22/08/2012

Péoria, poste restante

 

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Située sur la rive de l'Illinois, Peoria comptait en 1996 cent mille habitants. Elle est le siège de la société Caterpillar et cataloguée par les sociologues américains comme parangon de la ville moyenne américaine par excellence. Ce qui se passe, ou ce qui ne se passe pas à Peoria, c'est ce qui se passe, ou ne se passe pas aux États-Unis, avait-on coutume de dire, et à raison.
La ville sans être moche, n'est pas belle, elle fait partie de ces agglomérations que le voyageur traverse sans la remarquer ; succession de constructions anonymes diverses, dépourvues d'âme et de style, toutes discrètes, comme honteuses d'être là et se cachant derrière une généreuse végétation urbaine.
Plus de traces des Indiens Peoria, disparus corps et âme depuis qu'un explorateur français, Henri de Tonti, vint apporter sur leurs terres les fastes morbides et corrupteurs de son continent, ses moeurs et ses croyances. Quelques réminiscences subsistent peut-être ça et là de cette époque, première pour le Français et dernière pour les Indiens, mais le passé n'étant pas à l'ordre du jour dans les petites villes américaines, il est très difficile de les croiser et inutile de demander où elles se trouvent, personne à Peoria ne pourra vous répondre.
Tom Käsmacher, en ce jour de juillet 1996 n'avait pas du tout la tête à s'interroger sur le passé d'une ville où il habitait depuis quatre décennies. Il était âgé de soixante-treize ans et, depuis six ans, jouissait de sa retraite d'électricien de la société Caterpillar. C'était un petit bonhomme mince, à la silhouette fragile, sans relief particulier, le genre de personnage que l'on croise sans le remarquer, sauf peut-être les énormes lunettes teintées qui lui masquaient le visage marqué par une ombre de moustache grise. Il sortait du Tribunal du 5em district de Peoria qui venait de l'acquitter d'une accusation d'agression sexuelle sur la personne de Joan, sa petite fille par alliance et de Vera, la mère de cette dernière. C'est dire qu'il était soulagé. A ses côtés, son avocat, Jim Stagliano, auquel il avait déjà payé plus de quatre mille dollars d'honoraires, lui conseillait de porter plainte contre sa petite-fille et sa mère pour « dénonciation calomnieuse » : cela va nous permettre de leur réclamer deux-cent mille dollars, de quoi vous dédommager largement, insistait-il. Il y avait de quoi ! Tom, en plus des honoraires de son avocat, avait dû hypothéquer sa maison pour garantir la caution de vingt-cinq mille dollars que le juge lui réclamait pour ne pas le mettre en prison. Elle lui serait rendue, certes, mais les frais de constitution d'hypothèque et les agios bancaires restaient à sa charge.

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En sortant du Tribunal il avait croisé la petite silhouette boulotte de sa belle-fille Vera Lucks. Livide, petits yeux gris mi-clos, lèvres tendues, serrant compulsivement les mains sur son sac, elle avait évité son regard, comme elle l'avait fait lors de sa déposition où, à la suite de sa fille, elle l'accusait de l'avoir touchée quand elle était enfant.
Le jury ne les avait point crues, ni elle ni sa fille, et rendu à son beau-père sa liberté et son honneur.
Et Tom pensait que c'était une bonne chose quand même qu'il y ait une justice qui soit juste et ne croie pas les divagations criminelles de Vera et Joan, une justice qui lui permettait maintenant de prendre sa revanche et réclamer réparation pour ce cauchemar que, depuis sept mois, il vivait.
Et puis, il y avait Emma, la mère de Vera, qui l'avait soutenu et défendu durant cette galère et qui avait expliqué aux jurés combien sa fille était, depuis sa plus tendre enfance, une mythomane compulsive, un vrai cas psy doublé d'une attirance névrotique pour les sectes en tous genres. Depuis, elle et Vera étaient étrangères l'une à l'autre, et ne se parlaient plus. Tom était très reconnaissant à Emma de s'être engagée avec autant d'allant contre sa propre fille : c'est une femme épatante, s'était-il dit plusieurs fois durant ces mois maudits.
C'est début janvier que tout avait commencé par l'arrivée impromptue des flics dans l'appartement que, depuis le départ des filles, Emma et lui avaient acheté. Cette dernière était divorcée et mère de deux filles que Tom avait acceptées et considérées comme siennes , comme quoi le métier de beau-père comporte des risques, avait-il pensé maintes fois, amer et désabusé.
Ils les avaient emmenés tous les deux au commissariat après avoir perquisitionné et saisis ce qu'ils pensaient être des pièces à conviction et qui ne s'avérèrent d'aucune utilité pour la suite de l'enquête.
Puis ils furent séparés et interrogés des heures durant. Les flics usaient de tout leur savoir pour lui faire avouer qu'il avait, à plusieurs reprises, touché sa petite fille voici dix ans et la mère de cette dernière quand elle avait le même âge que sa fille. Tour à tour ils s'étaient montrés brutaux, compréhensifs, humiliants, injurieux, mais Tom était resté intraitable, non ! il n'avait pas touché Joan, ni Vera, ni aucun gosse des deux sexe, il était un citoyen respectable, à la sexualité on ne peut plus normale, inconnu des services de police et au casier judiciaire vierge.
Et Emma aussi s'était montrée digne dans une situation où les flics l'accusaient de complicité, dissimulation de crime sexuel et de tas de trucs épouvantables que jamais elle n'avait imaginé dans ses pires cauchemars.
Mais le procureur, un type puritain, pilier de l'église évangélique du coin, échaudé par une série de crimes sexuels non élucidés et craignant pour sa prochaine élection, ne l'entendait pas de cette oreille, il avait décidé, au terme de vingt-quatre heures de garde à vue, de déférer Tom devant un tribunal et réclamait son incarcération. Il espérait ainsi le faire craquer. Le juge lui avait donné partiellement raison et décidé de le transférer à la prison du comté en attendant que Tom verse une caution de vingt-cinq mille dollars.
C'est ainsi qu'il avait passé une semaine dans une maison d'arrêt où la coutume voulait que les prisonniers soupçonnés de crimes sexuels soient sodomisés par leurs codétenus. Tom, avait échappé à cette infamie grâce au directeur de l'établissement qui, magnanime et conscient de sa fragilité due à l'âge, lui avait concédé une cellule particulière et déconseillé fermement de se rendre à la promenade. Il avait donc quitté la prison délesté de vingt-cinq mille dollars, mais le rectum intact.
Et la haine au cœur.
Emma avait été libérée et mise à la disposition de la justice, c'était toujours ça de gagné. L'interdiction de se mettre en contact avec sa fille et petite-fille ne la dérangeait que dans la mesure où elle la privait de leur dire, une fois pour toutes, ce qu'elle avait sur le cœur avant de les vouer, toutes deux aux gémonies.
Il nous faut prendre un très bon avocat, avait-elle dit à Tom, à son retour de prison. C'est pas le moment de faire des économies, j'irai vider mon livret d'épargne et on se paiera Jim Stagliano, c'est le seul qui soit capable de nous tirer de ce merdier. Tom, sonné, ne pouvait qu'acquiescer, une semaine de prison lui avait donné un aperçu de ce que serait son existence s'il lui fallait, au terme d'une condamnation, passer dix ans derrière les barreaux.
Et il fallait faire vite. Le Grand Jury, saisi par le procureur, avait suivit les réquisitions de ce dernier et estimé les charges fondées, sauf pour Emma qui se voyait ainsi blanchie de toute accusation. Tom, lui, conformément à la loi, était déféré devant un tribunal.


tribunal-americain.jpgCurieusement, Tom ne fut plus interrogé par la police, ce qui pour Jim Stagliano était la preuve que l'enquête s'embourbait. Après tout avait dit le ténor du barreau de Peoria, c'était parole contre parole, celle de Jim et Emma, contre celle de Joan et Vera et, élément encourageant, Bridget, la fille aînée d'Emma, que Vera avait mise en cause, en déclarant qu'elle aussi avait été touchée par son beau-père, refusait, comme la loi le lui permet, de témoigner. Or Bridget était officier de police judiciaire à Chicago et pour Jim Stagliano c'était tout bon pour la défense. Il en ferait état lors du procès. Et Tom avait pu apprécier comment.
Alors, en ce 17 juillet 1996, Tom était peut-être soulagé mais une rage de revanche dont il n'aurait pu soupçonner la force avant tout ce qui venait de lui arriver, lui submergeait le cœur et l'épuisait.
D'autant plus qu'il ne se sentait pas bien du tout depuis le début de cette sale affaire. Ses nuits étaient agitées et ses rêves peuplés de fantômes qu'il croyait à jamais enfouis. Des images récurrentes le poursuivaient, celles d'épisodes qu'il croyait avoir rayés définitivement de sa mémoire : la guerre, l'Allemagne, Heidelberg en ruines, son unité de transport, la Cour martiale et puis tout le reste d'une histoire sordide qu'il avait cachée à Emma, ses parents, ses amis, tout le monde...
Le procès avait encore réssuscité davantage tous ses démons. Il avait dit que jamais, au grand jamais, il n'avait comparu devant un juge et c'était faux. Et voilà qu'il s'était retrouvé devant un juge, un procureur, des jurés, un cadre bien civil mais qui lui rappelait cruellement l'autre, celui peuplé de policiers militaires et d'officiers stricts, s'exprimant dans un jargon que ni lui ni Samy ne comprenaient.

L'interrogatoire du procureur l'avait paniqué, à chaque question il se demandait si la prochaine n'allait pas avoir pour sujet la guerre et sa condamnation, ce qui expliquait sa retenue et sa mine déroutée, son débit lent et ses bégaiements dans les réponses. Mais non, manifestement le magistrat ignorait tout de cette affaire et, en fin de compte, comme le lui avait expliqué Stagliano, son attitude prostrée avait joué en sa faveur, c'était un innocent totalement ébranlé par d'odieuses accusations qui comparaissait et répondait tant bien que mal devant le tribunal.
Son avocat avait été quelque peu étonné quand, au début du procès, Tom lui avait demandé de ne pas faire état de sa qualité d'ancien combattant : c'est dommage, lui avait-il répondu, cela pourrait faire bonne impression sur les jurés, mais il n'avait pas insisté.
Tom avait compris, dès le premier jour, que le vent tournait en sa faveur quand Stagliano avait longuement disserté sur le refus de Bridget de témoigner : c'est un officier de police judiciaire, mesdames et messieurs les jurés, à ce titre elle voit régulièrement des enfant victimes d'abus sexuels et déplore, comme nous tous, les dommages irréversibles qu'ils ont subis, pensez-vous un seul instant qu'elle aurait refusé de témoigner dans le seul but de préserver le ménage de sa mère, comme le prétend monsieur le Procureur ? Allons, c'est la pitié que lui inspirent sa sœur, sa nièce et leurs affabulations et le désir de leur voir épargné une condamnation pour dénonciation calomnieuse qui dictent son abstention, rien d'autre !
Assurément, cet avocat, le meilleur de la ville, avait visé juste !
Le téléphone sonna, c'était Bridget. Emma répondit et Tom put saisir des bribes de conversation. Elle se félicitait, Bridget, de l'issue du procès. Elle n'avait pas voulu témoigner, ni dans un sens, ni dans l'autre, parce que ce que racontait Vera était un fatras d'affabulations, certes, mais allez donc savoir avec cette folle... Et puis, son silence à elle, officier de police judiciaire, elle savait qu'il serait interprété comme favorable à la défense si aucun autre élément n'accablait Tom, en somme elle s'était mise en réserve et même si, à supposer, une condamnation avait été prononcée, elle aurait revu sa position pour l'appel. Tom aurait préféré qu'elle s'investisse un peu plus dans sa cause et Emma, certainement pensait comme lui, mais le fait d'avoir été acquitté le rendait indulgent et il fit signe à Emma de saluer Bridget de sa part.
Et si on allait fêter ça au restaurant ce soir ? Lui dit Emma.
Tom pensa que c'était, sans doute aucun, une excellent idée, après tout, ce n'est pas tous les jours qu'on est lavé de tout soupçon dans une affaire de mœurs de cet ordre. Et puis, cela lui changera les idées et lavera peut-être son cerveau de toutes ces images sinistres qui le squattaient pareilles à des tumeurs. Il serait peut-être temps que je m'occupe sérieusement de tout cela, se dit-il, cette sale histoire ne va pas continuer à me poursuivre longtemps comme ça. Il savait très bien ce qu'il entendait par « sale histoire ».

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Quand Vera rentra chez elle, sa première pulsion fut d'avaler du Maalox et d'appeler son psychanalyste, Louis Bellemaison, mais ce dernier était en consultation, elle dut, dès lors, patienter plus d'une demi-heure, temps qu'elle consacrât à se plaindre auprès de son amie Julie. Tout y passa : une justice qui ne fait pas son boulot, sa fille Joan qui s'était faite étriper par ce salaud de Stagliano durant le « cross examination », l'interrogatoire du défenseur, cette garce de Bridget qui se débine, elle-même qui avait été déstabilisée par cet avocat de m.... et n'avait pas vu venir ses coups, puis, elle avait sangloté quelques secondes avant d'ajouter : je me vengerai, je ne sais pas comment, mais je le ferai.
Son copain du moment, Jason, un grutier noir de six ans son cadet, lui avait laissé un message, elle l'écouta distraitement et décida de répondre aussitôt : non, on ne se verra pas ce soir, j'ai pas la tête à te recevoir, ni toi, ni personne, je t'appelle, ok ?
Son, histoire avec Jason durait depuis six mois et lui avait déjà coûté fort cher en relations sociales. Des tas de copines s'étaient éloignées d'elle estimant qu'un amant, noir et grutier de surcroît, était une marque évidente de luxure dans le chef d'une quadragénaire, mère de famille et divorcée d'un type très bien qu'elle avait odieusement trompé. Au laboratoire où elle travaillait comme biologiste, un de ses collègues, avec qui elle avait eu une une relation sexuelle fortuite mais exaltante un soir où tout le personnel du laboratoire fêtait les vingt ans de ce dernier, cessa brusquement de lui faire des propositions salaces, elle avait bien vite subodoré pourquoi.
Jason, c'est sûr, était nettement en-dessous de sa classe sociale, mais c'était mieux que rien et un bon coup quand même.

Au procès, Stagliano, l'air de ne pas y toucher, lui avait demandé : vous prétendez, madame, que suite à ces attouchements dont vous accusez mon client, vous êtes frigide. Objection, Votre Honneur, avait aboyé, Staplleton, son avocat. Objection rejetée avait répondu le juge. Alors Staglinao avait mis le paquet : pour une femme frigide, madame Lucks, vous avez une vie amoureuse bien remplie si j'ose dire, votre divorce a été prononcé à vos torts pour adultère, depuis, vous n'êtes pas demeurée sans amis divers et variés, le dernier que je sache demeure à Germantown...
Objection Votre Honneur a hurlé Staplleton. Objection accordée, a dit le juge. Mais le mal était fait. Germantown, le quartier noir par excellence, le jury avait compris, son amant était un négro ! Salaud de Stagliano !
Alors, elle avait réalisé que les carottes étaient cuites. Les jurés ne croiraient jamais que son amant noir l'était uniquement pour lui permettre d'essayer de vivre, enfin, cet orgasme que jamais dans sa vie elle prétendait n'avoir connu. Ils la prendraient pour une menteuse, une délurée qui se tape du nègre par pur vice et raconte n'importe quoi sur ses valeurs orgasmiques et sans doute aussi sur les attouchements dont elle s'est crue victime quand elle était enfant. C'est à ce moment là que le procès a basculé en sa défaveur, plus même qu'à cause du refus de Bridget à témoigner.
Jason, c''était un expédient, sexuel peut-être, mais un expédient quand même. Elle en avait parlé à Bellemaison qui avait trouvé cette relation intéressante : vous avez raison d'aller au bout de vos expériences et si vous ne parvenez pas à votre but, n'hésitez pas à ouvrir d'autres portes, même limites, avait-il déclaré sur ce ton sibyllin qui lui était particulier.

Mais l'extase divine dont parlait Bellemaison s'était révélée, Jason ou pas, identique à toutes celles qu'elle avait connues avec quantité d'autres hommes, grands, petits, minces, gros, roux, noirs, blonds aux yeux bleus, aux pénis de toutes les dimensions possibles et imaginables. Simone, une copine, férue elle aussi de psychologie et de techniques de développement personnel lui avait dit un jour qu'elle était en veine de lucidité : tu crois pas que tu t’obsèdes avec cette histoire d'orgasme divin, que c'est un truc que Bellemaison t'as mis en tête ? Après tout, prendre son pied n'est pas toujours une excursion sans retour dans le nirvana, c'est un plaisir frémissant et plus même, mais cela passe comme toute les bonnes choses, moi, tu sais... Mais elle l'avait interrompue. Bellemaison la connaissait mieux que personne depuis dix ans qu'il la recevait et l'analysait sur son divan. Il savait qu'elle avait un problème conflictuel avec son animus et qu'il lui fallait réaliser son individuation pour se réconcilier avec les hommes et elle-même. Et c'est seulement à ce prix qu'elle connaîtrait l'orgasme, le vrai.
Un jour elle en avait touché mot à un psychiatre rencontré dans un cocktail mondain, un homme séduisant avec lequel elle aurait, sans hésitation aucune, passé un moment libidineux. Ce dernier l'avait regardée d'un air tout-à-fait clinique et conseillé de poser la question à l'un de ses confrères : je crois sincèrement que vous en tirerez profit, madame, ce genre de frustration se soigne très bien, il y a d'excellentes molécules pour la traiter, faites-moi confiance, ce n'est pas avec une individuation problématique que vous sortirez de vos problèmes.
Alors elle avait décidé de le consulter lui, dont les yeux bleus la fascinaient, il était resté très distant, purement thérapeute, voire même un peu cassant, à ce qu'il lui semblait quand, au bout de la cinquième séance, il lui déclara : je crois que toute cette histoire d'orgasme que vous ne vivez pas est un blocage, voire une affabulation, dans votre chef. Vous vivez des orgasmes, mais vous voulez vivre, vous, le plus somptueux orgasme du monde, celui que seule une femme à nulle autre pareille, vous en l’occurrence, peut ressentir, et, en conséquence, vous niez le plaisir que vous apporte l'acte sexuel et là je crois, madame, que vous faites fausse route, contentez-vous de ce que vous vivez et finissez-en avec cette course effrénée à la perfection.
Et sur ce, il lui avait prescrit un truc comme du Prozac, ajoutant : votre libido est, d'après moi, tout-à-fait normale, mais exacerbée par un mental qui va dans tous les sens. Vous devriez vous calmer, dompter cette compulsion à vous croire unique et parfaite en tous genres.
Hors du cabinet, elle avait déchiré avec colère la prescription et demandé aussi sec un rendez-vous exceptionnel à Bellemaison.
Quand au bout de trois-quart d'heures il la rappela, elle tomba de haut : je vous avais dit que cette procédure contre votre beau-père était aléatoire, madame Lucks, qu'elle n'apporterait rien de positif en ce qui vous concerne, et maintenant que vous voilà déboutée, c'est un recul que nous enregistrons. Je vous avoue que je suis déçu, vous auriez dû réfléchir...
Elle ne se souvenait plus quand il lui avait prodigué tous ces conseils, à vrai dire, elle était persuadée qu'il ne lui avait jamais rien dit de pareil. Elle l'entendit continuer sur ce même ton professoral qui l'impressionnait : vous vous souvenez de ce rêve que vous m'avez décrit dernièrement ? Vous étiez dans une ville inconnue, Prague en l'occurrence. Après avoir visité le centre de la ville, vous avez voulu rejoindre votre voiture de location, mais vous n'avez pu vous rappeler où vous l'aviez garée, et vous vous retrouviez à errer dans cette ville inconnue, dans l'impossibilité totale d'en sortir. C'est très simple comme interprétation, madame Luckx, Prague est la procédure que vous avez initiée et qui vous égare, et la voiture, de location faut-il préciser, ce qui n'est pas fortuit ! est votre animus abandonné quelque part sur un parking. Nous analyserons prochainement ce songe en profondeur, mais en attendant, il va falloir reprendre certaines phases d'individuation à zéro, c'est désolant, mais c'est comme ça. On en reparlera la semaine prochaine, comme convenu.
Voilà, c'était tout !
Quelque chose dans son mental lui soufflait que les propos négatifs de Bellemaison avaient pour origine son hostilité à sa décision, initiée voici deux ans, de suivre une formation en psycho-généalogie. Et qu'il jouissait d'avoir, a posteriori, raison. Elle lui en avait parlé à l'époque et il avait accueilli son désir comme un caprice, une curiosité intellectuelle dépourvue de tout intérêt : vous allez faire quoi quand vous apprendrez que vos névroses sont consécutives a la paranoïa de votre grand-père ou à l'hystérie compulsive de votre tante, dites-moi ?
Mais elle n'avait pas suivi son conseil. La formation durait dix-huit mois et était donnée par un type étrange, d'origine russe ou moldo-slovaque, elle ne savait plus, un étrange bonhomme dont elle aurait volontiers exploré la libido s'il n'avait jeté son dévolu sur deux jeunes femmes atteintes de tics compulsifs, c'est du moins ce qu'elles disaient.

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Au bout d'un an, Boris, c'était son nom, lui avait annoncé sur un ton grave:je ne vois que des abus sexuels perpétrés dans votre enfance pour expliquer vos blocages, vous n'avez pas de souvenirs de cet ordre , non ? Vous devriez chercher dans votre entourage proche . Vous avez été élevée par votre beau-père ? Je vois, je vois... Vous avez sûrement refoulé ces souvenirs, essayez de fouiller dans votre passé, même si cela doit vous faire mal.
Et au bout de deux semaines, elle avait trouvé. C'était Tom ! D'ailleurs cela ne pouvait être que lui !
Bridget, sa sœur, était plus réservée. Quand elle lui en avait parlé, elle lui avait sèchement répliqué : toutes tes conneries ésotériques, je n'en ai rien à cirer. Tom ne m'a jamais touchée et toi non plus, tu racontes vraiment n'importe quoi. Et ce n'est pas parce qu'il nous donnait parfois notre bain quand nous étions petites que pour autant il nous ait vicieusement touchées et que tu sois devenue une névrosée ! Toutes ces histoires d'orgasmes frustrés, tu te les inventes pour justifier une luxure débridée, c'est tout !
Ce refus brutal l'avait exaspérée. Elle était désormais sûre que Bridget refoulait volontairement des souvenirs traumatisants liés à leur enfance commune. Elle allait tirer tout cela au clair avec l'aide de sa fille qui se souviendrait certainement d'avoir été touchée par Tom elle aussi.
Mais au procès, Stagliano l'attendait au tournant : vous avez suivi une formation en psycho-généalogie, n'est-ce-pas, madame Lucks ?

Ce salaud avait donc enquêté très sérieusement sur elle.
Oui !
J'aimerais expliquer brièvement aux jurés en quoi consiste exactement cette application, plutôt hétérodoxe de la psychologie et ses dangers. Stappleton avait objecté, mais là aussi, le juge ne l'avait point suivi. Stagliano avait donc le champ libre pour exposer comme il l'entendait, négativement bien sûr, son cursus : elle suit dix-huit mois de formation à une discipline totalement marginale qui prétend que les névroses peuvent avoir leurs racines dans les relations familiales les plus éloignées. Vous savez à quoi cela conduit, mesdames, messieurs les jurés ? A l'émergence de ce que les psychologues sérieux appellent faux souvenirs induits, qui font que des gens se persuadent que durant leur enfance, par exemple, ils ont été victimes d'abus sexuels et n'en démordent plus. Je crois très sincèrement que c'est tout ce que cette étrange formation a rapporté à madame Lucks, des hallucinations !
Et vlan !
Dans sa plaidoirie il en avait remis une couche, et sur ses amants, et sur le refus de Bridget de témoigner, et sur ses faux souvenirs induits comme il disait. Le résultat était navrant et cruel, elle était la menteuse ou la mythomane, comme sa mère disait, et désormais à la merci de Tom qui allait lui réclamer des comptes.
Cela acheva de la déprimer.
C'est alors que retentit la sonnerie du téléphone. Son premier réflexe fut de ne pas décrocher, elle le fit dans l'espoir que ce serait Bellemaison qui la rappelait , mais non ! c'était une voix qu'elle ne connaissait pas, affublée d'un fort accent du Sud, une voix de noir :
Madame Lucks ?
Moi-même...
Mon nom ne vous dira rien, mâ'am, mais je pense que je puis vous être utile. J'étais au tribunal tout-à-l'heure et j'ai entendu le verdict qui vous déboutait.
Et alors ?
Je peux vous donner quelques informations qu'à mon avis vous ignorez sur votre beau-père et, qui sait ? pourraient vous rendre service si vous le souhaitez...
De quel ordre, monsieur ?
Ça, mâ'am, vous pensez bien que je ne vous les donnerai pas par téléphone, si vous acceptiez de me recevoir, ce serait plus confortable, pour vous, comme pour moi.
Elle resta une bonne minute silencieuse à réfléchir. C'était qui ce type ? Et pourquoi voulait-il lui donner ces informations ?
Vous êtes toujours là, mâ'am ?
Je devrai vous payer ?
Pas du tout, mâ'am, je le fais par pure bonté d'âme !
Je sais pas ce que je dois en penser, monsieur... monsieur ?
Appelez-moi Samy, faisons simple, voulez-vous ?
Bon, Samy, je vous recevrai chez moi, demain à dix heures, cela vous va ?
C'est parfait, Vera.
Vous voulez mon adresse ?
Je l'ai, Vera, il n'y a pas de soucis !
Vera raccrocha, elle ne savait que penser de ce quidam qui lui raconterait probablement des salades, mais elle n'avait plus l'énergie de discuter.
hopper_femme_soleil.jpgElle eut une envie furieuse de se doucher et alla dans la salle de bain, se dévêtit, observa dans le miroir ses seins aux aréoles démesurées pour leur petite taille, son ventre rebondi, ses cuisses flasques, se trouva moche et soupira : je suis une merde !

 

 

Tom débarqua en France le 20 juillet 1944, non pas sur les glorieuses plages de Normandie, mais plus prosaïquement à Cherbourg, port hâtivement rafistolé et d'où il fut directement, avec son chargement, envoyé à une trentaine de kilomètres du front. Jamais plus il ne devait s'en approcher de si près. Sa première frayeur, il la vécut quand, à cinquante kilomètre de Cherbourg, il crut que les avions qui volaient si bas au dessus de son convoi étaient allemands. Son coéquipier Floyd, un noir de Floride qui en remettait une louche sur sa frayeur, doit en rire encore aujourd'hui s'il est vivant.
Neuf mois auparavant, il avait été incorporé in extremis dans l'armée américaine. Sa petite taille, tout juste réglementaire et sa constitution malingre l'auraient rendu inapte au service s'il avait réclamé un complément d'examen, ce qu'un sympathique officier recruteur avait essayé de lui faire comprendre, mais Tom avait insisté et l'officier l'avait désigné apte à servir dans les transports.
Il fut donc envoyé en Caroline du Nord suivre l'instruction ad hoc. Là, premier choc : quatre-vingt pour cent des recrues étaient des Noirs, tous plus grands et baraqués que Tom et qui le lui faisaient sentir. Les officiers et sous-officiers étaient blancs, bien sûr, mais leur arrogance et leur racisme n'épargnaient pas ces petits soldats blancs, tous des gringalets laissés pour compte, tout jute bon à servir dans l'intendance. Tom déchanta bien vite, d'autant qu'en plus de son physique malingre, il y avait ce patronyme allemand, héritage d'un grand-père né en Franconie qui le désignait immanquablement aux moqueries et sarcasmes de tout le régiment. Blanc peut-être, mais Boche sûrement. Arrivé en Angleterre, son régiment fut soumis au régime prévu pour les unités composées majoritairement de soldats noirs. Permissions réduites, retour en caserne à 22 heures au plus tard et discipline accrue. Adieu les petites anglaises qui se pavanaient au bras des combattants, les vrais, lesquels, en la matière, ne supportaient pas la concurrence. Sur le continent les choses ne s'améliorèrent pas. La période de liesse et d'amour fou pour les libérateurs était passée et Tom dut se contenter de quelques putains dûment contrôlées par l'administration sanitaire militaire, toutes avides au gain.
nouvelle,gi's en europe,inceste,faux souvenirs induitsEn octobre son unité fut transférée à Anvers d'où il chargeait tout ce dont les troupes combattantes avaient besoin pour les décharger dans des entrepôts loin du front. Une vie sans histoire, sans gloire et sans passion. Rien de ce qu'il avait espéré en quittant ses parents et Kankanee, son bled de l'Illinois où il s'ennuyait.
Son unité fut transférée en Allemagne, près de Heidelberg, en juillet 1945, et la petite vie pépère et ennuyeuse continua dans la victoire comme elle avait commencé dans la guerre. Avec les Allemandes ce fut cependant plus facile, elles leur accordaient des étreintes furtives au fond de couloirs poisseux, dans des ruines encore fumantes ou des caves à rats pour deux paquets de Camel ou des bas en nylon. Tom appréciait à défaut de mieux.
gi.jpgLa discipline aussi s'était sérieusement relâchée, enivrés par leurs victoire, les Américain avaient laissé la bride sur le cou de leurs troupes et puis, après tout, ils étaient en pays conquis, donc les exactions perpétrées sur des civils, les agressions diverses, voire les viols, ne comptaient pas vraiment. Tom avait eu vent de quelques pillages, de vols divers et de femmes violentées, mais sans que cela éveille en lui un désir d'émulation. Il avait la nostalgie de l'Illinois et pensait sans cesse à une démobilisation que personne n'évoquait. Au contraire, il se murmurait que les Américains allaient coloniser l'Allemagne et que les soldats y resteraient au titre de troupes coloniales, comme les Européens l'avaient fait en Afrique.
Alors, il se mit à boire de plus en plus, à traîner dans les bars réservés aux Américains où des hôtesses blondes les soulageaient de leurs cigarettes, bas et dollars. Il sortit quelques semaines avec une Gretchen rencontrée dans l'un d'eux, mais mit fin à cette relation quand la demoiselle lui fit, petit à petit, entretenir toute sa famille, grand-père y compris.
Ce soir de septembre, Samy, un noir de Géorgie, et lui avaient bu plus que de raison. A la sortie du bar, ils pestaient sur ces Allemandes avides de dollars et avares de câlins. Un crachin sale tombait, note sombre dans un ciel qui l'était encore plus. Le quartier qu'ils traversaient pour rejoindre la caserne était en ruines et ils se demandaient comment des hommes et des femmes pouvaient vivre dans ces trous à rats. Parce que ce sont des rats ! ricana Samy, des rats et des fouines ! Ils virent la fille déboucher d'un tas de pierre un peu plus loin à leur droite, petite silhouette noire surmontée d'une ample chevelure blonde. T'as vu ? dit Samy. Là, la Gretchen ! Elle était toute fine, vêtue d'un ample manteau à coupe militaire, sans doute un rebut de l'armée allemande et ses chaussures à talons faisaient clap-clap sur les pavés luisants.
Elle se retourna, les vit et hâta le pas. Samy se mit à rigoler grassement, puis il la siffla et, parvenu un peu avant sa hauteur, lui cria : schlafen mit mir ! Tom riait bêtement, les yeux rivés sur les cheveux dorés de la fille. Quand Samy la prit par le bras, elle poussa un cri et débita des tas de paroles en allemand que les deux soldats ne comprirent pas et qui les firent encore plus rigoler. Allons, ma poule, dit Samy, tu vas pas nous refuser un petit moment de bonheur, non ? Avec nous t'es vernie, t'aurais pu tomber sur les Russes, tu nous dois bien ça... Mais elle ne l'écoutait pas et en retour, Samy reçut une gifle magistrale qui lui fit pousser un cri de colère. Aussitôt il  la frappa à son tour ce qui déstabilisa la fille et la fit tomber à terre. Samy la releva aussitôt et dit à Tom : tu vas voir comment je vais lui apprendre les bonnes manières à celle-là ! Komm mit mir, ajouta-t-il à l'adresse de la fille. Celle-ci se mit à crier et Samy lui mit la main sur la bouche, mais elle le mordit, alors il la frappa une nouvelle fois au visage et Tom vit que le nez saignait. Un homme âgé passa près d'eux, la fille se mit à se débattre encore plus et lui cria quelque mots qu'il fit semblant d'ignorer et s'en fut sans demander son reste.
Aide moi à la tenir, dit Samy à Tom, ce que ce dernier fit. Ils avisèrent un porche faiblement éclairé par le réverbère à gaz du coin de la rue. Tom tenait les bras de la fille et Samy souleva sa jupe. Elle poussa un hurlement, alors Samy lui donna un coup de plus sur le visage lui intimant l'ordre de se taire. Il lui déchira le haut de la robe et arracha le soutien-gorge. Elle a pas de nénés – ricana Samy – elle a rien dit-il à Tom en lui exhibant la poitrine menue de la fille. Il se mit alors à lui pincer sauvagement les tétons, elle tenta de se défendre en lui donnant des coups de pied. Alors la colère de Samy monta d'un cran, il la frappa à nouveau violemment sur le visage et les seins et, toujours avec l'aide de Tom, la coucha par terre. Tiens-lui les bras fermement ordonna-t-il à Tom. Il releva la jupe de la fille, déchira sa culotte, défit sa braguette, sortit son sexe au gland turgescent et à genou pénétra sans plus de façons la fille qui se mit à hurler de plus belle. Mets-lui la main sur la bouche et gaffe qu'elle te morde, cria-t-il à Tom qui s'exécuta. Avait-elle compris qu'il ne servait à rien de résister davantage, qu'elle risquait, ce faisant de se faire tuer par ces soudards éméchés ? Tom ne l'apprendra qu'au procès, toujours est-il que la fille devint totalement passive et silencieuse.
C'est un vrai sac à pomme de terre, jura Samy. Tu vas pas te remuer un peu plus, Gretchen, t'es nulle ! cria-t-il à la fille gisante, yeux fermés, inerte, sans vie. Tiens, Tom, lève-lui les jambes. Tom lâcha les bras de la fille et souleva les jambes entre lesquelles s'agitait Samy dont il voyait les fesses musclées aller et venir. Va me faire débander cette garce, jura Samy, hey, pute ! frétille un peu du cul, tu veux pas ?
Cela dura encore une minute ou deux puis Tom entendit Samy pousser comme un râle, il le vit se relever, remettre son sexe luisant dans la braguette et faire signe à Tom d'y aller à son tour. Tom se leva, vit la fille toujours allongée, jambes écartées découvrant une toison claire d'où perlaient du sperme de Samy. La pensée de plonger son pénis dans les restes de son ami le refroidit. Je pense que j'ai trop bu, Samy, ce sera pour une autre fois et, après tout, c'est une planche à repasser, moi, il me faut des nanas avec des nénés s'efforça-t-il de plaisanter. Samy s'était assis et fumait calmement une Camel.
La fille, yeux clos, ne bougeait plus.
Bon, on va y aller alors, dit Samy.
Tom chercha un paquet de cigarettes, le posa près de la fille et lui tapota familièrement l'épaule.
Gutes mädchen, dit-il, mais elle ne répondit pas et n'ouvrit non plus les yeux. Son nez était maculé de sang et enflait.

Une pute nazie ! dit encore Samy en sortant du porche. Qu'est-ce que t'avais besoin de lui donner un paquet de cigarettes, elle les méritait pas ! Dehors il n'y avait personne, excepté quelques ombres qui, à leur vue, disparaissaient aussitôt dans une anfractuosité d'immeuble en ruines. La pluie fine et insistante ne cessait de tomber.
Ils pissèrent contre un mur. Toujours pisser après, dit Samy, y'a que ça pour éviter des maladies !
HEIDELBERG2.jpgIls arrivèrent avec une demi-heure de retard à la caserne, furent envoyés au rapport et punis de huit jours d'arrêts.

Quand au bout de deux jours la police militaire vint les interroger, ils comprirent que la fille avait parlé. Ils dirent alors aux enquêteurs que la fille était consentante mais qu'elle les avait trompé sur le prix de la passe, d'où le quiproquo. Et qu'ils n'avaient rien à dire sur des coups qu'ils n'avaient pas donnés. Mais les flics ne les crurent pas et ils se retrouvèrent incarcérés.
Quelques jours plus tard, un jeune lieutenant au visage rongé par l'acné et à l'uniforme impeccable vint tirer Tom de sa cellule.
Je suis votre défenseur, se présenta-t-il sur un ton cassant. Vous ne le saviez pas ? Bon, c'est comme ça ! J'ai lu le dossier à charge, c'est sérieux, mon vieux ! La fille est la petite amie d'un major et, croyez-moi, il ne décolère pas et exige des sanctions exemplaires. Vous risquez gros, vous vous en rendez-compte ? Dix à vingt ans de prison minimum, si pas plus.
Tom pâlit et resta muet.
Viol , coups et blessures, et, accessoirement, fraternisation avec population civile ennemie, cela va chercher loin. Vous lui avez cassé le nez, vous réalisez ?
Tom ne savait que répondre.
Votre pote nie tout en bloc et dit que la fille était consentante et fourbe. Croyez-moi, si vous voulez éviter le maximum vous avez intérêt à collaborer avec le procureur militaire, je ne vois que cette issue. Racontez-moi tout !
Tom s'exécuta et retraça dans les moindres détails l'agression de la fille.
Je vois, dit le jeune lieutenant en se grattant le nez. Il se plongea ensuite durant de longues minutes dans le dossier qu'il avait devant lui, sembla réfléchir un bon moment puis : Cela concorde assez bien avec ce que la fille a raconté. En somme, seul Samy l'a violée, c'est bon pour vous, par contre le fait de l'avoir tenue pendant le viol fait de vous un complice, et cela vous rend coupable de coups et blessures et de complicité dans le viol, c'est pas gratuit non plus...
Il s'interrompit, alluma une cigarette sans en proposer une à Tom, tira longuement quelques bouffées, le regarda droit dans les yeux, puis ajouta : on en a pendu pour ça en Grande-Bretagne et en France, vous le saviez ? Il y a quelques mois encore, on était moins regardant en Allemagne pour des faits de ce genre, mais c'est fini maintenant, l'armée a sa réputation à défendre, pays ennemi ou pas !
Tom, pétrifié, ne répondit pas.
Le lieutenant le regarda un bon moment encore en le dévisageant d'un air dubitatif qui intimidait Tom.
Vous savez ce qu'on va faire ? Non ? Je vais vous le dire. Vous allez avouer avoir tenu les bras et les jambes de la fille pour empêcher que Samy aille plus loin dans les violences, pour qu'il ne la tue pas, si vous comprenez ce que je veux dire. En somme, vous l'avez protégée, vous pigez ça ? Samy était saoul, il fallait le contenir dans son dessein criminel, alors vous avez limité les dégâts en lui donnant un coup de main, à défaut de pouvoir faire plus. C'est compris ?
Tom ne savait pas ce que « dessein » voulait dire, mais il acquiesça.
Le lieutenant souffla un bon coup puis continua sur ce même ton arrogant et cassant :
Vous direz tout au procureur, en insistant bien qu'à aucun moment vous n'avez voulu violer la fille, que vous étiez même pris de pitié pour elle après ce qu'elle a subi et que tout ce que vous avez fait l'a été dans le but d'éviter un sort encore plus funeste à cette malheureuse, c'est bien compris, soldat, Käsmacher ?
Oui, mon lieutenant !
Sans un mot, le lieutenant se leva, ramassa son dossier et quitta le parloir.
Deux semaines plus tard, Tom et Samy, séparés par deux MP, se retrouvèrent sur le banc des accusés de la Cour martiale d' Heidelberg.
rape victim.jpgInterrogé, Samy s'accrocha à la version de la fille consentante qui s'était cassée le nez en glissant peut-être dans des escaliers après sa rencontre avec les deux GI's, le procureur le malmena, le coinça dans ses contradictions et le renvoya sonné dans le box.
Vint le tour de Tom qui répéta servilement ce que son avocat lui avait intimé de déclarer. Il la joua modeste, avec des regrets dans la voix, jura que sans lui les choses se seraient encore plus mal passées et fit passer Samy pour un égorgeur en puissance.
La fille, le nez plâtré, fit une déposition conforme aux dires de Tom.
Le procureur fustigea ces soldats qui avaient terni la réputation de l'armée des États-Unis et réclama vingt ans de prison pour Samy et cinq pour Tom qui, d'après lui, aurait dû appeler, séance tenante, la police militaire en renfort.
Après une demi-heure de délibéré, la Cour condamna Samy à dix ans de prison pour viol et cinq supplémentaires pour coups et blessures.
Tom, lui, écopa d'un an de prison pour « fraternisation avec population civile ennemie ».
Son lieutenant d'avocat était très satisfait : je vous avoue que je m'attendais à plus, je suis soulagé qu'il n'en soit pas ainsi, nous avons très bien manœuvré. Et puis, cette condamnation militaire, comme toutes celles prononcées à moins de cinq ans de prison, ne sera pas reprise sur votre casier civil, c'est excellent ça. En admettant même que, d'ici à quelques années, quelqu'un, par hasard tombe dessus, « fraternisation avec population civile ennemie » ne lui dira absolument rien de la nature exacte des faits, vous comprenez ?
Parfaitement, mon lieutenant, merci beaucoup !
En quittant la Cour, Tom croisa le regard hébété de Tom. Ce dernier était livide, ce qui, chez les gens de sa couleur, se traduit par du gris foncé.
Trois mois plus tard, il fut extrait de sa cellule de la prison militaire d' Heidelberg et conduit chez le commandant qui lui signifia qu'il était chassé de l'armée et renvoyé aux États-Unis.
Il lui fit signer des papiers auxquels Tom ne comprit pas grand-chose puis, en guise d'adieu lui cria :
Vous êtes la honte de l'armée, j'enrage de vous renvoyer au pays quand des tas de braves gars continuent à faire convenablement le boulot. Foutez le camp avant que je ne vous botte le cul !
Tom salua et fit demi-tour.
Un mois plus tard il retrouva les États-Unis, l'Illinois et ses parents.
Notre héros, dirent-ils.
Ne me dites plus jamais ça, gueula Tom.
Ce qu'ils reçurent cinq sur cinq.

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Tom !
C'était Emma qui le secouait.
Tu as hurlé, Tom, c'était un cauchemar ?
Hagard, couvert de transpiration, il ne réalisait plus où il était : Kankakee, dans la maison de ses parents ? Heidelberg en prison ? Peoria au tribunal ? tout se mélangeait dans son cerveau envahi par des spectres hostiles et grimaçants.
Elle lui tendit un verre d'eau.
Tiens, bois, cela te calmera.
Le réveil affichait cinq heures et demie, le soleil se levait, dans les arbres des oiseaux piaillaient en se poursuivant, la journée sera belle et chaude, comme de coutume en cette saison. Tom mit une bon moment à le réaliser, il avait furieusement mal à la tête.
Je vais prendre de l'aspirine, cela me fera du bien.
Attends, je t'en apporte.
Il vit la silhouette lourde d'Emma se lever de la couche et se diriger vers la cuisine. Il se sentait épuisé, le cerveau envahi d'image morbides.
Elle revint avec le cachet et le lui tendit : salope de Véra qui t'as mis dans un état pareil, elle nous le paiera, compte sur Stagliano, il ne la lâchera pas !
Il ne répondit pas, avala le cachet et regarda fixement le plafond.
Essaie de dormir encore un peu, Tom, ne te laisse pas abattre par toute cette histoire, songe que tu as été acquitté et que ce sera désormais à elle de répondre du mal qu'elle nous as fait.
Il acquiesça en silence, se remit sous les draps, ferma les yeux et tenta de se calmer.
Il avait rêvé d'Heidelberg, de Samy, de son avocat, ce petit lieutenant prétentieux mais calculateur dans la défense de ses intérêts et qui était tellement fier que sa stratégie de défense ait payé. Il se fichait pas mal de Tom, c'était ses arguments retors qui avaient triomphé et il le savourait tout seul. Sa victoire à lui, c'est ce qu'il ramènerait comme souvenir de la guerre.
L’Allemagne était devenue très vite un pays puissant dont on ne parlait qu'avec respect, un allié des États-Unis et des autres pays libres du monde, cultivant les même valeurs que lui Tom, Emma et les millions de ses concitoyens. Rien à voir avec ce pays en ruines, méprisé, haï, humilié et sous la botte des alliés. Un pays dont les femmes étaient autant de prises à prendre de gré ou de force. Comme les temps changent et les hommes avec !
Samy avait été condamné à quinze ans de prison, c'était sans doute le prix à payer, encore qu'il ait été un des rares à le débourser. Bien des autres avaient fait pire qui étaient rentrés chez eux, accueillis en héros, leur médaille bien en évidence sur leur uniforme tout propre. Lui, Tom, n'avait jamais reçu cette médaille du combattant. Il avait terminé sa guerre au bout de quelques mois de prison à jouer aux cartes avec des déserteurs, des maquereaux, des violents, des pilleurs, des violeurs sans doute et puis avait été chassé de l'armée comme un malpropre, sur le moment une bonne chose pour lui qui ne rêvait que de retour et d'oubli. Pas étonnant que la médaille lui soit passée sous le nez, de toutes façons il ne la réclamait pas.
La moindre des honnêteté intellectuelle le forçait à reconnaître que la manière dont il avait enfoncé Samy dans ses déclarations avait totalement explosé la défense de ce pauvre type aussi paumé que lui. Tom avait menti sur son vrai rôle dans cette histoire. La fille, il l'aurait volontiers niquée à son tour s'il n'avait eu cette répulsion à pénétrer dans les restes de sperme de Samy, il le savait, tout comme il savait fort bien qu'il ne l'avait pas protégée un seul instant, contrairement à ce qu'avait plaidé son avocat

Samy était un noir, un gibier classique pour Cour martiale. C'étaient les Noirs qui étaient pendus ou condamnés à de lourdes peines de prison dans les affaires de mœurs et les autres. L'administration militaire les tenait pour quantité négligeable, tout juste bonne à conduire un camion ou décharger des sacs de pomme de terre à l'arrière. Quand plus tard, dans des films de guerre Tom voyait des Noirs dans l'infanterie charger des tanks allemands ou japonais, baïonnette au canon, il savait que c'était du cinéma: l'armée US était profondément raciste et ne se gênait pas pour le montrer.
Et le petit lieutenant bigleux était sans doute aucun raciste lui aussi, c'est pourquoi il avait imaginé cette défense en contradiction totale avec la réalité des faits. Il allégeait la peine du blanc sur le dos du Noir, pour lui pas de quoi en faire une maladie.
Il était devenu quoi, ce lieutenant ? Avocat, magistrat, politicien ? Tom avait oublié jusqu'à son nom. Et la fille, qu'ils appelaient, comme toutes les Allemandes, Gretchen, elle s'était remise comment de son viol et de ses coups ? Son major de copain était-il resté avec elle, après cette infamie ? C'était pas de pot d'avoir violé la copine d'un officier supérieur !
Et Samy ? Il avait dû être rapatrié aux États-Unis dans un navire-prison, un de ceux que les actualités triomphantes ne montraient jamais et qui contenaient dans leurs flancs la lie des légendaires libérateurs de l'Europe. Avec un peu de chance ils lui auraient accordé la conditionnelle au bout de quelques années, dix peut-être. Finalement, pour Samy, c'était pas si cher que ça. En Géorgie, pour le viol d'un blanche, il serait passé sur la chaise électrique. Et Tom, pour complicité aurait encaissé vingt ans, mais ça, il préférait l'oublier.
Sauf ce matin, étendu sur ce lit trempé par sa sueur...
L'accusation calomnieuse de Véra, c'était peut-être le prix à payer, songeât-il, le rappel de sa propre lâcheté, comme dans le film « Le facteur sonne toujours deux fois », qu'il avait vu jadis et apprécié et qui ne lui avait rien remis en mémoire, quelle inconscience !
Emma dormait à présent, Tom en profita pour se lever, se diriger vers la cuisine et se servir d'un verre d'eau. Près de la fenêtre il contempla le voisinage qui, doucement, se réveillait, les voitures qui passaient sur l'autoroute au loin, des voisins qui quittaient leur domicile pour aller au boulot, peut-être chez Caterpillar, le plus important employeur de la ville où il travaillait encore il y a six ans.
Et cette délurée de Véra qui l'avait traîné devant le Tribunal, il avait toujours pensé que cette fille avait un grain vicieux dans la tête. Emma d'abord n'avait rien vu de ces manigances d'adolescente qui ramenait des garçons dans sa chambre quand elle avait seize ans. Elle l'accusait de l'avoir touchée, pelotée et rendue frigide de surcroît, lui qui entendait parfaitement ses gémissements quand elle s'isolait avec son petit ami du moment et lui jetait un regard torve quand elle sortait de la chambre. Elle aurait mérité une bonne paire de gifles, cette obsédée ! Emma se taisait, elle disait que Véra était une bonne étudiante et que c'était bien ça le plus important, c'était facile comme excuse et Tom se taisait.
Un jour, il y a trente ans peut-être, juste avant qu'ils ne déménagent dans une maison plus grande, deux types ont sonné à la porte, des hommes de son âge, bien mis dans leur costume cravate, coiffé du bérets des anciens combattants. Hello Käsmacher, lui ont-ils dit jovialement sur le pas de la porte, nous sommes de l'association des Anciens combattants de Peoria, nous avons trouvé votre nom sur des listings de conscrits de l'Illinois en 1943, pourquoi ne seriez-vous pas des nôtres, un oubli sans doute ? Tenez, voici une invitation pour vous et votre femme à notre barbecue annuel, nous serions enchantés de faire plus ample connaissance. Et Tom avait répondu que oui, il viendrait et serait même honoré de rejoindre leur association, qu'ils parleraient du bon temps et tout et tout. Et il a prétexté le déménagement à venir pour écourter la conversation et les renvoyer contents. Une fois installé dans un autre quartier de la ville, il a fait mettre le téléphone au nom d'Emma et s'est bien gardé de croiser encore des anciens combattants de loin ou de près.
Son petit snob d'avocat lui avait pourtant bien dit que sa condamnation ne porterait comme mention que : fraternisation interdite avec population civile ennemie, soit trois fois rien. Pas de quoi rougir. Et qu'en plus, elle ne serait pas reprise sur son casier civil. Et puis, c'est quoi une « fraternisation », un baiser public à une Gretchen, ou aider une vieille femme à traverser la rue ? N'empêche, il se méfiait.
Heureusement qu'Emma avait des filles et, c'est connu, les filles n'insistent pas pour qu'on leur raconte des histoires de guerre et puis il y avait eu celle du Viet-Nam contre laquelle Emma avait manifesté tant et plus, tout cela le dispensait de raconter ses souvenirs ou d'en inventer de plus palpitants.
Il resta comme ça, à ressasser durant plus d'une heure les événements du passé en préparant le petit-déjeuner.
Quand Emma se leva, elle trouva le petit-déjeuner tout prêt, les œufs brouillés bien chauds, les saucisses, le beurre de cacahuète, le jus d'orange et la brioche disposés sur la table de la cuisine sur laquelle il avait mis une nappe cirée immaculée.
Oh,Tom ! tu es un amour lui dit-elle en l'embrassant.
Il se leva pour griller deux tranches de pain, jeta un coup d’œil par la fenêtre et se figeât.
En bas, sur le trottoir d'en face se tenait un Noir qui fixait leur appartement. Tom se souvint alors de l'avoir vu dans l'assistance lors de son procès, mais il n'avait prêté aucune attention particulière à ce vieux bonhomme qui ressemblait à tous ces retraités qui comblent leur désœuvrement en peuplant les salles d'audience et se se réjouissent de voir condamner les criminels.
Mais là, à trois étages de lui, sa silhouette, lui disait quelque chose.
L'homme le vit, souleva son chapeau et sourit.
C'était Samy ! Tom resta sans réaction, comme cloué à la fenêtre par ce fantôme du passé qui le saluait. Il se sentit blêmir.
Au bout de quelques interminables secondes, il se retourna, eut un vertige, se retint tant bien que mal au plan de travail et n'entendit pas le hurlement d'Emma quand il s'effondra.

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Voilà, Véra, je vous ai tout raconté.
Samy déposa son Coca-Cola et la regarda.
Il était arrivé à dix heures précises chez elle et avait mis, pour la circonstance, le même costume bleu foncé qu'il portait à l'audience, une chemise blanche et une cravate polychrome. Elle l'avait accueilli avec politesse, mais sans plus, proposé un verre et s'était installée en face de lui dans son fauteuil préféré. Et lui avait alors posé la question qui lui brûlait les lèvres :
Comment êtes-vous arrivé jusqu'ici ?
Très simple, Véra, je suis abonné à deux ou trois magazines spécialisés dans les faits-divers, dans l'un d'eux j'ai lu qu'il allait se juger une affaire de moeurs devant le tribunal du 5em district de Peoria et le nom de Tom Käsmacher y était associé et ce dernier me disait bien des choses, figurez-vous.
Et tout y est passé : la guerre, l'Allemagne, son amitié pour Tom, souffre-douleur des autres soldats et qu'il protégeait tant bien que mal, leur virée dans Heidelberg, l'alcool, la rencontre avec la fille, les coups, le viol, le procès, le témoignage à charge de Tom, la condamnation, ses dix ans sous les barreaux, tout !
Ah, je suis pas fier de ce que j'ai fait, Véra, j'en ai encore des remords aujourd'hui, croyez-moi, mes années de tôle, je les ai sans doute méritées, mais Tom m'a donné un fameux coup de couteau dans le dos, sans son témoignage, c'était la parole de la fille contre la nôtre, et à cette époque, la parole d'une Allemande ne pesait pas lourd face à deux soldats de l'armée des États-Unis. Mon avocat me l'a bien expliqué. Il a pas payé le juste prix, Tom...
Elle le dévisageât, ne sachant pas quoi dire. Ce vieil homme lui avait raconté une histoire écœurante que, femme, elle ne pouvait qu'écouter avec dégoût. Mais elle impliquait sérieusement Tom, plombait son passé et elle pourrait en faire état s'il persistait dans son intention de lui réclamer des dommages pour sa dénonciation. C'était une information de premier choix, inespérée, tombée du ciel.
Je comprends, monsieur... elle n'avait plus envie de l'appeler Samy, je comprends... tout cela est une triste et violente histoire, je ne sais quoi vous dire.
Il faut rien me dire, mâ'am - lui aussi lui rendait du « madame » - cette histoire reste entre moi et ma conscience. Je vais partir maintenant que vous savez tout.
Vous n'avez jamais essayé de reprendre contact avec lui ? demanda-t-elle.
J'ai appris, il y a dix ans, par une association d'anciens combattants qu'il vivait à Peoria, mais je n'avais pas son adresse, alors je lui ai envoyé une lettre poste restante. Qu'il n'a jamais réceptionnée, bien sûr.. .
Et après le procès, vous l'avez vu ? Ajouta-t-elle alors qu'il reprenait son chapeau et se dirigeait vers la sortie.
Oh, je lui ai fait un petit signe ce matin, c'est tout...
Et il sortit.
Il était presque midi et elle se dit qu'elle pourrait encore appeler son avocat et lui faire part de ces renseignements, avec un peu de chance il serait encore à son cabinet.
Stappleton l'écouta relater sa rencontre avec Samy, mais au bout de cinq minute il l'interrompit :
Madame Lucks, je peux rien faire de ce que vous me racontez. Primo, il faut s'assurer que les dires de ce type sont vrais, mais, en qui qui concerne Tom, je ne peux rien contrôler, les arrêts des Cours martiales en période de guerre qui ont eu pour objet des condamnations à moins de cinq ans sont classées « secret » pendant cinquante ans, par conséquent il nous faudra attendre 2005 pour y avoir accès. Si, en outre, il s'avère que Tom a effectivement écopé d'un an de prison pour « fraternisation avec population civile ennemie », cela signifie quoi ? Ce n'est pas un argument valable.
Mais... tenta-t-elle d'objecter
Madame Lucks, je ne peux dire à un jury, sans le prouver, que Tom a été impliqué dans un viol. Vous vous rendez-compte de l'effet que cela aurait sur des gens pour qui les GI's, tous sans exception, étaient des héros ? Ce serait une diffamation à l'égard de Tom d'une part et de l'armée des États-Unis de l'autre.
Croyez-moi, oubliez ce témoignage hautement suspect, ne jouons pas avec le feu.
Et, après les politesses d'usage, il raccrocha.
Véra sentit ses brûlures d'estomac revenir à toute vitesse, prit la bouteille de Maalox et s'en servit une rasade qu'elle avala aussi sec.

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Le médecin de service au « Farmington Medical Centre » avait été rassurant : c'est un problème de tension qui vous joue des tours, monsieur Käsmacher, rien de très grave, cela s'explique aisément par le stress auquel vous avez été confronté ces derniers mois. Il lui avait prescrit des cachets, un somnifère léger et prodigué des conseils gratuits du genre, promenez-vous, allez pêcher etc...
Tom et Emma se retrouvèrent chez eux vers midi et demie.
Je vais acheter le « Peoria Post » dit Tom, j'aimerais lire ce qu'ils ont écrit sur le dénouement du procès d'hier.
Tu te sens d'y aller tout seul ? lui demanda Emma.
Parfaitement, je suis d'attaque, ne t'en fais surtout pas...
Et il sortit.
Après le malaise de Tom, le premier moment de frayeur passé, Emma avait voulu qu'ils aillent aussitôt consulter un médecin, mais lui voulait d'abord se reposer un peu et elle n'avait pas insisté.
Vers onze heures, douché et rasé, Tom lui avait dit qu'il se portait comme un charme et que, dans le fond, un médecin ne serait pas nécessaire, mais Emma n'en démordait pas : ne fut-ce que pour prendre ta tension et à titre purement préventif, avait-elle répondu, et puis le centre médical est au coin de la rue, cela ne prendra pas beaucoup de temps. Et il s'était rendu à ses arguments.
Tom avait cinq minutes à marcher sur cette artère vitale qui conduit vers le centre de la ville, le « downtown » de toutes les villes américaines. Il y avait, comme d'habitude beaucoup de circulation, mais, les conducteurs étant disciplinés, cette dernière demeurait fluide.
Il traversa le carrefour et pénétra dans le drugstore de Peter Schultz. L'air conditionné marchait à fond, une musique douce baignait le magasin d'arpèges innocents et Carrie, la jeune vendeuse, lui adressa son plus beau sourire.
Peter en personne vint le saluer : j'ai jamais douté de l'issue de votre procès, mon vieux, dit-il en tapotant l'épaule de Tom ! Quelle saleté, ces femmes quand même, oser vous accuser d'une si odieuse façon, vous qui avez risqué votre vie pour notre pays !
GI3.jpegPardon, dit Tom ?
Ben oui, lisez le journal, interviewé, votre avocat, a déclaré que votre modestie a voulu qu'il ne fasse pas état de vos services durant la dernière guerre. Je ne savais pas cela, mon vieux !
Tom était interloqué, il se sentait les jambes tremblantes et la respiration confuse, Peter, tout a son panégyrique, en remit une couche : les vrais héros sont ceux qui ne disent rien et cultivent une modestie qui les grandit, je me le suis toujours dit, tenez, mon vieux, le journal, je vous l'offre !
Et Tom se retrouva dehors, son journal sous le bras, dans la canicule, le bruit de la circulation et la poussière qui va avec.
Ah, sacré Stagliano qui en avait remis une couche et malgré ses réserves avait invoqué son passé militaire, il aurait dû se méfier de ce play-boy toujours disposé à faire sa publicité par tous les moyens possibles et imaginables. Il l'entendait d'ici pérorer devant les journalistes : un homme humble, sali par une névrosée chronique, qui refuse qu'on parle de lui et de ce qu'il a sacrifié de sa jeunesse pour le pays, la démocratie, le monde libre et patati et patata... Incorrigible, celui-là ! Évidemment, le message subliminal était clair : je me suis privé, à la demande de mon client, d'un argument de poids et j'ai quand même gagné le procès, mesdames et messieurs qui me lisez !
Il s'arrêta au carrefour en attendant que le feu soit vert.
Il y avait peu de piétons, la plupart était des habitants de ce quartier petit-bourgeois, pas vraiment la banlieue pauvre, certainement pas les lotissements aux villas proprettes et piscines bleues azur, un peu plus loin sur les hauteurs.
Tom était sonné, il sentait son cœur battre la chamade, ce papier dans le « Peoria Post », des tas de gens allaient le lire, y compris les anciens combattants et ces derniers reviendraient sonner à sa porte, qui sait s'ils n'avaient déjà programmé une visite ou torché un article du style : un des nôtres lâchement diffamé, et tout et tout ?

La chaleur associée à la pollution avait formé comme une légère brume grise qui, transparente, flottait, de part et d'autre du carrefour.
Soudain Tom eut un haut-le-cœur. Là, de l'autre côté du carrefour, il y avait un Noir en uniforme de GI, il le reconnaissait parfaitement à son air faussement décontracté, son casque rejeté en arrière, ce qui mettait toujours le sergent-chef Bromsky de mauvaise humeur, le fusil en bandoulière pendait négligemment sur son épaule gauche, ce qui n'était pas réglementaire non plus, ce noir c'était Samy, un Samy rajeuni, goguenard qui lui souriait de la même manière que ce matin, quand il était vieillard.
Tom eut un mouvement de recul, une première pulsion a quitter le carrefour, retourner chez Peter, dans la fraîcheur de son magasin, mais il se reprit et sans réfléchir se précipita vers Samy.
A vingt-neuf ans, Christine Furtwängler était une jeune femme jolie, cultivée, mère d'un adorable bambin de dix-huit mois et heureusement mariée avec Robert, premier violoncelliste de l'orchestre symphonique de l'Illinois. Son patronyme qui rappelait l'un des plus célèbres chefs d'orchestre allemand du siècle était purement fortuit, mais elle en tirait un orgueil non dissimulé et s'imaginait même être une parente éloignée du mythique maestro. Elle était active au sein de l'association Goethe qui organisait des cours de langue et de culture allemande à Peoria, là où précisément elle se rendait. Aujourd'hui, elle avait un déjeuner de travail avec ses collègues de l'association qui préparaient la venue dans la ville de l'orchestre symphonique de la radio bavaroise. C'était un événement phare de la vie culturelle du centre et il fallait que cette visite soir couronnée de succès.
Elle conduisait une petite voiture japonaise confortable sur la banquette arrière de laquelle se remarquait, bien en évidence, le fauteuil de son enfant.
Sur Farmington avenue, la circulation était, comme d'habitude, dense mais parfaitement maîtrisée.
Au bout de son chemin, elle pouvait distinguer l'immeuble imposant de Caterpillar, un sponsor de l'événement à venir, et les immeubles de l'administration municipale. Encore dix minutes, et elle serait arrivée à destination.
Au carrefour, le feu était vert. Sa première réaction fut la surprise totale ; mais que faisait donc ce vieil homme qui le traversait en courant ? Après, tout devait se confondre dans sa tête. Elle sentit le choc sur sa carrosserie, vit la silhouette projetée à sa droite sur le bitume et happée par un bus.
Un corps étendu à même le sol dans une mare de sang, le bus arrêté quelques mètre après l'impact, elle avait les jambes flageolantes, les mains tremblantes et se sentait oppressée. L'impact avait cassé le phare gauche de son véhicule, mais elle ne le remarqua pas, elle vit des tas de gens s'agglutiner autour du corps inanimé, entendit peu après, comme dans un film au ralenti les sirènes de la police et se retrouva choquée à bredouiller une déclaration à un officier.
Peter Schultz, le gérant du drugstore était arrivé peu après l'accident, il fixait, hagard, le corps de Tom inerte : c'est pas possible bredouilla-t-il, pas possible !

Eleven AM Edward Hopper.jpg

Bridget appela Véra sur le coup de quinze heures.
Tom est mort, annonça-t-elle, sans préambule. Il été écrasé par une voiture sur Farmington avenue.
Ce matin il a eu un malaise et maman l'a conduit au centre médical où il n'ont rien diagnostiqué de grave sinon une perturbation de la tension liée au stress, ce qui n'est pas étonnant après tout ce que tu lui as fait subir. Je suppose que tu es satisfaite à présent ?
Véra, livide, ne répondit pas.
Tu savais, toi, qu'il avait été ancien combattant ? Non sans doute, tout comme moi, continua Bridget sur ce ton neutre mais accusateur, il n'en parlait jamais. C'est bien ça les véritables héros, ils ne parlent pas !

Et toi tu es une vraie salope, obsédée par son entre-cuisses et tu es directement responsable de la mort de ce brave type !
Et elle raccrocha.
Véra étouffa un sanglot et se saisit de la bouteille de Maalox.
A l'enterrement de Tom, l'association des anciens combattants s'invita. Le cercueil fut recouvert de la Bannière Étoilée et l'un des membres, un bonhomme bedonnant souffla dans une trompette les premières notes d' « Amazing Grace ». Le président dit quelques mots où il était question d'héroïsme, de sacrifice et don de soi.
Véra n'était pas présente.


Illustrations: Edward Hopper et Norman Rockwell pour la couverture du Post

Texte déposé à la Société des Gens de Lettres (Paris 2012).

Bibilographie: La face cachée des GI'S de J. Robert Lilly (Payot)