28/01/2014

L'étrange distorsion temporelle du Dr. Kaminsky

 wickham park.jpg

Le mercredi 10 janvier 1951, Jerrzy Kaminsky rentra chez lui dans sa belle maison de Wickham Park, Connecticut, où l'attendait Lisa, son épouse. C'était un homme présentant bien, aux proportions équilibrées et seules une calvitie naissante et des lunettes trahissaient un physique d'intellectuel. Le mercredi comme d'habitude, il y aurait des escalopes milanaises au menu. Il s'en réjouissait et anticipait déjà la partie de « Lexico » qui suivrait le repas. Lisa était particulièrement douée au « Lexico » et battait régulièrement Jerzzy à ce jeu où vocabulaire et stratégie se conjuguaient. Avant de se coucher, il lirait les dernières pages de ce livre dont tout le monde parlait, « The cathcher in the rye », premier roman d'un inconnu, Jérôme.D. Salinger, que les critiques considéraient comme un événement littéraire majeur. Lisa tentait de le lire, mais elle butait sur nombre d'expressions argotiques new-yorkaises et n'avait cesse de demander des explications à Jerrzy coutumier depuis son enfance à ce langage..
Il faisait froid, le ciel était bas et la neige n'allait par tarder à tomber en gros flocons. Jerrzy était content que la journée soit finie, il y avait eu le pot de l'an neuf au laboratoire de physique quantique de East-Harford où il travaillait et le rituel des bons vœux avait traîné en longueur. Il avait en horreur cette obligation coutumière qui consiste à prononcer des vœux, toujours de circonstances et immanquablement identiques à ceux de l'année précédente, agrémentés, comme il se doit, d'une bonne blague, serrer des mains, afficher un optimisme béat, et donner des tapes dans le dos ou sur la bedaine de subordonnés et assistants. Après,ce fut le tour du patron, Robert Epstein, qui y alla lui aussi de son laïus. Toute la journée avait été consacrée à célébrer le début d'une année qui, Jerrzy le subodorait, serait aussi fertile et passionnante que la précédente.
Demain verrait les travaux reprendre leur cours normal pimenté, Jerrzy le savait aussi, par l'animosité perlée qui régnait entre Wolf von Dittersdorf, le physicien venu d'Allemagne après la guerre, un savant aux précieuses connaissances grâce auxquelles il devait de ne pas avoir été longtemps prisonnier après la capitulation de son pays et sa citoyenneté américaine express et Robert Epstein. Ce dernier, en privé, le traitait de « nazi », ce qui ne l'empêchait nullement de lui faire bonne figure quand ils étaient ensemble et de louer son savoir. Epstein assurait Jerrzy qu'il serait son successeur à la direction du laboratoire quand il prendrait sa retraite ou recevrait le prix Nobel, estimant, à tort ou à raison, que les autorités de son pays ne permettraient jamais qu'un ancien ennemi, naturalisé de fraîche date, puisse en assumer la direction et les responsabilités aussi confidentielles qu'officielles qui vont avec. Ce adoubement ne flattait Jerrzy qu'à moitié. Il ne s'estimait pas à la hauteur et il lui semblait que Wolf dont il admirait la discrétion modeste et la rationalité épurée aurait mieux mérité le titre de successeur. Il fait de moi un pion dans son jeu, se disait-il en pensant à Epstein, de ce petit jeu du chat et de la souris qu'il avait inauguré entre l'Allemand et lui. Cela me perturbe dans mon travail, je suis aux antipodes de ce type de spéculation carriériste, après tout, ma vie est telle que je l'ai voulue, je fais de la recherche en physique quantique, je trouve des petites choses, je classe, rapporte, communique, discute avec mes collègues, quoi de plus ? Pour un fils de tailleur de Brooklyn arrivé de Lituanie voici soixante ans, c'est pas trop mal.
Arrivé près de sa maison, Jerrzy fut surpris par la densité de la nuit hivernale. Il habitait dans un lotissement plutôt huppé et bien éclairé, mais ce mercredi 10 janvier 1951, jour où la lune était entièrement occultée par de noirs nuages, il lui sembla que l'éclairage public n'était plus que symbolique et réduit à donner aux ténèbres ambiants une touche jaune pâle. Il avait, en outre, l'impression étrange que quelque chose avait changé, il ne savait pas au juste quoi et cette ignorance imprimait en lui un sentiment bizarre qu'il ne savait définir. Ce doit être ce cocktail au rhum qui me monte à la tête conclut-il en garant sa vieille Chevrolet devant la porte du garage.
En pénétrant dans le vestibule, il sentit confusément que l'atmosphère n'était pas l'habituelle, il flottait dans l'air comme une fragrance surannée qu'il avait connue dans la maison familiale où, jeune étudiant, il révisait ses cours dans un coin du salon familial.
Et instinctivement il se surprit à dire :
Hello, Ruth, me voici rentré !
Ruth ! Il eut un moment de stupeur. Appeler Lisa, Ruth ne lui était jamais arrivé et il ne lui avait jamais parlé de son flirt d'adolescent avec Ruth Dick, sa voisine qui, aujourd'hui, mariée à Garry Lazarevitch, devait être une « yididshe mama » comblée par quatre ou cinq enfants.
Il s'attendait à une interrogation de Lisa, mais à sa grande stupéfaction, celle-ci ne lui demanda rien depuis la cuisine où elle s'activait et lui lança le  « bonsoir chéri » habituel.
Ou presque.
L'intonation de la voix, l'accent dépourvu du rythme latin de Lisa étaient inhabituels. Ce n'était pas du Lisa ce « bonsoir, chéri ! ».
Et quand sa femme apparut dans le salon pour lui faire l'habituelle bise sur la joue, il crut défaillir : ce n'était pas Lisa. Il avait en face de lui une petite blonde à la poitrine généreuse et aux yeux bleu- pâle. Son visage était constellé de tâches de rousseur et ne lui rappelait en rien les cheveux noirs et les traits de Lisa.
Passées les premières secondes de stupéfaction muette, Jerry se détendit et se demanda s'il n'y allait pas d'une blague que Lisa et une de ses copines lui auraient réservée. Le genre de truc que des potaches conspirent en douce à l'Université. Mais outre le fait que ce genre de facéties n'étaient pas dans le registre de son épouse, il y avait autre chose qui l'intriguait dans ce qu'il percevait. Le salon de la maison, tout en ressemblant à celui qui était le sien, présentait tout de même des divergences majeures. Ainsi, les meubles semblaient plus neufs, et puis, sur la cheminée trônait une ménorah que Jerry reconnut comme étant la même que celle de ses parents. Depuis qu'il avait abandonné toute foi et marié une « goya », Jerry ne se sentait plus concerné par ce type d'accessoire religieux, et savoir cette ménorah dans sa maison lui parut aussi incongru que mystérieux.
De plus, cette blonde qui avait pour nom Ruth ne lui rappelait rien, mais, en même temps, elle ne lui semblait pas plus étrangère que ça. Et ce qui l'étonna le plus, c'est qu'il ne lui vint même pas à l'esprit de lui demander posément : madame, que faites-vous ici ? A moins que je ne me sois trompé de domicile, c'est vous qui avez dû le faire non ? Mon épouse s'appelle Lisa, nous ne nous connaissons pas que je sache, et puis nous n'avons pas de ménorah dans notre domicile. Mais non, les choses aussi inexpliquées qu'elles soient lui paraissaient s'inscrire dans un ordre  conforme , comme s'il était parfaitement logique que ce jour précisément et à cette heure il se retrouvât dans cette maison en compagnie de cette femme. Il fut surpris par son propre calme, sa passivité même, qui fit qu'il se mirent tous deux à table où les escalopes milanaises étaient remplacées par des hamburgers frites, parlèrent de choses et d'autres, des courses que Ruth avait faites l'après-midi, de leur voisine, madame Wilkinson qui racontait tout et n'importe quoi à propos des uns et des autres, de la visite de Ruth chez son médecin, de son inscription au cours d'espagnol et de l'achat prochain de la télévision.
télévison 1950.jpgMais nous avons une télévision ! répondit Jerrzy.
Tu es sûr de ne pas avoir pris un pot de trop avec tes collègues, chéri ? Nous allons avoir une télévision, elle est commandée depuis deux mois au moins chez Aaron's, tu l'as oublié, ou quoi ?

Jerrzy jeta un coup d’œil dans le salon. A la place où se trouvait le récepteur il y avait une petite commode basse et plutôt moche sur laquelle trônait un vase avec des fleurs artificielles.
Elle arrivera dès que Général Electrics aura livré son grossiste, je suis tellement pressée, je voudrais absolument voir la victoire sur le petit écran.
La victoire ?
Mais oui, voyons, la victoire sur l'Allemagne. Décidément, tu as trop bu, Jerrzy !
La victoire sur l'Allemagne, alors qu'on était le mercredi 10 janvier 1951, Jerrzy se sentit perdre pied, d'autant plus qu'il venait de repérer dans un coin de la cuisine un calendrier qui affichait: mercredi 14 mars 1945. Cinq ans et dix mois d'écart entre ce matin et ce soir, se dit-il, décidément je me demande si je ne rêve pas. Et puis où est Lisa dans toute cette histoire ?
Ruth semblait parfaitement à l'aise et chez elle comme si, depuis des années, elle était l'épouse d'un Jerrzy qui jamais n'avait eu pour femme une Lisa, fille d'immigrés italiens. Manifestement, il n'y avait dans son chef aucune interrogation quelconque à propos de cette situation.
Voyons, pensa Jerrzy, il y a quelque chose qui s'est passée et qui m'a plongé en 1945, ici, dans un chez moi qui n'est pas le mien mais se considère comme tel, auprès de cette femme qui n'est pas mon épouse mais s'imagine l'être. Et moi, suis-je encore, Jerrzy Kaminsky ou un autre qui est mien sans l'être mais se l'imagine ?
A propos, Ruth, tu n'aurais pas vu mon livre ?
Quel livre, chéri ?
Ben, « The catcher in the rye » …
The catcher  quoi ? Jamais vu ce livre.
Jerrzy se leva et inspecta la pièce. Il la reconnaissait, mais sans l'appréhender comme il l'aurait fait avec Lisa en situation temporelle  normale . Les meubles, il les voyait à leur place, ou presque. Mais étaient-ce bien les mêmes meubles ? Après tout, dans les intérieurs bourgeois comme le sien, les meubles se ressemblent tous. Il n'y avait pas de télévision, ce qui pouvait se concevoir en 1945. Et puis cette ménorah était-ce celle de son père, celle qu'il y avait dans sa famille était semblable à toutes les autres, une ménorah du pauvre, rien de plus ? « The catcher in the rye », bien entendu, restait invisible et pour cause, il n'était peut-être pas encore écrit.
Ruth vint s'asseoir près de lui et babilla encore quelques instants à propos de choses et d'autres parfaitement étrangères à Jerrzy qui opinait poliment du chef. Ils prirent chacun un livre et se turent. Jerrzy se sentit brusquement fatigué, ses pensées s''embrouillèrent et il s'endormit.
Ce fut Lisa qui le réveilla.
Viens te mettre au lit Jerrzy, il est déjà vingt-deux heures trente.
Il émergeait doucement d'un somme sans rêves, la vue de Lisa lui sembla toute naturelle jusqu'au moment où il se revit dans le fauteuil face à cette femme inconnue.
Euh, oui, désolé, Lisa, je pense que je ferai mieux d'aller dormir.
A propos, lui demanda-t-il, qui de nous deux a gagné au « Lexico » ?
Nous n'avons pas joué ce soir, tu t'es endormi juste après le dîner, je crois que tu devais être crevé après cette journée de vœux protocolaires et de cocktails traîtres.
Je pense que tu as raison … des cocktails traîtres.
Il se leva et observa sa femme, c'était bien elle, Lisa, comme il l'avait toujours connue. Elle souriait de cet air maternel qui l'avait toujours charmé. Il lui caressa les cheveux tout en observant le salon qui était bien le sien cette fois. Les meubles étaient en place, il n'y avait pas de ménorah sur la cheminée, pas de calendrier non plus. « The catcher in the rye » se trouvait sur la table basse près du fauteuil de Lisa.
Dis donc, tu sais encore depuis quand nous l'avons cette télévision ?
Ça doit faire deux ans, je pense.
Et nous l'avons achetée ? …
Mais chez Macy's, tu ne t'en souviens pas ?
Il ne répondit pas.
Le lendemain il se réveilla seul dans la chambre à coucher. Pendant sa toilette matinale il se demanda brièvement si tout ce qu'il avait vécu la veille ne procédait pas d'un rêve éveillé . Après tout, je suis peut-être atteint d'une forme pernicieuse et rarissime de schizophrénie qui me fait croire que je ne suis pas là où je devrais être, il faudra que je surveille cela de près, pensa-t-il. Avant de rentrer dans la cuisine il fut un moment angoissé à l'idée d'y trouver, non pas Lisa, mais l'autre, cette Ruth qu'il ne connaissait pas, bien qu'elle lui fut familière. Mais non, c'était Lisa, en peignoir qui préparait les œufs brouillés et les pancakes au sirop d'érable. Tout baignait dans une rassurante et placide normalité.
Passe une bonne journée et fais attention à toi, lui dit-elle sur le pas de la porte.
Ne t'en fais pas, chérie, à ce soir !
Le temps était beau et clair, un soleil hivernal illuminait la campagne en ce jeudi 11 janvier 1951.

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Le laboratoire de physique quantique où Jerrzy menait ses recherches était classé « Secret Défense » et financé par l'armée des États-Unis. On ne pouvait y rentrer que muni des autorisations officielles nécessaires, nombreuses, signées, contresignées et limitées dans le temps. Un vrai parcours du combattant. Toute suspicion de sympathie « communiste » condamnait définitivement l'aspirant chercheur au bannissement à vie de cette ruche laborieuse où des dizaines de savants s'affairaient à chercher, trouver et appliquer un tas de choses frappées du sceau de l'ultra confidentialité au « secret à diffusion limitée ».
Jerrzy se consacrait en grande partie aux recherches sur l'intrication, soit un ensemble de systèmes qui peuvent être intriqués de sorte qu'une interaction en un endroit du système a une répercussion immédiate en d'autres endroits. Ce phénomène contredisait en apparence la relativité restreinte pour laquelle il existe une vitesse limite à la propagation de toute information, celle de la lumière. Il travaillait depuis quelques semaines sur une conséquence directe de ses recherches ; la contrafactualité qui veut que des événements qui auraient pu se produire, mais qui ne se sont pas produits, influent sur les résultats de l'expérience.
Il avait tenté, il y a quelques années, d'expliquer à son père, juif pratiquant, le champs de ses recherches, mais celui-ci avait hoché la tête et dit que tout cela était bien beau, mais ne servait pas à grand chose sinon à conforter chez l'homme le sentiment de pouvoir un jour tout expliquer et que cela n'était pas bien et même sacrilège car ne contribuant en rien à la « kitoun », la réparation du péché originel dont chaque juif qui se respecte doit faire son quotidien. A ses yeux, il n'y avait rien de plus important que la « kitoun ». Son fils, pensait-il, cultivait l'orgueil, celui-là même qui valut à Adam sa déchéance. Jerrzy en avait été affecté, puis, surmontant sa déception, avait définitivement abandonné la pratique du judaïsme et épousé, au grand dam de sa famille Lisa, une catholique pratiquante. Et voilà pourquoi tous les vendredis le poisson était au menu chez les Kaminsky.
A midi, mû par il ne savait quoi, sans doute l'instinct, il tint à déjeuner avec Wolf von Dittersdorf. L' Allemand devait avoir quarante-six ou quarante-sept ans, personne ne le savait au juste et, à vrai dire, comme il n'avait pratiquement pas d'amis au laboratoire, personne ne s'en souciait. C'était un homme de belle stature, un physicien des plus distingués qui, philosophe, comprenait l'hostilité larvée qui l'entourait. Après tout, se retrouver chez les ennemis d'hier n'est pas une sinécure, surtout quand on occupe la place en vue qui est la sienne. Il ignorait donc les apartés, les non-dits, les regards furtifs, la jalousie d'Epstein et se consacrait entièrement à son travail. Dix ans auparavant il portait l'uniforme allemand, étudiait la trajectoire des fusées de von Braun, un autre expatrié, et avait prêté allégeance à Hitler. Il savait pertinemment que sans cette naissante notoriété il aurait connu la captivité et peut-être la mort, il s'estimait donc privilégié et faisait profil bas. Le Massachussetts Institue of Technology venait de le nommer « professeur invité » malgré les protestations de la communauté juive dont, il ne l'ignorait pas, Epstein était une cheville ouvrière. Il n'avait pas à se plaindre.
Comment allez-vous, monsieur le professeur ? lui dit Jerrzy.
Ah, Jerrzy ! Heureux de vous voir, comment-allez-vous ? Wolf avait un léger accent allemand, pas du tout caricatural et qui conférait à sa diction un note aristocratique.
Au menu, il y avait les inévitables blancs de poulet pannés servis avec une sauce tomate douteuse tant en goût qu'en consistance, mais ce n'était qu'un détail, seuls les « french fries » semblaient authentiques.
Après les banalités d'usage, Jerrzy lui demanda, l'air de rien :
Dites-moi professeur, la réalité qui nous entoure est-elle objective, c'est-à-dire dépendante de la perception du sujet, ou est-elle « en soi », en dehors de toute perception extérieure ?
C'est une question métaphysique, Jerrzy, la réalité est-elle le reflet amoindri d'une autre bien réelle celle-là ou bien cette dernière n'est-elle que pure conjecture ? La question reste posée et, à vrai dire, depuis Platon c'est l'éternelle interrogation des philosophes, les conclusions que nous en tirons sont elles-mêmes sujettes à l'espace et au temps. Sans ces variables, il n'y aurait pas de réalité « objective », donc cette réalité reste toute relative et n'est pas et ne peut jamais être absolue.
Tout-à-fait d'accord, nous sommes irrémédiablement condamnés à œuvrer dans la relativité, répondit Jezzry qui embraya sur une nouvelle interrogation.
Le temps, par exemple, est-t-il une unité mesurable dans une perspective absolue ?
Dans une perspective absolue, il le serait à l'échelle de l'éternité, qui n'est pas le temps, lui répondit Wolf. Il ne serait, donc pas pas mesurable.
Jerrzy se tu, alluma une « Lucky Strike », regarda quelques instants les volutes s'élever en fines touches vers le plafond, et repris :
Dans l'hypothèse d'une relativité généralisée, pouvons-nous concevoir des perceptions sensorielles dans des mondes parallèles à une réalité donnée ?
Wolf réfléchit un moment avant de lui répondre sur un ton sceptique :
Il y a actuellement des recherches sur la fonction d'onde en mécanique quantique qui essaient de décrire deux états simultanés, à savoir la réalité et toute la réalité, leur octroyant ainsi une double réalité. Mais c'est purement théorique. A l'heure actuelle, les chercheurs estiment que si elles interfèrent, elles ne pourraient le faire que très légèrement une fois séparées, sans doute de l'ordre de l'attoseconde, mais cela ne suffirait pas à prouver la duplication de la réalité. Ils pensent qu'il s'agirait plutôt d'une duplication des observateurs d'une seule et même réalité. Nous sommes alors en pleine décohérence et je vous avoue, que tout passionnant que cela soit, je ne me vois pas dans ce type de suppositions. Et puis, je n'aime pas l'adjectif parallèle, je choisirai plutôt divergent.
Je vous comprends, professeur, mais nous connaissons la différence entre la matière et l'antimatière et si la matière l'a emporté sur l'antimatière, c'est en raison du principe de la violation de la symétrie.Nous pourrions imaginer que ce principe n'est pas général et qu'il y a toujours quelque part une concurrence entre l'antimatière et la matière et que cette lutte d'influence n'est pas terminée. Imaginons un instant une réalité composée de matière et d'antimatière à parts égales qui s’interpénètrent, dans ce cas quel serait le sort du temps ?
Le temps n'est qu'une perception de ce que vous nommez temps, une projection de votre mental. Mais dans la mesure où votre mental projette une non-réalité ou une réalité supposée, vous êtes concepteur d'idées en soi, lui rétorqua Wolf.
Et si nous n'étions tout simplement pas ? Une illusion et rien de plus ? Continua Jerrzy.
Nous sommes quelque chose, Jerrzy, le simple fait de poser la question prouve que nous sommes une réalité, même s'il y va là de l'appréhension d'une réalité factice. « Je pense donc je suis », ne pas l'oublier.
Oui, mais je pense, donc je suis une réalité pensante – soit un sujet pensant – dans l'espace et le temps, qui sont des noumènes, insista Jerrzy.
C'est vous qui dites que l'espace et le temps sont des noumènes, c'est une affirmation axiomatique, fut la réponse de Wolf qui dans la foulée ajouta ;
une illusion pour être une illusion doit être, dans un premier temps, ressentie comme réalité avant d'être dénoncée comme illusion, ne le pensez-vous pas ? Par conséquent l'illusion est l'appréhension d'une réalité peut-être factice, mais qui est réelle un temps seulement et si cette réalité est dans un premier temps perçue comme réalité, le temps est donc bien réel, ne fut-ce qu'un instant. Après tout, il y va d'une perception de ce que vous nommez temps, une projection de votre mental. Mais dans la mesure où votre mental projette une non-réalité, vous êtes concepteur d'idées en soi, mais le projecteur, vous Jerrzy, est bien  réel, lui ! La réalité pour un physicien est insurpassable, même illusion, elle reste réelle.
Et si nous n'étions, nous, que les projections d'un noumène qui dans son essence est au-delà de toute définition quelconque ? Répondit Jerrzy en guise de conclusion.
Alors Dieu existe bel et bien, fut la réponse de Wolf.
Il y eut un silence, les deux hommes contemplèrent leur assiette vide où, quelques minutes auparavant se trouvait leur nourriture. Puis, Wolf conclua : Vous savez Jerrzy, il existe peut-être des domaines qui échappent à notre entendement. Que depuis la physique quantique, un plus un ne fassent plus deux est déjà perturbant en soi, mais il en faut plus pour réfuter toute l’arithmétique, nous ne pouvons, en tant que physiciens, faire abstraction de l'espace et du temps car nous ne pourrions, dès lors, appliquer le principe de réfutabilité, nous serions donc des auteurs de science-fiction, mais pas des serviteurs de la science. Les kabbalistes appellent « aïn-soph », ces mondes qu'illuminent d'autres luminaires et qu'il n'appartient pas aux hommes d'explorer, ce que, bien entendu, ces derniers, toujours prompts à braver l'interdit, font sans vergogne aucune. Un peu comme vous le faites à présent, dit-il en souriant...
Ils changèrent de registre. Jerrzy avait trouvé étrange dans la bouche de cet homme, ancien officier allemand, cette référence aux kabbalistes, mais il ne s'attarda guère.
Drôle de type, se dit Jerrzy, en regagnant son laboratoire, il ne réalise pas qu'il est passé, lui aussi d'une réalité à une autre, aux antipodes de la première.
Quand, le soir venu, il revint chez lui, il fut un moment angoissé. Se retrouvera-t-il en mars 1945 ou le 11 janvier 1951 ? Lisa ou Ruth. Télévision ou pas ?
C'est dans cet état d'esprit perturbé qu'il poussa la porte pour dire du ton le plus spontané : Bonsoir, Lisa !

times square 1948.jpgLes semaines et les mois se succédèrent sans que cette distorsion temporelle ne se renouvelât. Il s'était interrogé bien des fois sur cet étrange phénomène et avait même mis en doute son discernement. Tenté, dans un premier temps, de consulter un médecin, il avait préféré s'abstenir, sachant combien les autorités officielles étaient suspicieuses et parfaitement capables de découvrir un jour ou l'autre qu'il avait des doutes sur sa santé mentale. Il minimisait cet épisode de distorsion temporelle qu'il considérait comme exceptionnelle et causée par une surcharge de travail. Dès lors, c'est aux tisanes apaisantes et à l'exercice physique qu'il avait eu recours, avec succès lui semblait-il. Puis, petit à petit, toute cette histoire se dilua dans son souvenir.
Le samedi premier septembre 1951, Lisa et lui avaient décidés de se rendre à New-York faire quelques courses. Pendant que Lisa vaquait seule à l'achat de lingerie chez Macy's, il avait prétexté un rendez-vous chez un libraire pour se rendre chez un diamantaire de la 47em rue où l'attendait la bague en diamant commandée pour leur sixième anniversaire de mariage. Il se réjouissait de la surprise qu'il lui ferait le soir même et de son étonnement quand, au retour dans leur maison du Connecticut, elle découvrirait qu'un traiteur avait livré un repas de rêve en l'honneur de cet événement. Jerrzy était d'excellente humeur. Il se considérait comme un homme heureux à qui la vie souriait et qui dans quelques mois serait père de cet enfant que Lisa et lui espéraient avec enthousiasme. Le temps était particulièrement beau et serein, dans les rues plein de gens dans son genre allaient et venaient les bras chargés de paquets, sur un édifice public flottait orgueilleusement une bannière étoilée, rappel de la puissance d'une Amérique heureuse et riche qui avait gagné la guerre et s'affirmait comme puissance insurpassable dans le monde.
A seize heures, Jerrzy attendait Lisa à l'angle de Times Square et de la 47em rue. Les affiches lumineuses annonçaient un concert au Radio City Concert Hall, les dernières péripéties politiques, les déclarations tonitruantes du sénateur Mc Carthy et les événements de Corée. Les taxis allaient et venaient qui coloriaient de jaune la circulation dense mais fluide. Un prêcheur un peu fou soliloquait dans un coin et un homme sandwich vantait les hamburgers d'une chaîne de restauration rapide. Les magasins regorgeaient de marchandises et les chalands se bousculaient. Images d'une Amérique affairée et décontractée à la fois.
Une annonce attira l'attention de Jerrzy : capitulation imminente du Japon ! Une autre donnait la date : samedi 1er septembre 1945. Surpris, il cligna des yeux, croyant avoir mal lu. Mais non, c'était bien de cette capitulation et de cette date qu'il y allait. Il se retourna et vit la même rue, le même ciel bleu et pur et les mêmes passants sinon qu'ils paraissaient quelque peu surannés, comme sortis d'un temps qui n'était plus.
Brusquement Ruth lui pris le bras et sur un ton de parfaite normalité lui dit :
excuse-moi, chéri, j'ai un peu de retard, il y avait un monde fou chez Macy's.
C'était bien elle, Ruth la blonde aux seins généreux, hanches larges et taches de rousseur sur le visage. L'espace d'une attoseconde, tout sembla se diluer dans le mental de Jerrzy, tout : New-York, Times Square, Lisa, Ruth, les passants qui allaient et venaient, les mouettes dans le ciel, le bruit de la circulation, la bague et son écrin dans sa poche, le laboratoire, Epstein, Wolf, le Connecticut. Tout s'entremêlait pour ne former qu'une constellation étrange et visqueuse qui le happait l'entraînant au milieu de l'avenue.
Il entendit Ruth hurler : Jerrzy !!!!
Un crissement de pneus sur l'asphalte et puis plus rien.

Le mercredi 10 janvier 1951, Jerrzy Kaminsky rentra chez lui dans sa belle maison de Wickham Park, Connecticut, où l'attendait Lisa, son épouse. C'était un homme présentant bien, aux proportions équilibrées et seules une calvitie naissante et des lunettes trahissaient un physique d'intellectuel. Le mercredi comme d'habitude, il y aurait des escalopes milanaises au menu. Il s'en réjouissait et anticipait déjà la partie de « Lexico » qui suivrait le repas. Lisa était particulièrement douée au « Lexico » et battait régulièrement Jerzzy à ce jeu où vocabulaire et stratégie se conjuguaient. Avant de se coucher, il lirait les dernières pages de ce livre dont tout le monde parlait, « The cathcher in the rye », premier roman d'un inconnu, Jérôme.D. Salinger, que les critiques considéraient comme un événement littéraire majeur. Lisa tentait de le lire, mais elle butait sur nombre d'expressions argotiques new-yorkaises et n'avait cesse de demander des explications à Jerrzy coutumier depuis son enfance à ce langage..

 

 

Texte déposé à la Société des Gens de Lettres (Paris), janvier 2014.

 

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