09/06/2014

Aérienne Arachnée

Quand j'ai réalisé que j'étais pendue au bout d'une espèce de corde fine, je me suis dit que nous étions mardi et que j'étais plutôt sensée me trouver au bureau de l'agence de communication : Springer, Fuchs & Fitzberg. Il y avait comme une distorsion spatiale et temporelle que je ne m'expliquais pas, mais à vrai dire, cela ne me perturbait pas plus que ça, même si je n'avais aucune raison de me balancer de gauche à droite méprisante du vide sous mes pieds. D'autant plus, que je me trouvais en compagnie de mes collègues, environnée du bruit feutré des ordinateurs, des sonneries des portables et des conversations en catimini.
A côté de moi, mais en contrebas, il y avait Simone, vingt-sept ans, vingt-sept amants comme elle le trompetait en gloussant vulgairement. Je haïssais ses seins triomphants, moi qui suis plate comme une planche à repasser, poil au nez ! Tout le monde savait qu'elle couchait avec Antoine, l'échalas préposé à la presse écrite et qui couvrait ses bourdes symétriques à son incompétence. Ce n'est pas de la jalousie ce que je dis là, c'est la vérité vraie. Justement, à propos de vérité, il fallait que je définisse cette étrange sensation qui faisait que j'étais là où je suis sans me sentir là où je devais être. Mais j' avais beau faire, je n'y arrivais pas. Et puis, c'était quoi cette bizarre sensation dans la bouche qui me faisait saliver d'une manière torrentielle inconnue de mes sens ? Je me tâtai à la recherche d'un mouchoir en papier, mais en vain. Je vis, comme perdu dans une brume baroque, mon bureau sur lequel traînaient des documents soigneusement rangés et que j'étais sensée éplucher avant de les résumer pour la direction générale de l'agence. Personne ne semblait remarquer mon absence. Et me voilà à tortiller de ma jolie personne pour cacher mon énervement consécutif à cette navrante constatation. Au final, au bureau, que je sois là ou pas, cela revenait au même, comme toutes les activités de cette agence qui, je le soupçonnais depuis mon premier jour de travail, ne vendait que du vent et des statistiques creuses dont ses clients riches et sophistiqués étaient friands tant pour l'image de marque que l'imputation des honoraires aux frais généraux. Toujours ça en moins pour le fisc.
Je me remémorai, je ne sais pourquoi, l'an dernier partie en randonnée avec Daniel, un copain d'enfance, garçon un peu fade et introverti. Copain-copain, que cela devait être. Jusqu'à ce jour, quelque part dans un coin perdu de la Lozère où l'orage nous forçat à prendre pour refuge nocturne une grange solitaire dans une campagne qui l'était tout autant. Nous nous étendîmes à même la paille décidés à passer la nuit protégés un peu des éclairs et des trombes d'eau que le ciel déversait rageusement sur nos têtes. Daniel était aussi squelettique que moi, je le remarquai alors qu'il se séchait éclairé furtivement par la lampe de poche que nous avions heureusement emportée
avec nous. La vision de ce corps maigre ne m'inspirât que de l'indifférence teintée d'une pointe de dégoût morbide. Au bout d'un moment, épuisé sans doute il s'endormit bouche ouverte et poing serré, comme l'enfant qu'il n'avait cessé d'être. Je pensai que s'il m'avait fait la moindre avance, je l'eusse volontiers laissé faire, pour mieux le tuer ensuite. Cette pensée me glaçât. Cela me ramenait, quelques mois en arrière, dans le studio délicieusement décoré de littérature, arachnée et pallas, araignée, symbolique de l'araignée, femme et araignéeMaurice, un cadre dans une banque qatarienne, il était timide, il y avait de quoi ! Son éjaculation précoce y était pour quelque chose. Loin de me décevoir, cette carence m'inspirât un sentiment de puissance dont je me délectai sans vergogne. A l'aube un soleil rose me réveillât. Daniel me regardait, ou plutôt ce téton insignifiant à mes yeux qui s'était échappé de ma chemise dégrafée. Il s'était masturbé, je le constatai à la tâche humide sur son caleçon blanc. Sans un mot, je me levai et, consciente de mon audace provocatrice, je changeai de culotte, lui découvrant mes fesses maigres et blanches. Je m'étonnai de ma témérité, mais fis comme si cela était on ne peut plus normal. Sur ce, en route vers un petit déjeuner roboratif il se crut permis, en vertu de ce qu'il venait de découvrir, de me détailler l'état de ses hémorroïdes sanglantes et je lui rendis la pareille avec mes récurrentes aménorrhées.
Mais qu'est-ce qu'il fait chaud dans ce bureau ! La poitrine de Simone se soulevait au rythme de sa respiration palpitante et je devinais le regard lubrique de Garcia, le comptable, scotché entre le deuxième et troisième bouton de son chemisier jaune pâle. Je me laissai, à mon corps défendant glisser le long de cette fine membrane visqueuse et, somme toute répulsive, qui me servait de corde et remontai aussitôt, étonnée de ma souple vélocité. Je rêvais de pénétrer le corsage de Simone et de planter un dard dans son mamelon que je devinais sombre et dur. Pour sûr, elle aurait crié, d'autant plus que je l'aurais enroulée dans cette salive collante qui était devenue la mienne, pour mieux l'étouffer ensuite. Je la voyais déjà hurlante et se débattant, jupe relevée, exhibant de partout ses cuisses nervurées de cellulite, cintrées dans un string incongru sur sa dodelinante personne Pauvre marshmallow !

Il y eut un hurlement pareil au goret qui sent le coutelas lui trancher la carotide et le sang tiède lui gicler sur le corps. Auquel répondit comme un froissement sinistre de tôles au bout d'un d'un accrochage inopiné. Je vis Simone, hors d'elle, brandir son « Fémina » roulé en boule et s'approcher furieusement de moi, regard assassin et terrifié à la fois. Mais qu'est-ce qui lui prend, pensai-je, avant d'esquiver de justesse son coup. Le bruit me fit sursauter et je me laissai filer à toute vitesse jusqu'au sol, espérant trouver dans un recoin sombre un refuge à son ire.
Sale bête, hurla-t-elle d'une voix stridente et haineuse.
C'est bien elle, me dis-je, tous ses sourires, ses pseudos-confidences, tout cela ne respire qu'envie, jalousie et frustration rentrée.
Avec horreur je découvris le talon de sa chaussure. Il était passablement usé, même s'il y allait d'une Charles Jourdan modèle un peu dépassé, mais pas tant.

Cette vision, on ne peut plus fashion, fut la dernière de mon existence. Une voix venue de je ne sais d'où me susurra doucereusement à l'oreille
O folle Aragne, sì vedea io te
già mezza ragna, trista in su li stracci
de l’opera che mal per te si fé.
(1)
Et puis plus rien.

 

 

(1) O folle Arachné, je te voyais déjà à moitié araignée, et triste, sur les débris de la toile que par malheur tu ouvris ! Dante Allighieri. La divine comédie (Purgatoire) chant 12

04/06/2014

Carole et moi.

 

Carole et moi avons décidé de nous marier. Cela va vous sembler d’un banal insoutenable, mais c’est pourtant ainsi et bien réfléchi.
Après tout, se marier passé la cinquantaine ne choque plus personne sauf les éternels sceptiques qui se demandent comment passer d’une solitude souveraine à une cohabitation conventionnée.
C’est pourtant bien simple : il suffit de communiquer ! Et Carole et moi l’avons fait. Certains nous reprochent même de n’avoir fait que cela.
Durant des heures nous avons patiemment évoqué cet instant qui nous verrait à deux et pour toujours. Nous n’avons négligé aucun détail –fut-il d’une trivialité extrême- nous attardant même sur ce qui, au premier abord, paraîtrait saugrenu ou superfétatoire.
Mais conscients que gouverner est prévoir, nous sommes allés jusque là où nous le souhaitions : éviter toute surprise.
Des surprises, il y en a suffisamment comme ça dans l’existence, ne pensez-vous pas ?
Et le mystère ? on objecté d’autres …
Mais quel bonheur y aurait-il à vivre dans le "mystère de l’autre" ?
Franchement, je me demande quel plaisir vous pourriez tirer de cette part voilée que vous soustrait un partenaire avec lequel vous allez convoler pour ne faire qu’un ?
Le mystère est source d’angoisse, d’interrogations vides et vaines, genèses d’un prurit intellectuel stérile et réducteur.
A l’heure où tout se résous, pourquoi aspirer au mystère, ce trou noir de la pensée ? Pourquoi en mettre là où se veut la toute lumière resplendissante dans sa vérité ?
Dites-le moi !
J’ai eu bien de la chance de rencontrer Carole et de percevoir en elle l’écho de mes aspirations les plus exigeantes. Elle y a répondu de la manière qui est la sienne : calme, posée, logique et surtout rationnelle.
Voilà le mot est lâché : rationnel !
Je sais qu’il fait bondir, comme si le rationnel en sentiment était prohibé, remisé au vestiaire des banalités du quotidien. Comme si l’amour n’était qu’un soulèvement impulsif du désir.
Ce qu’un ami résumait par : vous n’allez tout de même pas mettre de la raison dans un sentiment pareil ?
Eh bien oui ! Au risque de déplaire aux derniers romantiques qui nous assiègent de leurs prétentions gélatineuses, nous avons décidé de privilégier le solide, le mesurable et rien ne l’est plus que la rigueur de la raison.
Voilà pourquoi, au terme d’une année de réflexion, nous passons à l’étape suivante et matérialisons notre relation.
Cette semaine, Carole11784@hotmail.com et moi-même Renaud 22971@yahoo.fr avons décidé de nous rencontrer « Au Trois maillets », une auberge calme et discrète.
Les signes ne trompent pas : 11764 réduit égale 3 : 22971 de même. Les Trois maillets, ce n’est pas un hasard non plus.
Au terme d’une année bissextile de 366 jours (366 se réduit à 6, soit deux fois trois), le temps est venu qu’on se voie.
Les plus fécondes correspondances sur la Toile ont une fin.