a été remis aux pompes funèbres qui ont programmé l'enterrement pour le mardi suivant, celui après Pâques. Mon frère m'a informé qu'il arriverait le lundi après-midi à Marseille. J'ai laissé un message au frère de Virginie, je n'attendais à vrai dire aucune réponse positive de sa part et j'avais raison, le bougre m'a appelé dans l'heure pour me dire que sa femme était malade et qu'il me remerciait pour tout ce que j'avais fait.

S'il savait !

Le lendemain, Jeudi Saint, j'appris par radio bleue Vaucluse que « dans le cadre de l'enquête sur le double meurtre de Vacqueyras, le parquet nous signale qu'un suspect a été mis en garde à vue ».

Pas d'autres informations. Un suspect. Qui ? J'ai aussitôt appelé le cabinet de maître Roubiot, mais ils n'en savaient pas plus que moi, il faut attendre que l'instruction soit close, m'ont-ils dit, pour que nous soyons en possession de l'intégralité du dossier.

Ce n'est donc qu'au terme de la garde à vue, soit samedi midi, que comme tout le monde, par la radio, j'ai su que c'était la femme de Simonetti, Julie qu'elle s'appelait, qui avait été cuisinée par les gendarmes auxquels elle avait avoué s'être rendue au petit matin chez moi armée d'une carabine 22 long rifle, et qu'elle avait tiré sur les victimes. Des questions restent en suspens qui recevraient sous peu une réponse, ajoutait le communiqué du parquet. En attendant, Julie Simonetti se retrouvait à la prison du Pontet.

Deux jours après les funérailles de Virginie, dont je vous épargne les détails, j'ai été reçu par Maître Roubiot en personne. Le ténor,  la soixantaine, portant beau et le verbe cajoleur, m'a reçu dans son immense bureau à porte capitonnée de cuir et là, dans un Chesterfield élégamment tanné, autour d'une tasse d'excellent café, sans doute celui du beau gosse de la TV, il m'a donné quelques nouvelles sur le déroulement de l'enquête.

Elle a avoué, monsieur Peyrre, elle a avoué, mais seulement de s'être armée et d'être, par effraction, rentrée dans votre domicile et d'avoir tiré un coup de 22 long rifle sur un des corps qui se trouvait sur le lit.  Elle prétend que les corps étaient déjà trucidés quand elle est arrivée dans la chambre. C'est du moins ce qu'elle soutient devant le juge, en contradiction totale avec ce qu'elle a affirmé aux gendarmes.

Évidemment, continua-t-il après un moment de silence, le juge ne croit pas un seul instant cette version déjantée. La vérité veut qu'elle ait emporté deux armes, une légère qui a tué votre femme et son mari, une autre, le 22 long rifle pour faire diversion. L'arme du crime est une arme aujourd'hui hors circuit, un pistolet de l'armée allemande, un Lüger, or son mari était précisément un collectionneur d'armes et dans son casier il y a une condamnation pour détention d'armes prohibées, vous me suivez ?

Parfaitement, Maître !

D'autre part, pour le médecin légiste la mort remonte à environ six heures du matin, des témoins ont entendu au moins un coup de feu vers cette heure et vu sa voiture quitter précipitamment les lieux, ses empreintes se retrouvent sur la porte de la cuisine, dans la chambre du crime et elle avoue quasiment tout. Bref, que cette cette femme soit l'auteur du double meurtre, que pour ma part je qualifie d'assassinat, nous semble évident et ses nouvelles allégations témoignent d'une défense paniquée et d'une volonté de semer le doute là où il n'y a que claires et nettes convictions.

Je suppose qu'elle va plaider le crime passionnel, Maître ?

Ça, je ne puis vous le dire, il faudrait le demander à son avocat, un jeune confrère d'Avignon que je ne connais pas. Mais, à sa place – et il eut un petit sourire entendu – je ne le ferais pas. Madame Simonetti était une complice zélée de ces mœurs, disons étranges, auxquels était coutumier son mari. Elle participait depuis des années à ces pratiques échangistes et je ne vois pas comment on pourrait la qualifier, dans ces conditions, d'épouse bafouée. Il y a d'ailleurs, dans ce type d'affaires un ou deux arrêts de la Cour de Cassation qui définissent bien la qualification de conjoint bafoué.

Oui, mais alors pourquoi a-t-elle tué son mari et ma femme ?

Mon cher monsieur, s'il fallait avoir un motif pour tuer, il y aurait bien moins de crimes, croyez-moi ! Mais, en ce qui concerne madame Simonetti, on peut fort bien imaginer qu'indifférente que son mari ait des relations sexuelles avec votre épouse, dans le cadre marginal que nous devinons, elle n'ait pas supporté, mais alors pas du tout, que votre femme devienne sa favorite et son associée, si j'ose dire, cela la confinait au rang de simple exécutante, loin du regard de son mari et maître.

Vous savez, ajouta-t-il après avoir déposé sur la table basse sa tasse de café, les femmes sont des êtres imprévisibles et peu rationnels, il ne faut pas, chez elles, chercher ce qui a du sens pour nous, ce faisant nous nous plantons. C'est comme ça !

Alors, je ne vois pas un jury accepter sans plus la thèse du crime passionnel, surtout que, faites-moi confiance, nous mettrons les turpitudes de cette tueuse en exergue et, pour ce faire, monsieur Peyrre, je pense que nous aurons besoin d'un détective privé pour en savoir plus et surtout plus vite que ce que la gendarmerie et l'enquête pourraient nous apprendre. Cela nous fera gagner un temps précieux sur la défense, qu'en pensez-vous ?

Je pensais que j'avais eu raison de m'adresser à ce type.

Nous avons déjà pris, en ce qui concerne votre dédommagement, des mesures conservatoires. Monsieur Simonetti et son épouse ne sont pas sans rien, il y a leur belle villa à Caromb, un appartement à Nice et un autre à Courchevel, le compte en banque est fourni et le coffre est sous scellés. Nous nous occupons de tout cela avec zèle, croyez-moi !

Ah, mais je vous crois, Maître !

J'ai donc quitté le cabinet Roubiot en y laissant une provision de cinq mille euros pour l'avocat et trois mille pour le détective. Quand on aime sa tranquillité on ne compte pas.

 

Et puis plus rien ! Durant des semaines, calme plat. Pas de nouvelles de la gendarmerie, à part la levée des scellés dans ma chambre à coucher que j'ai définitivement condamnée, et pas de nouvelles non plus du côté de mon avocat. J'ai repris mes tournées sur un mode adagio. Pierre et moi on s'est mis d'accord pour la vente de mes parts, une fois ce drame, comme il disait, derrière moi. La chatte Zoé, je l'ai confiée à mes voisins les plus proches, elle doit s'y plaire, elle y est encore.

Huit mois après les faits, j'ai reçu la date de la reconstitution du crime et quinze jours avant le terme, j'ai appris par Maître Roubiot que l'assassin présumé avouait tout !

Elle a tout lâché, m'a-t-il dit, quand je me suis rendu dans son cabinet. Sans doute conseillée par son nouvel avocat, Maître Mouillard de Marseille, elle a craché le morceau. C'est bien elle qui s'est rendue chez vous au petit matin armée d'un Lüger et d'un 22 long rifle et elle les a abattus tous les deux. C'est une bonne défense, sa position aurait été intenable si elle s'accrochait à sa version rocambolesque d'un crime déjà perpétré quand elle est arrivée sur les lieux. Personne ne l'aurait crue et les jurés n'aiment pas les menteurs. Maintenant son avocat pourra plaider le drame d'une femme pervertie par un mari dégénéré et désespérée qui, un petit matin pète les plombes, prend ce qui lui tombe sous la main sans réfléchir et s'en va sans savoir quoi. Avec un peu de chance, elle s'en sort avec quinze ans, sans quoi elle en risquait trente avec une période de sûreté à la clé.

Puis, magnanime, il a ajouté : notre but n'est pas de la faire croupir en prison plus qu'il ne faut, n'est-ce-pas ? mais de défendre l'honneur de madame Peyrre et nous mettrons son addiction à ces pratiques marginales sur le compte de l'influence diabolique de Simonetti que nous présenterons en néfaste gourou. Pour le reste nous réclamerons une indemnisation en conséquence. Vous avez les certificats médicaux que je vous ai demandés ?

Bien sûr que je les avais. Pour les médecins j'étais traumatisé, sous anxiolytiques et à peine apte à satisfaire les contraintes d'un métier à risque, ce qui m'avait poussé à proposer mes parts à mon associé. Carrière brisée !

J'ai quand même pas pu m'empêcher de lui demander :

Dites-donc, Maître, pourquoi ils ne m'ont pas soupçonné, moi ?

Mais ils l'on fait, et comment ! - a-t-il aussitôt répliqué – et, au départ, vous étiez le numéro un sur la liste. Heureusement que les voisins à six heures du matin ont vu la voiture quitter à toute vitesse les lieux et ont entendu un coup de feu. Une chance qu'en rentrant chez elle, son voisin d'en face l'a vue. Une chance de plus pour vous que deux employés de l'Hôtel Ibis de Montpellier-Fabrègues qui prenaient leur service à six heures du matin ont vu votre voiture garée devant le 1er Classe et l'ont reconnue quand vous avez pris votre petit-déjeuner à l'hôtel. Vous étiez donc dans votre chambre d'hôtel à l'heure du crime. Sans ces témoignages vous n'auriez pas manqué d'être placé en garde à vue. Et puis, continua-t-il, sans avoir encore communication du dossier d'instruction, je sais que rien dans votre passé ne témoigne contre vous, alors que les mœurs de Simonetti et sa femme ne plaidaient guère en leur faveur, au contraire, on commence par le sexe en série et on finit en serial killer.

Ça plane pour moi, me suis-je dit au sortir de cet entretien.

Je sens que vous allez me dire que cette histoire est une pure affabulation née d'une imagination peut-être fertile mais, sans doute aucun, irréaliste. Vous vous trompez !

Dans la vie de tous les jours, il n'y a pas que des Commissaire Cordier, des Hercule Poirot et autres Femme d'Honneur, mais des braves types qui font leur métier de flics, de gendarmes, de médecin légiste et de magistrats de la meilleure façon possible, qui triment dur, qui sont régulièrement sous-équipés et en sous effectifs, soumis, en plus, à une culture du résultat proprement cynique et méprisante. Alors, quand ils ont un suspect ils ne le lâchent pas si facilement que ça. Dans le cas de la femme de Simonetti, c'était pas de bol pour elle si javais fait le boulot avant, et proprement s'il vous plaît, sans laisser de traces, un boulot pensé, préparé, répété, revu, corrigé et d'où toute improvisation, en théorie, était exclue. Avec elle ce fut de la pure improvisation sur un mode impulsif, une réaction névrotique purement féminine qui s'est terminée en fiasco. Elle l'avait cherché.

Quant au médecin légiste qui a conclu à une mort à six heures du matin, soit cinq heures après les faits, on en conclura que ce n'est pas la première fois qu'un médecin légiste, se trompe.

Reste cette coïncidence inouïe qui a fait que la même nuit, à des heures différentes, deux criminels viennent exécuter la même besogne.

Encore un coup du sort. Il y a des gens, voyez-vous, qui ne croient pas en Dieu, mais tout le monde croit en la chance.

 

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Il ne restait plus que le procès. Depuis deux ans, je l'attendais avec impatience, pressé d'en finir. Pierre commençait à me payer mes parts, mon remplaçant était formé et la villa vendue depuis belle lurette. J'avais visité l'Islande, un beau pays dont personne ne parle et plein de coins isolés. Les paysages plats des Falklands ne me convenaient pas, finalement, c'étaient bien les Féroé qui m'attendaient et, depuis dix-huit mois j'y louais une petite maison isolée à Gjov, un endroit perdu au pied de la falaise.

Cela ne vous dit peut-être rien, Gjov, ce n'est pas étonnant, il n'y a comme touristes aux Féroé que des Scandinaves et des originaux. Aucun de ces Français grégaires obsédés par la chaleur, le soleil et le sable chaud. Tout ce qu'il me fallait.
La Cour d'Assises s'était donnée trois jours pour juger Julie Alband, épouse Simonetti. Ce procès, il fallait que j'y assiste, l'air accablé comme il se devait, ce qui m'était particulièrement pénible. A l'idée de devoir jouer dans ce spectacle le rôle du mari toujours effondré deux ans après les faits j'en avais la nausée, ce qui pour un type dans mon genre est plutôt rare. Mais bon, on n'a jamais rien sans rien, comme disait ma grand-mère.

Elle est arrivée dans le box accompagnée de policiers. Vieillie, les cheveux gris, l'air complètement perdue et sans relief ; le genre de bonne femme accroc aux anti-dépresseurs. La prison, quoi !

Mouillard et Roubiot avaient l'air enchantés de se retrouver ; durant les suspensions d'audience ils allaient ensemble, comme deux étudiants en goguette, fumer des cigares sur le parvis du palais de justice ou boire un pot dans un café. Le procureur, une femme, était sans pitié aucune face à l'accusée réduite à l'état de larve. Les femmes entre elles sont d'une cruauté …

Elle a raconté comment elle avait « perdu le sens » cette nuit où, jalouse d'avoir été évincée dans les préférences de son mari par ma femme, elle avait pris ce qu'elle avait trouvé à portée de main, un 22 long rifle et un pistolet de collection, pour le retrouver là où elle était certaine de le trouver : chez moi !

La procureur ne croyait pas à cette « pulsion soudaine » et soutenait que ses crimes, elle les avait prémédités de sang froid. C'était une bonne intuition, mais une mauvaise piste.

Il y avait dans la salle son fils, un gaillard de trente ans environ. Il m'a jeté un regard torve, c'est tout.

Je vous dit pas l'ambiance de la salle quand il a fallu rentrer dans le détails des partouzes et autres séances sado-masochistes du « Bistouri ». Les voyeurs et journalistes furent comblés. Et l'accusée, livide, ne savait plus où se mettre.

La stratégie de Mouillard a payé, à l'issue de trois heures de délibéré, elle a été reconnue coupable de meurtre, mais sans préméditation et condamnée à quinze ans de réclusion criminelle.

Et, au civil, j'ai eu droit à cent-cinquante mille euros de dédommagement. Maître Roubiot qui devait percevoir dix pour cent de l'indemnité, semblait un peu déçu, mais il n'a pas insisté.

Ni elle ni le procureur n'ont fait appel.

L'histoire était terminée.

Enfin, je le croyais...

 

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Si vous n'aimez pas les tempêtes, la pluie, les embruns, les goélands, la solitude et le brouillard, abstenez-vous de mettre un pied aux Féroé. Rien pour vous ! Les îles sont le bout du monde et Gjov le bout des îles.

Il y pleut deux-cent soixante jours par an, les tempêtes sont hebdomadaires, les gens parlent une langue connue d'eux-seuls, des phoques et des moutons. Ils mangent des goélands, comme je vous l'ai déjà dit, mais c'est un met de fête, le reste du temps ce sont des pommes de terre avec du ketchup, modernité oblige !

Personne ne s'occupe de vous, ni d'où vous venez, ni de ce que vous faites. Mon propriétaire, je l'ai vu une fois. Du moment que je le paie, il ne me demande rien.

Ma maison, ou plutôt maisonnette, est à une trentaine de mètres de la falaise. J'y passe le plus clair de mon temps à regarder des vagues énormes s'y écraser avec bruit et fureur. Cela me plaît.

L'herbe est verte durant l'été qui dure trois mois, le reste du temps elle se confond avec le gris du ciel, de la mer, des nuages et des gens.

J'ai toujours pensé que la seule transcendance que l'homme puisse atteindre, c'est celle de sa propre humanité, qu'il lui fallait, en conséquence, dépasser les contingences vulgaire de cette dernière, mépriser le boire et manger, la copulation et les prurits de ses semblables. Devenir le guerrier solitaire, jaugé sur sa monture, sa lance à la main cheminant dans une plaine morne balayée par des vents mauvais.

Et regarder la mort en face, comme je l'ai fait !

A Gjov j'étais servi. Tout dans ce paysage dantesque me rappelait à cette règle impérative : fuir son prochain, suivre sa voie.

J'étais donc seul, dans cette euphorique solitude qui est mienne.

Six mois s'étaient écoulés depuis le procès, nous étions au mois d'octobre, saison où l'hiver ici montre ses crocs. Le soleil disparaît vers 16 heures et de lourds nuages noirs cachent la lune.

 

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Chez moi, c'est spartiate ; pas de télévision, d'internet et autres gadgets qui comblent l'existence de mes semblables. Un poêle à bois, peu des meubles, tous rustiques, une radio quand même pour écouter de la musique, car de leur langue, bien sûr, je ne comprends rien.

Je me lève à l'aube et me couche tard quand la nuit est déjà fort avancée, je ne fais strictement rien de ce que les autres appelleraient une activité, je suis seul avec moi, pas un pli ne me distrait de mon être. De ce qui fut avant, je ne veux plus rien savoir, j'adhère désormais à tout ce qui m'entoure, la falaise, la mer, les rochers, le vent, les goélands et phoques peut-être, les hommes, non !

Je lis un peu. Des poètes comme Mallarmé ou Pessoa, mais c'est bien tout.

Il était vingt heures ou plus quand il est rentré. La nuit était tombée depuis des heures. Il a poussé la porte que jamais, à l'instar des habitants de l'île, je ne fermais à clé.

J'ai vu sa silhouette se projeter brutalement dans la pièce mal éclairée.

D'abord je ne l'ai pas reconnu, puis, au bout de trois ou quatre secondes, avant qu'il n'ait prononcé un seul mot j'ai vu le revolver qu'il tenait à la main et c'était lui : le fils de cette femme.

Sa main tremblait légèrement, le poing était crispé sur l'arme.

Vous ne vous attendiez pas à me revoir, n'est-ce-pas ? M'a-t-il demandé d'une voix mal assurée.

Je n'ai pas répondu.

Il a paru déconcerté. S'est tu un instant , puis il a repris d'une voix monocorde, nerveuse et agressive.

Je suis le fils de Julie Simonetti, celle qui a payé à votre place, Peyrre. Cela fait des mois et des mois que je cherche à vous confondre. Au procès, vous aviez le beau rôle et l'avez bien joué, mais ici, pas d'échappatoire. C'est vous qui les avez tués !

Je n'ai toujours pas répondu. Je le regardais fixement dans les yeux. Il détournait son regard. Ce n'était pas un guerrier, celui-là, tout juste un gamin en colère, qui l'assouvirait et puis s'en irait calmé. Rien qui ne sorte de la banalité congénitale des gens de son espèce.

Ah, vous ne répondez pas ! Il fouilla de son autre main dans sa poche et me lança une photographie.

Je la reçus sur les genoux.

C'était une vieille photo agrandie par ses soins sans doute. Elle représentait mon père encore résistant FFI, un Lüger à la main. Elle avait dû être prise peu après la libération de Carpentras, quand les forces américaines et les FFI se sont rejoints. Peu avant, mon père avait sans doute confisqué l'arme à un prisonnier allemand.

C'est l'arme qui a tué mon père – a-t-il ajouté – vous l'aviez héritée du vôtre. Je ne sais pas où elle est, mais cette photo me prouve qu'elle se trouvait dans votre famille. Vous avez bénéficié d'un concours de circonstances exceptionnel, Peyrre, mais je vous ai démasqué dès le procès. J'ai pas de preuves, aucune, mais, tout comme les jurés, une conviction intime qui me dit que c'est vous !

Je me taisais.

Et ma mère a payé, et toute seule, le prix fort. Vous estimez cela juste ?

Puis, sans attendre ma réponse : Elle est morte voici deux mois, et vous êtes vivant. Juste ?

Sa main tremblait de plus en plus.

Je me suis dit qu'il allait me tirer dessus d'une seconde à l'autre et l'idée d'être tué par ce pauvre type me révulsait, c'était une mort indigne de moi, une tâche indélébile sur cette fin d'existence que je voulais héroïque.

Sortez ! a-t-il crié.

Et j'ai compris alors qu'il allait me pousser du haut de la falaise.

Je suis sorti calmement sans lui accorder le moindre regard, et, avant qu'il n'ajoute quoi que ce soit, j'ai pris à gauche, puis tout droit vers la falaise. Je le sentais derrière moi, crispé sur son arme et je priais - si j'ose l'écrire – qu'il ne me tire pas dans le dos.

J'entendais le cri sauvage des vagues se brisant sur les rochers, celui, rageur, du vent et j'eus un regard vers ce ciel sombre qui serait dans quelques secondes mon Walhalla.

J'ai pressé le pas, mais pas trop, pour éviter qu'il ne me tire dessus. Le bout de la falaise était encore à dix mètres. Je ne sais ce qui se bousculait dans la tête de ce gamin, mais je ne souhaitais pas qu'il me touche. A trois mètres il m'a crié : arrêtez ! Mais il était trop tard.

Je ne crierai pas me suis-je dit au bord du précipice, je m'y jetterai encore moins, un pas de plus, un pas comme un autre, et puis c'est tout. Me ne frego, viva la muerte !

 

L'homme resta un bon moment au bord de la falaise. Il l'avait vu disparaître au bout de la nuit, comme happé par ce vent qui tourbillonnait en rafales. Une ombre noire qui s'évanouit au détour du chemin.

Il resta encore longtemps sans bouger, aspergé par des embruns glacés, puis, machinalement, il retourna sur ses pas.

« Et dire que l'arme était factice » pensa-t-il.


Texte déposé à la Société des Gens de Lettres, Paris avril 2012

18:21 Écrit par Dim's | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : nouvelle, policier |  Facebook |

Commentaires

J'aurais pariée, je vais lire ça.

Écrit par : olive | 14/08/2012

J'aurais pariée. Je vais le lire.

Écrit par : olive | 14/08/2012

Quelqu'un finirait par vous dénoncer pour la détention illégale d'armes. Sinon, le suspens y est et j'ai bien ri en lisant.

Écrit par : olive | 31/08/2012

Merci, chère amie, quant à la dénonciation... je crains que cela ne soit un coup dans l'eau...

Écrit par : Vincent | 31/08/2012

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