22/10/2012

Lune de jour

 

 

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On s'est retrouvé dans le petit café jouxtant la Torre Belem. L'atmosphère était un peu nostalgique, Lydia, ma secrétaire, essuyait une larme qui perlait au coin de sa paupière et Joa, le commercial, tentait, comme d'habitude, de dérider la compagnie par quelques blagues et facéties. Dehors il faisait un temps magnifique, les hirondelles, sous les rayons du soleil, épousaient des montagnes russes en se poursuivant dans le ciel et les eaux du Tage se jetaient avec une lenteur majestueuse dans l'océan tout proche. Sous le pont du vingt-cinq avril, un énorme conteneur, aussi haut que le pont lui-même, quittait le port en faisant mugir tristement ses sirènes.
Ils disaient qu'ils me regretteraient, que c'était dommage que je doive retourner en Belgique au bout de ces deux années de Portugal, qu'on avait bien travaillé ensemble et qu'ils espéraient tous me retrouver plus tard : « ochalà ! »
Je n'avais pas trop envie de répondre, alors je souriais à l'un ou à l'autre, j’acquiesçais d'un air entendu, retenant les mots, serrant une main qui se tendait pour la dixième fois ou plus, m'efforçant de rester égal à moi-même qui avait été leur directeur dans les locaux de la « Speed Insurance, Portugal, Ltda ».
Quelques minutes auparavant, j'avais pris congé de Wilson, le directeur pour l'Europe, qui me remplaçait dans l'attente de mon successeur ; il avait été fort compréhensif et courtois : Dommage que vous soyez obligé de partir, Alex, vous faisiez un bon travail ici, et puis le pays vous convenait à merveille, mais bon, la maladie de votre femme vous rappelle à vos obligations et ni la compagnie, ni moi-même ne souhaitons vous en soustraire. Vous retrouverez votre ancienne affectation et vous pourrez compter sur notre sympathie.
C'était donc une page lisboète qui se tournait irrémédiablement et j'en concevais un regret profond tant je m'étais fondu dans ce peuple singulier qui, dédaignant les conquêtes terrestres et snobant l'arrogance de son puissant voisin, portait ses regards vers ces espaces immenses au-delà des océans. Je pouvais voir à ma gauche la statue en forme de proue d'Henri le Navigateur exhortant les Portugais à découvrir le monde et le peupler un peu partout de leurs métis.
Cela expliquait la diversité des couleurs et des types d'hommes et de femmes que je pouvais croiser dans les rues de la capitale : grandes blondes aux yeux bleus, petites noiraudes, ombres silencieuses venues de Goa ou de Macao, noirs hilares de Mozambique ou de l'Angola, pas loin de Wisigoths roux et de Maures au regard brûlants. Certaines nuits de tempête, j'entendais les craquements sinistres des caravelles qui se fracassaient sur des récifs lointains et les cris désespérés des naufragés emportés à jamais par des flots déchaînés ; des fantômes tristes devaient hanter les rues qui rappelaient le tremblement de terre de jadis et les invasions sarrasines et la furie des Castillans. Je montais alors les ruelles escarpées de l'Alfama et savais où se chantait le fado le plus déchirant, celui qui au bout de ses notes emporte toute la misère du monde pour la noyer, une fois pour toute dans la bouche du Diable, non loin d'ici, celle qui broie les vagues anémiées venues de l'autre bout de la mer.
7.jpgEt au petit matin, sous une pluie fine et triste comme les accords des guitares, je rentrais dans mon appartement du Bairro Alto. Le chauffeur de taxi ne disait rien, on n'interrompt jamais la mélancolie d'un fadista ; tous les Lisboètes savent ça.
Je songeais que ma vie aurait pu continuer ainsi son petit bonhomme de chemin, sans détours périlleux, ponctuée par le travail, mes promenades solitaires du côté de la Praça Luis de Camoes où j'aimais m'attabler à la terrasse du « Brasileira », y déguster un « bica », et mes relations épisodiques avec Angela.
Elle était arrivée voici quatre ans de son Brésil natal et avait vite compris qu'une fille de vingt ans qui se couche toute seule ne devient pas riche. Elle a donc monnayé ses charmes pour se payer et le nécessaire pour sa famille et le superflu pour elle, sans état d'âme, consciente qu'un amant de cinquante ans qui dépense vaut bien un jeune qui engrange.
Fortalezza c'est tout droit m'avait-elle dit un jour que nous contemplions l'océan depuis le Cabo. Enfin, je veux dire, tout droit en tournant un peu à gauche, pas loin en somme !
Elle en rêvait de Fortalezza et de ses parents à qui elle avait dit qu'elle était secrétaire dans une boîte internationale où elle avait appris l'anglais, ce qui était vrai, mais pas pour répondre au téléphone.
Une à deux fois par mois, nous passions une partie de la nuit ensemble à l'hôtel Ritz après avoir dîné dans une taverne de l'Alfama ou des docks voisins. Son corps était celui d'une adolescente, souple et sauvage, un peu comme celui d'une jeune chatte, la nuit, sur le sentier de la chasse.
Il y a trois jours, je lui avait dit que je retournais chez moi, que ma femme était malade, qu'elle allait même mourir d'un cancer qui lui crevait petit-à-petit le foie et que je devais l'assister dans ses derniers moments. Je ne pouvais faire autrement, c'était mon devoir.
Sans rien dire, elle a détaché le pendentif qu'elle portait au cou, une espèce de petit diable en onyx et elle m'a dit qu'elle me l'offrait, cela portait chance a-t-elle ajouté, c'était une sorcière qui le lui avait donné au Brésil avant qu'elle ne parte, et de la « chance », elle en avait eue, avec des amis comme moi.
Elle est resté toute la nuit et le matin venu, elle a refusé ses honoraires.
Elle m'a dit qu'elle était triste de me savoir parti, et moi aussi j'étais triste de la quitter, il y avait en elle une spontanéité quasi animale que les femmes policées et asexuées de ce continent avaient depuis longtemps perdue.
Elle allait me manquer, comme cette ville, son fleuve et cette atmosphère mélancolique qui des collines vertes du Nord se répand sur les maisons blanches recouvertes d'azulejos multicolores.
Trois mois auparavant, Florence, ma fille, vingt-six ans et architecte, ne doutant de rien et surtout pas d'elle-même, la rage carnassière que masque un sourire étudié, avait débarqué inopinément pour m'annoncer la nouvelle :
Elle est très malade, il faut que tu rentres, elle en a pour six moi au plus... je ne te pardonnerai pas de ne pas l'avoir soutenue dans ses derniers moments.
J'étais parti depuis deux ans, elle habitait avec sa mère dans la grande villa de Lasne, dans la banlieue chic de Bruxelles. Andrée, ma femme, n'avait rien dit, rien laissé transparaître. J'étais le mari qui travaille à l'étranger, un point, c'est tout. Je les imaginais toutes deux pénétrées d'un sentiment fait de ressentiment ou de colère ou des deux à la fois sur ce mari et père qui, à bout de leurs intrigues, s'était éloigné d'elles.
J'avais bien essayé d'expliquer à Florence ce sentiment de vide qui m'habitait, cette impression glacée qui fait que la vie n'est plus qu'un ensemble de convenances et d'habitudes savamment entretenues et qui, à la longue, me transformait en zombie. Mais elle n'a rien voulu entendre !
Tu rentres et tu assumes, après tu feras ce que tu voudras.
Voilà, c'était prononcé, pas d'appel possible.
images.jpgA Lasne, elles m'attendaient. Sourires de circonstances, jupe plissée d'Andrée, le petit chien sur les genoux et la permanente sévère. Florence en maîtresse de maison. Ce qui m'a surpris ce fut la présence d'un homme encore jeune, Olivier comme l'appelait Florence, le médecin d'Andrée.
Dès l'abord, il ne m'a pas plu, je l'ai trouvé fat et arrogant malgré l'effort que manifestement il faisait pour me plaire. Directement j'ai senti qu'entre Florence et lui, il y avait plus que des liens tissés par la maladie d'Andrée. Ils étaient de la même race, ces deux-là, de celle qui tue tout ce qui fait ombrage à leur soleil, c'était très clair, ils étaient encore un peu trop jeune que pour cacher parfaitement leur jeu.
Ils ont tous fait comme si rien ne s'était passé depuis les deux années que j'avais quitté la maison. C'était comme si je revenais d'un voyage d'affaires de deux ou trois jours. La maison était, comme d'habitude, dans un ordre parfait, dans le jardin la piscine étalait sa couleur bleue au milieu du gazon bordé d'hortensias roses et gras. Le petit chien gambadait et la domestique polonaise servait sous la tonnelle des sushis livrés par le traiteur à la mode.
Je n'ai pas trouvé Andrée aussi malade que Florence me l'avait décrite. Elle ne mangeait pas beaucoup, mais elle ne l'avait jamais fait. Elle me semblait amaigrie, mais pas trop. Je m'étais attendu à la voir décharnée, le cheveu rare, affaiblie par la chimiothérapie, mais non !
Olivier m'avait brièvement mis au parfum : Il n'y a pas de chimiothérapie, Monsieur, c'est inutile, elle prend des antalgiques, des médicaments dont certains sont de purs placebo et des concentrés de vitamines. Il y a une garde-malade qui nous assiste deux fois par semaine quand elle passe la nuit sous perfusion. Les spécialistes ne peuvent faire autrement. Le moment venu, il y aura les soins palliatifs, c'est tout.
Florence à ses côtés opinait du chef, elle ajouta avec un sourire que je ne pus interpréter : La garde-malade est une Portugaise, elle s'appelle Mariza, vous pourrez parler du pays.
La nuit venue, dans ma chambre, l'impression de malaise s'est encore accentuée. Je ne reconnaissait plus cette maison, j'étais un étranger invité, rien de plus qu'un homme en transit. Andrée, Olivier, Florence, tous me faisaient l'effet d'être des ombres dansant un ballet mystérieux, œuvre d'un chorégraphe allumé qui déplaçait les corps au gré de ses caprices. Tard dans la nuit, j'ai entendu la voiture d'Olivier quitter la villa, puis, dans le couloir du bas, il y eut des pas furtifs, une porte qui se ferme et puis le silence de la nuit a tout recouvert d'une chape de plomb.
Les semaines qui suivirent mon retour furent très occupées. C'est sans plaisir que je repris le chemin de la « Speed Belgium », avec le sentiment de revenir lieutenant dans une caserne que j'avais quittée colonel. Je ne connaissais plus grand monde dans ce bureau fébrile au sommet d'une tour de l'avenue Louise. Sous leurs airs compassés, ils me regardaient tous un peu comme si j'étais un sans-papiers égaré dans une réception mondaine. Le directeur belge, conscient de la sympathie que me portait Wilson, et soucieux de ne pas se l'aliéner, me trouva bien vite un placard, une secrétaire et m'oublia aussi sec. J'étais face à moi, sans travail, tout un programme, en somme.
Le matin au petit-déjeuner, Andrée muette et imperturbable me fixait de ses grands yeux clairs. Je la saluais, lui demandais si elle avait passé une bonne nuit et je recevais toujours les mêmes réponses polies et mesurées, puis je m'en allais accompagné par les bonds et les aboiements du teckel.
Florence passait le soir en trombe et puis disparaissait aussitôt dans sa vie faite de réunions, relations intéressées, restaurants branchés et sympathies artificielles nettement moins solides que les haines farouches qu'elle portait à tout ce qui barrait sa route.
Les fins de semaine me semblèrent bien vite insupportables. Pour fuir cette nécropole j'avais décidé de faire du bénévolat et demandé à devenir visiteur des prisons, cela me permettrait au moins de visiter les geôles des autres et occuper mes week-end. Je n'en dis rien à Florence qui m'aurait, une fois de plus, saqué, aussi sec au bout d'un de ces jugements sans appel dont elle avait le secret. Mais pour ce sacerdoce, il fallait remplir un tas de papiers, les soumettre à des policiers, à des juges... Aujourd'hui encore, j'attends leur réponse.
Je n'avais toujours pas fait la connaissance de cette Mariza dont m'avait parlé Florence. Elle était en vacances et remplacée par une Slovène ou autre Moldo-Slovaque. Je pestais intérieurement sur ces européens qui réclament de l'assistance sur tous les tons, mais laissent aux autres le soin d'exécuter les tâches qui les répugnent.
Andrée, au bout de ses perfusions nocturnes, reprenait place dans le salon sans que je puisse discerner le moindre changement dans sa manière d'être et de faire. Elle était là, aux portes de la mort, à se soucier de son rendez-vous avec le coiffeur, du portail qu'il fallait traiter contre la rouille et de se demander si, oui ou non, il fallait installer une caméra de surveillance.
Il me restait un ami, le docteur Gutfreund.
bars.jpegNous avions pris l'habitude de nous rencontrer tous les dix jours dans un restaurant sympathique pour manger et boire en nous racontant les histoires de jadis. Un jour, inspiré sans doute par le dernier verre, il m'a confié :
T'es trop bon, Alex, tu cultives encore des sentiments d'altruisme, si rares chez les sauvages qui nous entourent, à chaque fois tu te fais piéger...
Pourquoi tu me dis ça ?
Tu le sais bien... Ne me dis pas que t'es heureux de te retrouver ici, près de ta femme et de ta fille ! Je pense, que tu aurais dû ignorer sa supplique et rester à Lisbonne.
Et pourquoi, donc ?
C'est pas ta femme qui insistait tellement pour que tu rentres. Ta fille, elle roule pour elle et personne d'autre. Ton retour, elle doit le présenter à sa mère comme une victoire et asseoir encore plus son influence sur elle.
Mais Andrée est malade et mon retour...
Ne l'aurait sûrement pas guéri. T'aurais pu passer quelques week-end en Belgique et la conforter de cette manière. Mais pour ta fille, sa mère, fille d'un riche banquier catholique, ne pouvait être délaissée par son mari. Maintenant elle peut se prévaloir de ton retour, te présenter comme celui qui a préféré ses obligations conjugales à sa carrière...
Il vida son verre, et devant mon air un peu buté, n'insista pas. J'avais compris que son analyse était exacte. Je me refusais à admettre que je m'étais laissé prendre aux sentiments, que Florence était à la base de tout cela.
C'est six semaines après mon retour que je fis la connaissance de Mariza. J'avais oublié que cette nuit Andrée était sous perfusion et fus tout surpris de voir dans la cuisine une inconnue rincer une éprouvette.
Elle avait une peau étonnement pâle, constellée de grains de beauté, des cheveux châtains qui lui tombaient jusque sur les épaules. Grande, elle aurait pu ressembler à une Anglaise, s'il n'y avait eu ces immenses yeux noirs qui dénonçaient des origines maures.
La quarantaine à peine entamée, elle avait épousé un Belge qui était mort dans un accident de voiture voici deux ans. Elle était restée au Royaume et officiait comme garde-malade, son diplôme portugais d'infirmière n'étant pas homologué.
Je pris alors l'habitude de la savoir deux fois par semaine dans la villa, la nuit, à veiller sur Andrée. Parfois je l'entendais qui passait de sa chambre à celle de ma femme en faisant un crochet par la cuisine. Une nuit où l'insomnie, une fois de plus, ne m'accordait aucun quartier, je décidai de descendre au séjour et de lui faire la conversation.
Il était trois heures du matin, dehors la vent d'automne secouait hargneusement les arbres en hurlant sur des tons mineurs. Le teckel est sorti de son panier pour me saluer, puis il est parti derechef, la queue entre les jambes, se coucher. Mariza ne semblait pas surprise de me voir.
J'ai bu un verre de soja en lui racontant mon séjour portugais. Nous étions assis côte à côte sur le grand chesterfield face à la cheminée.
C'était une auditrice fort agréable qui me laissait deviser en me regardant sans rien dire, opinant d'un signe de tête ou d'un sourire. Vers six heures du matin elle m'a fait remarquer que le jour allait se lever. Je n'ai pas insisté, je ne voulais pas lui donner l'impression que je serai resté à lui parler jusqu'au bout de la nuit.
Cela devint, petit-à-petit une habitude que de la rejoindre au milieu de la nuit et de converser ensemble, comme si nous nous étions connus de toute éternité. En fait, je me rends compte à présent que c'était surtout moi qui parlais.
Un dimanche, Florence, flanquée du sempiternel Olivier me demanda à brûle-pourpoint :
Alors, tu la trouves comment, cette Mariza ?
Je savais qu'elle te plairait, ajouta-t-elle, puis, sans attendre ma réponse, me laissa perplexe à tenter de deviner ce que cachait son sourire énigmatique et son regard entendu.
C'est Gutfreund qui a sans doute compris tout ce qui se tramait, mais il ne m'a rien dit d'autre que : C'est vrai qu'elle te plaît cette Mariza, d'ailleurs tu n'as fait que parler d'elle depuis une heure et tu ne t'en est même pas rendu compte !
Et il ajouta : Si je l'ai vu, ta fille l'aura vu aussi.
M'a-t-il vraiment livré le fond de sa pensée ? Aujourd'hui je me le demande.
C'est une bûche qui tout déclenché, comme dans la nouvelle de Maupassant où un homme et une femme assis face à la cheminée se précipitent pour ramasser la bûche incandescente qui s'en échappe et se retrouvent dans les bras l'un de l'autre.
Parfois je me demande ce qui se serait passé s'il n'y avait pas eu, cette nuit là, le froid mordant, mon insomnie chronique et l'envie de tenir compagnie à cette femme. La vie doit être ainsi faite et il ne faut pas se perdre en conjonctures stériles, les choses sont telles que les dieux l'ont décidé.
Il était quatre heures et quelque chose du matin, nous étions assis dans le chesterfield face au feu quand une bûche s'est projetée brutalement sur le carrelage. D'un bond, nous nous sommes précipités pour la remettre dans l'âtre et, le danger écarté, nous nous sommes retrouvés l'un face à l'autre, nez à nez, bouche à bouche et à quatre pattes.
Je réalise à présent que ce sont ses lèvres qui, les premières, se sont collées aux miennes. Toujours est-il que le chesterfield nous a reçu, nous cherchant de partout, nous trouvant, nous perdant, pour mieux nous retrouver ensuite et nous étreindre farouchement, inconscients de l'heure, de l'endroit, épanchant ce désir qui, depuis des semaines, couvait en nous.
Le lendemain au petit-déjeuner j'ai eu un choc en voyant Florence attablée dans la cuisine devant son bol de céréales. J'avais complètement oublié qu'elle passait la semaine à la maison, je la croyais chez elle...
Elle m'a demandé, l'air de rien, si j'avais passé une bonne nuit. C'est cet « air de rien » qui m'a perturbé et me perturbe encore.
Mariza est sortie de la chambre d'Andrée et nous a souhaité à tous les deux une excellente journée. L'air de rien, elle aussi !
Si je comprends bien, tu es en train de tomber amoureux d'elle.
C'était Gutfreund qui concluait ainsi une de mes sorties.
Je ne sais pas. Peut-être amoureux de l'idée de l'être, tu crois pas ?
C'est les femmes qui sont amoureuses de l'état amoureux, mon vieux, avec nous, c'est plus carré, moins tordu, plus direct...
Derrière nous, près du bar, deux ou trois belles de nuit albanaises criaillaient entre elles et, assise, patiente, près du docteur, une jeune Bulgare attendait qu'il l'emmène à l'hôtel.
Si la pensée crée le réel, alors le réel n'est que pure création de l'esprit, c'est-à-dire rien. Peut-être en est-il de même avec l'amour. C'est nous qui le créons parce que nous voulons connaître ses « rousseurs amères » dont parle le poète.
Gutfreund était plus direct : En attendant, ce qui est pris est pris. Ne te tracasse pas avec les tenants et les aboutissants de cette histoire, jouis, mon vieux.
Je le sentais pressé de partit, la Bulgare sous le bras. La fille était avenante, chaussée de hauts talons et bas à résille. Des rondeurs fermes et invitantes. Sacré Gutfreund !
Nous prîmes congé et je m'en allai, déclinant au passage, les incitations insistantes des Albanaises.
Dehors, une pluie fine et glacée me ramena bien vite à la maison. Mariza me manquait.
Et décembre se mourait...
C'est le deux janvier suivant que j'ai tout appris. Enfin, presque...
Cafe_Brasileira_in_Lisbon.jpgNous étions à Lisbonne, Mariza et moi, dans la petite suite que j'avais retenue à l'hôtel Dom Pedro. Nous étions amants depuis six semaines et, passé le traditionnel Noël en famille, je m'étais éclipsé avec elle au Portugal.
Ce matin, il pleuvait à Lisbonne et le ciel était tout gris. Depuis notre suite au vingtième étage nous regardions la ville. Les eaux du Tage agitée par le vent secouaient les remorqueurs qui revenaient du large entourés de mouettes virevoltantes.
Nous n'avions absolument rien à faire, sinon l'amour. Après, étendus sur le grand lit, les sens apaisés et avec au corps cette sensation de plénitude particulière qui suit l'étreinte amoureuse, nous avons commencé à parler de tout et de rien et puis, petit-à-petit, de ce qu'elle avait vu et entendu chez moi, depuis tous ces mois.
Elle n'a pas le cancer, ta femme, c'est moi qui te le dis.
Allons...
Je ne suis pas médecin, mais j'en sais assez pour reconnaître les cancéreux des asthmatiques, elle n'a pas le cancer !
Mais Olivier ?
Olivier est l'amant de ta fille, et pour la garder, il est prêt à tout. Ils ont inventé cette histoire pour te faire revenir.
Mais pourquoi ?
Parce que ta femme devenait neurasthénique. Ton départ avait bouleversé un ordre qu'elle croyait immuable et elle ne pouvait le supporter. Ta fille a compris que si elle te faisait revenir, son influence auprès d'elle serait décuplée. Alors, tout était bon pour le faire, même le mensonge le plus grossier et la ruine de ta carrière.
Elle se tut une seconde, puis ajouta :
Son ambition est démesurée, elle lorgne sur la fortune de ta femme qui lui a déjà donné énormément pour ouvrir un cabinet d'architecte.
Tu l'as remarqué quand, ce mensonge ?
Très vite. Au départ Olivier ignorait que j'avais un diplôme d'infirmière. Un jour il m'a demandé si je savais faire des injections intraveineuses et j'ai dit oui, que j'en avais fait tant et plus au Portugal quand je travaillais à l'hôpital. Il m'a regardée d'un drôle d'air, a semblé hésiter, puis il a dit qu'alors je savais parfaitement ce que signifiait le secret professionnel.
J'ai fait à ta femme des injections de vitamine C, ce qui la faisait dormir. C'est tout !
La perfusion, ce n'était que du glucose et de la poudre aux yeux.
Alors elle ne mourra pas ?
D'un cancer ? Pas du tout  !
Et elle était complice ?
Non... manipulée aussi et hypocondriaque. Elle croit qu'elle est malade, mais, depuis ton retour, m'a dit aller beaucoup mieux. En fait, elle se demande ce que je fais encore à la maison.
Et Florence ?
Elle se tut, me fixa de ses grands yeux noirs, vint se lover tout contre moi, sa peau à même la mienne, ses seins reposant sur ma poitrine, elle me caressa le visage et... :
En ce qui te concerne, elle a fait l'article, c'est le moins que je puisse dire.
Vous savez, mon père est un homme fort séduisant, je suis sûre qu'il vous plaira, et puis il aime tellement le Portugal, vous aurez des choses à vous dire tous les deux.
Un ange passa. De toute cette histoire se décantaient des effluves empoisonnés qui polluaient les esprits.
Elle aurait souhaité que l'on soit amants, rien que pour te garder à la maison, elle est machiavélique.
Gutfreund m'avait dit la même chose. Nous étions donc, elle et moi, pris dans les rets de Florence.
Non pas pris ! Elle voulait que tu couches avec moi comme on le fait avec une bonniche, elle n'avait pas prévu le sentiment qui nous unit, c'est son maillon faible désormais, elle ne pouvait le concevoir, celui-là !
Quoi faire alors ?
Pour le moment, rien! On s'aime, c'est le principal, on verra après. Surtout ne pas leur montrer qu'on a percé leur jeu.
Silence. La pluie a tambouriné sur la grande fenêtre et le ciel s'est fait encore plus menaçant, comme si tous les éléments du monde s'étaient ligués contre moi. Tous, sauf Mariza !
Andrée est morte un mois après. C'est Mariza, de garde cette nuit là, qui nous a réveillé, Florence qui passait une nuit à la maison, et moi. Elle gisait sur sa couche, les yeux grands ouverts, la bouche entrouverte, figée dans une ultime et vaine interrogation.
Olivier est venu de suite, a constaté qu'elle avait succombé des suites d'une rupture d'anévrisme, et a signé le permis d'inhumer.
J'ai bien observé Florence durant tous ces moments. Elle semblait plus contrariée que triste.
Andrée fut incinérée dans la plus stricte intimité. Florence et Olivier affichaient un deuil discret et semblaient prendre des distances avec moi. Comme le contrat de mariage stipulait que les biens allaient au dernier survivant, j'héritais, par conséquent, de la fortune d'Andrée. Je pouvais prendre un nouveau départ, démissionner de la « Speed Belgium » et partir avec Mariza au Portugal.

 

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Ces lignes, je les écris deux ans après les faits. Mariza et moi, nous nous sommes mariés il y a six mois. Nous habitons désormais dans notre villa de Cascais. Nous avons tout pour être heureux, un pays que nous aimons, l'aisance financière et ce sentiment d'avoir triomphé de forces hostiles. Depuis la mort d'Andrée, mes rapports avec Florence se sont petit à petit dégradés. Après la mort de sa mère, elle a poussé des cris d'orfraies quand elle a découvert ma liaison avec Mariza, puis elle en a poussé d'autres plus tonitruants encore quand j'ai résisté à ses demandes de plus en plus pressantes de fonds pour créer un deuxième cabinet d'architectes. Je n'ai pas cédé. Elle ne voulait pas que je vende la villa de Lasne, mais je l'ai fait quand même. Depuis , nous ne communiquons pratiquement plus, même si je sais que, curieusement, elle est restée en contact avec Mariza. Elle se serait mariée, parait-t-il, avec Olivier je suppose, ou un autre, allez savoir quoi avec une fille pareille !
Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes s'il n'y avait, depuis trois mois, mes problèmes de santé, cette maladie qui me tarabuste le corps et l'esprit. Une affection rare et peu facile à soigner. Mais Mariza y veille, ainsi que le docteur Joachim Peireira da Silva, son cousin.
Ils s'occupent bien de moi, deux fois par semaine, leur nièce, Cristina, vient me veiller la nuit lorsque je suis sous perfusion. Mariza et lui me disent que dans quelques mois tout sera comme avant, que la maladie sera une fois pour toute vaincue. Il sont tous les deux très optimistes.
Je veux bien les croire, tout est dans le mental comme disait le docteur Gutfreund. Et je me dis que je vais guérir, qu'il n'y a aucun doute là dessus, le talisman d'Angela, je l'ai toujours et il pense la même chose. Mariza ne veut pas que je rédige ces notes, elle affirme que cela me fatigue, mais je passe outre et les donne au jardinier qui les poste pour la Belgique et Gutfreund.
Il y a un fado qui résume très bien ce que je vis :
« Por estranha magia
brilha o sol de noite
e o luar de dia »
Par une étrange magie, la lune brille le jour et le soleil la nuit.
Ce ne sont pas des mots alignés comme ça, pour faire beau.
C'est du réel, du fado !

 

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Commentaires

Et une de plus dans la collection. Vous êtes, vraiment, marrant.
Pas mal l’histoire. Combien de vies a votre femme, elle meurt dans chaque histoire ?

Écrit par : olive | 23/10/2012

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Écrit par : Jennie | 10/07/2013

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