27/04/2015

L'Egaré

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L'égaré

Claire m'a réveillé vers huit heures et, comme d'habitude, a posé le bol de café au lait sur la table de nuit. Ce matin elle m'a paru encore plus attentionnée que les autres jours. Par dessus sa longue jupe bleue elle avait revêtu un pull de laine écrue, signe que les jours d'automne s'additionnaient et que la froidure du matin devenait plus sensible.
Vous croyez qu'il sont partis ?
Sans doute a-telle vu dans mon regard cette peur que l'angoisse y imprimait, elle a souri, s'est dirigée vers la fenêtre, a écarté les rideaux et laissé le soleil pâle éclairer le lit. Puis, après un coup d’œil furtif m'a dit :
Il n'y a plus personne !
J'ai insisté : vous êtes sûre qu'il n'y a pas de soldats qui traînent encore autour de la maison ?
Ils ont disparu, Alex, ils sont simplement venus assister les sinistrés et sont repartis aussi sec. C'est pas la peine de vous alarmer, leurs camions se sont dirigés vers la vallée et à l'heure qu'il est ravitaillent les pompiers.
Elle avait raison, il y avait eu, la semaine dernière, des inondations meurtrières qui avaient bouleversées la vie au village. C'étaient de funestes événements qui s’ajoutaient au pouvoir absolu des militaires et à leur politique d'épuration que les uns voulaient plus radicale que les autres. Des tas de pauvres hères avaient vu leur maison emportée par les eaux du fleuve en crue et ils accusaient, à raison, les militaires de n'avoir pas fait grand chose depuis qu'ils dirigeaient le pays. Rien, sinon ces trafics d’influence et stratégies diverses inspirées par l'ivresse et la passion du pouvoir. Alors ils ont envoyé l'armée en renfort pour aider les plus démunis et aussi pour contrer d'éventuels mouvements de protestations. Charles, le pasteur et frère de Claire, m'avait expliqué tout cela.
Je me suis levé et j'ai suivi Claire dans la cuisine. Charles n'était pas rentré de la nuit, il était parti un plus au nord aider les sinistrés.
La route était coupée et le détour qu'il devait emprunter long et risqué. Il reviendrait dans la matinée, nous avait-il dit. Aujourd'hui, vendredi, c'était, par temps normal, jour de marché et, demain, il y aurait catéchèse pour les jeunes et préparation du prêche du dimanche.
Je remercie souvent le destin de m'avoir mis entre les mains de ces bonnes gens. J'ai dû avoir une chance inouïe d'avoir été recueilli, caché et soigné comme ça, sans qu'ils ne me demandent rien et surtout qu'ils ne me dénoncent au pouvoir en place.
C'est normal, Alex, m'avait dit un jour Charles, alors qu'il était à mon chevet, mon grand-père l'a fait quand les Allemands nous occupaient, la situation est la même aujourd'hui. Il y a les traqués et les traqueurs, et je serai toujours du côté des traqués, c'est ma nature, voyez-vous.
Et pourquoi me traquent-ils, Charles ?
Parce que vous avez eu la mauvais idées d'être du côté des vaincus, Alex.
Il ne m'en a pas dit plus, j'aurais pourtant voulu savoir comment je m'étais mis dans une mouise pareille, moi, avec une jambe folle, la tête secouée et la mémoire cassée.
Dans la cuisine, Claire avait disposé sur la table les courses faites très tôt ce matin dans un village voisin. Elle s'était levée à l'aube et avait supporté sans doute une longue queue pour se les procurer. De la fenêtre de la cuisine, je vois la route départementale qui, toute sinueuse, contourne les collines pour rejoindre la nationale, celle qui va vers le Sud et la frontière à moins de deux cents kilomètres. Je pense qu'un jour, je la prendrai cette route et, qu'étape par étape, je rejoindrai les sentiers abrupts qui, dans la montagne, conduisent les contrebandiers et les types dans mon genre, de l'autre côté, en Espagne. J'y pense parfois comme à un nirvana inaccessible, réservé à quelques élus triés sur le volet, mais Charles est optimiste. Quand je serai totalement rétabli on avisera m'a-t-il promis, et puis, a-t-il ajouté, on ne sait jamais, peut-être que le pouvoir en place aura changé de mains, peut-être aussi qu'une amnistie sera décrétée et que tous les enfants de la Patrie, moi le premier, pourront librement rentrer chez eux et retrouver les leurs.
Le problème, c'est que depuis mon accident les choses sont très confuses dans ma tête et que je ne comprends pas pourquoi je dois me cacher à la vue des militaires et des notables du nouveau régime. Je sais que je dois le faire, une voix scellée au fond de mes entrailles me le dicte, c'est comme si un pilote automatique réglait une trajectoire qui m'est totalement inconnue mais dont je sens instinctivement qu'elle est la seule qu'il me soit encore possible de suivre. Alors, je ne me pose pas trop de questions, cela me donne mal à la tête et les images se bousculent méchamment devant moi. Charles et Claire quand ils me voient trop angoissé me donnent des cachets qui me font dormir, et puis il y a aussi Maubusson, le médecin, c'est lui qui a soigné ma blessure et qui, de temps à autre, me rend visite et m'ausculte, toujours sans rien dire... lui aussi m'intrigue.
Les gens d'ici sont des fermiers taciturnes qui, les étés brûlants, travaillent dur et ne se reposent pas quand le gel de l'hiver n'en finit pas de blanchir leurs champs : seis meses de infierno, seis meses de invierno, qu'ils disent dans leur langue ; six mois d'enfer, six mois d'hiver, que cela veut dire. Ils sont tous Huguenots, fiers de leur liberté et solitaires. Les pouvoirs, quels qu'ils soient, ils s'en méfient instinctivement et s'y conforment seulement du bout des lèvres. Au Temple, le dimanche, dans l'intimité de leur Dieu, ils se disent ce qui ne peut être dit, compris et accepté que parmi eux. Après le service, ils s'en vont sans faire trop de salamalecs, conscients que l'essentiel a été saisi et que c'est très bien ainsi.
couple-hopper.jpgDe temps à autre, j'essaie de savoir ce qui s'est vraiment passé avant que je ne me réveille un beau jour dans cette grande maison, couché dans ce lit, une sonde dans le corps et des perfusions un peu partout.
Quand, des jours après l'accident, je suis revenu à moi, c'est le sourire de Claire que j'ai d'abord vu, ce sourire offert spontanément avec la générosité qui la caractérise si bien, et cela m'a tout de suite rassuré. Je ne sais pourquoi, j'avais rêvé que je me réveillais au milieu de soldats morts ou atrocement éventrés, tous couchés au milieu de débris d'obus encore fumants. Mais à la place, il y avait cette pièce accueillante, si lumineuse et blanche dont les fenêtres laissaient passer les rayons d'un soleil estival. Et j'ai cru un instant que j'étais au Paradis.
Je n'ai pas eu peur, pas imaginé un seul instant que cette chambre qui sentait bon la violette pouvait être une prison ou un piège qui allait broyer le peu de conscience qui me restait. J'ai essayé de parler, mais n'y suis pas arrivé, j'étais muet et le suis resté encore trois semaines avant que l'usage de la parole, spontanément, ne me revienne.
A présent, tout est à peu près normal, sauf la mémoire qui s'est évanouie après cette tonitruante déflagration qui résonne encore dans mes oreilles. Je sais qui je suis suis, ce que j'ai fait avant tous les événements qui m'amenèrent ici, mais ce qui s'est passé depuis la guerre semble désespérément caché dans un tiroir clos de mon crâne.
Des silhouettes confuses vont et viennent dans ma tête comme sil elles étaient chez elles, j'ai beau leur demander qui elles sont, exiger des papiers, elles ne réagissent pas, se taisent, passent outre et m'ignorent comme si, pour elles, j'étais mort. Charles et Maubusson disent de ne pas me soucier de ce qui reviendra un jour ou l'autre sans s'annoncer, comme cette parole qui m'est revenue sans crier gare. Je les crois. Bien des choses sont possibles dans la vie surtout quand à la guerre succède la paix, et puis je les crois d'autant plus volontiers que j'ai l'impression qu'ils en savent plus que moi sur des épisodes troubles, voire glauques qui se sont déroulés avant que je ne me réveille chez eux.
C'est ce que je me dis les jours où le cafard s'installe dans ma tête et que ces sceptres qui peuplent ma mémoire paraissent encore plus mystérieux que d'habitude. Il me suffit alors de regarder Claire et Charles qui, à leur rythme, ordonnent les activités de leur vie, sans se soucier du passé, se posant simplement dans l'immédiat de l'instant, confiants dans leur bonne étoile. Il y a comme ça des jours où j'envie les gens qui ont la foi du charbonnier, cela doit être une grâce rare, un don réservé aux bons. Alors, je pense aussitôt à autre chose, je reprends un à un les événements qui peuplent en hordes folles ma tête et j'essaie de m'y retrouver, ce qui n'est pas facile … pas facile du tout même !
Quand Charles est arrivé sur le coup de midi, on a bien vu qu'il n'avait pas beaucoup dormi. Il avait de larges cernes sous les yeux, le teint pâle et semblait exténué. C'est terrible – ne cessait-t-il de dire – un peu partout les digues ont cédé et le fleuve a emporté on ne sait combien de maisons, il doit y avoir dans notre secteur au moins une centaine de morts et autant de disparus.
Il tenait à la main la tasse de café que Claire avait préparée dès que le bruit de sa voiture avait résonné dans la cour et, d'un geste las, avait refusé la collation mise au chaud pour son retour.
Rien n'a été entretenu depuis la guerre – continuait Charles sur un ton attristé - il fallait s'attendre à cette catastrophe …
Sans trêve il avait plu durant trois jours. Le ciel s'était déversé sur nos têtes, gonflant le lit des rivières et provoquant la crue du fleuve. Alors tout s'était succédé très vite, les digues se rompaient une à une et l'eau dévastait les champs, inondait les maisons, dispersait les troupeaux, noyant hommes et animaux.
J'étais au lit durant ces trois jours où le vacarme menaçant des pluies diluviennes brisait les nerfs les plus résistants.
Cela me rappelait une pluie qui avait marqué un moment de cette vie évaporée. Une pluie qui n'en finissait pas, elle non plus, de tomber. Au bord de la route, il y avait des gens qui nous regardaient passer, nous à bord de nos chars ou camions, je ne sais plus. C'étaient des femmes et des vieillards qui nous voyaient entassés les uns contre les autres à nous protéger de la pluie et du froid. En silence, ils nous fixaient dans les yeux comme si nous venions d'un monde qu'ils ne connaissaient pas. Ils voulaient sans doute s'assurer que nous étions bien vivants, faits de chair et d'os tout comme eux. Mais ils se trompaient. Ce qu'ils voyaient à bord des véhicules guerriers, c'étaient des soldats à faces de zombies, glacés dans l'univers de mort qui était le leur.
Notre village n'avait pas subi trop de dégâts, il était construit sur une butte au pied de la colline, mais les champs alentours étaient ravagés et les récoltes perdues. Plus loin dans la plaine, c'était la désolation qui régnait et Charles nous entretenait de la colère des paysans et de leur révolte qui deviendrait jacquerie si le gouvernement ne faisait pas quelque chose de concret, aux antipodes de ces slogans creux et vains dont il était coutumier.
Ainsi donc, la guerre civile à peine terminée, les malheurs s'accumulaient sur la tête des hommes et j'y voyais un châtiment que le ciel nous réservait pour venger toutes ces exactions sauvages perpétrées sans vergogne et qui avaient rendu les hommes fous.
Charles et Claire sont partis cet après-midi pour coordonner les secours dans la vallée et je suis resté seul dans la maison … seul en compagnie des deux chats et du vieux chien à poil roux qui dort près du poêle. C'est le moment que j'aime et appréhende le plus, celui où, profitant d'une torpeur heureuse, des ombres me visitent d'une manière fugace, à la manière de timides fantômes venus du bout d'un invisible au-delà. Et je sens des mains tendres de femmes blotties dans les miennes, et je vois des regards clairs et doux qui s'attardent sur mon corps décharné. Par delà les murs, je devine des sentiers cachés, bordés d'arbres complices, sentiers fleuris qui me reconnaissent et m'invitent à retrouver des moments précieux depuis longtemps disparus.
Alors je reste silencieux dans le fauteuil près du poêle à reconstituer, bribe par bribe, ce qui s'est passé durant toute cette période de haine et de mort, mais au bout de mes introspections, revient, toujours plus lancinante que jamais, l'image de Louise et je me demande désespérément si elle est toujours vivante et où elle se trouve à présent.
Elle m'est revenue très récemment cette image, un jour que Claire au piano nous interprétait une sonate de Schubert. J'ai senti tout de suite une présence à côté de moi et j'ai reconnu Louise. Elle me souriait heureuse de m'avoir enfin retrouvé après toutes ces semaines de séparation, et moi je sentais flotter dans la pièce son parfum épicé et contre ma peau la douceur de la sienne.
Elle ne m'a rien dit cet après midi. Nous sommes restés, l'un à côté de l'autre, comme ça, main dans la main, à écouter Claire nous charmer avec les trilles extatiques de Schubert. Et la nuit suivante, je l'ai retrouvée tout près de mon visage et ses lèvres esquissaient un baiser. Elle ne disait rien et moi je voulais simplement me fondre dans cette bouche rouge qui m'attirait irrésistiblement. Et nos souffles se sont confondus toute la nuit.
Le lendemain, j'ai demandé à Charles comment ils m'avaient trouvé, mais sa réponse m'a paru fort évasive :
Vous gisiez pas loin d'un camion touché par un tir de roquette, il n'y avait pas de survivants …
Et il allait où ça, ce camion ?
Vers la frontière, je suppose, c'était durant les derniers jours de la guerre, au moment où le sort des armes vous était défavorable, sans doute faisiez-vous partie d'un convoi poursuivi par les troupes gouvernementales et tentiez-vous de rejoindre l'Espagne malgré les hélicoptères et les avions qui vous pourchassaient. C'est de cette manière que vous avez été blessé.
Et j'étais le seul survivant ?
Le seul, Alex, on pense que vous avez été éjecté du camion quelques secondes avant l'impact de la roquette, vous épargnant le sort des autres …
Vous avez pu les identifier ?
Rien, Alex, tous carbonisés …
Elle avait une longue natte noire, Louise, avec un joli nœud rouge au bout. C'était inattendu de la voir avec ce nœud sur son uniforme kaki, sale et terne au bout de tous ces mois de combat. Et que faisions-nous sur ces routes d'un exode sanglant quand une bombe a tout effacé de ma mémoire ?
hopper-nighthawks.jpgQuand je me suis réveillé, muet et amnésique, j'ai d'abord vu, posé sur la table de chevet, la plaquette d'identification que tout bon soldat porte autour du cou. Elle était composée de deux parties, la mienne portait, comme toutes les autres, la mention de mon nom, de mon groupe sanguin, de mon grade et matricule et de ma religion.
J'étais donc Alexis M …, matricule, lieutenant, groupe O et protestant.
Je me résumais à ces quelques indications gravées dans le métal froid de la plaquette.
Autour de mon lit, je les entendais parfois chuchoter, mais sans vraiment saisir de quoi il en allait. Charles quittait la chambre et Claire restait souvent à mes côtés, silencieuse mais présente, toujours disposée à satisfaire la moindre de mes requêtes. La nuit venue, quand le sommeil tardait à m'inviter dans sa nuit noire, elle me lisait des psaumes. Elle le faisait sobrement, sans cette intonation haut-perchée des femmes qui récitent des textes sacrés. Elle possédait l'assurance tranquille de ceux qui gardent une maison où nul esprit mauvais ne passe le seuil.
J'ai tenté durant toutes ces journées blanches de savoir ce que je faisais chez ce couple étrange de frère et sœur, mais aucune réminiscence ne remontait de ma mémoire atrophiée et j'étais perdu malgré la sympathie affectueuse qui transpirait de leurs faits et gestes. J'ai bien vite compris qu'ils me cachaient ou plutôt qu'ils me soustrayaient à la curiosité des villageois. Un jour, ils m'ont endormi et transporté chez le docteur Maubusson. Il habite dans un vieux mas perdu tout au bout d'un chemin sauvage connu des seuls gens du cru. J'y suis resté deux ou trois semaines, c'est là qu'il m'a opéré la jambe. J'ai vaguement entendu durant cette période des bruits de camions et de chars qui s'éloignaient vers le Nord et j'ai appris que le gros des troupes s'en était allé et que la paix avait repris ses droits. Mais il me fallait rester caché, les vainqueurs réservaient encore leurs cruelles représailles aux vaincus.
J'étais un soldat rebelle ?
Avais-je un jour posé cette question à Charles. Je crois même que ce fut la première question qui m'est sortie de la bouche un fois la parole revenue.
Il m'a regardé un moment avant de répondre :
Les choses ne sont pas si faciles à classer, Alex … vous vous en souviendrez le moment venu, en fait, nul ne sait vraiment qui était et n'était pas rebelle durant tous ces événements … convenons simplement que les rebelles sont les vaincus et les vainqueurs les loyalistes, c'est aussi simple que ça !
Il avait raison, Charles, je n'ai jamais eu un tempérament de rebelle. Avant la guerre, j'étais sociologue, chercheur à l'Université, j'alignais des chiffres, faisais des statistiques et réfléchissais dessus, pas de quoi faire la révolution.
Alors dans ces conditions comment je me suis retrouvé à faire la guerre reste pour moi un mystère. J'étais dans une unité combattante, paraît-il, Charles me l'a confirmé, et même dans une unité qui avait particulièrement attisé la haine des vainqueurs qui nous recherchaient pour se venger de ce que nous leur avions fait subir. J'ai bien tenté de savoir de quoi il voulait parler, Charles, mais il ne m'en a pas dit plus.
Peu avant les inondations, Odette, une amie de Claire qui s'occupe de la rééducation de ma jambe, m'a raconté tout ce qui s'était passé dans le pays. C'était assez long et embrouillé, cela m'a fatigué et je n'ai pas très bien compris l'ensemble de ses explications et encore moins les tours et détours de la politique à l'époque, mais je crois avoir retenu l'essentiel: la guerre avait commencé stupidement, sur fond de malentendus et de quiproquos, et puis tout s'était mis en branle d'une manière quasi automatique et les hommes furent, les uns après les autres, pris dans la tourmente. Le plus énigmatique dans tout ça fut la fin des hostilités où certains ennemis de la veille s'alliaient pour en découdre avec les éléments désordonnés des deux clans antagonistes. Ainsi donc, j'étais moi aussi un « élément désordonné » et cela me faisait sourire, moi, l'universitaire un peu ennuyeux, plongé dans ces chiffres secs et muets, décrivant au bout de leurs colonnes, abscisses et ordonnées, l'état de la société. Je ne me connaissais pas ainsi. C'était même étonnant de découvrir de nouvelles facettes de ma personnalité au fil des jours qui passaient monotones et muets.
Déjà mon visage ne me rappelait plus grand chose : les traits s'étaient durcis, la peau tannée, dans le regard il n'y avait plus ce zeste de candeur adolescente qui me valait certains succès auprès de femmes à l'attirante maturité. C'est désormais celui d'un homme qui s'est battu, qui a sans doute donné la mort, comme ça, sans état d'âme, sachant que s'il ne le faisait pas, elle lui serait aussitôt réservée. Cela me surprenait toujours de le croiser dans le miroir, ce regard, un peu comme si un autre moi me dévisageait sans vraiment me voir ou feignant de m'ignorer.
Et puis, je ne sais comment, mais j'étais devenu capable, moi autrefois si nerveux et anxieux, de m'isoler dans mon mental, sans rien dire, sans laisser transparaître quoi que ce soit de mes muettes interrogations. Je ne me connaissais pas pas cette faculté, cela me déstabilisait. J'avais beau torturer ma mémoire rien ne revenait d'une manière sensée des premières heures de mon incorporation, et je m'étonnais de mon grade – lieutenant – alors que j'étais réfractaire à toute activité militaire ! A l'armée, je me serais vu, au mieux, dans un bureau à compter les vareuses et les rations de survie, ou réfléchir sur la conformité d'une caserne à un tissu social soigneusement répertorié. Mais commander dans un unité et combattante avec ça, et puis être recherché comme « éléments désordonné », cela dépassait mon entendement. Au fond, on croit se connaître, ne fut-ce qu'un peu, et il ne faut pas grand chose, une guerre par exemple, ou tout simplement une femme qui passe, pour qu'aussitôt soient mises sens dessus dessous, les plus ancrées des convictions. Et avec ça, personne à qui m'adresser. Mes parents étaient morts depuis longtemps, je n'avais pas de famille, pas de gens à qui écrire, comme le font les militaires et les pensionnaires dans un internat. Pas d'amies non plus, du moins de celles auxquelles on envoie des lettres ou des photos. Je me trouvais tout seul au milieu des autres et, pire que tout, de moi-même.
Charles qui est très observateur, avait compris mon tourment et tenté de me consoler avec les mots qu'un bon prédicateur trouve spontanément: on n'est jamais seul, Alex, c'est un luxe interdit aux mortels, vous sentirez vous-même un jour les présences qui vous habitent et comprendrez le langage qu'elles vous tiennent. Et je pensais qu'il avait raison, bien des ombres se manifestaient autour de moi, comme celle de Louise, l'autre jour.
C'est en pensant à Louise que j'ai vu et reconnu le regard de cet homme. Mario, qu'il s'appelait. Je me suis souvenu alors qu'il était le commandant de notre unité. Je l'ai réalisé à la vue du petit nœud rouge au bout de la natte de Louise et j'ai fait le rapprochement avec le galon de Mario sur les épaulettes de son uniforme. Je le revois encore, lui et son crâne rasé, sa démarche un peu raide. Ce devait être un militaire d'active, un de ces types qui s'éclatent dans la guerre et y mettent l'essentiel de leurs talents. Le genre d'homme à se faire obéir car son expérience était vitale pour les hommes de troupe, c'est pourquoi nous le respections.
Est-ce lui qui a fait de nous ces « éléments désordonnés » dont Odette m'a parlé ? C'est possible après tout. Ce devait être un homme au charisme exceptionnel et qui ne souhaitait pas composer avec les ennemis de la veille pour des raisons bassement politiques. Nous, nous avons dû le suivre sans trop nous poser de questions, il était une espèce d'assurance vie.
N'empêche, c'était troublant de me retrouver parmi ces desperados poursuivis de toute part, ce n'était pas mon genre.
Mario, il avait bien atteint la quarantaine, lui qui, depuis sa chenillette de tête dirigeait notre convoi. Je me revois aux commandes de l'une d'entre elles, Louise à mes côtés qui suit notre progression sur une carte d’état-major et assure la liaison radio. Le paysage est désolé, il y a des montagnes pelées qui se profilent à l'horizon, le ciel est bas ce qui rassure car l'aviation ennemie ne pourra pas décoller. La pluie se met à tomber et rend la piste glissante. Le ciel se teint d'un gris plomb et sale au fur et à mesure que tombe la nuit. Tout cela serait d'une mortelle tristesse s'il n'y avait les yeux de Louise qui me regardent et dont la douceur lumineuse me fait oublier la morne désespérance qui nous entoure.
Et puis voilà que s'estompe le souvenir de Mario. Ne restent plus que les ronflement du chien et les yeux verts des chats qui me dévisagent fixement. Qui sait ce qu'ils peuvent entrevoir de caché en moi. Les chats, c'est connu, ont des dons pour pénétrer les recoins les plus sombres des âmes des mortels ordinaires dans mon genre.
Ma jambe me fait mal, je sais que demain le vent soufflera du Sud et apportera des nuages chargés de pluie. Charles et Claire sont rentrés assez tard. Un ministre s'était déplacé qui voulait évaluer l'étendue des dégâts. C'était un ex-militaire qui n'y connaissait rien et avait débité d'une voix monocorde des lieux communs sur la solidarité nationale, le sort funeste du destin et autres regrets qui avaient lassé un auditoire hostile. Il était parti en promettant tout et n'importe quoi, ce qui, de toutes façons, n'était pas grand chose.
Claire a préparé une omelette au persil et des pommes de terre rissolées. On s'est installés autour de la grande table disposée au milieu de la cuisine. La pièce sentait bon le vieux bois aux essences rares, la lumière du lampadaire se démultipliait sur les cuivres de la cheminée et rebondissait en touches légères jusqu'au plafond où de fines volutes de fumée dansaient autour des poutres sombres. Charles, de sa belle voix grave, a récité le bénédicité et j'ai répondu avec Claire: amen ! C'est une bonne chose que de remercier le Ciel d'avoir à boire et à manger, je sais que ce n'est pas évident comme je le croyais avant, quand j'ignorais ce que pouvait amener comme malheurs et privations la guerre. De ces tristes péripéties, il ne me reste que de rares images qui me renvoient aux trous noirs de ma conscience, je les explore avec une obstination qui, je le pressens, me sera fatale. Je devrais apprendre à accepter mon état et à me couler, sans rien dire, en toute foi et humilité, dans le dessein de la Providence, comme je l'ai lu un jour dans un sermon de Charles. C'est peut-être dérisoire et même puéril cette rage de savoir, mais plus fort que moi.
Bon appétit, qu'ils m'ont souhaité.
Trois semaines après les inondations les premières neiges ont blanchi la crête des collines. Ce matin, je me trouvais avec Odette dans la chambre attenante à la bibliothèque. Après mes exercices de rééducation, elle me massait la jambe gauche, celle qui avait été blessée. Elle remontait vigoureusement des deux mains le long du quadriceps. Je pouvais voir nettement la différence de musculature entre le côté gauche et le droit, c'était énorme et je me demandais anxieusement si un jour tout cela se remettrait en place. Les exercices me fatiguaient énormément et j'avais toujours tendance quand Odette me massait à m'endormir.
Mais ce matin-là, le froid a empêché tout assouplissement, alors j'ai entamé une petite conversation :
Cela se passe comment dans la vallée, depuis les inondations, Odette ?
Tristement, Alex, après les malheurs de la guerre, voici les cataclysmes naturels, les gens sont très malheureux.
Dites-moi, Odette, ils recherchent encore des soldats rebelles ?
Eh oui, Alex, c'est du moins ce que les journaux racontent.
Les journaux ? Je n'en avais pas vu un seul depuis que je me trouvais chez Charles et Claire. A vrai dire, je n'en avais pas lu depuis je ne sais combien de temps, sans doute depuis le début de la guerre.
Il n'y avait pas de télévision non plus, ni – je m'en rends compte à présent – de radio. Ils devaient l'écouter dans leur voiture, c'était étrange...
Et pourquoi ils les recherchent, ces soldats ? Ajoutai-je
Odette me jeta furtivement un regard étonné, comme si la candeur de ma question l'interpellait, elle fit une pause, me fixa dans les yeux et dit : Déjà une guerre entre deux pays c'est pas joli, Alex, mais alors une guerre civile, pensez donc, c'est pire ! L'ennemi n'est pas anonyme, c'est quelqu'un que l'on connaît, avec qui on partage la même langue, le même territoire, la même histoire et souvent la même religion. Alors, il n'y a pas eu d'inhibition, la haine peut jouer à fond et il s'en est passé des choses …
Elle mit de l'huile sur la jambe et se concentra sur le massage.
Je me tus durant une ou deux minutes, puis continuai sur un ton que je voulais badin :
Quoi comme choses, Odette ?
Soupir ! Une de ces plaintes dont les femmes sont coutumières et je crus d'abord que c'était l'effort qu'elle faisait pour masser la jambe qui la faisait soupirer ainsi, mais à sa réponse ce fut tout autre :
Des massacres, des règlements de compte, des tueries froidement planifiées, Alex. Quel bonheur que vous ne vous en souveniez plus !
Et c'est donc pour cela qu'ils me recherchent, pour toutes ces tueries ?
Je sentis qu'il ne fallait pas insister davantage, je l'avais déjà trop fait parler, elle ralentit le rythme de son massage et me répondit en point final : Je ne sais pas si c'est vous en particulier qu'ils recherchent, Alex, tout ce que je sais c'est que vous étiez du mauvais côté et que vous n'avez pas intérêt à tomber entre leurs mains.
Je n'ai pas insisté et l'ai regardée faire. Elle a terminé son travail consciencieusement jusqu'à ce que le muscle soit parfaitement assoupli. Après, elle a enfilé un anorak bien rembourré et elle est sortie en me souhaitant une excellente journée.

rothko.jpgElle me rappelait quelqu'un Odette, une femme que j'avais croisée dans ma vie et qui s'en était retirée depuis. Mais qui ?Où donc avais-je bien pu rencontrer Louise ? C'était obsessionnel comme interrogation. Toutes les nuits, couché au fond de mon lit, je triturais mes souvenirs pour tenter de répondre à cette question. Je voulais savoir ce qu'il y avait eu entre nous et comment notre histoire avait commencé. C'est peut-être pas grand-chose mais d'une importance capitale pour moi.
Nous nous aimions, de ça j'étais sûr ! La guerre était la toile de fond sur laquelle s'était tissé notre amour. Tout au fond des tiroirs clos de ma mémoire, j'entendais des bruits secs de claquement d'armes, des déflagrations étouffées de roquettes qui s'abattent sur leur cible et de missiles sos-sol Steiger, ceux, plus assommants, de moteurs qui s'emballent et, survolant ce chorus, la voix cristalline de Louise.
Que nous l'ayons faite ensemble, elle et moi, cette guerre, cela me paraissait irréel, même si dans les armées la présence de femmes était naturelle et ancrée dans les mœurs.
Une nuit, j'ai rêvé d'un village dans lequel nous nous trouvions avec notre unité. Un village perdu près du sommet de montagnes verglacées. Nous étions tous vannés et de mauvaise humeur. Nous n'avions plus eu de repas chaud depuis longtemps et ce jour là, peu après le lever du soleil, des camarades avaient été lâchement abattus dans une embuscade. Mario a demandé des volontaires pour débusquer les assaillants et j'étais du lot. Nous sommes donc partis lourdement armés et les avons neutralisés au bout de deux ou trois jours de traque.
Ce qui s'est passé ensuite, je ne le sais plus avec exactitude. Je me souviens seulement de ce refuge que nous avions réquisitionné et dans lequel je dormais avec Louise dans mes bras. Elle et moi dans un sac de couchage. Je la serrais très fort pour ne pas perdre cette chaleur qu'elle me prodiguait dans la nuit froide. Elle respirait doucement, apaisée, les traits détendus, un sourire un peu énigmatique aux lèvres, ses yeux étaient mi-clos et me dévisageaient tendrement du bout de ses rêves.
Je me suis demandé au réveil si tout cela avait un jour été réel. Ce qu'il y a de plus mystérieux avec les rêves, c'est qu'ils vous racontent tout et n'importe quoi, mais celui-là, j'en était sûr, faisait allusion à des épisodes de la vie que nous avions vécue, Louise et moi.
Était-elle sur ce camion qui a volé en éclats et duquel j'ai été éjecté avant qu'il n'explose ? Où bien étions-nous déjà loin l'un de l'autre quand nous avons quitté la ville où ce général fou nous avait reçu en grande pompes ? Un général allumé, dans une ville près d'un grand fleuve où des soldats échoués d'un peu partout vendaient leur arme, jouaient à la roulette russe et désertaient pour se faire rattraper et fusiller ensuite. Des bruits de botte, des hommes et des femmes que l'on arrête et parque dans des stades pour les emmener de nuit, par camion, vers d'étranges et secrètes destinations.
Que faisais-je là, moi, avec d'autres soldats et Louise parmi nous ?
Cette fête colossale organisée par le général fou où l'alcool et la drogue sont servis à profusion, des hommes et des femmes qui se mélangent dans la moiteur lascive d'une nuit tropicale, était-ce un produit de mon imagination malade ? Et Louise qui fuit cette débauche vicieuse qui la saoule et que je rattrape in extremis.
Qui était-il, ce général ? Je l'avais rencontré, c'était sûr, j'avais séjourné dans cette ville surpeuplée au bord de ce fleuve dans lequel des enfants à la peau sombre se baignaient nus. Il y faisait chaud et humide, les hommes goûtaient au repos du guerrier et la discipline se relâchait. Je revoyais distinctement quelques rues animées où des marchands sans scrupules proposaient toutes les marchandises de la terre et acceptaient en paiement toutes les monnaies et tous les trocs possibles. Et dans ces rues, nous nous promenions Louise et moi, je le réalisais clairement à présent. Elle ne portait plus d'uniforme mais un sari couleur fuchsia.
C'était bien triste ce souvenir qui émergeait de ma mémoire décomposée, un peu comme un noyé du fond de l'eau. Ce n'était pas tant l'évocation du sari de Louise, mais ce qui s'était passé dans ce village de haute montagne, quand nous sommes partis à la recherche de nos assaillants.
Claire et Charles sont rentrés vers dix-huit heures. Ils m'ont trouvé particulièrement agité et nerveux. J'avais mal à la tête et puis, en moi, quelque chose s'était réveillé qui portait un masque menaçant et me narguait de ses yeux éteints.
Pourriez-vous me passer un journal, Charles, il y a si longtemps que je n'ai eu de nouvelles de l'extérieur ?
Il a paru surpris par ma demande, m'a regardé d'un air dubitatif, a jeté un coup d’œil à sa sœur et a dit :
Si cela peut vous faire plaisir, Alex, je propose qu'après le repas nous le parcourions ensemble, j'irai le chercher dans ma voiture. Claire sera absente, elle dirige ce soir une lecture de la Bible.
J'aurais préféré un grand quotidien national, comme celui qui m'attendait chez moi avant la guerre, mais la censure militaire retardait la diffusion de ce type de gazette et seules les feuilles régionales avaient droit de cité. Il y était question, bien sur, des inondations et des sinistrés qui attendaient une indemnisation qui allait venir très vite comme à maintes reprises l'avait promis le gouvernement. L'éditorial du rédacteur en chef insistait sur l'urgence à réparer comme il faut les dommages causés à ces malheureux qui avaient tout perdu et soulignait que tout retard risquait d'augmenter le mécontentement populaire. J'ai trouvé cet éditorial très courageux dans un pays gouverné par une junte militaire.
Je retrouvais avec plaisir ces curieuses et anecdotiques rubriques qui sont la marque de la presse régionale : le mariage des uns, la nouvelle école des autres, l'inauguration de la classe et l'interview de l'institutrice. Cela me faisait sourire et me ramenait à une dimension humaine que j'avais perdue de vue.
Charles me regardait feuilleter ce journal, page après page, sans rien dire.
A la rubrique judiciaire, j'ai eu un choc ! On jugeait quelque part dans l'ouest du pays une vingtaine de soldats rebelles qui avaient massacré la population d'un hameau. Ils avaient enfermé à l'intérieur de l'église des femmes, des enfants et des vieillards et puis y avaient mis le feu. Ceux qui tentaient de s'échapper étaient fauchés par le tir des mitrailleuses. C'était un crime odieux ! Ils risquaient tous d'être passés par les armes et j'avoue que je donnais raison à l'Auditeur Militaire qui déclarait dans les colonnes du journal que rien ne pouvait excuser pareille abomination.
Sur la page de politique intérieure, un article réclamait sur quatre colonnes « une politique consensuelle d'épuration ». Charles m'a expliqué alors que trop de dérapages avaient eu lieu après la fin de la guerre et que les règlements de compte privés étaient légion. Le gouvernement avait donc institué des tribunaux chargés uniquement de juger les crimes et délits commis durant le conflit. Ils étaient composés de militaires et de juges civils. Ce qui signifiait en clair : mettez les gens en prison, exécutez-les, mais ayez au moins une raison valable pour le faire et puis : respectez la procédure !
Vous en pensez quoi de tout cela, Charles ?
Il a souri, pianoté des doigts sur la table et, d'un ton amène a répondu : De la comédie, Alex, malheur aux vaincus et rien d'autre. Ce sont toujours eux qui volent, pillent, violent, jamais les vainqueurs. Ces tribunaux sont des juridictions d'exception qui siègent en vertu de lois de circonstances et jugent des hommes que la guerre a gangrené. Si tu sèmes la violence, tu la récolteras multipliée au centuple, c'est bien connu, alors les vainqueurs se trouvent naturellement des boucs émissaires pour exorciser leurs propres turpitudes.
Il avait bien raison, Charles, mais toutes ses explications ne gommaient pas cette réalité cruelle qui voulait que moi, ex soldat rebelle, je me retrouve ici à la merci de vainqueurs qui m'accuseraient de je ne sais quel crime.
Que peuvent-ils donc me reprocher ? Ai-je fini par lui demander.
Il m'a regardé, détournant quelque peu son regard et, dans un souffle, a dit : Ils le savent mieux que nous, Alex, votre unité s'est retrouvée dans leur collimateur à propos de tout et de rien. La guerre, c'est comme les omelettes, il faut casser des œufs et les coquilles, on les jette à la poubelle.
En somme, Charles, je n'étais pas dans le bon lot, je me suis trompé de voie ?
Il a réfléchi une seconde, puis m'a dit d'un ton paternel et conciliant :
Quelle voie est la bonne, Alex ? Vous le savez vous ? Nous tous, ne sommes-nous pas pareils aux Juifs de l'Exode ? Et l'exode, Alex, c'est être hors la voie, il n'y a pas de voie, elle se fait sous nos propres pas, rien d'autre, Alex, pas de voie !
Et il s'est tu.
Je ne sais pourquoi ses paroles m'ont fait froid dans le dos, je me sentais subitement coupable, mais de quoi ?
Alors je lui ai fait part de ce sentiment de culpabilité qui m'habitait et même m'envahissait par moments, mais il a simplement répondu :
Depuis la chute d'Adam nous sommes tous coupables, Alex, c'est comme ça. Notre front est marqué du signe de la Parque, la honte de nos pères est dans nos cœurs et l'amertume dans nos âmes.
Je n'ai pas insisté, je lui ai rendu le journal, j'étais exténué et j'ai accepté de bonne grâce le cachet qu'il m'a proposé en me souhaitant une bonne nuit.
Le dimanche suivant, alors que Charles et Claire se trouvaient au Temple, je suis retourné dans la bibliothèque. C'était une des plus grandes pièces de la bâtisse. Au mur il y avait le portrait des ancêtres de la famille qui, compassés, me fixaient sévèrement depuis leur cadre doré. Le père avait été médecin et maire du village, et le grand-père notaire. Les frères de Charles étaient médecins eux aussi et s'étaient fixés dans la capitale. C'était la première fois que je m'y trouvais « debout ». Avant, j'étais dans un fauteuil roulant, mais à présent que je pouvais rester plus longtemps droit sur mes jambes et que je boitais moins, j'étais capable de compulser plus longuement les ouvrages qui s'alignaient en ordre impeccable sur lesrayonnages le long des quatre murs de la pièce.
Il y avait des traités de droit et de médecine richement reliés et gravés à l'or fin, et puis beaucoup d'ouvrages de théologie qui devaient appartenir à Charles. Un fac-similé d'une Bible contemporaine de Gutenberg était posé sur un lutrin dans un coin de la pièce. Une lumière douce, rehaussée par des abats-jour couleur ambre, conférait à l'ensemble une atmosphère apaisante et studieuse.
Certains titres me faisaient rêver, d'autres restaient hermétiques et puis de longues enfilades de minutes notariales me laissaient tout à fait froid. Au milieu de la pièce, une grand et austère table en chêne aux odeurs mielleuses de cire témoignait de ces générations qui s'étaient succédé autour d'elle y tissant leur vécu d'étude. Et je les imaginais adolescents ces hommes sévères qui me dévisageaient silencieusement du fond de leur cadre, révisant leurs leçons de grec ou de latin, préparant les actes de l'étude ou pesant leur diagnostic à la lueur de chandeliers d'étain. J'aimais m'attarder dans cette pièce dont l'atmosphère sereine me rappelait celle des églises catholiques.
Sur le quatrième rayonnage, je vis quelques dictionnaires, des versions en grec du Nouveau Testament, la « Guerre des Juifs » de Flavius Josèphe, les pensées de Marc-Aurèle, des classiques latins, quand mon attention fut attirée par une reliure en cuir noir, une version bilingue de l'Odyssée.
C'est les mains un peu tremblantes que je l'ouvris et tournai les pages en papier pelure de ce qui ressemblait plus à un bréviaire qu'aux aventures d'Ulysse, le plus rusé des hommes. Et je revis Louise le poser à son chevet ou le garder précieusement dans une poche de son paquetage militaire.
un aveugle à tâtons distinguerait ta marque, elle n'est pas mêlée à la foule des autres.Un soir, après le repas, alors que nous étions tous réunis autour du feu, un peu comme d'inoffensifs scouts à la veillée, elle nous avait lu et scandé quelques vers et nous avions ri de notre incompréhension devant cet antique idiome. Alors elle a traduit le passage et raconté pour ceux qui ne la connaissait pas, l'épopée d'Ulysse et de ses compagnons, et la fidélité de Pénélope, la plus sage des femmes, qui se gaussait des prétendants en défaisant la nuit ce qu'elle avait tissé le jour. Pareil à un diadème de platine, un croissant de lune se détachait au dessus de sa tête et le contour noir des montagnes nous semblait moins hostile. Nous qui étions fatigués, affamés et désenchantés, nous réalisions le bonheur que ce moment nous avait apporté et combien il nous ramenait vers une humanité heureuse. Un vers me revint en mémoire :
Quand l'ai-je mémorisé, ce vers? Cette nuit-là sous la lune et les étoiles, parmi ces hommes d'armes rudes et frustes, ou dans la chaleur de notre couche ? Et ce livre, qu'est-il devenu ? L'a-t-elle toujours, là où elle se trouve à présent, ou bien a-t-il été calciné lui aussi dans l'attaque du camion ? Et puis, n'est-ce pas bizarre, et même prémonitoire, qu'il me revienne à l'esprit en ce moment même, ce vers ?
Ma marque doit être désormais on ne peut plus anonyme, transparente, invisible, il y va de ma vie et de ma liberté, cela va de soi. Charles et Claire ne pourront me cacher indéfiniment, et puis ce sanctuaire dans lequel je survis deviendra bien vite une prison. C'était donc un présage comme en recevaient les Grecs. Un signe que des dieux inconnus m'envoyaient depuis leur Olympe; cacher ma marque, me fondre dans la masse pâle et gélatineuse, celle qui va et vient selon un rythme programmé une fois pour toutes, c'était le prix à payer pour revenir chez moi pareil à Ulysse rescapé de la couche de Calypso, affrontant la sombre mer et la colère de Poséidon, l'ébranleur de la terre.
J'ai longuement caressé la reliure du livre, comme je pouvais, il n'y a guère, caresser le corps de Louise. C'était tout ce qui me restait d'elle avec ces souvenirs disparus et rattrapés par le temps. Qu'avions-nous fait après ce bivouac improvisé, elle et moi ? Etions-nous déjà amants ? Et comment était-elle arrivée parmi nous qui faisions la guerre ?
J'ai remis le livre à sa place et j'ai quitté la bibliothèque le cœur un peu serré et l'angoisse au ventre. Dehors, il neigeait.
hopper.jpgIls sont revenus du service vers treize heures accompagnés de Maubusson et, après le repas dominical, Charles m'a demandé si je souhaitais faire une promenade en voiture avec eux. Cela m'a un peu étonné, c'était bien la première fois qu'il me proposait de quitter la bâtisse et de faire un tour à l'extérieur. Il a devancé mes questions et m'a directement rassuré :
Les gens sont chez eux et il n'y a pas de soldats en vadrouille, nous vous montrerons le paysage qui vous entoure. Maubusson pense que cela pourrait être excellent pour ranimer votre mémoire défaillante.
Je ne leur ai pas dit ce que la bibliothèque m'avait révélé, je voulais garder cela pour moi et me reconstituer, petit à petit, un jardin secret dans lequel je pourrais m'échapper sans être observé. Je désirais tellement retrouver une intimité personnelle même éparpillée dans les coins les plus saugrenus de ma mémoire. J'ai donc répondu que c'était bien volontiers que j'acceptais leur invitation et nous sommes sortis Maubusson, Charles et moi pour nous installer dans la voiture. Claire, depuis la fenêtre, nous a rappelé la tarte aux pommes et le thé qu'elle nous réservait pour le retour. Les arbres s'étaient déjà dépouillés de leurs feuilles et tendaient leurs branches décharnées vers un ciel bas d'où la neige tomberait à nouveau.
Nous avons emprunté un chemin de traverse et gagné à petite vitesse la route.
Charles avait dit vrai, on ne voyait quasiment personne. Quelques rares voitures de paysans qui revenaient Dieu sait d'où, nous croisaient et saluaient d'un coup de phare le véhicule du pasteur. Les dégâts des inondations étaient encore visibles et la vue de terres dévastées triste et déprimante.
Au bout d'une dizaine de minutes nous sommes arrivés au bord du croisement de la départementale et d'un chemin de terre. Une petite borne marquait l'endroit où les deux routes se rejoignaient. Charles s'est garé et Maubusson, qui jusque là n'avait pas dit un mot, s'est adressé à moi : Regardez bien, Alex, cela ne vous rappelle rien ?
J'ai détaillé le croisement sous toutes ses coutures, je me suis retourné et retourné encore, mais rien ne s'est réveillé dans ma mémoire.
Sortons et marchons un peu - a-t-il proposé.
Et nous nous sommes retrouvés le long de la route à faire quelques pas sous le ciel menaçant, les pieds dans la fine couche de neige.
Je ne reconnaissais absolument pas cet endroit que Charles et Maubusson me faisaient visiter. Il m'était totalement étranger et ne m'inspirait aucun sentiment particulier sinon une antipathie somme toute naturelle par ce temps. J'avais beau scruter les bosses du terrain, attarder mon regard sur le fossé près de la route, détailler les montagnes au loin, interroger les arbres et les futaies, rien ne se manifestait.
C'est ici que nous vous avons trouvé - m'a dit alors Maubusson - et il a désigné un emplacement tout près du croisement.
Le camion se trouvait un peu plus loin, à une vingtaine de mètres du côté droit de la route. On suppose que venant du chemin de terre, le chauffeur a obliqué brutalement vers la départementale. Vous deviez être assis à ses côtés et la vitesse du virage aidant, vous avez été projeté sur la route cinq ou six secondes avant que la roquette ne touche le camion et le fasse exploser. Cet endroit ne vous dit rien ?
Je n'ai pas répondu.
Je me trouvais dans la ferme des … à cinq cents mètres d'ici – c'était Charles qui parlait, cette fois – et me suis précipité pour voir ce qui s'était passé. J'ai vu le camion en flammes et puis vous, inconscient, gisant ici-même.
J'étais avec le pasteur – continua Maubusson – une chance pour vous, j'ai pu poser des garrots et vous transporter aussitôt en lieu sûr.
Un peu sur ma gauche des corbeaux sautillaient lourdement d'une motte de terre fraîche à l'autre en croassant, le ciel s'est encore assombri et moi je restais là, sans pouvoir dire un seul mot, tentant vainement de me remémorer les événements qui, quelques mois plus tôt, m'avaient vu couché, presque mort, sur l'herbe alors verte de ce champ, près de ce camion dont les flammes calcinaient les corps de mes camarades.
Maubusson m'a tapoté l'épaule :
Allons, allons, ce n'est pas grave, cela vous reviendra un jour ou l'autre, il est vrai aussi que l'automne a transformé le paysage, ne vous en faites pas !
Je ne m'en faisais pas, pas du tout même, les circonstances de mon accident n'avaient pour moi qu'une valeur marginale. Je voulais surtout savoir ce qui était arrivé à Louise, c'était ça et rien d'autre qui m'importait. J'ai alors demandé :
Dites-moi, il n'y avait que des corps d'hommes dans ce camion, pas de femmes ?
Maubusson a été très laconique :
Difficile de donner une réponse précise tant les dépouille étaient méconnaissables, Alex, mais à première vue, il n'y avait pas de corps de femme et les militaires, par après, ne m'ont donné aucun détails sur eux.
Ils en ont fait quoi des corps ?
Ils ont dégagé le tout et je suppose qu'ils les ont transportés un peu plus loin vers le Nord. Il devait y avoir un charnier de disponible, de là à vous dire où … Et il s'est tu, comme les corbeaux qui, sans doute rassasiés de vers, lustraient calmement leurs plumes.
On a regagné la voiture sans dire un mot, ma jambe commençait à me faire mal et j'étais content de retrouver un siège.
Au retour, Charles a emprunté une petite route qui passait devant un pépiniériste qui, dans la foulée de la Toussaint, exposait ses chrysanthèmes. Je me suis alors souvenu que dans ce pays ces fleurs chamarrées n'ornaient pas seulement les tombes, mais aussi la demeure des vivants et j'ai spontanément demandé à Charles de s'arrêter afin que j'en offre un à Claire. Je l'ai choisi d'un jaune très prononcé, vif et riche. J'avais aussi oublié que je n'avais pas un sou en poche, j'ai donc dû en demander à Charles qui riait de ma méprise.
Après le thé et la tarte aux pommes, ils m'ont demandé de leur raconter mes voyages. Ils n'avaient pas eu l'occasion de voir le monde et aimaient que je leur décrive les gens et les paysages que j'avais découverts un peu partout au cours de mes déplacement, du temps où je jouais au globe trotter.
Le monde, je l'avais un peu parcouru et croisé des peuples divers. Je me souviens encore avec tristesse de Joan au bras de laquelle je découvris New-York, et qui m'initia aux rites de cette immense mégapole brillante et crapuleuse à la fois. Je serais volontiers resté près d'elle, et même que je l'aurais épousée si, quelques mois plus tard, un chauffard ivre, sur une route du Michigan, ne l'avait heurtée et massacrée à jamais. C'était deux ans avant que ne se déclenche ici la guerre civile, et voilà que la mort rentrait déjà dans ma vie.
Joan morte dans un accident de voiture et moi épargné au bout d'un camion en flammes, et Louise ?
Je ne me suis pas trop attardé sur cette Amérique qui ne valait rien pour mon moral et j'ai évoqué Lisbonne et ses ruelles de l'Alfama où je traînais de fado en fado. Des femmes fardées, vêtues de longues robes noires le chantaient d'une voix douloureuse et rauque et le jour naissant me voyait seul au bord du Tage et de toutes les tristesses du monde. Et j'évoquai la mosquée des Omeyyades à Damas, là où Jésus reviendrait annoncer, du haut d'un de ses minarets, le jour de la Grande Rétribution. C'était étonnant comme toutes ces images d'avant guerre se bousculaient dans ma tête et m'offraient un moment de nostalgique répit.
La nuit est tombée qui a nous a vus autour de la table à deviser encore et encore sur la diversité des peuples du monde, Charles était un peu naïf qui croyait en la bonté inhérente du genre humain et espérait encore en des lendemains heureux. Maubusson, pour qui les hommes étaient une espèce particulièrement féroce, contredisait son optimisme. Ils ont continué à aligner leurs arguments sans se mettre d'accord, ce n'était pas la première fois que cette joute avait lieu, c'était le reflet de leur différence de caractère. Charles, chrétien optimiste et craignant Dieu mais confiant dans Sa Providence, et Maubuson sceptique, soignant sans rien dire ni espérer, une humanité infectée.
A la lueur du feu de bois qui crépitait dans la cheminée, je les ai longuement observés tous les deux. Charles à la tête un peu ronde, déjà chauve, mais au regard si juvénile et lui, Maubusson, vieux garçon au cheveu dru et au profil d'aigle.
Etait-il l'amant de Claire ?
Au lit, dans la chaleur des draps, cherchant le sommeil que m'apporterait le somnifère, j'ai réfléchi à tout cela et surtout à ce taraudant mystère : pourquoi y a--il le mal et pas seulement le bien ? Ce serait tellement simple s'il n'y avait que des bons, des gens sans arrière-pensées, respectueux des uns et des autres et qui aboliraient le mot violence de leur vocabulaire. Une humanité faite d'hommes pacifiques et protecteurs, de femmes aimantes et fidèles, d'enfants heureux et sages. Maubusson avait raison, ce n'était pas dans notre nature. Dès la naissance, l'enfant montre son attirance morbide pour l'interdit. L'écrivain qui, sous un volcan, avait écrit que c'était stupéfiant combien l'homme pouvait s'épanouir à l'ombre de l'abattoir, était dans le vrai, comme le prophète Isaïe clamant que mettre fin à l'homme n'avait pas beaucoup d'importance, tout juste un souffle du nez qui ne rime pas à grand chose  et Joseph de Maistre y allait, lui aussi, de son constat : une maladie ! voilà à quoi se résumait l'humanité, et il ajoutait que le Mal emporte celui qui lui prête allégeance et ne se maîtrise plus une fois son destin mis entre les griffes du Malin. Je n'étais pas loin de partager ce constat sans appel, il avait raison de Maistre ; le mal c'est comme du crack, vous y goûtez et hop ! la défonce vous tient dans ses rets, demande de plus en plus de gages et à la fin, vous ne vous reconnaissez plus, rien d'autre ne compte à vos yeux aveugles que ce trouble amer et capiteux à la fois qu'est la transgression du tabou, sans doute le goût de la pomme dans la bouche gourmande d'Eve. Le mal attire parce qu'il est beau, jeune, attirant, complice, amant et jouissif. Et facile avec ça ! Une fille qui se donne à tout passant et dit merci l'étreinte consommée !
On peut comprendre ceux qui rendent un hommage appuyé au Prince de ce monde, porteur d'une lumière à ce point vive qu'elle occulte le leurre qu'elle cache sous son sein pervers.
Voyez l'histoire de Caïn et d'Abel. Ce dernier est un brave garçon qui, nomade, va ou paissent ses troupeaux de chèvres et de brebis. Il , se contente de peu, mange du fromage et cueille des fruits là où il en trouve, assiste la femelle qui met bas, ne mange sans doute jamais ses braves bêtes, et quand il a quelques instants de répit, joue de cette flûte qu'il a faite d'un bout de bambou, sa manière à lui d'honorer le Créateur. Rien à voir avec son frère qui retourne rageusement la terre pour y semer des graines, rêve de construire des villes de plus en plus grandes, voit en rêve la tour de Babel, creuse encore plus pour dénicher ce minerai que son fils exploitera, imagine des systèmes juridiques complexes pour ordonner la société des vivants qu'il voudrait rendre plus civile à coup d'édits et d'ordonnances. Il jalouse le bonheur tranquille de son cul-terreux de frère et la douce considération que lui réserve le Créateur. Alors il le tue.
C'est qu'il est « moderne », lui, rien en commun avec ce rêveur qui ne rend pas de culte au progrès.
Ils ont surgi brusquement, sans que je m'y attende le moins du monde et se sont présentés comme dans un salon mondain où un huissier à perruque poudrée annonce.
Et je les ai immédiatement reconnus ; aucun doute possible, c'étaient eux... ils étaient tous là, muets, qui me fixaient de leurs yeux morts.
Je sentais douloureusement cette absence de regard qui me transperçait plus sûrement que la plus affinée des dagues. Alors je les ai pris par le bras, un par un, et ils se sont laissés faire. Sans hâte aucune, d'un pas souple mais ferme, je les ai conduits vers les poteaux noirs dressés sur le champ blanchi par la neige. Les canons des fusils étaient pointés sur leur poitrine et j'ai aperçu furtivement leurs sourires narquois quand la cagoule a voilé leur visage.
Était-ce Mario ou moi qui commandait le peloton ? Cela n'avait plus d'importance à présent. Après la salve, le plus dur fut de donner le coup de grâce dans l'oreille du condamné dont le corps était encore secoué par des spasmes nerveux. Des éclaboussures d'os et de cervelle nous tâchaient l'uniforme. Ensuite, il fallait que des soldats évacuent les corps et recouvrent de neige la terre maculée de sang.
Et pendant que toute cette scène se déroulait devant moi, eux, il continuaient à me fixer de leurs yeux éteints.
Il ne se dégageait de ce silencieux face à face aucun reproche, aucune haine, rien qui ne puisse être associé à un sentiment de vindicte et c'était cela le plus effrayant. Ils me laissaient seul, quasi nu, devant un opprobre qui nous dépassait tous et surgissait d'un monde qui n'était pas le nôtre.
Mario et moi avions prévu cinq minutes par exécution, mais c'était sans compter le coup de grâce, et puis il fallait détacher et traîner les corps derrière des sapins où un charnier avait été creusé à la hâte. Ces retards nous perturbaient et nous rendaient nerveux.
Au milieu de ce rituel macabre, un jeune aux cheveux roux s'est rebellé, il ne voulait pas qu'on lui bande les yeux, appelait sa mère et suppliait qu'on l'épargne. Nous avons dû le traîner vers le poteau, lui hurlant, sous les insultes de ses camarades. A présent, je pouvais le voir, ce gamin, tout près de moi qui, avec les autres, me toisait et au-delà de son rictus, c'était ma peur et mon angoisse qu'il contemplait, narquois, de ses yeux aveugles.
Les villageois, aussitôt les corps entre leurs mains, leur ôtaient les chaussures et cherchaient fébrilement dans les poches des uniformes tout ce qui pouvait avoir une valeur quelconque. Ils étaient pressés de récupérer des bouts de ficelle et procédaient à ce dépeçage indifférents aux corps gisants à leurs pieds.
Ils sont partis sans rien ajouter à leur muette présence et se sont évanouis, un à un. J'avais beau me dire que ce n'était qu'un effet de mon imagination, que toute cette histoire n'était que le produit de neurones fatigués et conditionnés par les événements extérieurs, je sentais dans mon for intérieur qu'il n'en était rien et que tout cela était la vérité sans fard, une évidence couleur sang et d'une glaciale nudité qui me tirait du sommeil et m'enveloppait de ses membres blêmes.
De là où ils ont disparus, un point rouge s'est mis à tourner de plus en plus vite dans un sens sinistrocentrique, il est devenu de plus en plus large jusqu'à ce qu'il se révèle sang et se déverse sur toute la terre en flots noirs et visqueux à l'odeur écœurante et il a tout recouvert. Tout ! Du lit des fleuves jusqu'au sommet des plus hautes montagnes et je me suis senti, fétu ivre, emporté par cette marée rouge qui n'en finissait pas de m'agonir. J'implorais la mort pour qu'elle me délivre de ces flots cruel, mais la Parque me laissait désespérément en vie, condamné à danser au rythme de ce rouge rigodon, se jouant de ma peur et me balançant d'un bout du monde à l'autre.
Alors j'ai hurlé pour que la mort me prenne en pitié.
J'ai ouvert les yeux et vu Claire et Maubusson au-dessus de ma couche. Mes hurlements avaient réveillé toute la maisonnée.
Vous avez fait un cauchemar, m'a dit Maubusson.
Je les regardais, eux deux faiblement éclairés par la lampe de chevet. Où se trouvait donc Charles, que faisaient-ils à cette heure de la nuit ? Dormaient-ils ensemble ?
Je n'ai pas fait un rêve – ai-je réussi à balbutier – j'ai vu vraiment des épisodes de mon passé, c'était insoutenable.Maubusson prenait mon pouls et Claire m'épongeait le front avec un linge humide. Je restais paniqué après l'incursion onirique de ces fantômes et je réalisais que ce n'était pas tant l'horreur du rêve qui me perturbait de fond en comble, mais la conscience nette que ce que j'avais rêvé ne procédait pas d'un néant mais d'un vécu réel qui, petit-à-petit, surgissait cruellement à la surface de ma mémoire. J'étais comme dans la peau de la proie d'un sicaire qui s'approche, consciente du sort qui l'attend et j'en tremblais.
Allons – a répliqué Maubusson – les rêves ne sont que des rêves, n'y attachez pas plus d'importance que ça.
Il a lâché mon pouls, a pris une seringue et l'a appliquée sur le bras.
Je vais vous faire une injection de sédatif, vous en avez besoin.
Le produit avait une couleur ambrée qui me rappelait celle du sang séché et j'ai senti mon bras se crisper près de la veine, là où il avait planté l'aiguille.
Après, sans rien dire, il a quitté la chambre et Claire s'est assise sur mon lit. Elle me tenait la main comme une mère l'aurait fait à son enfant et elle me souriait tristement. Peut-être réalisait-elle mieux que Maubusson, qu'il me faudrait affronter une échéance qui se présenterait bientôt.
Dormez, Alex – m'a-t-elle murmuré - c'est la meilleure chose que vous puissiez faire, et puis, ayez confiance, rien n'égale l'espérance que le Seigneur dans Sa mansuétude nous offre à chaque étape de notre vie.
J'aurais voulu répondre quelque chose, n'importe quoi, un remerciement par exemple, mais je me sentais indigne de bénéficier de sa sollicitude maternelle et suis resté sans voix comme la première fois quand je me suis réveillé chez elle.
J'ai dû dormir une quinzaine d'heures car, quand j'ai ouvert les yeux, l'après-midi était déjà fort avancée. Le temps était maussade et le ciel gris. Je me sentais singulièrement calme, serein, aérien presque, le sédatif devait continuer à faire de l'effet. Quand Claire m'a vu émerger dans la cuisine elle m'a demandé comment j'allais et informé que Maubusson viendrait dans la soirée m'ausculter. Comme à son habitude, le vieux chien roux est venu me renifler puis il a regagné son panier près du poêle et s'est assoupi aussitôt.
Le journal traînait sur la table et je l'ai parcouru pendant que Claire s'affairait aux fourneaux. Il y avait eu des attentats dans la capitale, des bombes avaient explosé près de ministères et de casernes et le pouvoir en place en attribuait la responsabilité à des « éléments incontrôlés motivés par une logique terroriste », il s'en suivait une longue interview d'un ex-militaire devenu ministre, qui fulminait contre ceux qui n'avaient pas « tiré les enseignements du passé » et l'excellence s'en prenait violemment à tous ceux qui restaient nostalgiques d'un « ordre récusé ». J'aurais bien voulu savoir ce qu'il entendait par « ordre récusé », mais je n'ai pas trop insisté, ce que je retenais de cet article c'était que l'apaisement et la réconciliation dont me parlait Charles étaient fort loin et l'espoir d'un retour à des relations normales entre les composantes adverses de la nation s'amenuisait.
Je subodore que, vu mon âge, j'ai dû être incorporé au début des hostilités et, comme j'habitais la capitale et que le gouvernement légal devait encore s'y trouver, je me suis trouvé du côté des « loyalistes ». Oui mais, loyal à qui et à quoi ? Et j'ai fini, en vertu d'un parcours dont je n'ai jusqu'à présent saisi aucun tour et détour, « rebelle ». A qui, à quoi : mystère ...
Charles m'avait dit qu'au début du conflit des généraux du Nord avaient lancé un ultimatum au gouvernement en place et qu'à l'expiration de ce dernier, devant la fermeté des autorités élues, la guerre civile s'était déclenchée dans toute sa force et son horreur.
Et puis, à la fin du conflit, sans doute lassés et conscients que rien ne bougeait vraiment entre les lignes adverses, des généraux « loyalistes » avaient pactisé avec des « rebelles », s'attirant les foudres de leurs alliés de la veille qui devenaient de ce fait leurs ennemis de demain. Et moi, je me suis retrouvé chez ces derniers. Je ne l'avais pas spécialement décidé en âme et conscience, mais à la guerre on reste avec les camarades et on ne se pose pas de questions. C'est comme ça depuis que les hommes font s’entre-tuent.
La capitale prise par les rebelles qui n'en étaient plus au yeux de la majorité des loyalistes, des unités dont je faisait partie se sont réfugiées dans les montagnes poursuivies par l'armée qui se disait régulière et souhaitait débarrasser le pays de vermines dans mon genre. C'était bien ma veine de me retrouver ainsi chez des hors-la-loi, mais, que voulez-vous, personne ne choisit son destin.
La partie de cache-cache avait duré douze mois avant le crépuscule des dieux ...
Bien sûr, je ne pouvais lui refuser ce traitement, mais cela ne m'emballait guère. J'avais surtout retenu l'expression qui lui avait échappée : hâter mon rétablissement mental et cela me faisait un peu peur. J'avais perdu une partie de ma mémoire, certes, mais avais-je en plus un mental atteint ? Et puis, qu'allais-je raconter à ce jeune étudiant ? En fait je réalisai à présent que s'il n'y avait eu sur tous ces événements l'ombre évanescente de Louise je me serais totalement désintéressé d'eux. Ce que j'avais été durant la guerre, ce que j'avais fait ou non, hors Louise, n'avait pour moi aucun intérêt. Ma vie s'est interrompue le jour où l'ordre d'incorporation est arrivé dans mon studio, près du port et de la petite chapelle blanche dédiée à Saint Pierre, protecteur des pécheurs. Et elle avait repris son cours quand, des mois après, je me suis réveillé chez Claire et Charles.Le soir venu, Maubusson est venu prendre ma tension. Il a examiné ma jambe et puis m'a demandé si je voulais recevoir un jeune-homme qui terminait ses études de médecine et s'intéressait aux phénomènes d'amnésie hystérique dont j'étais si curieusement atteint. Il pensait qu'une conversation dirigée de manière professionnelle ne pourrait que me faire du bien et hâter mon rétablissement mental. De plus, ajouta-t-il, nous avions, le jeune-homme et moi, fréquenté la même université, nous pourrions donc partager des souvenirs communs et tout cela aurait un effet libératoire pour moi et ma mémoire brisée. Il semblait fort optimiste sur l'issue de ces rencontres.
Je connais ce garçon, il est tout-à-fait sûr. Vous verrez, vous vous entendrez très bien avec lui, m'a dit Charles quand je lui ai fait part de la proposition de Maubusson.
Puis il a ajouté mezzo voce :
Ce qui s'est passé dans la capitale n'augure rien de bon, Alex, c'est le prétexte que les militaires cherchaient pour accroître encore davantage leur volonté d'épuration et contrer le mécontentement que suscite leur politique économique dans l'opinion. Il faudrait qu'avant l'hiver vous ayez passé la frontière, je n'attends plus une amnistie et puis - ajouta-t-il après un temps de réflexion - ils ont décidé de doubler tous les commissaires de police par un cerbère à leur totale disposition, un commissaire politique comme ils l'appellent, et le nôtre est en route, nous devrons nous montrer plus prudents dans les semaines qui viennent.
Claire dans un coin sombre de la cuisine nous regardait avec cet air triste que je lui connaissais si bien et, une fois de plus, je me demandais pourquoi ces gens se préoccupaient de moi qui constituait un risque sérieux dans leur vie, mais sans doute n' y avait-il pas sa place. Il y en avait donc encore qui méprisaient une vie sans histoire et aidaient, sans demander des comptes, leur prochain.
La soirée aurait pu se terminer comme toutes les autres par une partie d'Abalone ou de backgammon si, sur le coup de vingt-deux heures, un homme n'était venu frapper à la porte. Il a discuté quelques minutes à voix basse avec Charles qui est revenu seul nous annoncer qu'une mission urgente l'attendait au village. En soi cela n'était pas tout-à-fait anormal, il est pasteur, des malades et des mourants requièrent son réconfort, mais à la manière dont il a pris congé de Claire j'ai compris qu'il y allait d'autre chose et qu'il fallait que je ne le sache pas.
Quoi ?

 

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D'emblée le jeune homme m'a plu. Il était grand, les cheveux noirs, le regard franc et amical, il s'appelait Julien. Pour terminer sa dernière année de médecine il attendait l'ouverture de l'université qui après bien des reports, avait été promise par le nouveau pouvoir au début du printemps prochain. Il m'a raconté qu'au début du conflit il avait fui en Grande-Bretagne pour y poursuivre ses études et passer outre la conscription dans un camp ou l'autre. Il avait bien fait, me dit-il, dès lors que les ennemis de la veille s'était aussi lâchement rabiboché une fois le pouvoir en vue. En attendant, il assistait Maubusson et les autres médecins à l'hôpital du bourg le plus proche. Nous avions fréquenté la même université et il m'apprenait que les militaires avaient décidé de la diviser et de la régionaliser aux quatre coins du pays. Si la médecine restait concentrée dans la capitale et les grandes villes, d'autres facultés seraient dispersées, cela permettrait une concentration moindre de ces fauteurs de trouble que sont les étudiants.
Le peuple était sous la coupe du nouveau régime. Les gens n'osaient pas se plaindre ouvertement, en fait ils râlaient surtout parce qu'il n'y avait plus qu'une chaîne de télévision, aux ordres du régime, et que son programme n'offrait que peu de jeux alors qu'ils en désiraient bien plus, mais ils pouvaient jouer, comme avant, au Loto et encore plus aux machines à sous. Et puis tout le monde voulait oublier la guerre et s'amuser. Ne plus en entendre parler et se réfugier dans un non-dit quotidien. Les procès de soldats rebelles coupables de toute une kyrielle de crimes supposés ou vrais ne faisaient plus recette, il n'y avait plus grand monde dans les prétoires qui les jugeaient à toute vitesse en vertu d'une législation d'exception, cela nuisait au spectacle. Alors le bon peuple spéculait et commerçait. Faire de l'argent était devenu, encore plus qu'avant, un sport national et le meilleur dérivatif à l'absence de liberté. Asservi mais riche était leur mot d'ordre. Des hommes affairés parcouraient le pays dans tous les sens, pressés de reconstruire très vite ce que le guerre avait dévasté. C'était même la seule licence permise et encouragée: faire du fric.
Je trouvai cette analyse très juste. Ce Julien avait les yeux grands ouverts. Cela m'éclairait aussi sur le degré de cynisme du pouvoir qui savait pertinemment qu'un peuple dominé mais repu est plus malléable et que la docilité des nouveaux riches constitue la meilleure des assurances.
Tout cela nous rapprochait même si, de mon côté, je n'avais pas grand-chose à lui raconter. J'évoquai mes années d'université, mon quartier près du port, là où j'avais rédigé ma thèse, mes recherches à la faculté et toutes ces petites choses insignifiantes qui prennent tellement de relief quand la guerre les transporte dans son univers destructeur.
Il libérait ces souvenirs sans poser de questions, sans prendre note, un peu comme si nous nous étions rencontrés à la terrasse d'un bistro d'étudiants et que nous faisions connaissance. Arrivé au début de la guerre et à mon incorporation je n'ai pu lui en dire plus et me suis tu. Il n'a pas insisté.
Comme c'est bizarre, me suis-je dit quand il eut franchi le portail de la bâtisse, j'ai l'impression de l'avoir déjà croisé quelque part.
Mais où ?
Une neige molle retardait notre progression, le ciel était d'un bleu pâle, quasi gris et hostile. Je me trouvais sur des pentes blanches et silencieuses comme elles peuvent l'être quand les sons s'étouffent dans cette mousse immaculée. De temps à autre le crépitement sec d'une mitraillette ou l'explosion sourde d'une grenade balisait notre piste. Ils devaient se trouver un peu plus à l'est, pensais-je, heureux que mon projet de les prendre en tenailles se réalise. La radio était muette, un tir de mortier l'avait pulvérisée et l'opérateur, blessé, avait été évacué vers la vallée où Mario et les autres, sans nouvelles, devaient se faire un sang d'encre depuis deux jour que nous crapahutions à la poursuite de nos assaillants.
Tous nous étions exténués et seule la rage de punir l'embuscade qu'ils nous avaient tendue nous maintenait encore debout. Personne ne parlait, nous ne nous arrêtions pas pour manger ou boire, la nuit nous voyait les pister, pareils aux loups qui, sans bruit, traquent leur proie.
Je revoyais sans cesse, touchée par une bombe, ma chenillette qui avait pris feu comme une torche. C'est un miracle que j'ai pu m'en extirper avec au bout du bras une Louise terrorisée.
Dehors les sifflements meurtriers des mitrailleuses nous ont encerclés. J'ai plaqué Louise au sol à l'abri d'un muret et me suis couché sur elle. Combien de temps sommes nous restés comme ça, enlacés dans cette angoissante intimité à craindre qu'une grenade n'explose près de nous et à deviner, aux ordre hurlés par Mario, l'issue de cette embuscade, je ne le sais.
Alors que nous commencions à perdre tout espoir, des hommes nous ont rejoints et ont mis Louise à l'abri. Je suis aussitôt parti avec eux à la poursuite de ceux qui avaient tué quatre d'entre nous et détruit la chenillette.
Mais ils s'étaient déjà évanouis dans cet univers sinistre comme cette mort qui nous entourait et nous étions fourbus, vidés, aigris et ivres de vengeance.
C'est alors que nous avons passé cette nuit ensemble, Louise et moi, l'un cherchant fébrilement chez l'autre une protection et une raison de vivre. C'est peut-être comme ça que naît l'amour, comme un refuge au bout de toutes les dérilections.
Le lendemain je me suis porté volontaire pour assouvir notre rancœur d'avoir été piégé si lamentablement sur ces flancs enneigés.
C'est le regard de Louise qui m'a hanté tout au long de cette poursuite, et je ne m'en suis libéré que lorsque nous sommes revenus quarante-huit heures après, traînant derrière nous, ligotés les uns aux autres, yeux bandés, vingt prisonniers. Les blessés, nous les avions achevés …
Je revenais comme un empereur romain exhibant sous ses fourches Caudines une procession de vaincus. Piètre consolation ! Et comité d'accueil plutôt mitigé. Mario avait sa tête des mauvais jours, il m'a fait un signe et nous nous sommes retrouvés sous sa tente. Peu après, Louise est venue nous rejoindre. Les prisonniers, nous les avions parqués dans une grange désaffectée, c'était de tout jeunes gens, soldats perdus qui avaient déserté leurs unités rebelles ou loyalistes, peu importe, et traînaient leurs armes, leur ennui et leur révolte d'une montagne à l'autre. Ils avaient terrorisés des villages, brûlé des maisons, tué des hommes, volé, violé … tout un catalogue d'horreurs que des villageois, ivres de colère, nous avaient détaillés. Ils étaient désormais à notre merci.
Les hommes étaient heureux d'en avoir fini avec cette menace et ils se sont mis à boire du vin et de l'eau de vie. Ils l'avaient bien mérité. Le chef du village s'est invité à notre table et je l'ai vu vider des verres cul sec avec Mario.
Louise ne me quittait pas d'une semelle, elle me tenait par la main comme si nous nous étions égarés parmi ces hommes qui, sous l'effet de l'alcool, braillaient des airs martiaux, défiaient la mort et sacrifiaient aux dieux de la guerre avant de s'écrouler sur leur paillasses.
Mais que faisait-elle donc parmi nous, Louise ?
Voilà ce que me rappelait ce matin cette neige fine qui, de l'autre côté de la fenêtre, couvrait la campagne environnante de sa pellicule blanche. L'entretien avec Julien avait sans doute favorisé cette résurgence, le calme que m'avait procuré notre conversation y était certainement pour quelque chose. Il m'avait rassuré et c'était bien ce qu'il me fallait.
Allai-je raconter cette histoire de chasse à l'homme à Maubusson et Claire ? Je ne le souhaitais pas. Je savais que ces épisodes qui s'échappaient de ma mémoire close étaient flous et sans véritable consistance, sans doute des produits de mon imagination et de mes rêve, rien d'autre qui puisse leur conférer une authenticité incontestable.
Après tout rien ne prouvait qu'ils ranimaient un réel quelconque. C'était un peu comme les images d'un film au scénario perdu. Ce que j'attendais, mais en vain, c'était l'élément qui déclencherait une suite de souvenirs s'imbriquant les uns dans les autres d'une manière logique et irréfutable, j'en étais loin.
Charles me dirait sans doute que la vie est un film dont on ne connaît pas l'histoire et que l'existence est ainsi faite de frémissements fugitifs qui s'additionnent, se soustraient et puis c'est tout. Seul le Seigneur sait, Lui dont les voies sont impénétrables. Et il conclurait que la foi est le mystère qui rend ces incertitudes supportables. C'était bien lui !
Mais celui qui poursuivait l'ennemi évaporé dans cette neige, qui était-il ? Les choses auraient-elles à ce point changé ma manière d'être pour me compromettre dans une histoire folle, aux antipodes de ce que j'étais ? Cela me semblait à ce point outré que je ne pouvais le concevoir.
A moins que, clandestin, il y ait en nous un moi inconnu qui étonne, dérange, fait peur, fascine et effraie tout à la fois et qui, à la faveur de vécus tragiques, sort de sa cosse et efface à jamais l'image convenue et rassurante que nous avions de nous ?
Et me voilà encore plus perturbé qu'avant.
Je n'avais plus envie d'être « moi », c'est la conclusion qui s'imposait à mon esprit au bout de tous ces retours dans un passé imaginaire ou non, je ne le sais. Ne plus être moi aujourd'hui et reconnaître « l'autre moi », celui qui viendra et que j'accepterais comme « moi-même ». Tout un programme qui me semblait cependant au-dessus de mes forces.
Je ne pouvais rester ici où je me trouvais un peu dans la stance de l'enfant niché dans le sein maternel, il fallait que je naisse à une vie nouvelle et subisse pour ce faire, les affres et la douleur de l'accouchement.
Partir pour l'Espagne ou ailleurs, je ne voyais que cette solution. Dans quelques semaines ma jambe irait mieux, mon moral sans doute aussi, nous serions en plein cœur de l'hiver, le moment idéal pour dire adieu à tout ce qui m'entourait et traverser les montagnes.
Les chats se sont disputés et leurs miaulements stridents ont empli la pièce. Dans leur course ils ont renversé un verre et bousculé un vase de cristal. Ils étaient à présent l'un face à l'autre, perchés sur le dos d'un fauteuil dans la position de boxeurs qui s'observent menaçants avant de projeter leurs poings. Dans leur regard il y avait une flamme où se lisait toute la colère du monde. Cette scène animale m'a distrait et paradoxalement remonté le moral : la vie, somme toute, n'était que cela, un conflit permanent qui n'en finit pas de naître, mourir et renaître et dans lequel nous faisons tout pour être de brillants acteurs, indifférents à la Parque cruelle qui ravira nos illusions. Héraclite avait raison : la guerre engendre toutes choses.
Cette fatalité qui s'abattait sur moi me fit sourire ; qui suis-je donc pour contrer les forces du destin, pensai-je ? Une étincelle éclose de nulle part et dont l'audace inconsciente défie la force qui l'anime et rien d'autre.
Et la journée s'est déroulée ainsi dans cette obsédante interrogation.
Claire et Charles, sont rentrés et m'ont demandé comment je me portais :
Très bien ! ai-je répondu.
Claire ce jour là était partie chercher son frère à la gare. Il revenait de la capitale où il avait assisté à une réunion œcuménique, la première depuis la fin des hostilités. Il m'a parlé avec enthousiasme de cette rencontre où des religieux de diverses confessions venaient d'un peu partout réconforter leurs frères rescapés de la guerre. Il ramenait dans ses bagages un pot de confiture de pistaches, don d'un prêtre melkite ou d'un catholicos arménien, je ne sais plus.
Il était fatigué et cachait bien mal son air inquiet. La situation ne s'améliore pas – nous confia-t-il au dessert entre deux cuillerées de confiture – les élections promises pour le printemps prochain sont remises sine die, la réconciliation souhaitée par toutes les factions rivales est oubliée, les luttes d'influence se multiplient dans les coulisses du pouvoir, tout cela n'augure rien de bon. De plus, une jeune fille a été assassinée dans le village voisin et le coupable n'est toujours pas trouvé. Comme on soupçonne des déserteurs de l'un ou l'autre camp, il est question que la police militaire descende sur place pour ratisser la région.
Dehors de gros flocons de neige tourbillonnaient et le vent soufflait plaintivement. Le chien roux s'est ébroué dans son panier et s'est mis à japper. Je les sentais soucieux tous les deux et cela me désolait car je ne voulais pas qu'ils courussent des risques après m'avoir sauvé la vie.
Comment va votre santé ? M'a demandé Charles.
Je lui ai répondu que j'allais très bien et j'ai ajouté :
Je crois qu'il est temps, chers amis, que je m'en aille, j'ai suffisamment abusé de votre hospitalité, vous n'avez pas à courir de dangers pour m'avoir hébergé, soigné et même chéri, moi qui ne suis qu'un étranger dont vous ne saviez rien. Il me faut maintenant penser très sérieusement à rejoindre l'Espagne et un exil salutaire. Ma jambe va beaucoup mieux, donnez-moi simplement le nom d'un passeur et je remettrai mon sort entre ses mains et celles de la Providence.
Ils ont reçu ma tirade avec ce sourire que je leur connaissais si bien. Ils ressemblaient à des parents à qui l'enfant demande de s'en aller loger ailleurs après la réussite de son baccalauréat et qui ont déjà tout prévu à cet effet.
Nous ne courrons pas grand risque, Alex. Si nous restons prudents comme nous l'avons été, personne ne nous dénoncera. Ce qui nous fait peur, par contre, c'est la montée de l'absolutisme brutal du pouvoir en place, imaginez qu'il leur prenne l'envie de fouiller les maisons sans s'annoncer, de procéder à des recensements ou de mettre en place des mesures discriminatoires, c'est alors que vous seriez en danger.
L' Espagne, nous l'avons déjà programmée. D'ici deux à trois semaines le moment sera venu pour vous de partir, nous avons trouvé des acolytes sûrs qui connaissent les passes, en attendant vous resterez ici. Odette multipliera les séances de rééducation et Julien s'entretiendra avec vous comme prévu. A propos de Julien, comment s'est passée cette conversation ?
Alors je leur ai quand même raconté la vision de mes excursions guerrières dans la neige, la chasse aux agresseurs et le retour des prisonniers, mais j'ai occulté Louise. Pourquoi leur ai-je confié tout cela alors que je comptais le garder pour moi ? Je ne sais pas. C'était plus fort que moi, il me fallait partager ces images avec des gens en qui j'avais confiance. Et qui, peut-être, auraient pu démentir toutes ces divagations...
J'ai ajouté, bien entendu, que je ne croyais pas à la réalité de tout cela car ce n'était pas du tout mon genre de jouer au justicier sous la neige et je fis même semblant de rire de ces folles élucubrations qui s'évadaient de ma mémoire atteinte. Mais ils n'ont rien dit, même pas souri. Ils sont restés parfaitement impassibles après cette confession. Aujourd'hui encore quand j'y repense, j'ai l'impression qu'ils « savaient » déjà ce que je leur racontais. Et je réalise maintenant que je devais leur faire quand même un peu peur.
C'est très bien comme résultat après une première séance -a commenté Charles, après quelques instants de réflexion.
En était-il vraiment heureux ?
munch-la-malinconia.jpgNous nous sommes rassemblés dans cette grotte à la nuit tombante, nos lampes de poche dessinaient de sinistres halos sur les voûtes recouvertes de petites stalactites. Elles dérangeaient le vol des chauves-souris qui virevoltaient follement d'une paroi à l'autre.
Je ne sais plus au juste combien nous étions. Il y a avait ce légionnaire, un Anglais nommé Joe, Mario, Louise et quatre ou cinq soldats dont j'ai oublié les noms. Mario avait apporté une bouteille de Cognac que nous faisions circuler pour en boire au goulot de chaudes gorgées. Il exposait son plan puis nous demandait notre avis d'un ton sec et autoritaire peu enclin aux concessions. C'est la femme qui avait parlé. Une gitane qui nous avait à la bonne parce que nous avions soigné et guéri son enfant malade. Elle se prostituait pour vivre et, au terme de ses caresses, avait confessé un officier. Alors elle est venue nous voir et elle a tout répété.
Je ne sais plus exactement de quoi il en retournait. C'était à propos de ce général pédéraste qui s'était chamaillé avec Mario auquel il avait supprimé le quart de ses effectifs, un de ces généraux ex-rebelles ou ex-loyalistes qui avait changé de bord à la fin de la guerre et opportunément gagné le camp des vainqueurs. Nous détestions ses manières efféminées et son caprice d'exhiber des soldates comme gardes du corps. Joe, le légionnaire, était le moins bavard du groupe, mais il savait exactement ce qu'il voulait. Il n'avait pas fait la guerre pour la terminer sur une compromission, nous a-t-il déclaré avant de se taire et je crois que nous tous avons dit à peu près la même chose. Alors Mario a donné des instruction aux uns et aux autres et à moi aussi je suppose.
Tu supposes, ou tu en es sûr ?
C'était Julien qui s'était levé de son siège.
J'en suis sûr, concédai-je.
Mais en fait -demanda-t-il – après s'être servi un verre d'eau – pourquoi ce conseil la nuit dans une grotte et cette sauvage détermination ?
Je crois me souvenir que l'un d'entre nous avait été assassiné et que nous voulions le venger. La gitane nous a donné le nom du meurtrier … c'est bien ça … et ce dernier, avant que nous le tuions, nous a donné celui du commanditaire : ce général.
Qui a achevé le meurtrier ?
Je dus réfléchir une ou deux minutes avant de lui chuchoter sur un ton peu assuré : Le légionnaire … l'homme se terrait dans la forêt … cette exécution ne me dit rien, je ne pense pas y avoir participé … je n'en suis pas certain …
Je mentais ! Je revoyais fort bien à présent le légionnaire trancher la gorge de cet homme et moi, indifférent, assister à cette mise à mort.
Le vieux chien roux ronflait paisiblement à mes pieds, la pièce dans laquelle nous nous trouvions était plongée dans une apaisante obscurité, seule la lueur des bûches qui se consumaient dans l'âtre éclairait faiblement le parquet ciré.
Les séquences de ces souvenirs perdus me revenaient une à une à la manière de nuages lointains ramenés par un vent violent et je les retrouvais froidement devant moi qui en faisait un examen quasi clinique.
Le lendemain nous sommes partis à la recherche de ce général. Le meurtrier nous avait révélé l'endroit où il aimait à se retirer avec de jeunes gitons et des subalternes à sa dévotion. C'était dans une grande villa réquisitionnée par l'armée, à l'orée d'un bois. Un endroit facilement accessible sans se faire remarquer. Nous étions tous là, mais sans Louise restée au campement.
Nous avions repéré la villa dans l'après-midi, elle était gardée par trois soldates en armes. Au nombre de voitures garées, nous avions subodoré qu'une dizaine de convives devait se trouver à l'intérieur. De la musique syncopée s'échappait des fenêtres entrouvertes.
Et puis je me suis tu.
Sans le voir, je devinais le regard de Julien fixé sur le mien, c'était une invite à continuer, à ne pas abandonner le fil qui, petit-à-petit, me menait vers un retour d'amnésie. J'ai humé dans cette pièce sombre l'odeur de résine qui s'exhalait des pins autour de la villa et j'ai entendu des bruits de voix, de rires, de plongeons joyeux dans la piscine. Nous, nous étions tout près, embusquée, nerfs tendus, haine au ventre, pressés d'en finir avec cette canaille qui partouzait après la mort de cet homme.
Celui que vous vouliez venger, c'était qui ?
Et l'image s'est dessinée, touche après touche, dans mon cerveau blessé : un civil, un philosophe ou politologue, peu importe, un homme qui avait beaucoup écrit, parlé, conseillé, un sage en quelque sorte, une voix qui crie dans le désert et qui, de quelque côté que ce soit, sera mis à mort, ce qui fut fait et lâchement avec ça. Pour nous, c'était la légitimité de notre action qu'il défendait face aux égoïsmes et sophismes vicieux du camp d'en face. Le tuer, c'était assassiner notre innocence et l'âme même de notre combat.
Les soldates ont été égorgées en silence et nous sommes rentrés dans la villa. Puis, tout s'est passé très vite. Le général était étendu nu, sur un transat près de la piscine, deux jeunes garçons lui tenaient compagnie, deux autres se pavanaient sur le plongeoir. De la part de Marouf - ai-je crié - avant que nos mitraillettes ne les fauchent.
Voilà, le nom de cet homme m'était revenu : Marouf !
Cette nuit, je n'ai pratiquement pas dormi, les scènes que j'avais revues revenaient une à une me hanter. C'était l'image d'un tueur planqué près de la villa, ordonnant aux hommes d'égorger les gardes, qui surgissait à chaque fois et me perturbait. Et puis l'assaut à l'intérieur du bâtiment dans le crépitement de nos armes, le bruit sourd des corps qui s'affaissent et ces cris d'effroi que précède un silence de mort. Je tentais, mais en vain, de chasser hors de mon esprit ces épisodes glauques mais n'y parvenais pas. Elles me demandaient des comptes, ces images, se comportaient comme des créanciers en quête de reconnaissance. Un jour ou l'autre il me faudrait affronter l'échéance que je savais ne pouvoir honorer. C'étaient des prétendants, mais quelle était la légitimité de leur titre ? Après tout, il avaient comploté l'assassinat d'un homme qui dénonçait et contrait leurs ambitions, ils l'avaient fait en toute connaissance de cause, dans une période troublée où tous les coups, y compris les plus crapuleux, trouvent leur justification. La seule loi qui comptait encore était celle du talion et nous l'avions appliquée à la lettre. Qu'avais-je donc à me casser la tête, elle était déjà suffisamment amochée comme ça. A la guerre comme à la guerre dit le populaire.
J'ai donc forcé sur la dose de somnifère et l'aube m'a vu épuisé, à bout de forces, plonger dans un sommeil factice. Je crois que Julien a dit quelque chose à Claire et Charles du résultat de notre entrevue, je l'ai deviné à la façon particulièrement affable de m'accueillir quand, sur
le coup de dix heures, le teint défait, les cheveux hirsutes je suis rentré dans la cuisine.
Ils écoutaient les nouvelles à la radio et ces dernières n'étaient pas bonnes :
Des jeunes gens du village ont été arrêtés et emmenés au chef-lieu, ils avaient distribué des tracts critiquant le gouvernement et réclamaient une amnistie générale. Nous ne savons rien de leur sort. Même répression ailleurs, le climat se détériore, Alex, il va falloir songer très sérieusement à votre départ.
C'était dit lucidement sans peur aucune dans l'expression.
Vous partirez dans une dizaine de jours, nous avons tout prévu, du moins dans les grandes lignes, vous verrez, ce sera pratiquement du tourisme. Conclurent-ils en souriant.
C'était une bonne nouvelle, j'avais hâte de m'en aller.
Ils font quoi en Espagne des types dans mon genre qui s'y réfugient ? Ai-je demandé.
On leur accorde le statut de réfugié politique, Alex, et puis baste, chacun y refait, d'une manière ou l'autre sa vie. Ne nous avez-vous pas dit que vous souhaitiez gagner le Portugal ?
C'était bien vrai, ça. Partir au Portugal ! Le port d'attache que je me donnais dans mes rêves les plus doux. Je me voyais, pareil à une caravelle revenant de je ne sais quel cap exotique, filer toutes voiles dehors vers Porto ou Lisbonne pour y jeter, une fois pour toutes l'ancre, et ensuite me perdre dans les ruelles sombres du bord des quais. C'était sans doute la proximité de l'océan qui m'attirait là-bas, cet océan si intime pour ce peuple qu'il en était devenu une seconde patrie, une porte ouverte sur des embruns libérateurs. Une patrie faite sur mesure pour moi, une de celles qui ne rend compte qu'au vent du large, aux vagues complices et aux étoiles du firmament.
Charles et Claire se sont aperçus que je rêvais et ils m'ont fait un petit signe de la main qui m'a fait revenir sur terre. Je n'étais pas au Portugal, pas un citoyen de la brise libératrice, rien d'autre qu'un fugitif en transit, un égaré sur le chemin de l'exode.
Et je réalisai alors que je passerai mes derniers jours dans cette maison et qu'après je serai autonome, seul sur ma route, ce qui confortait le sentiment d'angoisse permanente qui m' habitait d'une manière si écœurante. Il y a des moments comme ça où l'on prend conscience que la vie est une longue course solitaire et que les autres ne sont là que pour maquiller cette solitude. Au bout du compte, c'est elle qui, toujours, revient triomphante. Même l'amour ne serait que cela : l'union de soliloques.
Tous les matins en attendant Odette, je m'installais dans la bibliothèque, l'exemplaire en cuir noir de « L’odyssée » lové soigneusement entre mes paumes et je me plongeais dans sa lecture. Certains soirs, quand nous en avions le temps, Louise m'en lisait des extraits qu'elle commentait, heureuse de m'initier à ces histoires merveilleuses de déesses qui s'éprennent de mortels, les protègent dans leurs voyages, les gardent et intercèdent pour eux auprès de Zeus. C'était beau cette intimité des Anciens avec ces déesses et ces dieux qui leur ressemblaient tant. Rien à voir avec ce génie unique, jaloux, souvent despote, toujours fâché que nous nous sommes si aveuglément donné depuis. Les temps sont tristes quand les dieux ne tutoient plus. Aujourd'hui, il m'en faudrait bien une demi-douzaine de pareils pour retrouver Louise et gagner avec elle un havre de paix quelque part au bout du monde.
Les images que j'avais d'elle étaient de plus en plus rares et pénibles à extirper de ma tête, seules quelques visions éparses, troubles et sans consistance passaient en coup de vent pour s'évanouir aussitôt dans un désolant trou noir. Ces derniers temps, c'était notre séjour chez ce général fou qui avait repris forme. La parenthèse heureuse où nous avions pu vivre quelques semaines dans une maison pas loin du fleuve. Le sceptre de la violence était loin de nous qui goûtions, un peu étonnés, aux joies simples de la paix. Elle tressait tous les soirs une guirlande de jasmin qu'elle mettait autour d'une statuette de Shiva que nous avions achetée au marché flottant. Des bâtonnets d'encens parfumaient notre chambre, les cris et rires des gosses qui se baignaient dans l'étang voisin couvraient le bruit des armes. Elle avait acheté des saris chatoyants qui moulaient son corps de tons frais et riants et usait de baumes étranges dont des femmes a la peau noire lui vantaient les bienfaits. Au bout de la fureur de la guerre elle retrouvait d'instinct la grâce de son sexe.
Nous fuyions ces fêtes auxquelles nous conviait le général fou et qui dégénérait en bacchanales épuisant les corps les plus endurants. Sur la place du marché, il y avait le palais du maharadja et son harem attenant. L'odeur âcre du pavot flottait en permanence au-dessus de coupoles recouvertes d'une fine couche d'or et se mélangeait à celles, plus corsées, de la place du marché toute proche. Mais avait-il seulement existé, ce général ? Ses fêtes orgiastiques n'étaient-elles pas un produit de mon imagination délabrée ? Louise en sari faisant ses dévotions à Shiva ou Ganesh, les cornacs sur leurs éléphants et ces tigres énormes tenus en laisse par d'imposants noirs au corps lustré.
J'en avais parlé à Claire et Charles qui ne pouvaient ou ne voulaient répondre à mes interrogations. Il y avait eu, certes, dans l'Est, un général qui avait tenu tête aux rebelles et gouverné cette région dans le giron de la légalité. Bien des réfugiés y avaient trouvé refuge. Mais l'Est, dans mon pays, ce sont d'inoffensives collines, des bois domestiqués, un climat tempéré et pas de maharadja, ni de pavot et encore moins de tigres, et si la ferveur populaire est toujours vivante, elle l'est pour les Vierges noires et non pas pour des africains culturistes. A la fin du conflit, ce général s'était, lui aussi, rallié au nouveau régime. Mes camarades et moi étions donc les ultimes desperados d'une cause perdue.
Pourquoi avions-nous quitté cette oasis de paix et comment la guerre nous avait-elle rattrapé, je ne le sais. Tout s'embrouille et se confond dans le labyrinthe de ces images qui, toujours, me ramènent à Mario et Joe dans la chenillette de tête et Louise et moi qui les suivions. Nous roulions sur des pistes sombres et inhospitalières. Dans le ciel des aigles de funeste augure volaient au-dessus de nous en cercle comme pour mieux nous tenir à leur portée. Notre sort échappait au pouvoir des dieux et ils le savaient, c'est le privilège des animaux.
Odette est rentrée dans la pièce et nous avons commencé notre travail. Il était très intensif et j'avais fait des progrès, elle était contente, cela se voyait.
Julien aussi est passé ce soir là et nous avons devisé de choses et d'autres et du moral des villageois. Il ne s'est pas enquis de mes sentiments après mes dernières révélations, il aurait bien voulu le faire mais a vite compris que je ne souhaitais pas aborder le sujet. J'ai préféré évoquer mon départ pour l'Espagne, mes regrets de quitter Charles et Claire et tous ces braves gens qui m'avaient protégé. Il me fixait d'un air perplexe, il voulait me dire quelque chose. Je ne saurai jamais quoi …
Munch le jour d'après.jpgMarouf était doyen de faculté, un intellectuel écouté et respecté. Dès le début des hostilités, il a refusé de donner sa caution au camp rebelle, sans pour autant soutenir avec enthousiasme le gouvernement légal. Il n'a pas voulu s'exiler et a quitté la capitale avec les derniers militaires loyalistes. On l'a vu, vous avez dû le voir, dans l'Est, chez ce général, fou peut-être, mais resté fidèle, lui aussi, au régime.
La nuit était déjà fort avancée. C'est dans la cuisine que nos insomnies respectives se sont rencontrées. Claire, enveloppée dans un peignoir rouge, buvait un verre de lait. Ses cheveux avaient été ramenés en chignon et je trouvais son visage étonnamment jeune. Elle avait sans faux-fuyant répondu à la question qui me taraudait depuis une heure ou deux : qui était ce Marouf ?
Au bout de dix-huit mois de guerre, il a été abattu et son meurtrier n'a jamais été retrouvé !
Ils ne pouvaient le découvrir – pensai-je - . C'est nous qui l'avions débusqué sur les indications de la gitane. Il se terrait dans les bois, petit bonhomme malingre, effrayé par son geste, impuissant devant le prix du sang. Il nous suppliait de l'épargner et nous donnait, tremblant et bégayant, toutes les informations voulues sur ses commanditaires. Étonné, il nous a vu lui trancher la carotide. Il a tenté de crier, mais il ne le pouvait plus, le sang jaillissait en cascade bouillonnante de sa gorge et l'étouffait. Ses yeux grands ouverts quémandaient en vain une pitié que nous lui refusions. Mais pourquoi l'avoir égorgé, ne pouvait-on lui loger proprement une balle dans la tête ? 
C'était pour venger le crime que nous, anges de la mort, avions envahi la villa et tué ces soldats qui vivaient leurs derniers délices de Capoue. L'eau de la piscine était rouge de sang et des viscères étalées dans leur répugnante obscénité souillaient la terrasse. Voilà ce qui avait motivé cette progression lente dans la forêt et ce retour dans l'allégresse du crime expié. A notre arrivée Louise nous a tous embrassés, ses yeux brillaient de joie, le virus de la violence la possédait elle aussi. Elle se réjouissait sans pudeur de l'issue de notre exécration.
Pour confidente de nos nuits, nous n'avions plus que la mort. Il n'y aura plus de soleil pur pour nous. Nous étions tous marqués du signe indélébile de la Parque et son ombre nous couvrait.
J'ai raconté ces épisodes meurtriers à Claire qui m'a écouté sans rien dire, sans rien laisser transparaître de ses sentiments. Elle m'a écouté, je pense, comme un prêtre catholique le ferait dans un confessionnal. Je commençais seulement à comprendre pourquoi ma vie était en danger dans mon pays au vu des comptes qu'il me réclamait.
Ils ont promis une récompense à qui retrouverait les meurtriers de ce général – m'a dit Claire - tout le pays était en émoi, ils en faisaient une affaire d’État, d'autant plus qu'il devait rentrer dans le gouvernement.
Elle me regarda un long moment avant de poursuivre :
Ils ont fait l'amalgame entre les meurtriers du général et ceux du professeur. Ils vous accuseront donc d'avoir aussi tué celui dont vous vengiez l'assassinat.
Et je réalisai toute la gravité de la situation.
C'est donc pour fuir cet imbroglio dans lequel nous étions empêtrés que nous avons fait route vers la frontière. Nous étions déjà dénoncés et poursuivis quand Charles et le docteur m'ont ramassé au bord de la route près du camion explosé.
Vous vous doutiez que l'on m'accuserait de tous ces crimes ? Ai-je demandé à Claire.
C'est bien vous et vos camarades qu'ils poursuivaient, ça, nous l'avions parfaitement compris. Le déploiement de troupes, tout-à-fait inhabituel dans le secteur, traduisait leur volonté d'intercepter votre camion. Puis, après l'explosion, ils sont restés très longtemps sur place à tout déménager, ils n'ont pas laissé traîner sur les lieux la moindre trace de ferraille tordue. Tout a été nettoyé, ils ont interrogé les gens et demandé s'il y avait des survivants, mais vous les connaissez les gens d'ici, ils n'ont pas donné la bonne réponse.
Dans l'âtre de belles flammes jaunes et vertes ont jailli d'une bûche, le bois a produit un claquement sec et le vieux chien roux s'est réveillé.
Après, ils ont ratissé toute la région, champ par champ, bois par bois, à la recherche de je ne sais quoi, de je ne sais qui. Puis, ils sont partis.
Elle a terminé son verre de lait et l'a déposé au bord de l'évier. Le vieux chien s'est frotté à ses jambes un peu comme un chat en manque de câlins, puis il est retourné dans son panier.
Les journaux ont annoncé quelques jours plus tard que les déserteurs meurtriers du général avaient été liquidés lors d'un accrochage pas loin de chez nous, puis la tension est retombée.


Quand ils me l'on présenté, je l'ai aussitôt surnommé « Sancho » tant il me faisait penser au héros de Cervantès. C'était un petit bonhomme replet, à la fine moustache grise, bedonnant, sentant l'ail et le vin jeunet. C'est lui qui allait me conduire dans quelque jours jusqu'au village proche de la frontière et me remettre entre les mains du passeur, un vague cousin. Près de lui se tenaient assis les deux chiens qui feraient le voyage avec nous, deux braques nerveux qui me léchaient les doigts en catimini. Charles connaissait sa famille depuis toujours et ne doutait pas de son dévouement. C'était l'époque de la migration des oies sibériennes, elles allaient bientôt passer par millier au-dessus de nos cieux et de celui du village de F... pour rejoindre l'Espagne et puis l'Afrique. Embusqués dans les taillis montagneux, les chasseurs patientaient des nuits entières dans l'espoir de les tirer et de les présenter, rôties à point, pour le repas de Noël. Sancho était des leurs. C'était bien trouvé comme prétexte pour passer les barrages sans se faire remarquer. Les soldats ne verraient en lui qu'un chasseur, un de plus, rien qui ne puisse les étonner à l'approche du réveillon.
Je ne comprenais pas très bien ce qu'il disait, Sancho, il s'exprimait dans un sabir fait de patois, de catalan et d'expressions que je ne saisissais guère, mais je ne m'en souciais pas. Un passage dans un silence feutré m'arrangeait très bien. C'est dans la nuit du vingt trois décembre que je partirais pour franchir la frontière le lendemain.
Il y a comme ça dans la vie des moments qui comptent, et pour moi celui qui allait venir était semblable à une rupture de cordon ombilical après cette renaissance chez Claire et Charles. Cet départ me faisait un peu peur, chose après tout normale dans le contexte que j'endurais.
Sancho a bu son verre d'alcool et colporté les potins du village, il s'est retiré au bout d'une demi-heure, je n'étais pour lui qu'un incident sans trop d'importance, sinon celui de rendre service au pasteur.
Vous nous manquerez, Alex, - m'a dit Claire quand nous nous sommes retrouvés dans la grande cuisine.
J'ai répondu par une banalité du style : vous aussi, vous me manquerez. Mais je n'ai pas vraiment terminé. Il y a des gens qui méritent beaucoup mieux que les phrases d'usage et Charles et Claire en faisaient partie. A ceux-là on ne peut réserver que l'ampleur d'une émotion muette, intraduisible par les mots de tous les jours, et j'étais triste de ne pouvoir exprimer tout ce que je leur devais.
C'est en silence que nous avons pris le repas du soir.
Plus j'y pense, plus je trouve l'humanité rare. Je suis un peu comme Diogène qui, sa lanterne à la main, sous les moqueries des Athéniens, cherche un homme à midi. Aujourd'hui, comme hier, nous sommes entourés d'hommes et de femmes, morts-vivants, qui se meuvent, se nourrissent, articulent des mots convenus et copulent sans plaisir les yeux fermés. Ils lisent ce qu'on leur dit de lire, remplissent des formulaires toujours ad hoc et paient ce qu'on leur intime de payer. Ils comptent leurs points de retraite en silence, loin de l’œil du voisin et ne rêvent pas. Ils n'ont pas d'âme et leur corps se complaît dans une sombre matérialité, leur langue est anonyme et convenue, leurs mots uniformes. En commun, ils ont cette peur dont ils ignorent l'origine, mais sentent confusément qu'elle leur est consubstantielle. Ils se sentent coupables mais ne veulent pas savoir de quoi. Ils se réfugient dans le sentiment orgueilleux de conduire eux-mêmes leur destinée. Leurs enfants sont des vieillards, leurs femmes des hétaïres, tous se fondent et confondent dans une masse gélatineuse, terne et grise, dans le confort trompeur de laquelle, muets, ils se morfondent.
Mais qu'on ne s'y trompe pas. Dans leur molle léthargie, tous sont des meurtriers en devenir. Leur ombre a la couleur du sang. Rien ne leur est assez abominable pour empêcher l'aurore aux doigts de rose de déchirer de sa lumière leur nuit. Ils tuent, dépècent, mutilent, aveuglent comme des automates dirigés par un démon qui ricane de leur obséquieuse servilité et les croque, un par un, au bout de tous leurs carnages.
Me retrouver chez Claire et Charles, éparpillé en morceaux, était un cadeau des dieux. Leur facture, à première vue, n'était pas exceptionnelle. Elle, un peu compassée, gauche et timide, lui affable et doux, mais tous les deux étaient faits de la roche la plus pure, celle dont le psalmiste dit qu'elle est le fondement de son refuge.
Aux autres, ces zombies qui hantent les cités mornes mais cacophonantes, je leur réserve mon mépris le plus total. Il y a des cadavres sans sépulture qui sont nos voisins et qu'on salue de phrases creuses et mortes elles aussi dès leur énoncé. Tous les jours la poussière collante de la Parque s'agglutine en fines particules sur leur peau et les décompose. On n'y prend pas toujours garde, mais quand on ouvre les yeux et que l'illusion ne nous trompe plus, ce sont de grands cimetières qui nous entourent.
Le vent et la pluie étaient à la fête les jours qui ont précédé mon départ. Le ciel était bas et se confondait avec le gris terreux des champs. A lire les journaux, Noël serait bien triste, le rationnement avait été instauré et des contrôles seraient opérés chez les agriculteurs. Le peuple grondait mais en silence, la peur était dans les esprits et les gens restaient dans le rang. Des personnalités de tout bord disparaissaient sans laisser de traces et d'étranges accidents arrivaient aux uns et aux autres qui avaient quelque chose à reprocher au pouvoir, des exilés se pressaient dans les pays voisins, la censure était féroce, les prisons bondées et les prétoires jugeaient à la chaîne. Je ne songeais pas trop au départ, j'étais désireux de profiter des derniers moments de sérénité que me réservait cette demeure accueillante, oasis verte au milieu du désert.
Vous partez à temps – m'a dit Maubusson la dernière fois que je l'ai vu – les attentats se multiplient dans la capitale, des hommes et des femmes kamikazes se font exploser partout où le pouvoir exhibe ses symboles, c'est vous dire le degré de désespérance où nous sommes arrivés. Il y a des rafles, des persécutions, des convois bâchés qui partent la nuit vers des destinations inconnues, emmenant Dieu sait qui ... Une fois à l'étranger, Alex, il ne faudra pas baisser les bras et dénoncer cette infamie, lutter et témoigner pour que les choses redeviennent normales chez nous.
Il prêchait un convaincu, c'était trop facile de fuir et puis, entre deux sanglots de fado, oublier tout ce qui s'était passé.
Je le rassurai.
Il était environ vingt-deux heures quand la camionnette de Sancho s'est garée dans la cour. Le ciel s'était vidé toute la journée sur nos têtes et l'accalmie annoncée bienvenue. Claire et Charles m'avaient préparé des provisions et des vêtements chauds. Une pudeur dans l'expression de nos sentiments clouait nos lèvres et expliquait que nous ne nous étions pratiquement pas adressé la parole de la journée. Dans le véhicule il y avait à l'arrière, séparé du chauffeur par un grillage, les deux chiens de chasse. C'est près d'eux que je me suis calé. La cache où je me dissimulerais lors de contrôles se trouvait sous ce compartiment.
J'avais peur que Sancho ne s'attarde, mais cela n'a pas été le cas. Les adieux ont été rapides et sans pathos. Charles m'a serré dans ses bras et esquissé ce qui m'a semblé être une bénédiction. Claire a évité mon regard, m'a embrassé à son tour et mis entre les mains l'exemplaire de «L'odyssée » de la bibliothèque :
Gardez-le en souvenir de nous – m'a-t-elle chuchoté à l'oreille - avant de se fondre dans la pénombre. Mes yeux se sont embués et d'un rictus j'ai enrayé les sanglots qui me montaient à la gorge.
Et la camionnette s'est engouffrée dans la nuit froide et humide. J'ai fixé tant que j'ai pu leurs silhouettes amplifiées par le halo de la lanterne. Elles me saluaient de loin, un peu comme le font des parents qui, sur un quai de gare, prennent congé de leur enfant. Au bout du sentier il y a eu le virage et puis rien d'autre que la nuit.
Sancho a marmonné quelque chose à ses chiens qui se tenaient tranquilles tout contre moi. Je pense qu'il a aussi essayé de me dire deux ou trois mots, mais je ne l'ai pas vraiment compris et, de plus, je n'avais aucune envie de parler. A la radio j'écoutais en sourdine des extraits de l'oratorio de Noël : jauchzet, frohlockt, preiset die Tage ... acclamez, réjouissez-vous, bénissez et louez ce que le Seigneur a accompli aujourd'hui.Pourvu que ce miracle se répète pour ma petite personne, pensai-je.
Et puis j'ai contemplé, sans plus, la route sombre où de rares véhicules, sans doute des chasseurs comme nous, traçaient leur chemin.
J'avais dû en vivre des nuits comme celle-ci au cours de mes pérégrinations guerrières ! La tension qui me gagnait ne m'était pas étrangère, mais, au contraire, familière, tellement qu'elle s'est petit à petit coulée dans mes gênes. Nuits de traque, de fuite, nuits de désespérance dans l'attente de l'orée du jour.
Je ne sais pas combien de temps nous avons roulé quand, tout à coup, Sancho m'a brusquement donné l'ordre de me terrer dans la cache. Il y avait à cinq cents mètres de nous un barrage bien en vue. J'ai aperçu des lucioles rouges et blanches qui brillaient en alternance et sentis que la camionnette ralentissait. Les chiens se sont énervés, ont fait des allers et retours dans leur espace confiné et nous avons ralenti.
Nous n'étions pas les seuls, il y avait d'autres véhicules qui faisaient la queue pour passer les contrôles. Je pouvais entendre faiblement des ordres qui fusaient, des bribes de conversation, des interpellations, des moteurs qui tournaient au ralenti et puis s'éloignaient en pétaradant. Il y avait du monde et je me suis dit que c'était une excellente idée que de m'avoir fait partir en cette nuit qui voyait tous ces hommes en armes traquer les oies migratrices. Je me suis suis alors pris d'empathie pour eux, ce qui était pour le moins singulier car les chasseurs ne m'inspiraient pas de sympathie particulière avant que je n'atterrisse cette nuit dans ce clapet à lapins. Comme quoi … J'ai alors entendu des pas qui se dirigeaient vers nous, cru apercevoir le reflet d'une lampe qui explorait l'intérieur du véhicule et perçu distinctement un échange entre Sancho et un officiel, et puis, lentement, nous sommes repartis.
Les chiens se sont calmés, la nuit nous a entourés de sa chape protectrice et j'ai pensé qu'en reconnaissance je ne mangerai pas d'oies avant longtemps. Après la vallée a succédé une route en lacets et notre allure s'en est ressentie, nous étions dans la montagne et je devinais que notre destination était en vue. J'espérais qu'il n'y aurait pas d'autre barrage avant le lever du jour.
Alors des images me sont revenues, issues de ne je sais quel coin maudit de mon esprit. Des scènes de départ en hâte depuis une caserne dans la capitale assiégée, des camions surchargés en hommes et matériel, des cris, des pleurs, des flammes, des ordres rauques criés par des gradés et répercutés par leurs subordonnés. En ces temps-là nous avions, nous aussi, peur des barrages, des mines sous nos pas et des tireurs embusqués. J'ai bien vite chassé ces pensées de mon esprit, je ne voulais plus qu'elles l'envahissent, mon avenir c'était la paix et puis le Portugal que j'atteindrai peut-être dans quelques semaines. Et comme seul chagrin, l'absence de Louise.
Ce sont les ralentissements successifs de la camionnette qui m'ont réveillé, nous roulions dans le centre d'un village aux rues escarpées. Sur la façade d'une église catholique, une grande banderole rouge proclamait en lettres d'or : Un Sauveur vous est né ! Nous étions arrivés à F .., il était deux heures du matin.
J'ai été surpris de le voir, ce passeur. Je m'attendais à un paysan madré, un homme du cru, taciturne et bourru, ami des bêtes et des sentiers de traverse. Mais à la place il y avait devant moi un sexagénaire alerte, homme policé aux mains de pianiste qui nous servait le chocolat chaud et les croissants.
Sancho ne s'est guère attardé, il allait vraiment à la chasse, lui. Il m'a donné une claque dans le dos et a bafouillé dans son jargon quelques mots d'adieu puis s'en est reparti rejoindre son fusil, ses chiens et ses oies. C'était un brave homme, si la terre n'était habitée que par des âmes comme la sienne, la vie serait plus simple, naturelle et pacifique.
Vous devriez vous coucher et dormir tout votre saoul – m'a conseillé Alcide, mon hôte – nous partirons un peu avant minuit, quand les gens seront chez eux à réveillonner. Il neigera, la montée sera rude, il y a bien mille deux-cents mètres de dénivelé. M'a-t-il dit dans cette pièce attenante à une grande bibliothèque au centre de laquelle trônait un quart de queue.
Je vois à votre air un peu étonné que vous ne vous attendiez pas à rencontrer quelqu'un comme moi – ajouta-t-il en souriant – je vous rassure cependant, ce pays est mien même si j'ai vécu trente ans dans la capitale. Les sentiers de montagne, je les sillonne depuis ma prime jeunesse. Je les connais tous comme ma poche et les policiers et les douaniers aussi, et pour eux je ne suis pas un contrebandier.
De lui émanait un calme rassurant qui me confortait dans mes espoirs et me donnait plus envie de le connaître que de dormir.
Ma femme vous a préparé la chambre d'en bas, celle qui donne sur le jardin, si vous avez besoin de quelque chose, n'hésitez pas.
Avant la guerre, il était professeur d'histoire dans un lycée. Le nouveau pouvoir l'avait mis, avec tant d'autres enseignants de la vieille école, à la retraite d'office. Il était revenu au pays natal avec un plaisir teinté d'amertume. Sa révolte, il l'avait cachée sous des dehors stoïciens, étrangers aux querelles intestines des mortels. Mais quand il fallait agir, il redevenait militant critique et déterminé. J'ai compris pourquoi ils s'estimaient tant, Charles et lui, ils étaient fait du même bois.
Voilà ce qu'il m'avait dit en me montrant ma chambre. Charles et Claire, il les connaissait par leurs frères respectifs et j'ai très vite senti qu'entre eux les longues phrases étaient inutiles pour se comprendre. Quand ils lui eurent demandé de s'occuper de moi, il n'a pas posé de question superfétatoire et s'est engagé sans état d'âme.
Je me suis retrouvé dans ce grand lit à baldaquin des draps duquel s'exhalait une saine odeur de savon de Marseille. La nuit s'étiolait et j'étais loin, très loin, de m'imaginer que ce confort à l'avenir me serait étranger. Allongé, aux portes du sommeil, j'ai senti les bras de Louise autour de mon cou et ses lèvres sur les miennes, elle m'a murmuré des mots étranges dont je n'ai pas compris le sens et sur ma joue j'ai senti couler ses larmes.
Sa femme s'appelait Constance, elle était blonde aux yeux bleus et d'un maintien un peu rigide. Je la croyais allemande ou scandinave, mais elle était méridionale, m'a-t-elle dit, héritière de ces gênes de Viking que les mercenaires à la solde de Frédéric Barberousse avaient essaimés sur les bords de la Méditerranée. Elle me rappelait la
femme sage dont l’Ecclésiaste dit qu'elle est une lampe qui brille dans la nuit. Ses dehors froids et sévères cachaient une sensibilité fragile et attachante.
Nous étions tous les trois au salon, près de la cheminée. Alcide parlait depuis vingt minutes au moins. Il relatait tous les malheurs que la guerre avait apporté au pays, les atrocités qu'elle avait engendrées et les outrances de l'épuration programmée.
Il est temps que tout cela s'arrête, Alex, les gens ne veulent plus entendre parler de ce qui s'est passé ici, ils veulent oublier, anéantir cette honte qui s'est abattue sur eux ; c'est en soi une réaction bien humaine, mais elle fait le jeu de ceux qui, pour prix de leur forfaiture, ont confisqué le pouvoir. Pour l'instant, vous n'avez plus rien à espérer ici, partez à l'étranger, faites votre vie là bas, comme si votre passé était classé sans suite, c'est le seul conseil que je vous donne.
Constance me regardait en souriant et son sourire était beau comme un évangile.
Alors, sans trop savoir pourquoi, inspiré sans doute par elle, j'ai demandé si Louise leur disait quelque chose, s'ils l'avaient vue, lu ou entendu quelque part, dans un journal ou ailleurs ce nom. Je leur ai avoué tout ce que je ressentais pour elle, raconté nos nuits sous les étoiles avec Homère pour seul confident et combien déchirante était son absence dans ma vie, surtout maintenant que je m'en allais et qu'elle était peut-être pas loin d'ici terrée et à portée du danger.
Ils n'ont pas pu me répondre et semblaient même un peu surpris que je leur révèle toute cette aventure avec Louise. J'ai alors réalisé que je n'avais jamais parlé d'elle à Charles et Claire.
Elle était un peu comme une déesse, Louise, et son souvenir m'empêchait de prendre définitivement congé de ce pays.
Je leur ai demandé aussi de prendre contact avec moi s'ils recueillaient la plus insignifiante des informations. J'ai dit que je leur communiquerai mon adresse une fois fixé durablement au Portugal, je leur ai promis que je resterai prudent et ne ferai pas de bêtises, je me sentais à la fois exalté et triste parce que dans mon for intérieur je savais bien que Louise était morte dans le camion en feu. Morte avec les autres, Mario et Joe, l'Anglais, qui nous chantait des chansons de cow-boys. J'avais eu une sacré chance d'avoir été éjecté du siège à l'avant du véhicule, une chance comme un homme n'en a pas deux dans son existence.
Mais à quoi bon ?
Et ils m'ont directement rassuré : oui, ils me feraient signe dès qu'ils sauraient quelque chose sur cette Louise, je pouvais compter sur eux pour que rien n'échappe à leur attention et puis c'était assez facile, les journaux ne parlaient que de ça, de ces soldates et soldats perdus que le pouvoir poursuivaient aux quatre coins du pays.
C'est dans cette perspective que nous avons pris le repas du soir avant que je ne me repose pour partir sur ces pentes abruptes qui me mèneraient au sommet de la montagne, à la frontière et la liberté.
Constance m'a souhaité beaucoup de chance et de bonheur là bas au Portugal où je lui avais dit que j'irais. Elle aussi, me confia-t-elle, aimait à se promener le long des berges du Tage et rêver de ces mers immenses qui se révèlent tout au bout de l'estuaire, là où habitent les mânes des défricheurs d'empire. Et puis elle a ajouté :
Ce n'est pas encore aujourd'hui qu'il nous faudra descendre aux maisons de l'Hadès.
Cette citation homérique était pour le moins inattendue, et me plongeait au cœur de ces jours contrastés où Louise me lisait cette épopée, le petit livre noir sur ses genoux.
Dehors de gros flocons blancs se sont mis à tomber.
Sur le sentier qui menait au sommet, j'ai réalisé que la montée était nettement plus dure que je ne me l'imaginais. J'apercevais le sommet de la montagne qui balisait la frontière, caché entre deux arbres et, pareil à l'institutrice de mon enfance, me toisant sévèrement de son altière hauteur. Alcide se déplaçait comme un cabri et moi je traînais tant bien que mal derrière lui, empêtré dans la neige, suant, soufflant et pestant sur ma jambe gauche où la douleur s'est vite réveillée. La neige ne tombait plus, ce qui était une excellente chose, tout comme ces nuages sombres apportés par un vent du sud qui occultaient la lune et son dangereux reflet. Je ne pensais à rien, me concentrais sur les portions de mètres que je gravissais tant bien que mal tentant de ne pas regarder la cime qui, au fur et à mesure que je me fatiguais paraissait encore plus inaccessible.
C'était la nuit de Noël, propice aux gens qui, comme nous, fuyaient le monde et bénissaient les saintes ténèbres où, seule, une étoile élue entre toutes, guidait leurs pas. Je songeais à Charles et Claire qui devaient se trouver au temple au milieu de leurs ouailles et j'entendais d'ici le sermon de Charles, il devait les entretenir de l'espérance sublimée par la venue d'un Sauveur, consolation divine de leurs mortelles angoisses, qui visiterait les tombeaux et vaincrait la mort. Il avait bien raison, depuis des siècles et des siècles les hommes avaient tout tenté pour échapper à cette Parque immonde qui les guettait au jour et à l'heure choisie par sa toute puissante discrétion. Ils avaient cru au progrès de la science, au bonheur engendré par des machines muettes et laborieuses, spéculé sur leur développement harmonieux et le progrès permanent et s'en étaient toujours retournés à leur insatiable soif de violence et d'égoïste main-mise sur une matière qui les trompait. Si la Terre a des maladies, l'homme en est une, comme le méditait justement Nietzsche. Alors, en cette nuit glacée, seul derrière mon guide, errant sur des pentes immaculées, je me disais que pour ma petite personne il faudrait bien un miracle, pareil à celui de cette nuit exceptionnelle, pour me remettre sur le sentier droit et dépasser mes misérables contingences.
D'ici une heure nous nous arrêterons dans une bergerie pour nous y reposer. M'a dit Alcide au bout de deux heures de marche.
Je le sentais assez confiant. Au début de notre progression il m'avait semblé nerveux et sur ses gardes. A présent que nous avions atteint la mi-parcours, il s'était relâché et s'amusait des chamois qui, au loin et peureux, épiaient notre avancée. Cela me rappelait vaguement les pérégrinations de nos chenillettes sur d'autres montagnes, les bivouacs improvisés, les villages déserts où de rares survivants nous regardaient passer méfiants.
Des grognements de sangliers me rappelèrent à la réalité. Nous étions sous d'imposants conifères, les pieds dans la neige molle qui ralentissait notre rythme. Alcide, à quelques mètres de moi, déblayait le sentier duquel dévalait sans bruit de la rocaille.
Finalement, nous l'avons atteinte, cette bergerie. Il était temps ! Je n'aurais pas fait dix pas de plus. Elle se situait à la lisière des conifères, tout juste quatre cents mètres avant le sommet. Il a allumé un feu et fait chauffer le thé. J'étais tellement épuisé que je n'ai pas eu la force d'attendre pour en boire une tasse, ni même de penser, d'espérer ou de croire. Ma jambe gauche n'était plus qu'un bout d'ouate, une excroissance bizarre n'obéissant à rien et squattant sans vergogne les muscles flasques de ma hanche.
Alcide a posé son sac : Il est trois heures du matin, nous nous reposerons deux heures et puis nous reprendrons l'ascension, le plus dur est fait. Il a sans doute voulu me dire autre chose que cette aimable attention, mais je n'ai rien pu entendre, je me suis écroulé et endormi dans le sac de couchage. Les battements de mon cœur ont rythmé de leurs percussions sèches mon souffle et, aussitôt, sans crier gare, ils sont revenus.
munch-le_cri.jpgQuand les prisonniers furent, tant bien que mal, rassemblés dans une vieille grange, j'ai de suite vu à leur tête que cela ne plaisait guère à Mario, Joe et Louise.
Que veux-tu que nous en fassions, de ces types ? Nous n'avons même pas de quoi les nourrir, ni les soigner ! M'a dit brutalement Mario.
Fallait les laisser, sans armes, où ils étaient ! A rajouté Louise.
Il aurait mieux valu les abattre ! A conclu Joe.
Cela m'a fait l'effet d'une douche froide. Et moi qui étais si fier d'avoir ramené ces hommes chez leurs victimes.
Mais j'ai déjà abattu les blessés et puis j'ai cru que pour les villageois ce serait une bonne chose qu'ils puissent s'emparer de ceux qui leur ont fait tant de mal. Ai-je répondu consterné.
Tu parles – m'a rétorqué Mario – ils leur arracheront les yeux avant de les crucifier. Tu t'imaginais quoi ? Un comité de bienvenue ?
Silence ...
Terminons-en – a dit Mario – on avisera demain, mais, de toutes façons, il faudra trouver une solution radicale et il n'y en a pas cent !
Et il s'en est allé avec Joe.
Le soir, sur notre couche, j'en ai discuté avec Louise qui ne démordait pas de sa position ; pour elle, il fallait se débarrasser de ces jeunes gens d'une manière ou d'une autre, et vite …
C'est dans la nuit que j'ai élaboré un scénario qui nous permettrait d'en finir avec ce problème tout en sauvegardant les apparences de la légalité et sans livrer ces hommes Aux mains des villageois.
J'en ai parlé avec Louise, elle n'a pas, de prime abord, parue convaincue, mais s'est finalement ralliée à ma proposition.
Avec Mario et Joe, ce fut un peu plus difficile, au début ils n'ont pas compris où je voulais en finir, mais eux aussi ont fini par admettre peu ou prou qu'il n'y avait pas d'alternative « décente », et j'ai conclu :
Si nous ne les remettons pas aux villageois, qui les massacreront à coup sûr, ces derniers seront frustrés et pourraient se retourner contre nous. Si nous les associons à notre solution, alors ils ne pourront rien nous reprocher, même si cela ne leur convient pas tout-à-fait.
Quand on a expliqué au chef du village que nous comptions juger les déserteurs dans les formes de la procédure militaire en vigueur et qu'il devait, sans délai, produire des témoins, il a été plutôt étonné et a insisté :
Perdez pas votre temps, les gars, donnez-les nous et tout ira très vite, je vous l'assure. Pourquoi toutes ces simagrées ?
Joe le pensait aussi qui aurait préféré aligner tout ce beau monde devant une mitrailleuse.
Mais Mario et Louise soutenaient mon idée et c'est ainsi qu'en quelques heures nous avons déniché un code et mis en place un tribunal militaire de campagne. Mario en était le président, Joe le procureur et Louise la greffière. Deux soldats qui avaient fait quelques études de droit assuraient la défense des accusés.
Le lendemain nous avons ouvert la session extraordinaire de cette juridiction dans le bâtiment qui servait, entre autres, de mairie et de poste. Les prisonniers étaient rangés sur deux bancs, face à Mario, de Louise et du code qui faisait fonction de caution légale à toute cette mise en scène.
Ils dormaient debout, buvaient, mangeaient, bâillaient quand ils n'observaient pas, sans réaction, l’œil vide, les témoins, villageois et villageoises, qui déposaient le détail de leurs exactions. Plaintes après plaintes, ce n'étaient que récits de meurtres, pillages et viols, tout un catalogue d'exactions criminelles.
Interrogés, les jeunes gens répondaient à peine à toutes ces accusations, certains, complètement hébétés, avaient perdu jusqu'au souvenir de leur nom !
Le chef du village a joué le jeu, mais cela ne l'a pas empêché de réclamer avec force et conviction qu'on les scalpe tous avant de les fusiller. Moi, je les regardais, eux qui étaient hâves, sales, totalement étrangers à ce qui se jouait sous leurs yeux incrédules et qui n'était rien d'autre que la conclusion consternante de leur courte vie. Ils étaient trop jeunes pour faire la guerre, si du moins il y a un âge de raison pour la faire. Entre eux, ils ne devaient parler que de filles ou de football. Plusieurs, sans doute, étaient supporters du même club et je devinais leurs histoires de match, de but , de joueurs et d'occasions manquées.
Réalisaient-ils toute l'absurdité de leur situation, et de la nôtre du même coup ? Eux, contaminés, tout comme nous, par le virus de la violence et de la haine. Eux qui, dans quelques heures allaient s'écrouler au pied d'un poteau, le corps percé de balles et puis pourrir dans un charnier anonyme que les villageois creusaient déjà pas loin d'où ils se tenaient assis.
A la fin du procès, avant le délibéré et après les balbutiements de leurs défenseurs qui avaient plaidé le jeune âge, l'inexpérience, l'absence de commandement etc …, Mario leur a demandé s'ils avaient quelque chose à ajouter.
Alors ils se sont tous regardés, silencieux, étonnés et même fâchés d'avoir été dérangés dans leur somnolence. Puis, l'un d'eux s'est mis à rire. Il s'est d'abord esclaffé, puis carrément tordu sans aucune retenue. Les autres l'ont bien vite imité, et c'est dans cette atmosphère désopilante que leur rire a envahi tout le prétoire. Il s'est échappé de la salle, a envahi le village et son écho a été emporté au loin, derrière les montagnes couronnées de neige.
C'est miracle que nous n'ayons pas succombé, nous aussi, à l'hilarité ambiante qui clôturait de cette manière carnavalesque ce scénario de justiciers qui n'étaient que des vengeurs. Je réalisai alors que c'était la meilleure des réponses qu'ils aient pu nous donner, la seule, en fait, qui était sensée dans toute cette sinistre mascarade. Et leur rire nous l'avait balancée en pleine face.
La délibération n'a pas duré une heure. Tous étaient condamnés à être passés par les armes. A l'énoncé du verdict, aucun n'a protesté.
Et c'est leur visage ricanant et leurs yeux vides qui hantent désormais mes nuits.
Au réveil, j'ai vu Alcide de dos, face au feu qui agonisait doucement. Il buvait une tasse de thé. L'ombre de son avant-bras se reflétait, immense, sur le mur de la bergerie et semblait diriger un orchestre muet tapi au fond de la pénombre.
Durant deux ou trois minutes, je l'ai regardé ainsi, l'esprit encore engourdi et choqué.
Que savais-je exactement de lui ? Et de moi ? Et des autres ? Rien, sinon ce qu'ils souhaitaient laisser transparaître. Ces parts de ténèbres qu'occultent les poses les mieux étudiées, je ne les connaissais pas. Qu'avaient-ils à me cacher, lui, Alcide, et Charles, et Claire et Louise aussi ?
Le lotus le plus immaculé ne trempe-t-il pas ses racines dans la fange la plus putride ? N'est-ce pas une image juste pour illustrer de petites gens comme vous et moi, et Louise et tous les autres ? Nous tous, liés sans espoir aucun à notre origine vile et corrompue qui, dans ses rets, nous tient à sa merci, comme le ferait un virus enfoui dans nos terminaisons nerveuses les plus cachées. L'homme est une maladie, je ne sais plus qui l'a dit, mais c'est bien vrai. Une maladie mortelle.
Le vide qui me chavirait l'existence avait un nom : Louise. Elle était devenue ma référence, ma ligne d'horizon, elle m'était indispensable, tout s'articulait autour de cette espérance, comme celle du chrétien aujourd'hui à Noël.
J'aurais peut-être mieux fait de mourir explosé par cette roquette ennemie. Je me serais retrouvé dans les mêmes limbes qu'elle, dans ce royaume d'Hadès que seul Homère jugeait effrayant. J'y aurais trouvé le ton juste et la démarche fière de celui qui sait.
C'étaient tous de braves gens, Charles et Claire, Odette, Alcide et les autres, mais ils ne comprenaient pas que j'étais déjà mort. Mort et encore en vie, la pire des épreuves ! J'étais un zombie conscient !
Il devait y en avoir des autres de zombies. Louise, sans doute … et peut-être Mario, et aussi l'Anglais qui avait tout quitté pour venir se battre à nos côtés, le général fou et opiomane et Marouf et tout le monde finalement qui en savait fichtrement plus que moi sur les tours et détours de ma psyché ravagée. Mais, dans le fond, que m'importait encore la normalité perdue de mon mental, ne sommes-nous pas tous marqués du sceau de la Parque et promis à ce sort qui déjà me recouvrait pour l'éternité ?
Alcide s'est alors retourné:
Réveillez-vous, Alex, il est l'heure.
Je ne sais combien de temps nous avons encore progressé sous ce ciel noir et le sommet fier et hautain. Un vent glacial durcissait la neige sous nos pieds et me faisait claquer des dents. Et puis, sans que je ne m'y attende, Alcide m'a donné une tape amicale dans le dos et sur un ton joyeux a dit : Nous voilà en Espagne, joyeux Noël !
Je n'avais rien remarqué de bien spécial, sinon que notre piste descendait en pente douce depuis une borne de pierre que je n'avais même pas vue et qui marquait la frontière. J'aurais dû faire des bonds, pousser des hourras, je ne pensais, en fait, qu'à dormir.
Nous avons continué comme ça, libéré de toute inquiétude, durant une demi-heure encore, moi traînaillant de plus en plus, mon bras soutenant ma jambe gauche quasi atrophiée, et puis nous avons retrouvé les conifères et un plus en bas, garée sur le bord d'un sentier de bûcherons, la voiture tout terrain de notre contact Pedro.
C'était un sacré luxe que de se retrouver dans le calme de cette voiture à manger du pain, du chorizo et boire un café chaud. La radio diffusait en sourdine des hymnes de Noël, j'étais enfin libre dans un pays libre, je ne m'en rendais absolument pas compte, je ne voulais que dormir.
Sous la lumière crue du plafonnier, j'ai bien regardé les traits d'Alcide. Je ne voulais pas les oublier, ni lui et sa démarche souple dans la montagne, ni sa manière d'être. Il y a des gens comme ça qui vous imprègne de leur vécu, et il en était.
Pedro vous conduira à Gerone – m'a-t-il dit en me quittant – c'est à cinquante kilomètres d'ici. Là, tout est prévu pour les fugitifs, il y a la Croix Rouge et le Haut Commissariat aux réfugiés. Vous serez retenu dans un centre durant environ trois semaines, après vous irez où vous voudrez. Bonne chance, Alex, je retourne d'où je viens.
Il a bu une dernière tasse de café puis s'en est allé sans se retourner. Je lui ai demandé de saluer Constance et de ne pas oublier ce que je lui avais dit à propos de Louise et je l'ai encore remercié chaleureusement pour tout ce qu'il avait fait pour moi. Après tout, rien ne l'obligeait, lui le sexagénaire, à passer la nuit de Noël dehors sous la neige avec quelqu'un qu'il ne connaissait même pas; c'est à ça aussi que l'on distingue les bons des méchants.
La route de Gerone, je ne saurai jamais à quoi elle ressemble, à peine la voiture en marche, je me suis assoupi à cette heure où sortant de son lit de brumes surgit l'aurore aux doigts de rose. Ce sont alors les officiels du Haut Commissariat aux réfugiés qui ont succédé à Pedro.
En quelques heures je suis devenu des empreintes digitales, une photo face et profil, un numéro de dossier, un rapport médical et le bénéficiaire d'un pécule à minimum avec la clé de mon armoire personnelle dans le dortoir.
Une fois libéré de toutes ces fastidieuses formalités, je suis parti à la recherche de Louise. J'ai dérangé des joueurs de cartes et de boules, des accrocs à la télévision, des adeptes de la sieste, des taiseux, des agressifs et surtout des indifférents. Non ! personne n'avait vu cette jeune femme aux cheveux noirs en nattes avec un joli nœud rouge au bout. Des femmes, il y en avait eu si peu qu'ils l'auraient, c'est sûr ! reconnue. Et puis, baste ! Ils avaient d'autres chats à fouetter, comme savoir si au colis de Noël allait succéder un viatique supplémentaire, et si après il y en aurait un autre quand même pour l'an neuf. C'est ce que m'expliquait, l'air un peu excédé, un grand escogriffe à l'accent du nord. Ils voulaient savoir, eux, d'où je venais, ce que j'avais fait et pourquoi j'arrivais si tard avec ma jambe folle et – ils ne me l'ont pas dit comme ça, mais j'ai compris ce qu'ils sous-entendaient – mon air un peu ahuri. Comme je n'ai pas voulu leur donner d'explications cohérentes et, qu'en plus, je n'avais aucune envie de leur parler de Charles et de Claire, ils m'ont pris pour un demeuré ou, pire, pour un indic. Alors, ils ne m'ont invité à aucune partie de belote ou de boules, mais je m'en fichais royalement, je n'ai jamais aimé les jeux.
Au bout de trois semaines, la fin de mon séjour était en vue et j'avais bien vite compris qu'un des médecins de la commission devant laquelle je comparaissais était franchement opposé à mon départ du centre de rétention.
J'étais encore trop faible, avait-il avancé, et ma jambe n'était pas vraiment rétablie. En fait, il n'y avait pas que ma jambe qui l'inquiétait, mon état mental le titillait aussi. Mais il a fini par se rendre à l'avis mitigé mais positif, de ses collègues. Comme je leur avais dit que ma destination finale était le Portugal, je présume qu'ils se sont tous mis d'accord pour passer le bébé aux Portugais. Ils m'ont donc laissé partir avec en poche un billet de train pour Lisbonne et l'adresse des centres d'accueil en prime.
Une fois dehors, cela m'a fait tout drôle de me retrouver seul avec moi-même, sans un mentor quelconque. J'avais l'étrange impression de côtoyer un individu que je ne connaissais pas. Non qu'il soit hermétique à toute approche, mais que, pour ce faire, il me fallait un code que je ne maîtrisais plus. Il y avait entre nous comme une retenue, pas de celle inspirée par la pudeur propre aux jeune filles en fleurs, mais quelque chose d'autre, comme un secret que nous partagions en commun, un mot ou un signe qui ne pouvait être dévoilé à tout venant tout passant. C'était bien ça … une histoire dont nous partagions les sanies et que nous cachions au fond de nous-mêmes.
A part cette nuit, dans la cuisine avec Claire, je n'avais parlé à personne de toutes ces images de meurtres qui hantaient ma tête. Je réalise aujourd'hui que j'ai sans doute eu tort. Si j'en avais parlé à des intimes comme Charles et Claire, ou même Alcide et Constance, les choses n'en seraient pas arrivées là. Mais il était trop tard. Les médecins du centre de rétention travaillaient à la chaîne et puis il devait certainement y avoir parmi eux des balances qui m'auraient dénoncé auprès de mes compatriotes. Quant aux autres réfugiés en transit, c'était pas la peine d'insister, j'avais vite compris que là aussi c'était la loi du plus fort qui régnait et que la solidarité c'est bon quand on est riche et sans soucis.
Voilà ce que je ruminais dans le bus qui m'amenait à la gare. Il faisait très beau ce matin, les amandiers étaient auréolés d'un halo argenté et seul le vent frisquet du nord rappelait que l'hiver tenait encore ses quartiers. Les rues étaient pleines de monde, c'était jour de marché et il y avait des lustres que je n'avais vu spectacle aussi pacifiques de matrones faisant leurs emplettes. De jeunes mères poussaient un landau ou tiraient derrière elles un enfant. Je retrouvais les invites sonores des marchands, les senteurs épicées et la promiscuité joyeuse de ceux qui, au coude à coude, se faufilent d'un étal à l'autre.
Les filles avaient les yeux qui brillent et passaient et repassaient sans trêve devant les terrasses des cafés où les hommes, l'air de rien, suivaient du regard leurs silhouettes polychromes.
Tout cela me ramenait loin en arrière, du temps où je pouvais, moi aussi, dormir tranquille, quand mes seules préoccupations n'étaient que d’inoffensives joutes académiques et, sans doute, des flirts innocents sur les pelouses immaculées du campus universitaire. J'aurais peut-être dû sourire, me dire que j'avais bien de la chance d'avoir réchappé à la guerre, d'être en sécurité ici, loin des militaires et de leurs obsessionnelle propension à semer la mort et d'avoir rencontré des gens vrais et bons qui m'avaient aidé sans me demander quoi que ce soit. J'aurais sans doute à vie une jambe folle et un mental capricieux, mais cela valait mieux, bien mieux, que la mort ou l'emprisonnement.
En fait, tout cela m'attristait encore plus et me ramenait à ma cruelle réalité : j'étais un égaré.
J'avais encore du temps avant que le train ne parte, alors j'ai acheté un journal de chez moi, un de ceux, rares, qui paraissaient encore avec la permission et sous la censure du pouvoir. Je me suis attablé à une terrasse, ai commandé un café au lait et, sans hâte, en flânant, j'ai parcouru les colonnes et les titres de ce quotidien national. Rien de très marquant, toujours les mêmes poncifs, les mêmes éditoriaux lénifiants, la même propagande, les slogans inchangés. J'ai alors, à mon tour, regardé les filles qui passaient sous mon nez et j'allais fermer définitivement le journal quand j'ai eu un choc, à la rubrique judiciaire, j'ai lu :
A B... s'ouvre le procès de Mario C … et de Louise Marouf. Accusés de crimes de guerre, ils auraient, en 2... , dans le village de D … , exécuté sans autre forme de procès vingt prisonniers. Ils sont passibles de la peine de mort.
D'abord j'ai cru que c'était un effet de mon imagination, un produit, un de plus, de mon esprit déjanté et j'ai failli jeter le journal et fuir je ne sais où, mais je me suis repris et forcé à terminer la lecture.
Fille du professeur Marouf, assassiné aux derniers jours de la guerre, Louise et le commandant Mario C … étaient également soupçonnés d'avoir participé à l'assassinat du général G … au cours duquel ce dernier, dix militaires et cinq civils trouvèrent la mort. Faute d'éléments probants, ce chef d'accusation a été abandonné.
Ce qui s'est passé au bout de cette lecture, je ne le sais plus vraiment. Subitement, la ville s'est évanouie, le soleil voilé et je distinguais les gens et les choses qui m'entouraient s'abîmer dans un halo mystérieux et menaçant. Je me revois, debout, face à la gare, l’œil rivé sur le tableau de départ des trains puis, fébrile, paniqué même, cherchant et comptant laborieusement l'argent que j'avais en poche.

Dans un quart d'heure, un train partait pour la frontière, c'est là que je devais aller !
Rejoindre Louise et Mario, me retrouver enfin là où j'aurais dû être depuis le début de toute cette histoire. Quel bonheur, quelle chance inouïe de les retrouver ainsi, par hasard, au moment où j'allais m'éloigner d'eux sans espoir de retour ! Les cieux me faisaient un cadeau somptueux, j'allais revoir Louise !
Une petite voix, tapie au fond de ce qui me restait de conscience, me soufflait, timidement il est vrai, que c'était la mort qui m'attendait, que j'étais fou de retourner ainsi sur mes pas et que le malheur est toujours à rebours, que le mieux serait sans doute de retourner au Centre et de dire aux médecins qu'ils s'étaient trompés, que j'étais pas très net dans ma tête et qu'il me manquait, c'est sûr ! cinq minutes de cuisson, qu'il ne fallait pas me mettre dehors, comme ça, tout seul, que j'avais besoin d'une nouvelle Claire, d'un nouveau Charles, que mon esprit dévoyé me faisait faire des folies et qu'il valait mieux, à tout prendre, m'interner plutôt que de me laisser dans la grande ville à n'en faire qu'à ma tête retournée. Mais en face, il y avait le visage et le parfum de Louise, et puis ses deux nattes toutes sages, ramenées dans le dos, avec pour signature le nœud rouge au bout. Et elle me disait, Louise, qu'elle m'attendait et même qu'elle m'avait attendu et espéré comme je l'avais fait moi-même durant ces longs mois de misère. Et qu'elle m'aimait toujours malgré ces choses horribles que nous avions vécues ensemble et que notre amour, malgré toute cette bauge, était resté pur, lui, pur et solide comme un diamant dans sa gangue. Et qu'enfin nous allions nous retrouver et raconter à tous ceux qui nous réclamaient des comptes ce que nous avions enduré. Et puis nous leur dirions que ces jeunes gens, nous les avions vraiment jugés, tout à fait réglementairement et qu'ils étaient, eux aussi, même coupables, victimes de ces temps de malheurs où les hommes ne s'aimaient pas. Et que tout ce qui s'était passé, en somme, nous était étranger comme le sont ceux qui se heurtent à l’œuvre d'un démiurge fou.

J'en avais appris des choses dans ce journal ! Elle était donc la fille de Marouf, c'est pour cela qu'elle fuyait avec nous sur ces chemins troubles du mal. Et cela explique pourquoi elle était tellement accrochée à l'idée de laver dans le sang la mort de son père. Ainsi, c'était une amazone, une Calypso nous retenant comme des poissons dans ses filets.
Il me fallait donc la rejoindre et atteindre au plus vite ces brumes du noroît qui ne s'offrent pas au regard des Vivants.

chardonneret carel fabritius.jpgA la frontière, les policiers m'ont directement repéré et embarqué. Je suis resté quelques heures dans une cellule exiguë et glacée avant qu'ils ne me mènent à l'interrogatoire. Là, je leur ait dit que je voulais comparaître au procès de B … Que je me constituais prisonnier et que j'expliquerais aux juges ce qui s'était vraiment passé et que les jeunes gens n'étaient pas vraiment des enfants de chœur, eux non plus. Et ainsi de suite .. Ils m'ont regardé avec des yeux ronds, et n'ont pas répondu. Puis ils m'ont fait répéter à nouveau ce que je leur avais dit. Manifestement ils ne me croyaient pas. Je me demandais même s'ils comprenaient ce que je disais. A la fin, celui qui menait l'interrogatoire, un type entre deux âges, aux cheveux gris et la moustache gauloise a dit aux autres en me montrant du doigt : complètement fêlé !
Et ils m'ont conduit en prison.
Dans les jours qui suivirent ma reddition, ils se sont surtout intéressés à ce qui m'était arrivé depuis l'accident, mais là, je n'ai rien dit. De toutes façons, mon discours était pour le moins décousu et plus ils insistaient pour que je leur raconte ce que j'avais vécu depuis la fin de la guerre, plus je les tournais en bourrique par mes histoires à dormir debout avec, pour seule constance, mon intention ferme et inébranlable de comparaître au procès. Il n'était pas question que je leur détaille mon séjour chez Claire et Charles, ni la manière dont je m'étais retrouvé en Espagne. J'ai donc brodé autour du grand fleuve dans l'Est du pays, des enfants noirauds qui s'y baignaient et les palais de maharadjas au coupoles dorées à l'or fin. Eux se taisaient, ne sachant pas quoi opposer à mes dires. Quant aux événements du procès de B..., cela n'avait pas vraiment l'air de les intéresser.
A la fin, l'un d'eux a fini par me dire sur un ton excédé :
Mais il n'y a pas de procès à B … ! nous nous tuons à te le dire, je ne sais pas qui t'a mis cela en tête, tu t'obstines sur quelque chose qui n'existe pas. Tu l'as encore ce journal dans lequel tu as lu toute cette histoire ? Je ne l'ai pas cru, c'était un subterfuge, sans doute voulait-il échanger le procès de B... contre la dénonciation de Charles, de Claire et Alcide, mais il n'en était pas question. Je savais bien, moi, qu'il y avait un procès à B.. et que, d'une manière ou l'autre, ils seraient bien forcés de m'y convoquer.
En prison, j'étais au secret, ce qui ne me dérangeait pas du tout. Ne pas faire la promenade avec de pauvres types que je voyais tourner en rond, pareils à des fauves édentés, n'était pas pour me déplaire. Et puis j'étais très bien en ma compagnie. Au greffe, ils m'avaient confisqué l'exemplaire de « l'Odyssée », mais devant ma farouche insistance, ils ont fini, épuisés, par me le rendre. Alors je lisais durant des heures les histoires d'Ulysse, de Télémaque et de Pénélope et de tous les autres. Après tout, j'étais pareil à Ulysse qui avait visité l'Hadès et en était ressorti édifié.
Et je revoyais Louise à mes côtés, qui me souriait quand je tentais de comprendre le texte grec et son sourire était le plus doux des baumes.
En somme, seuls le froid et le peu de nourriture étaient motifs à me plaindre. Et puis, mon avocat aussi. Il avait été commis d'office malgré mon refus de me faire assister.
C'était un tout jeune homme acnéique, maniéré et sans expérience. Il m'a tout de suite déplu, surtout quand il m'a dit :
Le mieux serait d'exciper de votre état mental pour éviter un procès, vous seriez, dans cette hypothèse, interné et soigné, c'est ce que vous avez de mieux à faire.
Vous voulez dire, Maître, que je suis fou et raconte des billevesées ?
Il m'a toisé comme si j'étais un cas désespéré et a fini par lâcher :
Que dois-je encore ajouter pour vous faire comprendre que ce procès de B... n'existe que dans votre imagination ? Je vous ai dit que Mario et Louise étaient morts dans l'attaque du camion sur lequel ils voulaient fuir en Espagne. Quant à ce qui s'est passé dans le village de D …, les faits que vous avez avoué sont établis et peuvent vous mener tout droit devant un peloton d'exécution. Je ne sais pas si vous le réalisez. Vous feriez mieux de suivre mon conseil, vous n'imaginez pas le pétrin dans lequel vous vous mettez avec toutes ces histoires.
Il se tut un instant et, face à mon silence, ajouta avec une pointe de mépris dans la voix :
Vous décrivez Louise Marouf avec des nattes noires et un nœud rouge au bout … mais elle ne portait pas de nattes, elle avait les cheveux coupés courts !
C'était ça ! Il me prenait lui aussi pour un aliéné, un fêlé comme avait dit l'autre à la frontière.
Alors je l'ai récusé. Je lui ai dit qu'à ce compte-là, je pouvais me défendre tout seul et que je n'avais plus besoin de lui. Et j'ai répété la même chose au deuxième et au troisième avocat. Le quatrième, j'ai dû l'accepter, j'avais épuisé mes droits. Alors, je lui ai intimé l'ordre de se taire.
Les interrogateurs me voyaient moins souvent, quand ils me convoquaient, ils se contentaient de me demander si je persistais dans mes aveux. Je ne voyais pas très bien ce qu'ils voulaient dire par « aveux », mais je m'en fichais royalement, depuis plusieurs semaines je me désintéressais de tout ce qui ne se rattachait pas à ce procès de B … Je ne vivais plus dans leur monde.
Quand j'étais étudiant, il y avait une chanson qui faisait l'unanimité parmi les étudiants, celle d'un groupe anglais qui martelait : there's someone in my head, but it's not me. J'en étais arrivé là : un égaré dans ma propre tête.
Je leur répondais invariablement que je persistais, et même que je pouvais en rajouter s'ils consentaient à ce que je témoigne au procès de B …
Qu'y a-t-il d'autre que vous souhaitez nous révéler ? Demandaient-ils sceptiques.
Laissez-moi aller à B … et je vous en dirai des choses intéressantes sur le meurtre de G …
Mais ils se contentaient de rire et d'ajouter que j'étais obsédé par ce procès. Et puis tous ces gens que je voulais revoir, ils étaient morts et enterrés Dieu seul sait où.
J'ai oublié combien de mois a duré ce quiproquo. Un jour, un huissier m'a présenté un papier officiel par lequel j'étais convoqué devant une Cour Militaire pour y répondre de l'assassinat de ces jeunes gens. Soulagé, j'ai signé. J'allais donc bientôt revoir Louise et Mario !
Mais j'ai bien vite déchanté. Le jour du procès, j'étais seul dans le box, désespérément seul devant des militaires en uniforme et une greffière en toge. Un ou deux journalistes, des retraités, pas vraiment le public des premières. J'ai regardé dans la salle pour voir si Mario et Louise ne se cachaient pas dans un coin, ou même Claire et Charles, mais personne. J'étais tout seul devant des types que je ne connaissais pas et qui ne m'inspiraient que du dégoût. En face de moi, un uniforme de général me disséquait de toute sa morgue, c'était l'Auditeur Militaire. Mon avocat, lui, s'entretenait à voix basse avec le Président.
Après une suspension d'audience, les juges sont revenus pour dire que j'étais suffisamment sain d'esprit pour répondre de mes actes. Ce qui a fait lever au ciel les bras de mon avocat. J'étais donc « responsable » ! Mais quand ils ont commencé à me poser des questions, je leur ai répondu que moi, le responsable, je ne leur donnerais de réponse que si j'étais jugé avec Mario et Louise. Retour au ciel des bras de mon avocat.
Et puis j'ai ajouté que, de toutes façons, je n'avais rien à faire parmi eux, que je n'étais pas rentré d'Espagne pour leur donner des réponses, mais pour retrouver Louise et que ça, ils ne pouvaient pas le comprendre, parce que les zombies qu'ils étaient tous ne comprennent rien à l'amour. Et puis, ai-je conclu, je n'étais pas dans leur monde, mais dans un autre dont ils ne posséderaient jamais le sésame pour y rentrer tant il était réservé à ceux qui voient avec leurs yeux et entendent avec leurs oreilles. Et puis, je me suis tu.
C'était bien vrai ce que je leur avais dit. Les chats de Claire et Charles et le vieux chien roux étaient bien plus proches de moi que ceux-là qui m'avaient couché sur leurs formulaires et récitaient un acte d'accusation dont je me désintéressais
totalement. Je n'avais rien à faire parmi eux, nous n'étions pas du même monde, j'étais un extraterrestre égaré sur la planète des morts et il me tardait de retrouver la vie.
Alors, malgré les remontrances de mon avocat, je me suis assoupi, un peu à l'image de ces jeunes-gens que j'avais traduit devant notre justice improvisée et qui dormaient, eux aussi, face à leurs juges improvisés. Juste retour des choses.
Et, débarrassé de toutes ces chicaneries procédurières, j'ai senti le parfum de Louise, celui dont elle usait avec tant de bonheur quand nous étions tous les deux dans cette petite maison en bois près du fleuve. Elle l'avait acheté à une vieille femme qui en avait hérité la composition de sa mère. C'était du musc et du patchouli et bien d'autres senteurs d'Orient confondus dans une charmille de jasmin. La vieille le vendait sous le porche d'un temple immense dédié au dieu à tête d'éléphant, à côté d'elle, un flûtiste jouait des ragas en l'honneur de ce dieu et de tous les autres et ses arpèges filaient legato, droit vers le ciel.
Et elle me faisait signe, Louise, elle me disait qu'elle n'était pas loin de moi, qu'elle m'attendait, et même qu'il fallait que je revienne et vite ! Que ma place n'était pas dans ce box inconfortable entre deux gendarmes qui sentaient mauvais et face à ces brutes d'outre-tombe. Elle m'attendait, me disait-elle, tout au bout de l'estuaire, là où l'amertume de l'océan se dilue doucement dans les eaux sombres du fleuve. Il y a une demeure pour des foudroyés comme elle et moi, ajouta-t-elle, une oasis secrète qui ne se révèle qu'à ceux qui la cherchent sans trêve. Et sa bouche m'en a donné la clé, faite de l'ivoire le plus pur et réservée à ceux dont les lèvres sont closes quand tous les autres parlent.
Alors, il pouvaient bien disposer de moi ces homoncules dévoyés qui s'agitaient dans le prétoire en me fixant de leurs prunelles vides. Ils étaient dans ce monde duquel je m'étais déjà soustrait. Pour moi, ils n'étaient rien, pas même cette stance à laquelle je retournerais une fois détaché du poteau.
Au bout de je ne sais combien de temps, l'un de ceux qui allait me juger, m'a demandé si j'avais quelque chose à ajouter à ma défense.
D'abord je n'ai pas très bien compris. Que voulait-il que je dise au final de cette farce ? Puis, quand j'eus réalisé la teneur de sa question, je l'ai bien scrutée cette masse aux chairs molles qui paradait dans un uniforme aux flamboyantes décorations. Il s'imaginait quoi, que j'allais formuler des phrases, prononcer des mots, communiquer avec son insignifiance ?
Alors je me suis mis à rire. Un rire énorme comme jamais je n'en avais eu de ma vie.

Et devant les yeux écarquillés de mes juges, il a empli tout le prétoire, gagné le public qui s'est tordu lui aussi, et mon avocat avait beau lever les bras au ciel, rien n'y faisait, à son tour il était gagné par ce rire gargantuesque, et la greffière aussi s'est mise à pouffer malgré les regards horrifiés des juges militaires qui ne savaient plus quelle contenance adopter.
Et puis, il s'en est allé, a traversé la ville et gagné la mer et ce pays parfumé où les enfants se baignent nus dans un fleuve orné de nénuphars. Ce pays où m'attendent Louise et tous les autres, et Claire et Charles et Alcide et Constance et ces dieux bienveillants auxquels un flûtiste inspiré offre ses notes claires et joyeuses.

Pour Yoko

Texte déposé à la Société des Gens de Lettres (Paris), mars 2015.

 

 

18:48 Écrit par Dim's dans littérature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |