04/06/2014

Carole et moi.

 

Carole et moi avons décidé de nous marier. Cela va vous sembler d’un banal insoutenable, mais c’est pourtant ainsi et bien réfléchi.
Après tout, se marier passé la cinquantaine ne choque plus personne sauf les éternels sceptiques qui se demandent comment passer d’une solitude souveraine à une cohabitation conventionnée.
C’est pourtant bien simple : il suffit de communiquer ! Et Carole et moi l’avons fait. Certains nous reprochent même de n’avoir fait que cela.
Durant des heures nous avons patiemment évoqué cet instant qui nous verrait à deux et pour toujours. Nous n’avons négligé aucun détail –fut-il d’une trivialité extrême- nous attardant même sur ce qui, au premier abord, paraîtrait saugrenu ou superfétatoire.
Mais conscients que gouverner est prévoir, nous sommes allés jusque là où nous le souhaitions : éviter toute surprise.
Des surprises, il y en a suffisamment comme ça dans l’existence, ne pensez-vous pas ?
Et le mystère ? on objecté d’autres …
Mais quel bonheur y aurait-il à vivre dans le "mystère de l’autre" ?
Franchement, je me demande quel plaisir vous pourriez tirer de cette part voilée que vous soustrait un partenaire avec lequel vous allez convoler pour ne faire qu’un ?
Le mystère est source d’angoisse, d’interrogations vides et vaines, genèses d’un prurit intellectuel stérile et réducteur.
A l’heure où tout se résous, pourquoi aspirer au mystère, ce trou noir de la pensée ? Pourquoi en mettre là où se veut la toute lumière resplendissante dans sa vérité ?
Dites-le moi !
J’ai eu bien de la chance de rencontrer Carole et de percevoir en elle l’écho de mes aspirations les plus exigeantes. Elle y a répondu de la manière qui est la sienne : calme, posée, logique et surtout rationnelle.
Voilà le mot est lâché : rationnel !
Je sais qu’il fait bondir, comme si le rationnel en sentiment était prohibé, remisé au vestiaire des banalités du quotidien. Comme si l’amour n’était qu’un soulèvement impulsif du désir.
Ce qu’un ami résumait par : vous n’allez tout de même pas mettre de la raison dans un sentiment pareil ?
Eh bien oui ! Au risque de déplaire aux derniers romantiques qui nous assiègent de leurs prétentions gélatineuses, nous avons décidé de privilégier le solide, le mesurable et rien ne l’est plus que la rigueur de la raison.
Voilà pourquoi, au terme d’une année de réflexion, nous passons à l’étape suivante et matérialisons notre relation.
Cette semaine, Carole11784@hotmail.com et moi-même Renaud 22971@yahoo.fr avons décidé de nous rencontrer « Au Trois maillets », une auberge calme et discrète.
Les signes ne trompent pas : 11764 réduit égale 3 : 22971 de même. Les Trois maillets, ce n’est pas un hasard non plus.
Au terme d’une année bissextile de 366 jours (366 se réduit à 6, soit deux fois trois), le temps est venu qu’on se voie.
Les plus fécondes correspondances sur la Toile ont une fin.




 

 

07/05/2008

Un amour évaporé.


UN AMOUR ÉVAPORÉ

 

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pour Yoko


Juan Alvarez de la Merced, commissaire principal de la Police Judiciaire de San Luis, Rio Colorado, était de mauvaise humeur. Il n’avait pas l’habitude d’être dérangé en pleine nuit et certainement pas pour un suicide mais, cette fois, le cas était un peu plus compliqué, d’une part il s’agissait d’un étranger et l’ambassade allait demander des comptes et, de l’autre, chose curieuse et suspecte,  le « suicidé » s’était tiré deux balles,  ce qui était pour le moins surprenant.
Il se trouvait dans la chambre de l’hôtel « Las Flores » où les faits s’étaient produits voici une heure. Le gérant de l’établissement, aussi ennuyé que le policier, se tenait debout dans l’embrasure de la porte prenant l’air important mais ne sachant manifestement pas quoi faire sinon regarder le va et vient des policiers, ambulanciers et autre médecin légiste.
« De toutes façons faudra faire une enquête » dit Alvarez à Antonio Moreno, son adjoint.
« Vous croyez, Senor Principal ? »
« Nous n’y couperons pas...se tuer en se tirant deux balles dans le corps, cela n’arrive pas tous les jours ! »
« Vous l’expliquez comment, vous ? » demanda Moreno
« Il s’est mis le canon de la 22 long rifle dans la bouche croyant que cela suffirait à le tuer. Ce qu’il ne savait pas c’est que ce calibre ne fait pas tellement de dégâts, il a suffi que l’inclinaison de l’arme épargne des organes vitaux comme la veine jugulaire interne ou la carotide primitive pour que la déflagration lui fracasse la mâchoire et rien de plus ... »
« Et ensuite ? »
« Il s’est sans doute évanoui une ou deux minutes avant de réaliser qu’il s’était raté...puis, je suppose qu’il a armé le fusil à nouveau...et j’imagine la force déployée en pareille circonstance, après il a pointé la 22 sur le cœur. Là il ne faut pas grand chose pour en finir. »
Un policier tendit au commissaire une liasse de papiers maculée de sang.
« C’était sur la table,  Senor Principal ! »
Alvarez de la Merced jeta un coup d’oeil sur le manuscrit. Il devina qu’il était écrit en français. Il le fit consigner sur le rapport de son greffier puis, estimant qu’il en savait assez, se décida à regagner son lit.
Le gérant de l’hôtel le salua bien bas et pesta sur le client dont la mort avait à ce point perturbé la bonne marche de son établissement.

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Je m’appelle Marc Rugier, j’ai soixante-deux ans et je vis à Paris. Je suis atteint d’un cancer du foie qui me laisse six mois à vivre. Je n’attendrai pas plus longtemps, dans quelques minutes je me donnerai la mort en me tirant une balle de 22 long rifle dans la bouche.
L’arme, je l’ai achetée il y a quelques heures à  l’Armeria Arturo Gonzales E Hijos , camino de California, à trente kilomètres  de San Luis Rio Colorado où je me trouve à rédiger ces lignes  dans ma chambre d’hôtel.
Cette issue, je l’ai décidée après ma rencontre avec une jeune et belle femme de trente ans, Margarita Alvarez, ma fille, au « Bosque »,  une cantina où, naguère, j’allais danser avec sa mère.
Sa mère est morte il y a deux ans et cette jeune femme est aussi désespérée que je le suis moi-même.
Si, pour motiver sa souffrance, elle a un homme, emprisonné à une centaine de kilomètres d’ici, moi je n’ai plus rien, plus d’illusions, plus d’identité, plus de valeurs, plus de croyances, rien qu’un vide qui m’attire irrésistiblement à la manière d’un trou noir dans quelque ciel  froid d’une galaxie inconnue.
Je suis pourtant un homme d’ordre. Ce n’est pas par hasard si, tout comme mon père, je suis devenu ingénieur, issu de Centrale. C’est dire qu’un programme, pour moi, est un plan que l’on suit méticuleusement, même si dans mon cas il s’agit d’un plan d’agonie. De plus, je suis calviniste pratiquant et six mois pour préparer mon âme à sa demeure d’éternité ce n’était pas de trop.
Mais le Seigneur n’est désormais plus mon berger et Il ne me guide plus vers des pâturages trop verts pour être honnêtes et crédibles, ma révolte sera , dès à présent,  ma seule justification et je la jetterai à Sa face et à celle des miens comme un cri de rage trop longtemps contenu.
Tout a débuté voici deux mois un jour de juillet où, quittant l’hôpital, mon dossier - pourquoi ne pas écrire « mon verdict «  ?  - sous le bras  je revenais de ma rencontre avec le professeur C., mon médecin.
« Vous êtes fort, Rugier, je peux vous parler ouvertement? Six mois tout au plus, mon ami ! C’est pas la peine de continuer un traitement...inutile ! Des antalgiques, c’est tout ce qu’il vous faut et  mettez vos affaires en ordre ! »
Il m’avait serré la main en m’assurant de sa profonde sympathie sur un ton de condoléances anticipées.
J’en étais là quand un inconnu  m’interpella :
« Vous ne seriez pas Marc Rugier par hasard ? »
Il avait à peu près le même âge que moi, aussi mince que j’étais décharné, il ne me rappelait rien mais j’ai senti ma gorge se nouer et cette vieille  angoisse familière me reprendre.
Sa voix venait d’un ailleurs trouble que je ne connaissais plus, un ailleurs brouillé, glauque même, à la lisière de mondes qui m’effrayaient.
Je répondis affirmativement et il se présenta :
« Michel Berl, je suis médecin, mon nom ne vous dit rien ? »
« ... »
« Je vous ai connu autrefois, avant votre accident, quand vous travailliez au Mexique pour les « Plâtres Mafarges Mexico », nous étions même de bons amis... »
A nouveau un spasme me tordit l’estomac et je ne sus quoi lui répondre.
L’inconnu continua de me dévisager  pendant que nous prîmes l’ascenseur pour nous rendre au rez-de-chaussée.
Là, dans l’antre de cet hôpital où flottait une âcre odeur d’éther à l’arrière goût de nux vomica il me proposa de prendre un verre à la caféteria.
« Une menthe à l’eau vous fera du bien et puis je pense que si nous nous sommes revus c’est que quelque part le destin  l’a voulu, il y a de ces rendez-vous qu’il ne faut pas manquer, ne le pensez-vous pas ? »
Je ne me sentais pas en mesure  de répondre, mon esprit était troublé. Je le regardai bien en face, puis droit dans les yeux mais je ne vis rien qui puisse me rappeler l’avoir eu, autrefois, comme compagnon dans une vie  échappée de ma mémoire. C’était comme si un rideau masquait entre lui et moi un monde qui me serait interdit.

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Voilà ce qui m’a amené ici à San Luis Rio Colorado trente deux ans après y avoir travaillé pour cette entreprise française. J’y pense en contemplant, depuis la fenêtre entrouverte de ma chambre, le ciel étoilé et je réalise que très bientôt, dans quelques instants même, je partirai à mon tour, à la manière d ‘une étoile filante, dans ce firmament mystérieux où la Croix du Sud  est souveraine. Seul un bref scintillement évanescent marquera mon passage dans cet aeon , rien  de plus, rien de moins que ce frémissement imperceptible. Après, mes os seront secs et mon espérance morte .
Et je disparaîtrai à tout jamais, débarrassé de ma peur, de ma souffrance et dans la lumière de ma lucidité retrouvée.

La rencontre avec Berl m’avait bouleversé et au fur et à mesure qu’il me parlait, je distinguais vaguement dans ma tête comme une ombre folle, celle d’un fantôme volage dansant de part et d’autre de ma mémoire sinistrée et s’éclipsant à chaque fois que je tentais de le cerner pour  le dévoiler. Puis il revenait en poussant des cris de joie et de peur à la fois, comme ces enfants hilares qui jouent à colin-maillard.
Nous nous sommes revus  deux jours plus tard dans un restaurant asiatique du dix-septième arrondissement  à l’enseigne « L’Asie Perlée »  et j’avais trouvé ce nom plutôt bizarre, pourquoi  pas « Perle d’Asie «  comme tous les autres ?
Il faisait chaud et lourd ce soir là. A l’est de la capitale grondait déjà l’orage et je devinais que bientôt une pluie diluvienne chasserait de la rue ses rares passants.
Il n’y avait, dans le restaurant, qu’un couple d’Africains et leur petite fille qui jouait silencieusement avec sa poupée posée à même la moquette. Derrière le comptoir, le patron, impassible Chinois à l’allure d’un Bouddha extatique, contemplait sans ciller quelque monde connu de lui seul.
Les dernière instructions du  professeur C. me revinrent en mémoire : « Un cancer du foie en phase terminale vous coupe l’appétit de sorte que d’une manière ou d’une autre il faut vous forcer à manger,  préférez les viandes rouges, les poissons et les légumes. Mais surtout nourrissez vous ! »
Berl transpirait à grosses gouttes il parlait rapidement et articulait mal. J’avais parfois de la peine à le suivre. Il ne mangeait pratiquement pas et jouait avec les baguettes en sirotant de la bière chinoise. Il semblait se débarrasser d’un poids qui lui oppressait les épaules depuis des années. J’étais mal à l’aise aussi ; cette invitation je l’avais acceptée au bout d’une longue et douloureuse  interrogation sur son utilité. Je ne voulais cependant pas mourir sans connaître cette souffrance anonyme qui m’avait  poursuivi tout au long de ma vie et souhaitais dévoiler, enfin,  l’origine de cette cicatrice.
« Je suis retourné en France dix-huit mois après ton accident. J’ai téléphoné à tes parents. Ils m’ont raconté ce qui c’était passé avec toi, ton coma, ta rééducation. Ils ne m’ont pas parlé de ton amnésie. Ils ont refusé de me recevoir sous prétexte que tu étais trop faible... »

Ainsi donc au Mexique je n’avais pas seulement prêté mes services au groupe « Plâtres Mafarges »,  j’avais vécu une histoire d’amour avec une autochtone que je souhaitais épouser. C’est pour annoncer cette nouvelle et la venue prochaine de l’enfant qu’elle portait que je suis retourné dans ma famille où un accident cérébral  m’a terrassé me laissant partiellement amnésique.
Je savais que cette annonce n’était pas vraiment celle que mes parents eussent voulu faire paraître dans « Le Figaro », qu’ils s’attendaient à mieux que ces amours trop épicées à leur goût. Epouser une fille des Tropiques était-ce vraiment le mariage qu’il fallait à leur fils unique ?
Mon accident et l’amnésie qui s’en suivit avaient donc de bons côtés !
Mon père était ingénieur comme moi. Mais lui était sorti major de sa promotion alors que je m’étais contenté de rester au milieu du rang. Cela me valut une réputation de poète un peu volage et rêveur...après tout, on a les poètes que l’on mérite !
Ma mère était fille de pasteur et donc parée d’une aura qui faisait d’elle un don de Dieu, une femme sensée ! Elle et lui n’eurent donc pas ces états d’âme qui sont le propre des catholiques et des faibles.
Après mon accident ils me « rétablirent » dans l’acceptation la plus étymologique du terme, ils me remirent à table et firent ce que l’on fait à ces jeunes pousses qui se mettent à croître au gré de leur humeur et que l’on lie à un tuteur. C’est exactement ce qui m’est arrivé et c’est seulement face à Berl, ce soir orageux de juillet, que je le réalisai.
Ils ont mis fin à ces chemins de traverses que j’ai,  paraît-il, arpenté avec tant de bonheur autrefois sur les routes ensoleillés de San Luis à Hermosillas et de Nogales à Laredo.
Berl m’avait présenté une photo en noir et blanc. Je m’y trouvais en compagnie d’une jolie fille aux longs cheveux noirs. A l’arrière plan quelques palmiers et un mur d’enceinte. J’avais mon bras autour d’elle qui souriait heureuse et détendue à mes côtés. Au dos de la photographie, Berl avait écrit « 26 mai 1969 ».
« Je croyais l’avoir perdue, cette photo, j’en étais même sûr et voici que pas plus tard qu’hier elle réapparaît...vraiment les dieux sont avec nous ! »
La photo ne me rappelait rien...aucune réaction dans ma mémoire trahie.
Berl continuait :
« Vous formiez un beau couple, les Américains disaient de vous « The handsome couple of the year ». On ne vous voyait pas souvent, comme tous les amoureux du monde vous demeuriez un peu seuls. »
Je le laissai parler, déjà mes pensées étaient ailleurs, loin de Paris, de ma famille, de mon passé, elles s’en allaient au delà des mers vers ce pays que ma mémoire avait gommé de ses souvenirs.

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A  l’heure où j’écris ces lignes les chats-huants et les matous s’échangent leurs stridulences dans les rues de la ville et à l’étage au dessous du mien un rire cristallin de femme s’échappe gaiement dans la nuit.
Et toi, Seigneur,  tu t’es ri de ma détresse !.


Il y a deux jours, venant de Paris, j’ai atterri à Tucson (prononcez Tou-San), Arizona et, delà, j’ai loué une Dodge blanche pour rallier, à travers les déserts de cactus, la ville de San Luis Rio Colorado, jumelle de San Luis, Arizona. J’ai directement reconnu l’immense mur, couronné de fils de fer barbelés qui traverse la ville et marque la frontière d’où les miradors pointent sur cette dernière des projecteurs puissants qui traquent les clandestins du Mexique et d’ailleurs.
Le douanier mexicain dont la gentillesse débonnaire tranchait sur l’arrogance froide de ses collègues du nord était-il le même qu’il y a trente-deux ans ?
J’avais à l’époque, je la revois maintenant, une Chevrolet rouge. Une Chevrolet ou une Pontiac ? Je ne m’en souviens plus. Cette frontière je l’ai franchie je ne sais combien de fois pour ramener de l’Arizona des marchandises rares et chères à San Luis. Je me rappelle l’œil un peu éteint des douaniers… sans doute l’abus de Tequila oude mezcal, allez savoir ? Le coffre chargé je passais devant le drapeau mexicain qu’un vent léger venu du Sud-Est faisait flotter avec grâce au bout de sa hampe.
Ma femme Monique n’avait pas apprécié ma décision de partir rejoindre ces souvenirs, sa colère était à la mesure de sa personne, policée, réfléchie mais cinglante.
« Partir seul au Mexique dans ton état, mais tu es inconscient, mon ami ? Et pour faire quoi...courir après des souvenirs évaporés. ? ... »
« Et puis ce Berl...que sais-tu exactement de lui ? Rien. Du vent ! Va t’en savoir ce qu’il veut encore te vendre celui-là. »
Le professeur C. n’était pas trop enthousiaste non plus :
« Vous feriez mieux de vous laisser vivre plutôt que de dévoiler un passé de toute façon révolu. »
Et j’avais songé, moi, que « laisser mourir » eut été plus approprié.
«  Un amour poivré et une enfant en plus ! Tu ne trouves pas, mon ami, que c’est un peu fort de café à ton âge ? N’as tu pas réalisé que pour ces filles, à l’époque, l’étranger c’était l’aubaine et le revenu assuré ? Vraiment tu es naïf ! »
Elle et mes enfant étaient furieux de me voir partir. Furieux et inquiets. A quoi bon discuter, à quoi bon leur faire comprendre que depuis tout ce temps une douleur sourde tapie quelque part dans ma mémoire se manifestait régulièrement à la manière d’une plainte lancinante.

La ville, je le constatai aussi, s’était démesurément agrandie. Aux bâtiments pauvres et tristes  avaient succédé des constructions élégantes en verre et acier. Une grande et belle avenue bordée de platanes tropicaux donnait de l’ombre à la cathédrale espagnole et à l’élite des magasins qu’elle abritait. A l’époque, je le revis aussi,  nous nous promenions dans les rues poussiéreuses de la ville, dans la calle Nicaragua - existe-t-elle encore celle-là ? - elle portait, je m’en souviens maintenant, une robe blanche toute simple qui mettait son teint et ses cheveux en valeur. Cette robe je la lui avais offerte au retour d’une mission à Hermosillas ou Nogalès je ne le sais plus. Son cou était orné d’un collier de corail rouge... non ! ce n’était pas du corail mais du jaspe et je l’avais acheté à Santa Fé, Nouveau Mexique, où nous avions passé une fin de semaine, et même que ce n’était pas Santa Fé mais Taos et sa réserve d’Indiens Pueblos...c’était bien du jaspe.
Nous étions dans un motel, la Chevrolet rouge garée devant la chambre...je la revois cette Chevrolet, ce n’était pas une Pontiac, j’en suis sûr à présent....et il y avait l’air conditionné dans cette chambre, un luxe qu’elle ne pouvait pas se permettre chez elle à San Luis dans sa banlieue ouvrière.
Et nous nous promenions dans cette réserve d’Indiens de Taos au milieu de riches et bruyants Américains qui achetaient des bibelots et des bijoux ethniques. Nous nous tenions par la main comme si nous avions peur de nous perdre.

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Le sceptre de cet amour perdu était donc revenu, ici à San Luis, quelques mois avant ma mort programmée. Berl, à la manière d’un chirurgien avait incisé l’épaisse chape qui couvrait ces mois effacés et des poussières du passé s’étaient échappées, les unes après les autres, comme de vieux complices retrouvés au détour de la vie.
Là, je retrouvais une route entre Sonoyta et San Luis, une route bordée d’énormes cactus que de drôles d’oiseaux au bec démesuré perçaient  pour y dérober un suc frais et ravigotant et ailleurs il y avait  cette poussière qui accompagnait la voiture quand sur les routes le long de la frontière nous passions en écoutant la country musique salués par des peones qui riaient pour le plaisir de rire comme le font tous les pauvres du monde.

Je regarde le ciel étoilé, cesse d’écrire et songe que désormais elle est morte cette peur venue de nulle part. Je lui ai  retiré son masque effroyable et derrière il n’y avait que le néant. A présent il n’y en moi plus aucun vide, plus de vertige nauséeux. Je connais enfin la calme assurance de celui qui sait.


 « Tu n’as jamais songé à en savoir plus ? » m’avait demandé Berl.
Et ma réponse fut directe et violente même.
« A en crever ! Je sentais en moi que quelque chose m’avait été dérobé mais quoi ? Je pressentais que cela m’était précieux sans pouvoir l’identifier. Les médecins m’ont dit que cette impression était somme toute normale, ils m’ont donné des pilules pour que je me calme et puis fini ! »
Il y eut un silence et je continuai :
« Quand j’ai émergé du coma, j’ai connu  petit à petit, cette peur venue de nulle part...je crois que le mot « peur » ne convient pas, ni même  « angoisse »... » vide » serait plus approprié...vertige du vide pour être précis. J’avais le sentiment de vivre à côté d’un ravin menaçant qui se trouvait près de moi et sur le point de m’aspirer dans son précipice sans que je sache pour quoi il était là, ce ravin.
Quand j’ai interrogé ma famille sur cet épisode mexicain ils m’ont dit que j’avais travaillé pour les « Plâtres Mafarges, Mexico » et puis c’est tout, rien d’autre ! Une ligne sur un curriculum vitae.  Mais il y avait dans ma tête un étranger qui me réclamait des comptes sans jamais les détailler. »
La petite fille Africaine s’était endormie. Dans le restaurant régnait un calme qui contrastait avec le désordre de mon esprit. Désormais j’avais ma mort et mon passé à gérer, je ne m’y attendais pas et Berl, avec ses phrases toutes simples avait bouleversé tous mes plans.
Les Africains ont quitté le restaurant emportant leur enfant dans les bras. Une pluie diluvienne s’est abattue sur le quartier avec une force telle que le patron abandonna un instant sa placide et confiante contenance pour retourner vers la cuisine toute proche.

Je songe aux miens. Pourquoi dis-je les « miens », pourquoi me les accaparer sinon par pure habitude ? Ne sont-ils pas, eux aussi, des étoiles sans orbite comme je l’ai été jusqu’à présent. ?
Des zombies programmés pour se comporter comme on attend d’eux qu’ils se comportent, sans détours hasardeux, sans surprises aucunes.
Avec Monique, ma femme, une quasi cousine, qui m’avait soigné et que mes parents m’ont si gentiment pressé d’épouser dès lors que ma santé se rétablissait, pas de surprise imprévue. Elle me fit deux beaux enfants comme il faut. Un fils ingénieur, lui aussi, le pauvre ! Et une fille, pastourelle à son tour, mariée, depuis un an et déjà enceinte. Quant à moi, je commençai une carrière toute tracée d’après le plan signé à l’avance dans la société anonyme T&S dont je fus le fidèle et dévoué cadre ou, mieux dit, le laquais zélé ...dommage que ce cancer ait interrompu une si belle destinée.
Et je le bénis aujourd’hui ce crabe qui nécrose mon foie mais réveille ma conscience anesthésiée. Mais moi, je ne Te bénirai pas pour Ta justice !
Tous m’avaient donc caché cet épisode de ma vie. Occultée cette idylle de pacotille à leurs yeux et ignorée cette souffrance qui envahissait ma conscience au fur et à mesure que leur indifférente impassibilité s’opposait à ma recherche d’un repère connu et accepté.
Ici, à San Luis, une musique familière me ramène aux jours d’autrefois quand le vent complice nous entraînait, Maria et moi, de monts en collines vers le désert de Yurba au Sud et puis à l’Est vers l ‘Océan au bout de la Sierra Nevada.
Et ils estimaient le faire « pour mon bien », pour remplacer ce qui fut moi par un masque de circonstance dans lequel ils reconnaîtraient leurs faces sans hésitation.

La nuit est mon amie. Elle me sourit à chacune de mes insomnie. Je la rejoins avec le même plaisir qui fait retrouver une maîtresse complice et aimante. La lampe de la femme aimée ne s’éteint pas la nuit. Celle-ci est ma dernière et mienne à jamais.

J’ai rencontré le détective Bustamante ce matin. Un petit bonhomme replet aux cheveux teints, la moustache finement taillée. Il parlait avec affectation comme pour justifier ses honoraires pour le moins pharaoniques. Il m’avait envoyé son rapport dans une reliure cartonnée au dos de laquelle il y avait sa photographie et sa devise « servicio y discrecion ».
Durant le déjeuner où son appétit apprécia, c’était évident,  un chili con carne gigantesque alors que je chipotais  péniblement mes tortillas il me résuma la situation:
« Margarita Alvarez, la fille de Maria Diaz, adoptée par le mari de cette dernière, Arturo Alvarez en 1980 a été condamnée en 1990 à cinq ans de prison pour complicité passive dans un trafic de drogue et obstruction à l’instruction judiciaire. Libérée sur parole elle travaille actuellement dans une fabrique de bijoux en argent. Elle est la compagne de Ramon O. condamné à vingt ans de prison pour trafic de drogue et meurtre. »
Il reprit un peu de bière et continua.
« En somme une histoire classique qui voit une jeune  fille bien sous tous rapports s’éprendre d’un voyou qui l’entraîne dans ses histoires louches.
Elle est toujours sa compagne à l’heure actuelle et lui rend régulièrement visite à la prison de Nogales. Quant au reste, sa vie est on ne peut plus banale. Elle a fait de bonnes études secondaires, parle anglais couramment et passerait  totalement inaperçue. Une femme qui n’aurait pas d’histoire sinon celle que je viens de vous relater.
J’ai insisté pour qu’elle accepte de vous recevoir. Elle ne le voulait pas, me répétant que son passé ne l’intéressait pas et que ce Monsieur qui viendrait de France pour faire sa connaissance et lui parler n’allait que prendre du temps qui lui était compté. C’est une fille qui se méfie un peu de tout le monde, Senor, il est vrai aussi que son Ramon n’était pas tellement apprécié du milieu alors, elle a peur de règlements de comptes ou de bandes rivales qui pourraient faire pression sur elle. »
Je laissai  mes tortillas dans leur plat où elle se trouveraient mieux qu’ailleurs pendant qu’il me montrait un jeu de photos.
C’était une jeune femme à la longue chevelure noire, portant une élégante robe couleur saumon qui soulignait la finesse de sa taille et le galbe de ses longues jambes. Elle sortait d’un magasin tenant des deux mains un grand sac.
« C’est à la sortie d’un magasin de la calle Hermosa -  me dit Bustamante fièrement - elle venait de s’acheter quelques vêtements et là - poursuivit-il en me montrant une autre photo - elle rentre dans son atelier de bijoux... différente ne trouvez-vous pas ? »
On la voyait de profil, en jean et chemise blanche, pénétrant sous un porche une serviette à la main gauche ses cheveux ramenés en chignon.
« Et la voilà en voiture... » fut la suivante.
Je l’interrompis :
« Où nous voyons nous, Monsieur Bustamante ? »
Dans un endroit appelé « El Bosque » sur les bords du Rio Colorado, pas loin du pont frontière avec l’état de Baja California, c’est à l’heure de votre rendez-vous, un endroit particulièrement calme et, à mon avis, il n’y aura personne. Elle vous accorde une heure. Tenez, voici l’itinéraire et une photo. »
Décidemment, ce n’était pas un détective mais un photographe.

 

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« El Bosque » me disait  quelque chose. Une grande cantina perdue dans la verdure sauvage du Rio. J’y étais sûrement allé avec elle et nous avions probablement rêvé sur les bords du fleuve en faisant ricocher des cailloux blancs sur la surface de l’eau.
La photo ne me rappelait rien. C’était un bâtiment moderne reconstruit il y a une dizaine d’année à peine dans le style nord-américain qui remplace celui des haciendas typiques de jadis.
La route qui y menait était fleurie de massifs de bougainvillées, la route des fleurs comme l’assurait le prospectus de l’office de tourisme que Bustamante, prévenant jusqu'à l’obséquiosité, avait glissé dans le dossier.
Sur la radio de l’Arizona voisine, un cow-boy chantait « I’m gonna die with my dreams on » et je songeais que la chanson était prémonitoire, que moi aussi j’allais mourir avec mes rêves.
Quittant la ville de San Luis j’avais remonté l’Avenida de la Revolucion et retrouvé par pur hasard le petit  immeuble à quatre étage qui abritait, entre autres,  les bureaux des « Plâtres Mafarges Mexico » Elle travaillait au quatrième, je l’ai revu précisément cet épisode, et nous nous étions rencontrés pour la première fois dans le local qui abritait les distributeurs de boissons et l’énorme photocopieuse. Deux ou trois jours après, à l’angle de l’avenue et de la calle Pancho Villa, il y avait un arrêt de bus. C’est là que je lui ai proposé de la ramener chez elle et c’est sans doute dans ma voiture que tout a commencé. En somme une idylle fort banale.
Au « Bosque » nous allions sans doute danser comme tous les jeunes gens de l’époque. Il devait y avoir le samedi soir un orchestre local offrant aux étoiles du ciel ses rythmes de salsa et de rumba avec les odeurs de rhum et d’alcools pimentés qui parfument  les Tropiques. Les filles se déhanchaient de plus en plus à mesure que la nuit chaude se prolongeait et que brillaient les yeux des garçons.
A présent, ces danses sont changées en deuil !

 

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Peu avant les structures métalliques du pont frontière, j’ai distingué les palmiers vénérables entourant « El Bosque ». A ma droite il y avait une petite agglomération entourant l’armurerie « Arturo Gonzales E Hijos ».
J’ai pris la contre-allée et garé la voiture au moment même où sa petite voiture japonaise faisait de même.  Elle quitta le véhicule et se dirigea vers l’établissement d’un pas décidé et rapide. Seule sa manière  brusque de triturer la bandoulière de son sac trahissait sa nervosité. Elle était conforme à la photo, belle mais avec une certaine dureté dans les traits. N’était-ce qu’un effet de la prison ?
« Monsieur Rugier ? » me dit-elle en me voyant.
Bustamante avait dit vrai. Il n’y avait personne dans la grande salle hormis quelques serveurs désoeuvrés que notre intrusion ne mis pas en émoi. Nous nous installâmes dans le fond de la salle. Il y faisait très frais, presque froid. Elle portait une robe fuchsia, une robe toute simple et une ceinture bleue. Nous échangeâmes quelques paroles de circonstance.
Après ces banalités, sans rien me dire, elle sortit de son sac une photo en noir et blanc, la même que celle de Berl et je me revis souriant à côté de sa mère.
« Je suppose que c’est pour cela que vous êtes venu, Monsieur Rugier ? »
Son anglais était impeccable, exempt de tout hispanisme comme c’est souvent le cas dans les régions frontières, seule une intonation un peu chantante trahissait ses origines.
Au dos de la photo il y avait écrit d’une fine écriture de femme « 26 de mayo 1969 »
« Parfaitement, Mademoiselle, je souhaitais retrouver un passé si douloureusement perdu, Bustamante a du bien vous informer... »
Elle eut un regard froid, pris du thé et répondit sur un ton qui se voulait neutre mais était assez sec :
« Je trouve qu’il a plutôt mal présenté les choses, Monsieur Rugier, mais bon, c’est un flic, pas un psychologue. J’imagine, pour ma part qu’il a du vous adresser un rapport fort circonstancié sur moi, ma vie, mon œuvre, n’est ce pas ? »
« ... »
« En admettant - poursuivit-elle sans me laisser le temps de répondre - que je croie tout ce que Bustamante m’a expliqué sur votre amnésie partielle, que voulez vous que je fasse, à quoi cela nous servira-t-il ? Vous ne vous attendiez tout de même pas que je me jette dans vos bras en criant  « Papa ! », vous n’êtes pas naïf à ce point, Monsieur Rugier ? »
« Je voulais simplement, avant de mourir,  vous expliquer... »
Elle me coupa avec véhémence « Et vous donner bonne conscience, c’est trop facile ! »
Il y eut un silence, ample, démesuré, comme une brume épaisse à même un sol humide et je sentis à nouveau cette angoisse amère remonter en nausées le long de mon oesophage et m’oppresser la glotte.
« Ma mère a horriblement souffert - reprit-elle - elle se sentait abandonnée. Elle ne m’a parlé de cette souffrance que dans les dernières années de sa vie. Au parloir de la prison pour être précise. Avant vous n’étiez qu’une ombre maléfique lovée dans sa mémoire, une ombre honteuse et que l’on cache. »
« Il est une sagesse qui produit beaucoup de mal ».  Cette phrase me revint subitement à l’écoute de cette jeune femme au débit saccadé. Avais-je eu raison de venir expliquer la cause des malheurs de sa mère ? Et si mon geste n’engendrait que plus de désespoir encore ?
« Vous savez, ma mère a vécu toute sa vie avec une plaie qui, jamais, ne s’est refermée et ce n’était pas la honte d’être une fille mère trahie et abandonnée, une fille déshonorée et par un gringo de surcroît, c’était plus grave, bien plus grave que cela et se situait au niveau de l’âme ; une âme détournée par quelque artifice dont vous connaissiez, à l’époque, les tours et détours.
Voilà ce que ma mère m’a dit quand j’étais dans cette prison...de vous et de cet amour qu’elle vous a accordé et qu’elle n’a jamais renié, Monsieur Rugier, jamais renié...qu’elle vous a offert d’une manière si totale, sans partage et qui l’a tuée longtemps avant sa mort...vous, au moins vous ne la connaissiez pas votre souffrance ! »
« C’est tout aussi frustrant et douloureux » répliquai-je maladroitement.
« Peut-être, Monsieur Rugier, peut-être, mais une souffrance avec ou sans visage reste une souffrance tout de même et puis, elle était à vous tout seul cette souffrance, enfermée dans votre tête comme votre cancer l’est à présent dans votre corps. Le monde entier, vos proches les premiers, la niaient cette souffrance et il n’y avait qu’elle et vous dans cette répugnante intimité obligée, mais pour ma mère c’était les autres qui en rajoutaient quand elle parvenait à se reprendre ! »
Je ne savais quoi répondre, moi, fils de riche, élevé dans un confort protecteur et aseptisé, à cette fille trempée dès les entrailles de sa mère, dans l’âcre parfum du malheur.

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Ces mots résonnent encore à mes oreilles alors que je vis les derniers instants de mon existence. Ma plume se fait rapide, j’ai hâte d’armer la carabine et de rejoindre les âmes folles qui, je les sens, dansent autour de ma personne et me pressent de les rejoindre.
Les chats-huants se sont tus et la femme rieuse a trouvé le sommeil.
Seigneur, pourquoi as-tu donné des espoirs et t’es-tu moqué à la fin ?

Son monologue se fit un peu moins pressant, un peu plus doux :
« Mon beau-père était un homme merveilleux. Il avait trente ans de plus que ma mère, c’est tout ce  qu’une fille dans sa situation pouvait espérer à l’époque. Il a pris soin de nous, il m’a donné son nom et il nous a replacé là où nous devions être. »
Elle eut comme un sanglot :
« Et moi, fille ingrate, je l’ai déshonoré et il en est mort ! »
Elle se tut, se rapprocha un peu de moi, sa réserve du début s’atténuait, elle se mit à me regarder d’un air curieux, interrogatif. Je lui servis du thé.
« Vous ne prendriez pas un gâteau avec ?... »
« Non merci, vu mon état, je ne mange pas beaucoup, mais si vous... »
« Avec plaisir ! »
Elle mangea sans hâte, toute précipitation envolée. Sur la table était posée la photo prise par Berl ici même au « Bosque ».
Elle me vit regarder la photo et me demanda :
« Pourquoi êtes-vous réellement venu ici, Monsieur Rugier ? »
C’était une question à laquelle je ne pouvais donner qu’une réponse mitigée et toute relative. Pourquoi, en effet, ai-je voulu revivre ce naufrage de ma mémoire ?  Pour me souvenir vaguement comme c’était le cas à présent ou n’était-ce pas plutôt pour leur montrer que je ne me plierais pas à ce qui pour eux, dans leur logique, était raisonnable ? Pour leur opposer avec tout ce qui me restait de force une révolte d’autant plus inattendue et scandaleuse qu’elle procédait d’un esprit supposé complice et maté.
« Je voulais savoir avant de mourir ou plutôt essayer de savoir ce qui s’était passé ici - je cherchais péniblement mes mots, son regard m’intimidait par moment - retrouver un passé qu’on m’avait confisqué, volé même et aussi me retrouver moi tel que j’étais avant que l’on ne me reprogramme comme on le fait d’un ordinateur après un bug. Je suis aussi venu pour vous.
Pour vous voir et vous narrer mon histoire, vous persuader de ma bonne foi. Je suis mort, moi aussi, d’une certaine façon il y a trente ans, mort et mal ressuscité. Je suis venu aussi pour extirper cette douleur inconnue que j’identifie, morceau par morceau, ici. Me comprenez-vous ? »
Elle continua à me fixer sans rien dire. Son regard me transperçait comme si elle tentait de se retrouver elle même dans mes yeux.
« Et maintenant que je vous ai vue et que je retrouve, bribes par bribes, des épisodes de ma vie, qu’à chaque instant je vois votre mère au détour d’une rue, d’un chemin et que des parfums et  des musiques me la rappellent, je réalise que je me suis perdu en même temps que cette maudite mémoire m’a trahi et qu’un automate m’a remplacé. Je sais aujourd’hui et vous m’en voyez heureux, que celui qui mourra  sera bien moi et non pas l’autre qui a vécu à ma place. Me comprenez vous à présent ? »
Elle parut subitement désolée et je vis l’ombre de la pitié embuer son regard.
« Monsieur Rugier, - son « Monsieur » était dit sur un ton plus doux, plus familier, suave même -  quand Bustamante m’a fait comprendre que vous étiez mon père j’ai eu envie de vous tuer malgré cette folle histoire d’amnésie ? Je voulais vous tuer pour cette intrusion violente et indésirable dans ma vie. Qu’est-elle ma vie, d’après vous, Monsieur Rugier, sinon ces malheureuses minutes par semaine dans un parloir de prison où des instants d’amour hâtifs se négocient avec des gardiens corrompus et quelques lettres griffonnées à la hâte sur n’importe quoi. ? »
Elle se tut un instant comme incapable d’aller plus loin, puis se reprit :
« Alors, savoir qu’un père dont je ne sais rien débarque en intrus pour se faire bonne conscience avant de mourir, vous comprenez que c’était le cadet de mes soucis.
Mais vous me parlez de révolte et là je vous suis plus proche, Monsieur, car chez nous c’est la révolte qui nous a permis de survivre et donner un sens à notre vie. Révolte contre notre sort, révolte contre la pitié que les autres nous offraient avec condescendance, révolte contre un ordre qui fait que nous sommes ce que nous sommes et les autres ce qu’ils sont.
Et moi aussi, tous les jours, ma révolte est une résistance contre l’ineptie de ma vie car si un jour mon amour revient, Monsieur, je serai trop vieille pour lui donner des enfants et ce sera sans doute mieux ainsi. Donner la vie n’est-ce-pas aussi donner la mort ? »
Elle pleurait doucement à présent.
« Vous voyez bien qu’il était utile que je vienne ! « - lui dis-je - pendant que des sanglots la secouaient .
« Vous le faites à vos risques - me répondit-elle - vous risquez d’ouvrir des portes interdites et vous avez ouvert la porte d’un esprit qui dormait en vous. Allez donc savoir ce qui se passera après ? »
Elle avait quasiment chuchoté ces dernières paroles.
« La boucle est donc bouclée ? » lui demandai-je.
« Il n’y a pas de boucle, Monsieur Rugier. Pas de retour non plus. Notre cheminement est linéaire et, en fait,  il n’y a même pas de chemin :  « caminante, no hay camino ! » comme l’a écrit le poète. Si vous vous êtes un peu retrouvé ici à San Luis et que l’automate en vous est mort, que ce voyage l’a tué, c’est une bonne chose. La mort nous appartient autant que la vie et nous devons la recevoir sans illusions tout comme la vie. ».
Je ne savais comment réagir devant la lucidité froide de cette jeune femme. En quelques instants elle avait démontré plus de sagesse que je n’en avais jamais eue dans mon existence.
Ma vie, hormis la parenthèse mexicaine,  n’avait été qu’une longue suite terne de conformités mises bout à bout et imbriquées les unes dans les autres à la manière de poupées russes.
Elle continua de parler, indifférente aux larmes qui lui coulaient sur le visage :
« Ce n’est pas à moi de vous dire cela, Monsieur, après tout, à défaut d’amour filial, je vous dois du respect  d’autant plus que vous allez mourir et que je vous vois ici, tellement fragile à rechercher ce qui fut, je le sais maintenant, je n’en doute plus, l’amour de votre vie, mais, Monsieur Rugier,  l’amour s’évapore lui aussi, le vôtre s’est brisé tout comme votre mémoire et rien ne pourra le reconstituer car il est fragile comme ces gouttelettes de rosée matinale qu’emporte le vent de midi. »
Elle resta quelques instants silencieuse, se sécha le visage et reprit.
« Et pourtant n’est-ce-pas ce pourquoi nous vivons tous ? Pour ces scintillements éphémères d’étincelles dans les yeux et cette douce et enveloppante grâce qui nous berce certaines nuits d’été ? Rien que pour cela, Monsieur, nous acceptons l’inacceptable, tolérons toutes les avanies et reléguons nos plus fermes principes dans des placards hermétiques. »
A présent elle pleurait à nouveau. Des hoquets traduisaient toute sa peine qui semblait venue du bout du monde.
Et je sentis en moi l’angoisse m’étreindre à nouveau, la même que celle du jour de la confession de Berl, dans ce restaurant au nom bizarre et où seule une petite fille endormie témoignait  de la vie au milieu des morts.
Nous sommes restés ensemble longtemps encore sans rien dire, côte à côte, sa main crispée dans la mienne.
Sur l’aire de stationnement elle se jeta dans mes bras et sanglota sans retenue aucune m’inondant de ses larmes la tête blottie dans mon épaule.
Je sentis son corps se contracter, elle cherchait une protection mais je n’étais plus en mesure de la lui offrir. J’étais arrivé trop tard, elle avait raison sur toute la ligne.
Nous nous sommes séparés et elle partit sans un regard en arrière comme si ce passé revenu n’avait été qu’un mirage fugace et inutile au milieu du désert.

Il est temps que je termine d’écrire, je suis épuisé et aspire au repos. Et puis à quoi bon, comment pouvez-vous me comprendre ? J’entends une douce voix à l’accent chantant qui m’appelle et sens des bras qui m’entourent tendrement la taille,  la crosse de la carabine est chaude et accueillante, son parfum exhale une enivrante odeur de pin. Je vous laisse où vous êtes et que mon sort ne vous inquiète pas.
Quant à Toi, je me retire de Ta face et maudis Ton nom car Ta demeure est une demeure d’iniquité.




(Texte déposé à la Société des Gens de Lettres, Paris 2011)








 

08:30 Écrit par Dim's dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : nouvelle, mexique, amour, amnésie |  Facebook |

13/04/2008

Retour de flammes.


C’est vrai que l’on passe parfois d’un monde à l’autre entre Lower East Side et Broadway.
A l’extrémité de Manhattan, près des Nations Unies, on peut encore, en y regardant de près, contempler quelques demeures anciennes, quasi victoriennes, aux balcons chargés de géraniums frais dédaignant de leurs deux étages les gratte-ciel arrogants qui les toisent depuis leurs hauteurs.
Dans les allées vertes du bas, il y a des garçons et des filles à bicyclette qui roulent deux par deux à toute allure en riant, tout comme, un peu plus loin dans East River Park d’autres courent, s’essoufflant dans leurs tenues polychromes.
Je prends vers l’Ouest, vers Union Square et delà me dirige vers Broadway.
J’aime assez ce boulot  de chauffeur de taxi. Boulot d’appoint, pour dire vrai. Je remplace les pros de temps à autre le matin ou l’après-midi. Cela me change du snack et entretient la validité de ma licence acquise durement voici dix ans...on ne sait jamais. Au début  de ma carrière de chauffeur je travaillais tout le temps. Comme un dingue ! Et puis il y eut cette nuit où, à l’angle de la troisième avenue et de la 70em rue Est, deux junkies m’ont braqué et tabassé.
Une fois m’a suffit, j’ai laissé tomber la nuit. Angela, aussi, n’en voulait plus. Elle avait épousé un homme pour l’avoir dans son lit m’a-t-elle dit, pas pour qu’il se promène les jours sans lune entre Manhattan et le Queens.  C’était l’époque où elle avait encore ce corps d’adolescente tout juste pubère qui me mettait dans des émois rares et excitait ma jalousie. Alors j’ai décroché du taxi et nous avons acheté ce snack, Angela et moi. Un snack plutôt crade dans la 10em avenue, entre la 57em et la 53em rue Ouest. Angela’s Place qu’on l’a appelé. Elle aurait voulu que ce soit mon nom américanisé qui soit à l’enseigne : « Harry’s Place », mais j’ai pas voulu. Je m’appelle Henri ! C’est tout ce qui me reste « d’avant » et je tiens à le garder !
On a mis une petite affiche près de l’entrée : « Se habla espanol ! », « On parle français ! », mais cela n’attire pas vraiment les touristes. Eux, ils font un petit tour discret , et puis s’en vont   à la manière de voyeurs honteux.
Le vacarme dans la rue, les drogués gisant parfois à même le sol, les sirènes des ambulances et des flics qui se mélangent dans une cacophonie stridente, les dealers qui ne foutent la paix à personne, les putes en plus...tout cela ne retient pas le chaland. Il vient s’encanailler, contempler une plage sociale de New-York à l’opposée de la sophistication luxueuse de la cinquième avenue distante d’à peine cinq cents mètre et retourne vers les feux de Broadway et ses tentatrices créatures, reines des peep-shows multicolores qui s’alignent de part et d’autre de Times Square.

 


 

C’est à tout cela que je pense en conduisant le taxi. Je ne suis pas du genre à parler aux clients. Et puis, parler, il faut le vouloir; entre eux et moi, il y a une vitre pare-balle et un grillage en sus. Pas de quoi favoriser l’intimité. De toutes façons, je ne suis pas causant, c’est bien là mon moindre défaut. A vrai dire cela fait des années et des années que je ne cause que quand il le faut absolument. Le présent, pour moi, est déjà mort, comme l’est le passé ! Reste le futur, dont on ne peut appréhender que l’instant fugace qui arrive. C’est ça mon monde, celui qui va venir dans la seconde, un peu comme une ombre précède une présence. Le monde du « sentir », celui de l’intuition. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre, j’ai pas fait d’études, mais j’ai beaucoup lu et je lis encore. Angela me le répète sans cesse : « Tu lis trop et ne parles jamais ».
Autrefois, quand elle avait encore sa ligne juvénile et ses sautes d’humeur elle pouvait, à ce propos,  me faire des scènes d’autant plus violentes que j’y opposais une indifférence et un silence quasi provocateurs.
Depuis qu’elle suce des bonbons toute la journée et consomme des chips en regardant des sitcoms à la télé les choses ont évolué comme son profil.
Je ne me pose donc pas trop de questions et regarde toujours une seconde devant moi. Remords et regrets ne font pas partie de mon vocabulaire. Je suis un homme très ordinaire n’était-ce cette lucidité presque cynique avec laquelle je contemple la vie qui, comme vous l’avez tous appris, n’est « qu’une ombre passante qu’un acteur minable agite le temps d’un instant dans une pièce contée par un  fou et ne signifiant rien !".
Je sais bien que quelque part « un œil noir me regarde» et je m’en joue, sans haine et sans peur. Un jour viendra où il me faudra peut-être rendre des comptes mais cela ne m’empêche pas trop de dormir.
« Tu es trop Européen » me dit souvent Angela qui compte chaque maigre sou de l’escarcelle du snack. Elle me le dit en espagnol car, c’est bien comme ça New-York où l’on parle toutes les langues du monde et les vit au quotidien. Et Angela est Portoricaine ; alors, dans cette Babel contemporaine, je lui parle espagnol. Un jour, elle retournera à Puerto Rico, elle épargne pour. Elle y a trouvé un terrain qui lui plaît, elle s’y voit déjà dans un petite maison à l’ombre d’un palmier entourée de chiens et de chats et moi dans le lot !...
Je l’ai connue quand elle avait dix-sept ans. Elle habitait, comme moi, le Queens.
C’est dans l’ascenseur que je l’ai embrassée pour la première fois. Bien vite elle fut dans mon studio et, petit à petit,  son corps n’eut plus aucun secret pour moi. J’ai passé cette année là un été caniculaire à apprendre sa langue sur  toutes les parcelles de sa peau brune, et à l’initier dans un monde qu’elle a, caresses après caresses, toute pudeur envolée, fait sien totalement à la manière fougueuse et un peu sauvage des filles de sa race.
Ce fut pour ne pas perdre ce rôle gratifiant d’initiateur que j’ai bien vite cédé à l’insistance à peine menaçante de son frère, Ricardo, de l’épouser et du même coup de m’intégrer totalement dans sa famille et dans sa ville grâce à cette fameuse « green card » qui me fut acquise d’office !
Quinze ans plus tard, nous voilà toujours ensemble, louant un petit appartement dans le Queens, à deux étages du beau-frère et quatre de la belle-mère. Sans enfants aussi !
Est-ce le manque d’enfants qui l’a rendue accroc aux bonbons et, petit à petit, allergique au sexe ? Je le pense. Pourtant c’était pas ma faute, les examens étaient formels, elle seule était totalement stérile, moi pas ; mais, cela, je le savais.
Pauvre Angela ! Pour elle et sa famille c’était comme une négation de sa féminité. Elle a pas pu accepter !
Tous les docteurs, charlatans, mages et autres neuvaines à St Patrick n’y ont rien changé.
Parfois je me disais que le sort était injuste pour elle, qu’il la faisait payer à ma place une dette pour laquelle elle n’avait pas à répondre.
Le mari parjure, bigame, menteur, dissimulateur, c’était moi ! Moi, qui avais produit de faux papiers, apporté des témoignages bidons, qui ne lui avait jamais dit qu’un enfant,  j’en avais eu un, autrefois, presque dans une autre vie comme je me le représentais...toujours une seconde d’avance, Henri, compris !
Alors Angela a déprimé, elle a pris un chat qui n’est pas resté très longtemps et des kilos qui ne sont  jamais partis et qu’elle entretient à coup de bonbons, ice-creams et hamburgers graisseux à souhait de notre snack.
Je gare la Chevrolet dans le parking de Stacy, mon patron et pointe auprès de John, l’employé Sick comme son nom ne l’indique pas et puis m’en vais à pied de la 48em rue Est vers Broadway et la 10em avenue. En chemin je m’arrêterai chez Nick, le  Grec, qui tient un bar et y boirai un bourbon on the rocks, le premier de la journée. A cette heure il n’y aura pas grand monde et nous aurons le temps de causer, d’échanger quelques potins et de nous refiler des tuyaux pour les paris du base-ball. Gentil, Nick !  Anagnostopoulos, son nom de famille.
Gentil même s’il est un peu menteur et maquereau sur les bords, mais bon, ici c’est une jungle, alors chacun pour soi. Je sais qu’au bout de mon verre il me tendra un chewing-gum à la menthe pour cacher l’odeur en me disant : « A penny for your thoughs ! » Il éclatera de rire et comme à chaque fois, je sourirai avec l’air bête d’un gosse pris en défaut.
Je traverse Broadway , ses bars, gogo-girls et putes de tous les sexes dans la chaleur de l’été newyorkais.
Chaleur humide qui colle aux vêtements, rend chaque geste lourd et confond les pensées. Je marche lentement, m’étonnant à chaque fois du spectacle qu’offre la rue ; limousines sombres et interminables snobant la circulation dense mais disciplinée, hordes de touristes parlant tous les idiomes, venus de tous les pays, issus de toutes les races, vertus et tares de la terre, vendeurs ambulants ânonnant les qualités de leur marchandises bigarrées et inutiles, demi-mondaines provocatrices devant les magasins de lingerie à la mode et pseudo intellectuels à l’accent de Boston faisant la queue pour réserver leur place pour le dernier spectacle à voir absolument avant les autres.
« What is this thing called love ?» susurre  langoureusement une radio locale diffusée depuis un bar et personne, bien sûr, ne répond sinon cet évangéliste minable qui, du trottoir d’en face, n’en finit pas de m’assurer que « Jesus loves you ! ».
Lui fait concurrence un peu plus loin, Ali, mon nègre favori ! Il vend, à même la rue, des poupées de bois et, musulman fidèle, enveloppé d’une ample gandoura fait ses salamaleks cinq fois par jour dans les règles de sa foi. Mon voisin du snack, l’épicier  Coréen, Kim, reste impassible devant toute cette comédie, il ne dit rien, ne pense sans doute rien, il doit compter à la place, c’est un Américain ! Un vrai !
Je rentre dans le snack où Angela s’active autour de la cuisine. Il n’y a pas grand monde hormis Joe, le semi-clodo du coin qui, de sa bouche édentée, mâche un muffin tout en sirotant un Pepsi. Il est tellement présent, Joe, que c’est devenu, chez nous, une institution. Un peu plus propre, un peu moins grossier, on pourrait le prendre pour le mari  ou l’amant d’Angela . Mais bon, j’affabule !
Il flotte dans l’air, mal conditionné, une odeur  particulière de graisse surchauffée et  de frites mélangées à des détergents, cocktail unique qui s’imprègne dans les corps et vêtements !
Daisy, une petite pute de chez Nick, me disait qu’elle n’avait pas besoin de se retourner pour savoir que j’entrais dans le bar. Rien qu’à l’odeur, elle me reconnaissait ! Après, dans sa chambre, elle me faisait prendre une longue douche avant de me concéder une extase négociée.
J’en étais là quand ils rentrèrent, les quatre jeunes gens de la veille. Des touristes qui étaient passés vers dix heures du soir, juste avant la fermeture, et qui avaient consommés largement.
Ils parlaient, entre eux, français. « Chicos de Francia ! » m’avait dit Angela d’un air racoleur  me pressant de les servir. Moi, j’avais vite compris qu’ils ne venaient pas de France, c’étaient des Belges, j’avais reconnu l’accent , et pour cause !
Alors, instinctivement, je m’étais fermé comme une huître apeurée !
De retour chez nous, ils avaient été l’occasion d’une discussion vive entre Angela et moi qui m’avait reproché de ne pas leur avoir adressé la parole en français « Ni siquiera una sola palabra en francès ! » ajoutant que je n’avais vraiment pas la fibre commerciale et que mon attitude réservée ferait fuir plutôt qu’attirer la clientèle. J’ai rien répondu ! Qu’y avait-t-il à répondre ? Que l’intrusion de ces quatre jeunes de vingt ans réveillait en moi des souvenirs sinon des remords et encore moins des regrets ?
Cette nuit là, j’ai mal dormi, j’ai rêvé  de grands oiseaux aux ailes de chauve souris  qui planaient haut dans les airs et faisaient des cercles de plus en plus concentriques au fur et à mesure qu’ils perdaient de l’altitude. Ils allaient me tomber sur la tête quand je me suis réveillé en nage. Angela a grogné et s’est retournée sur le côté en soupirant.
Puisqu’ils étaient là, autant les affronter ces jeunes gens, ce n’étaient pas, après tout, les cavaliers de l’Apocalypse. Foin de fantasmes ! Je me suis dirigé vers eux avec les menus et un sourire de circonstance et leur ai dit en français :
« Hello !, comment allez-vous aujourd’hui ? »

 


 

 

           

 

Ai-je jamais aimé Josiane ? Voilà la bonne question que je ne me suis pas posée. On ne m’en a pas laissé le temps. Et puis, c’est quoi cette chose qui s’appelle l’amour ? Cette « folie si discrète » comme la qualifie le poète. Il faut, sans doute,  être vieux au bout d’une vie assumé  consciemment pour oser y répondre ou bien être le génie que je ne suis pas !
Elle avait dix-neuf ans quand elle est tombée enceinte, c’était l’époque où la pilule n’existait pas. Les filles qui couchaient le faisait à leurs risques et périls. Les jeunes gens aussi
J’étais étudiant en deuxième année de Lettres, et j’ai pas très bien réalisé au bout de trois mois d’aménorrhées que j’allais devoir l’assumer cette grossesse, que je devais épouser Josiane !
Elle était blonde aux yeux très bleus, menue, gentille et fille unique d’un veuf, huissier de justice empâté et imbu de sa personne. Elle habitait un village à une quarantaine de kilomètres de Bruxelles, un de ces villages propres où les maisons se pressent autour de l’église et qui voit chacun épier son voisin derrière les voilages immaculés des fenêtres.
Nous nous étions rencontrés à un bal champêtre, Josiane et moi et, bien vite, je fus le premier à inaugurer son corps gracile qu’elle m’offrait timidement en fermant les yeux, me prenant dans ses bras et s’excusant de ne pas avoir une grosse poitrine, m’assurant aussi, que jamais elle n’aurait de la cellulite ni ne prendrait du poids comme les autres femmes casées. Elle me rendait mes caresses avec une touchante application d’écolière sérieuse.
Elle était comme ça, Josiane !
Que nous disions-nous en dehors de ces heures passées à explorer notre libido toute neuve ?
Je ne le sais plus vraiment, sans doute rien de très transcendant. C’était une gentille fille qui ne se posait pas trop de questions et trouvait que dans la vie les gens étaient bons et l’ordre des choses parfaitement naturel.
Sitôt sa grossesse confirmée, les bans furent publiés et nous fûmes mariés un vendredi matin par le bourgmestre du village et le curé. Ce ne fut pas vraiment une fête. Il n’y avait pas grand monde, seuls mon beau-père et ma mère s’amusèrent. Trois mois après ils se mettaient en ménage ! Peut-être qu’ils le sont encore aujourd’hui, ce n’étaient pas des gens à se débiner, eux !
Les conséquences de mon nouvel état civil se révélèrent désastreuses pour moi. Finies les études de Lettres...de la comptabilité et vite ! Un boulot, encore plus vite. Plus d’amis, plus de poésie; passée la vie d’étudiant s’installe la stricte et monotone réalité ordinaire du quotidien !
Le père de Josiane qui était un client attitré du député du coin me trouva un emploi à la Caisse Générale d’Epargne et de Retraite (garantie par l’Etat !), un organisme où l’on payait mal des employés qui attendaient, stoïques,  une bonne retraite anticipée de trois ans sur le régime général.
Je devins donc préposé au sous-chef adjoint par intérim de la sous-section fournitures de bureau du Service de l’Economat Général de la Caisse Générale d’Epargne et de Retraite (garantie par l’Etat !). J’avais la tâche de contrôler tous les matins la concordance entre les factures d’entrées et les bons de commande d’origine. Je faisais deux piles de paperasses. A ma gauche tous les papiers qui ne présentaient pas de problèmes, à ma droite les autres. La pile de gauche, Anneke, ma subordonnée rousse et flamande, la rangeait, avec soin, dans des classeurs ad hoc et la pile de droite je l’apportais, sur le coup de onze heures à Mr. J. Severin, mon supérieur hiérarchique à qui j’expliquais le pourquoi de mon intrusion dans son bureau.
Mr. J. Severin, dont tout le monde prétendait qu’il touchait des pots de vins, fumait des cigarillos, buvait de la bière, prenait un air important en faisant semblant de m’écouter, cherchait et trouvait immanquablement une faille dans mon discours et puis rangeait tout ou partie de mes papiers de droite à la gauche de son bureau. La suite, je ne l’ai jamais connue et, après tout, elle ne m’a jamais intéressée !
Le problème c’était les après midi ! Nous n’avions rien à faire sinon tuer le temps en papotant avec des représentants odieusement flagorneurs, d’autres lisaient le journal, jouaient à combat naval, racontaient des histoires salaces qui faisaient rougir Anneke quand elle y comprenait quelque chose, ce qui était rare !
Le seul avec lequel j’eus, de temps à autre, une conversation hors du commun était un certain Gustave, gentil garçon de mon âge, un peu alcoolique sur les bords, se prétendant célibataire endurci. Il aimait la musique de jazz, les Beatles et, chose rare, avait, par moment des velléités d’esprit critique. Josiane et moi l’avions invité deux ou trois fois à la maison et nous nous étions bien entendus et amusés.  Josiane, le lendemain  trouvait que ces soirées coûtaient cher quand même, mais c’était bien là sa seule remarque.
Le soir, je prenais le train pour retrouver le village et Josiane qui avait, sur ces entrefaites, accouché d’un fils : Armand !
J’aurais voulu l’appeler autrement. Pourquoi pas Alexis, Nicolas, Max ou Xavier ? Mais il paraît que dans la famille de Josiane le grand-père Armand était un homme fort respectable qui venait de mourir d’un épouvantable cancer du colon et que notre premier-né pouvait bien perpétuer la tradition de son prénom . C’est comme ça en province !
Je pense aujourd’hui que cette ferveur pour les mânes du grand-père Armand était plutôt justifiée par l’héritage, nettement supérieur aux plus optimistes des prévisions, qu’il laissait à son huissier de fils. Il fut donc remercié à titre posthume et à mes dépens !
Josiane, durant ces quelques mois de notre union ne m’a jamais demandé si j’étais heureux. C’est  tout ce que je puis lui reprocher. Moi non plus, je ne lui ai pas posé cette question, oh combien existentielle ! Mais, fallait-il la lui poser ? N’avais-je pas, pour elle, une situation stable dont la carrière se faisait à l’ancienneté, une retraite assurée, quoi vouloir de plus ?
Un jour elle s’est étonnée que je continue à étudier l’anglais : « Ca ne te servira à rien à la Caisse Générale d’Epargne et de Retraite (garantie par l’Etat !) »
Mère, elle s’est sentie directement reconnue, posée, terminée. Pour moi, elle était épuisée !
Au village nous étions le jeune couple envié dont on pardonne facilement la faute originelle qui fait de si beaux bébés et puis, n’avais-je pas un avenir « en béton » comme me le répétait à l’envi mon beau-père qui m’incitait, les jours d’élections, à ne pas oublier « mon bienfaiteur », le député VDB.
Dans le couloir qui, de la sous-section des fournitures de bureau menait à la section de l’Economat Général, il y avait une grosse mappemonde sur pieds. Chaque fois que j’y passais je la faisais tourner au hasard et rêvais aux pays qu’elle me révélait au bout de sa course : les Honduras, Saskatchewan, Birmanie et autres Aléoutiennes au bout de l’Océan...               

 

Ce jour là, je suis sorti du bureau à midi pile. C’était un jour très ordinaire, le ciel était gris, il ne  pleuvait pas et le vent était nul. Je me suis dirigé vers la rue neuve, toute proche, pour y acheter mon journal que je lirais, comme tous les jours, à la Brasserie « Au Renard » sur l’avenue. J’ai senti une drôle d’odeur dans l’air, comme du souffre et puis j’ai vu l’immense colonne de fumée noire qui s’élevait au bout de la rue et gagnait la place B. toute proche.





J’ai seulement réalisé, alors, que les hurlements et les bruits de dizaines de sirènes me crevaient le tympan, j’ai vu les gens qui couraient dans tous les sens en poussant des cris. C’était comme si quelque chose de menaçant était suspendu au dessus de nos têtes, une mort aveugle qui faucherait  quiconque se trouverait à sa portée. Près de moi une jeune fille était étendue par terre sans doute évanouie, plus loin une femme était en proie à une crise de nerfs.
Le ciel, lui, était devenu noir et déversait sur nous une poussière de fibres graisseuses et collantes. Seul le rouge des voitures des pompiers qui, maladroitement et dans un désordre lamentable se frayaient un chemin dans cette rue étroite, tranchaient sur l’obscurité ambiante.
Arrivé au milieu de la rue, je compris de suite l’horrible drame. Le grand magasin « A l’Innovation » dont la façade art nouveau avait été dessinée par l’architecte Horta lui-même, brûlait sauvagement. Des flammes immenses, rouges, ocres et bleues, le dévoraient jusqu’au deuxième étage et, sur les toits, je pouvais voir des grappes de gens agglutinés hurlant aux secours qui ne venaient pas.
Il allait y avoir des morts, des blessés et des disparus. Beaucoup !
Des policiers, privés de toute instruction précise tentèrent de me faire rebrousser chemin sur l’air du « Circulez, y a rien à voir ! », mais je réussis, néanmoins à me rapprocher suffisamment du bâtiment en feu, jusqu'à entendre distinctement les craquements sinistres de la bâtisse prête à s’effondrer.
Subitement,  je n’entendis plus aucun bruit. Plus d’ordres rauques aussitôt contredis sur le même ton, plus de hurlements des rescapés que les pompiers ramenaient au bout de leurs longues échelles. Plus de sirènes non plus. Rien, sinon cette voix sourde et insistante qui me murmurait :
« c’est le moment où  jamais...l’occasion de rêve...tu n’en auras jamais une de pareille...ce sont les dieux qui te l’envoient cet holocauste...qu’attends-tu ? » J’étais fasciné. Au delà des flammes et des douleurs des affres de la mort violente, c’était la mappemonde du couloir qui m’accueillait et elle me dévoilait, pour moi seul, ses plus belles couleurs: océans d’un bleu turquoise, terres de Sienne de Toscane et ces sombres et altières montagnes au bout de déserts nacrés. Voilà des hommes qui me faisaient signes, des hommes fiers et beaux, montants de rares destriers, le pistolet à la ceinture et les éperons flambants au bout de leurs bottes noires et luisantes. A leur suite venaient des femmes orgueilleuses, aux yeux ardents, parées de tuniques aux tons indigo et chantant d’étranges et voluptueuses mélopées. C’était le monde qui n’attendait que moi, la scène sur laquelle je ne serai plus un acteur minable jouant une pièce écrite par un idiot et dont  le monde entier se moquerait !
Une femme secouriste interrompit ma méditation pour me demander si j’allais bien, si je n’étais pas blessé, choqué, brûlé « Alors si vous n’avez rien, vous n’avez, non plus, rien à faire ici ! »
Et puis les voix reprirent de plus belle : «  l’Arizona et le désert de la mort, la pampa et la Patagonie tout au bout jusqu'à la terre de feu ! ».
Tout laisser tomber, tout. Cette dérive médiocre de mort-vivant au milieu des zombies. Recevoir, enfin, la vie, la vraie,  à travers ces flammes purificatrices, être comme un phénix ressuscitant de ses cendres, qui va  à reprendre son envol majestueux vers des cieux accueillants et complices.
« Circulez, je vous dis, circulez... » Je réalisai que c’était un officier de police totalement paniqué qui me menaçait de sa matraque.
Je décidai alors de disparaître et bien vite avant qu’on ne m’arrête et me classe parmi les personnes choquées par ce drame.
Quelqu’un m’a-t-il vu quand j’ai rebroussé chemin pour me perdre ensuite dans les petites rues voisines de la rue neuve (quel nom prédestiné !)  et me fondre dans la foule compacte accourue, curieuse, des quatre coins de la capitale ?
L’incendie de « l’Innovation » a fait 280 morts, une centaine de blessé et quinze disparus, dont moi...


                             

D’emblée, mes menus à la main, je ne me suis pas senti à l’aise. Ils avaient pourtant l’air ravi que je leur parle en français et leur raconte que j’étais vaguement Canadien,  je sentais bien, au fond de moi que, pour eux, c’était comme une confirmation attendue depuis longtemps.
Mon instinct me le dictait.
Ils avaient un air de famille,  comme des frères ou des cousins, tous blonds aux yeux bleus, l’un d’entre eux, sans doute l’aîné, me regardait un peu plus que les autres mais c’était un effet de mon imagination, pensai-je.
Toujours est-il que je ne me suis pas attardé plus qu’il ne faut, j’ai pris les commandes, dit quelques paroles de circonstances, je ne me souviens même plus desquelles , et j’ai rejoins le comptoir aussitôt.
Angela,  souriante, jubilait d’avoir été obéie, c’était plutôt rare et toujours ça de pris.
Je les ai regardé vaguement pendant qu’ils attendaient  leurs hamburgers. Ils devaient avoir, plus ou moins, l’âge de mon fils, et après ?  Pourquoi ce garçon aurait-il été à la recherche d’un père disparu dans l’incendie le plus meurtrier du siècle ? Dans chaque catastrophe il y a des gens qui « disparaissent »,  dont on ne retrouve pas l’ombre d’un bouton de culotte...et dans un incendie terrible comme celui qui m’a vu disparaître, ce n’est pas étonnant, vu la chaleur dégagée, que le moindre des indices ait disparu. Qui aurait pu mettre en doute la véracité de ma disparition ? Josiane et moi donnions l’illusion du couple parfait,  je n’avais pas de dettes, pas de problèmes apparents non plus, alors ?
Josiane a du recevoir bien vite l’indemnité allouée aux décédés et disparus et je sais que pour ces derniers une entorse a été faite à la loi par les compagnies d’assurances qui, normalement, auraient dû attendre trente ans avant de solder les comptes. Quant au reste, je suppose qu’elle s’est remariée et a fait d’autres enfants. Il y a peut-être, dans un coin, une vieille photo de moi dans un cadre, histoire de dire « C’est le papa d’Armand, il est mort dans l’incendie de « l’Innovation - vous vous souvenez de ce terrible incendie n’est-ce-pas. ? -..si c’est pas malheureux à son âge ! »
Et puis rideau, exit le disparu ! Pas de quoi cultiver une paranoïa.
Le jeune blond, l’aîné de la bande, celui aux yeux métalliques me commanda un Pepsi et, une fois de plus, la froide insistance de son regard me glaça.
Ce fut Stacy qui me sauva de mon malaise grandissant. Il téléphonait pour me demander de prendre d’urgence du service, il y avait des dizaines d’Irlandais qui louaient des taxis pour visiter New-York, fallait que je me dépêche.
Angela n’a pas trop apprécié, mais n’a rien dit non plus, après tout c’était du boulot, donc un peu de fric.
J’ai salué les jeunes d’un air faussement enjoué, ils m’ont répondu et je me suis quasiment sauvé. Sur le chemin vers Stacy je me suis arrêté  chez Nick pour m’enfiler un bourbon à toute vitesse, j’en avais fichtrement besoin et cela m’a fait du bien.
Durant toute l’après-midi j’ai sillonné Manhattan avec la famille O’Neil à bord ; Greenwich Village, Soho, Empire State, World Trade Center. J’allais oublier mes Belges et autres affabulations maniaques quand toute l’histoire m’est revenue du côté de Chinatown.

 


 

C’était il y a tout juste un an, en juillet,  j’étais allé faire une course du côté de Little Italy. Passant, à pieds,  par Chinatown, je croisai plusieurs groupes de touristes bigarrés du côté de Canal street. Dans la cohue je remarquai que quelqu’un me dévisageait avec une obstination déplacée. Un touriste affublé, comme les autres, de lunettes noires, appareil photo en bandoulière,  short et T-shirt (« I love N.Y ») et des baskets de champions aux pieds.
Il était chauve et bedonnant, parfaitement typé. Il me rappelait cependant quelqu’un et cela m’intriguait car je ne connaissais pas grand monde en dehors de mon périmètre habituel. J’ai passé mon chemin, indifférent, hostile même, et me suis évanoui à l’angle de Lafayette street.
Le soir, chez Nick, Daisy à ma droite et mon deuxième bourbon à ma gauche, j’ai percé l’identité de l’inconnu de Chinatown : c’était Gustave ! Mon acolyte d’autrefois. Vieilli, grossi, chauve, mais Gustave quand même !
Avec ces foutus vols bon marché le monde entier atterrissait à J-F Kennedy, mais de là à ce qu’il me découvre ou croie me découvrir à New-York, tellement d’années après les faits, c’était jouer de malchance. M’a-t-il reconnu ? J’avais pas tellement grossi depuis l’époque,  mes cheveux étaient toujours là  mais grisonnants, la peau tannée et le visage marqué  de profondes rides.
Et puis il y avait mon regard, complètement changé depuis ce temps là. Angela me l’avait plusieurs fois déclaré, j’avais le regard d’un fauve,  « tienes ojos de una fiera », d’un fauve sur le qui-vive. Daisy aussi me disait aussi d’en finir avec mon regard de loup furieux et de mes autres tics comme celui de m’installer toujours devant l’entrée d’une porte.
Serait-il rentré chez lui, Gustave, clamant haut et fort qu’il m’avait retrouvé en Amérique ?
Qui l’aurait cru ? Quel intérêt ? C’est ma paranoïa qui me soufflait, une fois de plus,  toutes ces suppositions hallucinantes. Qui se soucierait encore de moi ?
Et ces jeunes gens dans la force de l’âge, ils avaient certainement autre chose à faire que de s’intéresser à un paumé dans mon genre. Car la vérité, il faut bien  l’avouer, était là dans toute sa cruelle évidence, j’étais un paumé, un « loser », comme on dit ici !
Paumé en Europe, paumé en Amérique,  la retraite en moins ; une petite blonde par là , une grosse brune ici ;  fonctionnaire glandeur devenu restaurateur minable. Filles de bar à la sauvette comme les bourbons de Nick et pas plus de poésie à l’horizon que dans le « Wall street Journal ».. Ces hommes fiers qui me tendaient leurs bras en souriant dans ma vision de la rue Neuve n’étaient que des petits immigrants laborieux et égoïstes, chasseurs de « green cards », maquereaux à la petite semaine, indicateurs de police et loubards inoffensifs. Les femmes, elles, fonctionnaient selon le principe qu’une jolie fille qui se couche toute seule ne devient pas riche, mais, là aussi, elles se plantaient !
Les altières montagnes, cathédrales des cieux, étaient, ici, des gratte ciel, phallus insolents et exhibitionnistes des fortunes des riches accentuant par leur seule présence écrasante la frustration de ceux qui rampaient  à terre, les ailes coupées, comme moi.
Et l’océan turquoise n’était qu’un dimanche ou deux par été à Coney Island, sa kermesse et ses flons-flons tapageurs et populaires.
Pour un homme qui prétendait n’avoir pas de remords ni de regrets et de vivre dans la seconde qui vient, j’étais, cet après-midi,  au tapis comme un boxeur sonné.
Les O’Neil n’ont pas dû trouver fort sympathique ce chauffeur qui, de l’après-midi, n’avait pas déserré les dents et le pourboire s’en est ressenti.
J’ai rendu le taxi à Stacy sur le coup de dix-neuf heures et pris un double bourbon chez Nick.
« T’as pas l’air dans ton assiette ! » me dit-il.
« La chaleur, Nick, la chaleur...et le taxi tambien ! »
Il me refila, comme d’habitude le chewing-gum de circonstance, me tapota l’épaule et me dit gentiment : «  Allons, Henri, remets-toi et puis, n’oublies pas que lundi ta Daisy revient ! »
Son éclat de rire franc m’accompagna jusqu’au snack où je m’affairai avec Angela jusqu'à vingt-deux heures. C’est le moment où il vaut mieux fermer si  l’on souhaite éviter les mauvais garçons, les bagarres, les clodos qui paient pas et les drogués qui s’endorment sur leur chaise. Angela souhaitait faire la fermeture avec moi, mais je la pressai de prendre le métro, j’aspirais à un peu de solitude pour remettre de l’ordre dans le snack et mes pensées, me calmer et - pourquoi pas ?- prendre un dernier verre chez Nick.



Angela était contente, la recette avait été inespérée ce soir, elle l’enferma soigneusement dans le petit coffre de la remise tout en me signalant que le congélateur de la même remise devait être absolument contrôlé avant la fermeture, que, déjà, l’alarme s’était déclenchée et qu’il fallait absolument que je fasse les procédures de contrôles d’usage.
Elle sortit et disparu dans l’avenue où les néons criards des enseignes lumineuse narguaient cette nuit sans lune.
J’allais fermer le snack dont les lumières, déjà, étaient en veilleuse quand une voix que je reconnu aussitôt me demanda sur un ton exagérément poli et en français:
« Pourriez-vous nous dépanner avec quelques Pepsi et sodas, Monsieur ? »
C’était le Belge de cet après-midi, l’aîné de la bande comme je l’appelais, celui avec les yeux métalliques et le regard inquisiteur. L’intonation de son « Monsieur » me fit frémir, je me vis pâlir et sentis mes mains trembler. « Voilà la paranoïa qui me reprend »  pensai-je.
« Le distributeur de notre hôtel est en panne et comme nous vous connaissons, j’ai pensé que vous pourriez nous dépanner, Monsieur »
Il me racontait des histoires...son hôtel, Angela me l’avait dit, était le « Wilson » à cent mètres d’ici et il y avait, sur son chemin, au moins quatre marchands ambulants de boissons glacées. Il n’avait rien à faire ici, cela sentait le coup fourré à plein nez.
J’étais tétanisé. Je remarquai qu’il était plus grand que moi et son sourire un peu crispé me révélait des canines aux découpes acérées, vampiresques mêmes, un peu comme les miennes...il plongeait son regard dans mes yeux et, comme s’il devançait mon objection, ajouta :
« J’ai apporté un sac en plastique pour les emballer, Monsieur »
Là dessus l’alarme du congélateur s’est mise à sonner, il fallait que je bouge, que je fasse quelque chose pour me débarrasser de sa présence inquiétante.
« Occupez-vous de cette alarme, je vous en prie, j’ai tout le temps » s’empressa-t-il de me dire  accentuant son sourire.
Je me dégageai de son regard comme une loutre  apeurée de celui d’un cobra, bredouillai quelque chose que j’ai oublié depuis et pénétrai dans la remise.
Il me fallut à peine une minute pour procéder aux opérations de mise sous contrôle du congélateur, après quoi je me dis que je servirai le jeune, et vite, avant de l’envoyer au diable une fois pour toute.
C’est à ce moment que j’entendis, assourdi par la porte de la remise, un bruit mat dans le snack, comme un pétard mouillé qui explose. Je voulus sortir mais la porte était coincée, j’étais fait comme un rat !
« Voulez-vous m’ouvrir la porte, s’il vous plaît » criai-je.
Pas de réponse.
Surexcité, en nage, je devinais qu’un danger grave me guettait, je le percevais jusqu’au bout de mes articulations et sentis que, cette fois, je ne pourrai pas filer en douce comme tant de fois je l’avais fait.
Un mince filet de fumée s’infiltra par dessous la porte. Il y avait le feu !
« For God’s sake, open the door ! »
La fumée pénétrait de plus en plus dense dans la remise, j’entendais, dans le snack de soursds craquements qui me ramenaient quelques années en arrière.
« Pour l’amour du ciel, sauvez-moi ! » m’entendis-je hurler avant de me coucher sur le carrelage pour éviter la suffocation. Toutes les lumières s’éteignirent subitement, le congélateur émis une espèce de râle et son alarme autonome se remit à siffler durant quelques instants avant de mourir elle aussi .
J’entendis au loin, très loin, les sirènes des pompiers, mais étaient-ce les pompiers de New-York, n’étaient-ce pas ceux d’ailleurs...d’avant...de ce monde que j’avais cru fuir et qui me rattrapait aujourd’hui ?
Des grondements dans le snack me firent comprendre que les flammes l’achèveraient bientôt et que moi aussi j’allais y passer comme un vulgaire hamburger à 25 cts.
Je m’accrochai désespérément au sol de la remise et réalisai, dans un éclair de lucidité rare, toute l’ironie de mon destin.
Le Gustave de l’an dernier, il l’avait épousé, Josiane... lui avait sans doute fait des gosses...elle devait être avec lui à New-York quand il m’a reconnu. Tous m’avaient rejoint au terme de ma course folle qui allait finir pour moi à la manière d’un insecte qui se consume au bout d’une allumette...
Les pompiers dans quelques heures retrouveraient, c’est sûr cette fois, mon cadavre calciné dans cette misérable position de foetus qui n’a rien à voir avec le phénix renaissant de ses cendres. Les miennes seront encore chaudes et mélangées à celles des débris synthétiques qui encombrent le quotidien des mortels.
Dans un dernier effort j’essaie d’apercevoir au bout de ce trou noir des ombres familières, celles de mes nobles cavaliers de jadis et de leurs femmes ondoyantes m’escortant vers des vallées heureuses et fertiles,  mais il n’y a rien sinon ce tourbillon qui m’aspire loin, très loin, au-delà d’Orion, des Pléiades et autres galaxies étranges, vers un néant glacé.

 


 

 

 

 

 

                                            


 

 

Texte déposé à la Société des Gens de Lettres (Paris, 2007)

 

13:45 Écrit par Dim's dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

08/03/2008

Le grain de sable.

Majorque (15)Il les avait repérés depuis trois jours qu’il était là. Elle petite, blonde, riant fort, silhouette élancée et chevilles fines ; lui, plutôt grand, brun, visage ovale, dents blanches, musculature moyenne et chemise échancrée sur un torse imberbe.
Un jeune couple comme on en voit des tas dans cet hôtel des Baléares. Jeune, sans enfants, promis à un avenir sans histoires.
Pour lui, un avenir sans histoire est la chose la plus lamentable qui puisse arriver aux gens. Naître, vivoter et puis mourir. Rien de plus banal.
Il pense que la vie, la vraie, n’est faite que de tours et détours à flanc l’abîme avant le grand saut final dans l’inconnu.
Il pensait à tout cela quand il les voyait sur la plage se dorer au soleil chaud de juillet, elle dans un petit bikini blanc qui mettait son teint cuivré en reliëf.
Trop petit, le bikini.
Il les regardait à la dérobée quand il s’étendait, lui aussi, sur la plage où quand il jouait au volley non loin d’eux.
Leur chambre est au rez-de-chaussée, de l’autre côté du restaurant et de la réception de l’hôtel, pas loin de la piscine. Ca aussi, il le sait.
Tous les jours il y avait une soirée dansante animée par un orchestre local. Les couples virevoltaient au son d’une musique syncopée. Elle faisait tournoyer sa robe, et il pouvait contempler ses jambes nerveuses esquisser les pas en rythme et avec grâce. Elles sont belles, ses jambes.
Lui restait seul au bar à siroter un « Cuba libre », lentement, et en fumant une cigarette américaine. Les volutes de fumée montaient en spirales au plafond et s’étendaient paresseusement avant de mourir emportées par la brise discrète de la mer.
Cette nuit là, il l’a vu quitter la salle pour se diriger vers leur chambre. Elle est restée à sa table entourée d’une cour de bellâtres aux yeux brillants qui parlaient fort et se disputaient pour l’inviter à danser.
Une allumeuse, s’était-il dit plusieurs fois.
Il règle sa consommation, souhaite une bonne nuit au barman taciturne qui lui rend la monnaie et prend la direction du sentier qui mène vers leur chambre.
Odeurs mélangées de pin et d’air marin.
La lune est à son dernier quartier, il sait cela aussi. De hauts lauriers roses bordent le sentier, le jour ils donnent un peu d’ombre, tard dans la nuit ils sont autant de masses noires propices à des apartés romatiques ou à de furtives étreintes. Il l’a observé.
Il l’a vu rentrer dans la chambre où une lumière s’est allumée. Il est resté à l’ombre d’un laurier épiant les alentours, seul sans être vu. Dans la main il tient le lacet.
C’est un modèle particulièrement long : 110 cms. Il l’a détaché le soir même d’une paire de chaussures montantes emportée au cas où l’envie le prendrait de faire de la marche dans les montagnes aux alentours. Mais il a renoncé à cette excursion, il préfére rester sur la plage à jouer au volley, ou se promener, solitaire, le long de la mer.
 De la chambre lui vient le bruit d’une chasse d’eau. La lumière s’est éteinte et il l’a vu sortir et emprunter le sentier pour revenir vers la piste de danse. Il porte une chemise blanche bien visible dans l’obscurité ambiante, son pas est souple et silencieux, le pas d’un homme sans histoires.
Il arrive à sa hauteur quelques secondes après, le salue d’un « B’soir » poli et indifférent, et poursuit son chemin.
Quand l’homme sent le lacet autour de son cou il a un mouvement de recul stupéfié. Il ne se débat qu’après une ou deux secondes, trop tard...la mince lanière lui serre encore plus la gorge et l’étouffe indifférente aux soubresauts de son corps qui se cabre et recabre désespérement. Derrière le lacet, il évite les coups de pieds qu’il tente de lui donner et qui se perdent dans le vide. L’homme pousse un râle ou deux et s’affale de tout son poids sur les graviers. Deux minutes au plus…
Autour de la gorge, il y a un peu de sang. La langue pend, misérable, hors de la bouche. Il git, là, sur le sentier, ses yeux vides regardent le petit quartier de lune et les étoiles muettes du ciel.
L’homme, longeant les lauriers, est parti doucement en direction des chambres. Avant d’y arriver, il  prend à droite pour couper, pieds nus, à travers la pelouse. Puis il rejoint l’aile où il loge.
Arrivé dans sa chambre, il examine ses mains, son pantalon, sa chemise, nettoie le lacet à l’eau froide. Il prend une douche et se couche.

 

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Quand il se réveille, le lendemain, il remarque d’abord le lacet qui manque à l’une des chaussures montantes. Il se reproche de ne pas l’avoir remis en place avant de s’endormir. Il répare cet oubli, fait le tour de la chambre, inspecte soigneusement ses vêtements de la veille, les talons des chaussures, se douche et descend pour le petit-déjeûner.
Dans la salle il ne remarque rien d’anormal sinon qu’il n’y a pas de musique. Les gens vont et viennent autour du buffet, ils ne disent pas grand-chose, mais c’est comme ça tous les matins. Ils ont faim.
Il est entouré de touristes italiens, il essaie de comprendre ce qu’ils disent mais manifestement, ils ne parlent pas de ce qu’il voudrait. Ils terminent leur petit-déjeuner, se lèvent, lui disent  Ciao ! et il répond Ciao !
Après, il se dirige à pas lents vers la réception, il passe devant le panneau qui affiche les activités du jour, un avis y est accroché : la soirée dansante de ce soir est annulée en raison de l’événement dramatique de la veille.
Il se sent comme rassuré. L’événement est « dramatique ». Il finissait par en douter.
Devant la réception il jette un oeil dans le bureau du directeur dont la porte est entrouverte. Il y a du monde dans le bureau, des hommes en costume. Il pense que ce sont des policiers. Ils parlent sans trop couvrir leur voix. Il ne comprend pas l’espagnol.
A la plage il y a moins de monde. C’est ce qu’il lui semble et que lui confirme une touriste, une Française, Suzanne, rousse trentenaire et esseulée.
Elle dit que c’est terrible ce qui s’est passé hier. Des gens ont quitté l’hotel traumatisés. D’autres sont partis se baigner ailleurs. Vous savez pas pourquoi il l’a tué, ce pauvre type ? Non je ne sais pas. Et puis pourquoi il l’a fait, il ne l’a même pas volé à ce qu’il paraît ? Non, je ne sais pas. Vous voulez pas me tenir un peu compagnie, je ne me sens pas à l’aise ? Oui, je veux bien.
Ils s’étendent sur le sable. Serviettes côte à côte. Elle parle… une vraie logorrhée.  Il l’écoute moins distraitement quand elle évoque la veille. On s’est demandé pourquoi la police était dans la salle. Il n’y avait plus de musique, plus rien, on a tous été prié de rester sur place, le directeur a pris sa femme à part avec deux autres hommes. On l’a entendue pousser des cris !
On sait pas où elle est aujourd’hui. Terrible, je vous dis.
Il ne répond pas.
Je suis de Paris et vous ? De la province. Elle pouffe. On est tous des provinciaux, même à Paris. Vous restez encore longtemps ? Cela ne vous angoisse pas cette histoire ? Moi, je sais pas si je vais rester. Savoir que ce type a été assassiné comme ça à quelques mètres de là où je me trouvais, cela me glace. Pas vous ? Si, moi aussi, mais pas de la même façon. De quelle façon alors ? Je sais pas, de la façon qu’un homme se glace pour ce genre de chose. Ah ! et vous croyez que c’est différent pour une femme ? Je suppose que oui, c’est une question de sensibilité. Ben oui, c’est possible ce que vous dites là, une femme doit être plus sensible à ce genre de drame, enfin, je veux dire, le ressentir autrement, non pas que les hommes le soient moins ou insensibles. C’est quoi encore votre prénom ? Il répond. Ah, c’est joli comme prénom ! 

 

sans lune


Le commissaire Ramon Guttierez regarde l’homme qui est assis en face de lui derrière une table à côté du traducteur. Depuis sept heures qu’il l’interroge, Ramon le trouve étrangement frais et décontracté.  Lui est fatigué et songeur. Au plafond, les pales du ventilateur tournent en grinçant et font comme un miaulement de chaton affamé, cela l’énerve et ajoute à l’impression trouble qu’il a de ne pas contrôler la situation.
L’ampoule du bureau diffuse une lumière de plus en plus blafârde, c’est toujours ainsi passé une certaine heure. L’île n’est pas encore équipée comme il faut pour dispenser à tous ces touristes qui l’envahissent les besoins électriques qu’ils exigent, alors les autochtones trinquent.
Depuis la nuit dernière il est sur la brêche avec cette histoire de meurtre dans cet hotel flambant neuf et en ce moment rien ne dissipe le brouillard qui enveloppe cette affaire dont il ne discerne pas les tenants et aboutissants.
A chaque fois qu’il lui a demandé s’il l’avait tué, l’homme a répondu calmement en haussant un peu les épaules : pourquoi je l’aurais tué ? Je ne le connaissais même pas. Ce qui était la vérité toute nue, agaçante dans son énoncé froid et brutal. Personne ne les avait vus ensemble, sa femme non plus ne l’avait jamais vu de près. Pourquoi l’aurait-il tué ? Guttierez sait que l’on ne tue pas comme ça. Il a tué, lui. Souvent et beaucoup. Combien ? Il ne sait pas. Mais c’était durant la guerre civile et le mobile était clair : lui ou le républicain d’en face.
Et puis avec ce Français, il ne sait pas comment s’y prendre. Ils ne les aiment pas, les Français. Il ne les connaît pas, mais il ne les aime pas, il y en avait trop parmi les « brigatistas » d’en face. Il préfère les Allemamds, comme ça, instinctivement, même s’il ne les connaît pas bien non plus.
Ces interrogatoires prennent trop de temps, pense-t-il. Il faut que le traducteur traduise sa question et puis lui rapporte la réponse, cela traîne et nuit à sa méthode de harcèlement. Il ne sait plus quoi faire.
La Française, par exemple, elle lui a dit qu’elle l’avait vu tuer, lui, le type d’en face. Elle était sur son balcon au premier étage quand il a étranglé ce touriste. A onze heures elle était affirmative, mais quand il a fallu qu’elle le reconnaisse derrière un miroir sans tain, elle est devenue hésitante, et a fini par dire qu’elle n’était plus sûre du tout, qu’elle ne savait pas, qu’elle hésitait, que c’était pas lui au  bout du compte. Les femmes…
Il est allé dans la chambre de cette femme, sur ce balcon d’où elle avait aperçu la scène du meurtre. Et là, il avait réalisé que de ce balcon il était impossible de voir le lieu du crime. Pourquoi a-t-elle lancé cette accusation ? Elle non plus ne connaissait pas cet homme, un touriste, un type à qui elle n’avait jamais adressé la parole, pas même salué d’un hochement de tête. Les enquêteurs étaient formels. Alors pourquoi ?
L’homme était resté très calme quand, vers quinze heures, il lui a demandé de le suivre au commissariat pour lui poser quelques questions comme il le lui avait dit. A côté de lui se trouvait une autre Française, une fille grande et rousse. Elle l’a regardé partir un peu surprise et a déclaré à son adjoint qu’elle avait fait sa connaissance le matin même, qu’il était charmant, de parfaite éducation, et que non ! elle ne savait pas où il se trouvait hier avant et après la soirée dansante. Que bien sûr ! il parlaient de ce drame, comme tout le monde à l’hôtel d’ailleurs. Et qu’il était très calme.
S’il avait été Espagnol, Guttierez l’eut envoyé passer la nuit en prison, histoire de faire pression et de casser cette assurance qui l’énerve, mais c’est un touriste, un client de l’île et de ce tourisme dont l’Espagne exsangue a besoin. Il ne souhaite pas créer d’esclandre avec la presse française si prompte à dénoncer les exactions de la police franquiste et mettre en péril l’expansion de cette nouvelle industrie dont on dit qu’elle est l’avenir de son pays. Il va demander conseil à Puig, le commissaire divisionnaire, se couvrir. Guttierez est fonctionnaire, il sait ce que « se couvrir » veut dire.
Il regarde le piège sur lequel se débattent encore, pattes engluées, quelques mouches, machônne son cigare, tapote nerveusement des mains sur le bureau et déclare dans un soupir : je sors quelques instants. Le traducteur en profite pour lui demander d’aller aux toilettes, il s’en fout, acquièsce et les deux sortent laissant l’homme seul dans la pièce.
Il les regarde quitter le bureau enfumé et sinistre sous cette lumière jaune déclinante. Le commissaire, malgré la chaleur, n’a pas quitté la veste et la transpiration imprime sous ses aisselles des auréoles sombres et humides. Son pas est hésitant comme un vieillard frappé d’arthrite. Il enregistre sa silhouette qui ferme la porte en murmurant quelques mots au traducteur. Il se détend.
Sur le bureau, la machine à écrire, vieux modèle Remington d’avant la guerre. Elle faisait un bruit insupportable quand il tapait, comme tous les flics du monde, sa déposition à deux doigts. Sa masse grise et sale le fixe impassible. Taches d’encres et de café sur le bois de la table. Un cendrier. A côté de la machine un dossier bordeaux. Il regarde le tout. Quelques minutes passent. Doucement, il ouvre le dossier, parcourt les quelques pages qui s’y trouvent, ne comprend pas l’espagnol et s’arrête à l’une d’entre elle qui porte un nom : Violaine Ménard, Clermont-Ferrand et une adresse. Il referme le tout. Retenu !
La porte s’ouvre. Le commissaire rentre, s’éponge le front avec un mouchoir douteux, le traducteur le suit.Vous êtes libre, lui dit le traducteur, vous pouvez rentrer à l’hôtel, restez à la disposition du commissaire, votre passeport, vous pourrez le récupérer le jour de votre départ si rien ne s’y oppose. Il ne répond pas, ni même un bonsoir et se dirige vers la porte. Exit.
Guttierez le voit sortir. Il a l’impression d’une défaite, il n’aime pas. Il dit au traducteur de partir et l’autre ne se fait pas prier. Il allume un cigare, regarde les volutes violettes qui s’échappent de l’incandescence et laisse divaguer son esprit.
Puig l’a envoyé sur les roses. De mauvaise humeur. Ce type on ne peut pas le mettre en prison comme un vulgaire Espagnol, pas de preuves et une déclaration contradictoire d’un témoin douteux. Qu’est-ce qui lui a pris à cette femme de le dénoncer comme ça et puis de se rétracter ? Guttierez ne comprend pas. On tue parce que l’on a une raison de tuer, bonne ou mauvaise, ce n’est pas la question.  On dénonce parce que l’on sait quelque chose, on n’accuse pas à tort et à travers. C’est simple !
En lui une voix murmure que cet homme doit se reprocher quelque chose, mais c’est tout. Pas assez pour mettre un touriste en prison…trop risqué. Il y a un grain de sable qui grippe son enquête. Il se raisonne, se persuade que tout a été mené avec le sérieux et le professionnalisme qui le caractérisent. Pas question de lui reprocher quoi que ce soit.

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Quand il sort,  l’air marin qui succède à l’atmosphère chaude et lourde du commissariat lui caresse le visage. Décontracté, il esquisse un sourire et marche le long de l’avenue qui mène à la cathédrale. Il pense d’abord à héler un taxi pour se rendre à l’hotel, puis se ravise : autant profiter de la fraîcheur nocturne attablé à une terrasse. Il s’installe non loin du parvis et d’un croisement bordé de palmiers. Sur l’avenue, quelques rares voitures vont et viennent lentement. Echos de musiques rythmées qui s’échappent d’un peu partout. Des grappes de touristes arpentent les trottoirs, bruyants, joyeux, émechés. Les hommes et les femmes ont le teint hâlés et les yeux qui brillent. Mirage des vacances. Il allume une cigarette et laisse son esprit vagabonder.
Il s’est passé quelque chose d’étranger à son plan. Non ! il se reprend : il n’avait pas de plan. Juste un geste, rien d’autre que ce geste épuré et à peine pensé. Un geste comme ceux des pratiques martiales. Parades au sabre, à l’épée, ikebanu ou cérémonie du thé, c’est dans ce registre de la beauté du geste gratuit qu’il se situe, nulle part ailleurts. Alors pourquoi ce détour non intégré ?
Il l’a abordé vers quinze heures alors qu’il se trouvait au bar de la piscine en compagnie de cette Suzanne. Il lui a demandé de le suivre. Il a obtempéré et demandé à se changer dans sa chambre. Ce qu’il a fait en compagnie du commissaire et d’un policier. Dans sa chambre le commissaire a demandé s’il pouvait inspecter l’armoire et ses bagages. Il a dit que oui.  Il a longuement regardé ses vêtements de la veille, ses chaussures, fouillé dans l’armoire, sous le lit, ouvert sa trousse de toilette, passé la main le long de la baignoire, du lavabo. Tout y est passé. Puis il sont partis au commissariat.
Il s’est rendu compte que quelque chose le menaçait quand ils l’ont conduit dans une pièce annexe où se trouvait un miroir. Un miroir sans tain. Il y avait là derrière, quelqu’un qui devait le reconnaître ou non. Il est resté en compagnie de trois ou quatre types, il ne les a pas comptés. Puis ils ont éteint la lumière et lui ont demandé de faire quelques pas dans l’obscurité. Ensuite, ils ont rallumé, et il est sorti avec les autres et ils l’ont fait attendre dans le bureau du commissaire en compagnie d’un guardia civil amorphe et muet.
Il s’est étonné de son calme. Si un témoin a vu son geste de la veille, il est cuit ou presque. Il ne voit pas quelle défense adopter. En Espagne, la peine de mort est la garrotte, une strangulation en tout point pareille à celle qu’il vient d’infliger à cet inconnu. Le bourreau se place derrière le supplicié, lui passe une écharpe de soie autour du cou et serre… final à l’identique…
Il y a un grain de sable dans tout ce qu’il a échafaudé et qui a pour nom cette femme de Clermont-Ferrand. Elle devait se trouver pas loin de là, et il ne l’a pas vue. Erreur !
Mais pourquoi n’a-t-elle pas crié ? Les femmes hurlent pour un oui ou pour un non, et là : rien. Elle attend jusqu'au lendemain pour le dénoncer. Pourquoi ? Ce commissaire adipeux ne le lui a-t-il pas demandé ? C’est curieux.
Il se dit que le mieux est d’attendre. Il essaie de converser avec le guardia civil : buenas tardes, beau temps, hein ? L’autre lui jette un regard torve et se tait. Il fixe la porte qui va s’ouvrir tôt ou tard et se dit que rien qu’à la tête du commissaire il connaîtra la suite de son sort. Il y a une pendule suisse au mur qui fait tic-tac, tic-tac, il les compte posément, les accompagne des lèvres : tic-tac, tic-tac.
Combien de temps est-il resté comme ça à compter les pulsations  de la pendule ? Il ne le sait, il se souvient de s’être forcé à rester impassible quand le commissaire est rentré.
Il comprend de suite que, pour lui aussi, il y a un grain de sable. Même s’il tente de le cacher. La sueur au front ne trompe pas ni les claquements des doigts quasi compulsifs et le pas moins assuré.
Et il réalise alors qu’il va gagner. Discrètement, ce sentiment l’exalte et le venge de cette passe dangereuse qu’il a traversée. Maintenant il sait exactement comment les choses vont se dérouler. Cet homme ne peut pas deviner qu’il a commis ce qu’il a commis, comme ça, sans but précis, sans raison, sans autre motif que la beauté du geste.
Le commissaire le regarde distraitement. Pose le dossier sur le bureau, s’installe derrière sa machine à écrire et dit, comme si rien ne s’était passé : on reprend tout depuis le début.

Il y a de plus en plus de touristes qui passent sur l’avenue. Ils sont insouciants, gais et à des années lumières de ce qu’il vient de vivre. Il se dit que lui est différent de ces gens qui suivent le mouvement en moutons de Panurge, dépersonnalisés, heureux de n’être dans l’existence que des pions que d’autres placent et déplacent au gré de leur volonté.
Il sirote calmement son « Cuba libre », allume une autre cigarette et laisse son regard errer sans but précis.
Il peut bien se le permettre, il s’est montré à la hauteur. Pour un premier coup, c’était un coup de maître malgré le grain de sable.

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La femme est là devant lui, les traits tirés, toute blême dans sa tenue sombre. Voici deux jours, après l’enterrement de son mari, elle a demandé à se confesser. Il ne la connaît pas plus que ça. Pour beaucoup, l’église ce n’est que le baptême, le mariage et les funérailles. Elle et son mari sont venus dans ce petit village du Vaucluse il y a deux ou trois ans passer leur retraite au soleil. Lui est mort brutalement d’une rupture d’anévrisme. Soixante-huit ans. Classique !
Il l’invite à s’asseoir et lui dit que la confession est devenue le sacrement de réconciliation. Elle l’écoute le regard perdu. Il émane d’elle une tristesse profonde et amère comme souvent après un deuil récent.
Elle parle doucement sur un  ton presque inaudible, son discours est structuré, clair et précis. Il se rend compte qu’elle a dû le répeter plusieurs fois dans sa tête. Ses mains tremblent un peu et les yeux fixent le sol.
Il avait d’abord pensé au cas classique. Le conjoint disparaît et le survivant vient confesser son adultère passager ou récurrent. C’est un vieux confesseur qui connaît les hommes, leurs petites lâchetés, leurs faiblesses, leurs remords.
Mais la suite de son histoire est exceptionnelle. Il l’écoute :
Je revenais de la chambre où j’étais allée me remaquiller quand je l’ai rencontré. J’avais bien vu, quand il nous servait, qu’il me dévorait des yeux et lui se doutait qu’il me plaisait aussi. Quand nous nous sommes croisés, c’est spontanément que nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. J’ai voulu le prendre comme on le fait d’une friandise, c’est difficile à expliquer, je ne ressentais qu’une envie, mordre dans cette pomme comme Eve, la première, le fit .
Nous nous sommes cachés à l’ombre d’un laurier, il m’a serrée dans ses bras…
Alors que je prenais plaisir à cette étreinte furtive et quasi anonyme, j’ai vu à une quinzaine de mètres où je me trouvais un homme déboucher d’un sentier et se diriger vers le restaurant et c’est alors qu’un deuxième a surgi et, en deux temps trois mouvements, l’a étranglé avant de s’évanouir dans la pénombre du sentier.
J’ai pas réalisé de suite l’horreur de la situation. Je me suis dégagée de l’étreinte de mon partenaire, j’ai tenté de lui expliquer ce qui se passait, mais il ne comprenait pas assez le français. J’étais paniquée. J’ai retrouvé mon mari qui prenait le frais près de la piste de danse, j’ai prétexté un malaise et nous sommes partis nous coucher.
Tout dire ? Je ne le voulais pas. Il était jaloux. Pourquoi risquer mon couple pour un si bref caprice ?
Je n’ai pas dormi de la nuit. J’entendais, venus de la salle, les allées et venues des policiers et des clients. J’ai réfléchi.
Le lendemain, vers onze heures, je suis allée trouver le commissaire chargé de l’enquête et lui ai fait part de mes soupçons. J’ai désigné l’homme de la veille, lui ai dit que je l’avais vu  depuis mon balcon croiser la victime… je l’ai désigné. Quelques heures après, ils l’ont emmené.
Je suis rentrée dans ma chambre et, sur le balcon, j’ai réalisé que le témoignage ne tenait pas la route… de là, il était impossible de voir le lieu du crime…
Elle se tait. Il respecte son silence. Elle a les yeux embués et les traits tirés. Plus de quarante ans qu’elle le traîne, ce secret.
Elle continue : le commissaire aussi est venu sur mon balcon et il a réalisé que c’était pas crédible ce que je disais. Alors je lui ai dit que je m’étais sans doute trompée. Il m’a demandé de le suivre au commissariat et de reconnaître l’homme qu’ils avaient emmené.
Je l’ai reconnu-elle se tait à nouveau-j’en tremble encore aujourd’hui. Il était là au milieu d’autres hommes mais c’était lui ! Il avait l’air banal d’un Monsieur tout-le-monde. J’ai serré les dents, ramassé ce que je pouvais encore de courage et j’ai dit au commissaire que non ! c’était pas lui, j’étais pas sûre, j’avais dû me tromper. Il m’a regardée d’un air tout-à-fait méprisant en me vouant au diable et je lui donnais raison. J’étais lâche, menteuse, adultère et complice d’un assassinat. J’ai signé une déclaration à laquelle je n’ai rien compris, et m’en suis retournée. Arrivée à l’hôtel j’ai demandé à mon mari qu’on parte de suite, et on l’a fait sans se retourner.. C’était nos dernières vacances avant l’achat de la boucherie à Bouldoire. Des vacances, il n’y en a pas eu beaucoup d’autres avant la retraite. Voilà !

Son voilà n’est plus qu’un souffle. Elle se tait.
Le prêtre est pensif. Plus de quarante ans depuis les faits, il ne peut, avant de l’absoudre, lui demander de dénoncer cet assassinat. Il y a prescription. Et ces quarante-six ans de secret à porter. Un adultère lourd comme une croix.
Il la délivre, l’absout. Elle pleure et s’en va.
Il la regarde franchir la porte du presbytère, ombre noire un peu voûtée hésitante et pathétique.
Il y a des démons qui viennent, s’inscrustent et lentement bouffent l’âme au fil du temps.
« Je vous connais, ô monstre !»

 

2.01


Ainsi donc, le mari est mort. Je l’ai appris, hier, chez la boulangère. Elle est veuve, la dame de Bouldoire, qu’elle m’a dit. Les bons commerçants sont comme ça, ils parlent et je sais les faire parler. Son mari est mort brusquement jeudi dernier. Elle a appelé les pompiers, mais ils n’ont rien pu faire. On est pas grand-chose, peuchère !
Je suis rentré lentement, dans ce petit appartement acheté quand Monique et moi avons pris notre retraite. Monique est morte il y a un an au bout d’un cancer foudroyant. Je suis resté seul avec Achille, son caniche.
Seul, pas tout-à-fait… je les savais là, à quelques encablures. Je savais tout sur eux. Tout ou presque. Ne me résistait que ce grain de sable.
Je me demande aujourd’hui,  alors que mes cheveux sont gris et que les rides marquent mon front,  ce qui se serait passé si ce grain de sable n’avait pas enrayé la mécanique, cette nuit là aux Baléares ? Probablement qu’enivré par la brillance de mon résultat j’eusse récidivé, ce qu’il ne fallait surtout pas faire. L’acte gratuit ne vaut que par son unicité. L’acte gratuit c’est de l’art, la série devient vite crapuleuse.
Et ce grain de rien du tout s’est incrusté en moi comme un virus. Il a, petit à petit, pris possession de mon mental. A chaque fois que je croyais l’avoir oublié et que s’échafaudait un scénario nouveau, il revenait hanter mon projet. Rien n’est sûr. On se perd à se croire invulnérable. Et j’abandonnais…
Ce que je ne parvenais pas à comprendre, ce qui m’échappe aujourd’hui encore c’est pourquoi cette femme, qui m’a reconnu dans un premier temps, s’est rétractée par la suite ?
C’est ce mystère qui m’obsède et a fait que durant plus de quarante-six ans je ne l’ai pas lâchée. J’ai vite su que de Clermont ils déménageaient à Bouldoire où ils tiendraient une boucherie. Régulièrement j’ai téléphoné, je l’entendais au téléphone me donner les horaires d’ouverture, les promotions… je savais qu’elle était vivante, qu’elle parlait, travaillait. Chaque anné, sous prétexte de prospection commerciale,  je passais par Bouldoire. Je me promenais devant la boucherie, je la voyais servir des clients ou aider son mari. Je notais la taille qui s’épaissit, les traits qui fatiguent, les cheveux qui blanchissent.
J’ai pensé à l’étrangler à son tour… mais à quoi bon ? Et puis il y avait eu ce grain de sable qui ne demandait qu’à revenir et contrer mes plans les plus parfaits. Qui sait, sans doute lui doit-elle la vie ?
Ne pas savoir ce qui a fait que j’ai pu, jusqu’aujourd’hui, vivre normalement, épouser Monique, ne pas lui faire d’enfants et lui survivre a été, disons-le franchement, un mystère quotidien.
Quand ils ont vendu la boucherie pour s’installer, à Monteux,  j’ai dit à Monique qu’il était temps que je prenne, moi aussi, ma retraite, et que rien ne valait le soleil de Provence. Nous nous sommes donc fixés à Sarrians, le village d’à côté.
Elle est veuve, je suis veuf…Allez-vous en savoir ce qui peut se tramer dans ma tête ?
Car, je vous l’avoue, ce grain de sable, pour l’extirper je ferai tout.
Absolument tout !

 

 

14:08 Écrit par Dim's dans Général, littérature | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, nouvelles |  Facebook |

22/12/2007

Enceinte Marie


 

 mara-enceinte

 

Depuis le temps de la « grande déflagration » l'humanité a fui la surface de la terre et s'est réfugiée dans des cités souterraines.
Les hommes et les femmes vivent terrés dans les entrailles de la planète et ont oublié jusqu'à la couleur du ciel.

Sous peine de prison, ils ne peuvent plus résider en surface.

Certains, cependant, sentent que là n'est pas leur destin et rêvent d'un retour vers la nature comme jadis leurs pères rêvaient d'une terre promise.

  

« Tu crois que c'est normal ? »

L'angoisse se lisait dans ses yeux grands ouverts qui le fixaient depuis quelques minutes.

« Si, si... il a dit qu'il n'y avait pas de problèmes, que c'était même tout à fait conforme  à ce qu'il savait, que ça se retournait spontanément et que ça s'abaissait petit à petit vers la fin. Tu dois pas t'en faire... et puis, attends - il eut un sourire un peu forcé - il arrive dans quelques instants, il te le dira lui-même. »

Elle se tu et resta  couchée sur sa natte à contempler le plafond de la chambre que soulignait de cercles concentriques le halo d'une bougie.
Le jeune homme à l'âge indéterminé, entre dix-huit et vingt-cinq ans, mâchouillait de la gomme de résine tout en caressant un chat noir aux yeux verts écarquillés qui contemplait la scène d'un air hiératique et désabusé.

Elle se frottait le ventre de la main gauche, yeux fermés, lente respiration ventrale dont l'expir soulignait la vacuité de la pièce.
On frappa en sourdine à la porte : deux coups, un intervalle, un coup. Le jeune homme se leva et laissa pénétrer un visiteur.
C'était un homme plus âgé, grand et d'une rare carrure athlétique. Il arborait un mince filet de barbe poivre et sel qui le distinguait de ses concitoyens glabres.
Il s'était hâté, cela s'entendait à sa respiration saccadée.

« Comment va-t-elle ? »  demanda-t-il à voix basse au jeune homme.

« Elle s'angoisse - répondit le jeune homme - merci d'être venu si vite."'   ajouta-t-il.

« Tenez, on m'a remis cette lettre pour elle » dit l'homme en lui donant un pli.

« C'est de sa mère sans doute... » dit le jeune homme.

« C'est bien d'elle, l'adresse est au verso. »

Il mit la lettre sur un tabouret près de la climatisation, l'homme à la carrure athlétique et au soupçon de barbe aida la jeune femme à se relever.
Debout, elle retira sa jupe pour lui présenter son ventre rond. Lui, cylindre collé à l'oreille, l'auscultait centimètre par centimètre.

« C'est normal tout ça ? » lui demanda-t-elle sur un tout anxieux et insistant.

« C'est tout à fait conforme au processus qui nous est connu - répondit l'homme entre deux auscultations - comment te sens-tu ? »

« Sais pas... nerveuse... j'ai peur... »

Il lui tapota l'épaule sans répondre.

La jeune femme d'un geste machinal retira sa culotte, se coucha, releva les jambes et, les yeux mi-clos, se laissa consulter par l'homme.
Elle se souvint du malaise et du sentiment d'agression qu'elle avait ressenti la première fois qu'il l'avait visitée ainsi. Elle était honteuse et les explications simples et précises qu'il lui avait données sur  sa matrice et son col de l'utérus ne l'avait pas apaisée. C'était un mélange d'aversion et de rejet identique à ce qu'elle avait connu lors du premier rapport sexuel avec le jeune homme.

« Là, c'est la fin - dit l'homme - l'ouverture est bonne ».

Il avait l'air satisfait et confiant.
Il caressa d'une manière  à la fois paternelle et protectrice son ventre tendu, puis, s'adressant au couple :
« C'est pour dans dix jours... vous m'appellez quand vous voulez, entendu ? »
Ils hochèrent la tête comme de bons élèves.
Elle se rhabilla, vit l'homme quitter la pièce de ce pas pas agile et pressé qui lui était maintenant familier et disparaître au bout du couloir sombre.
Le jeune homme lui tendit le pli. C'était un pneumatique envoyé depuis quatre jours à son ancienne adresse du moins sept. De là il avait été dévié, par porteur, dans le studio de l'entresol du moins huit qu'elle occupait avec le jeune homme.
L'homme qui venait de les quitter et qu'ils appelaient « le docteur », leur avait trouvé ce logement provisoire avant leur « expulsion » vers la surface.
Elle ouvrit le pli sans aucune hâte, elle en connaissait l'expéditrice et en devinait le contenu et ses jérémiades : 

« Florence,

Tu es complètement folle ! Je savais que cette affaire finirait mal ! Hier les policiers sont encore venus et ils m'ont dit que si tu allais les voir ils feraient en sorte que cette histoire ne te coûte qu'un minimum. Si tu leur dis tout, ils te feront même passer pour une victime. Il suffirait que tu répondes à toutes leurs questions. Après ils t'enverront à l'hopital et des docteurs te soigneront comme il faut. Mais toi, bien entendu, tu ne veux rien savoir et n'en fais qu'à ta tête. Tu préfères rester avec ces dégénérés qui t'ont ensorcelée avec ces idées qui encombrent ta tête et auxquelles tu ne comprends rien !
Tu ne te rends pas compte de l'état dans lequel tu m'as mise. Je n'ose plus me montrer ! Tous les habitants de l'étage sont au courant... je fais mes courses à l'aube tant j'ai honte !
En plus, je risque de perdre des points de retraite parce que ma responsabilité est engagée, c'est du moins ce que les policiers m'ont dit. Je trouverais scandaleux que ma fille soit à l'origine de ma déchéance sociale. Je voudrais que ce cauchemar finisse et que tu reviennes immédiatement !

Ta mère,

Anne

P.S : Abstiens-toi de me décrire ce qui se passe dans ton ventre, cela me dégoûte ! « 

 Après lecture, sans dire un mot, sans rien laisser paraître, elle plia la lettre et la mit dans son sac parmi les autres. Elle fit quelques pas, bu un grand verre d'eau et s'en retourna sur sa couche pour fixer des yeux le plafond gris de la chambre où dansaient les ombres de l'unique flammèche de la pièce.
Son compagnon se coucha près d'elle, passa sa main sous la jupe et lui caressa le ventre.
« Ca bouge ! »
« Tout le temps à présent, ça m'empêche de dormir la nuit ! »
« Il dit que c'est normal, qu'il est tout à fait formé à présent et qu'il ne dort plus toute la journée, il peut même nous entendre à ce qu'il paraît ! »
« Tu crois qu'il va pouvoir sortir ? »

« Il dit que tu es bien conformée pour ça et que tu ne dois pas avoir peur  »

« Comment veux-tu qu'il sorte, c'est si petit ? »

« Sais pas, il dit que tout se dilatera le moment venu... »

« Et si ça passe pas ? »

« Il le sortira par le ventre, il sait comment cela se faisait, c'est pas dangereux... »

« Et il va le fermer comment, mon ventre ? »

Elle se tu et s'abandonna à la présence de cette main sur son ventre. Ce ventre dans lequel s'était lovée cette vie étrange et sienne à la fois.

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« Et je vais pouvoir le nourrir ? »

« Il dit que c'est impossible... la glande mammaire s'est atrophiée... il pourra têter mais sans plus, t'auras pas de lait ou si peu... »

Puis, après une pause, il ajouta :

« mais il a dit aussi que c'était pas grave, qu'ils se chargeraient tous de la nourriture, qu'on n'aura pas à s'en faire, que ce ne sera, somme toute, qu'un détail, un de plus... »

« Et nous, est-ce qu'on mangera ? »

« Sûr qu'on mangera et autre choses que les saletés de ces catacombes. Ils savent ce qu'il y a de bon là haut... on le saura très vite nous aussi... on reviendra, enfin, à une vie conforme à ce que nous sommes. »

Il s'interrompit un instant, l'embrassa et ajouta :

« et puis cesse de te tracasser, il faut faire confiance ! »

Elle soupira : « faire confiance », c'est ce qu'il lui avait dit dès le début, quand tout avait commencé et elle n'avait fait que ça ! Confiance quand le jeune homme eut pénétré son corps, confiance quand la vie s'était déclarée dans son ventre, confiance quand le « docteur »  leur a dit que le jour venu, avec d'autres, ils partiraient en surface, que c'en était fini de cette survie souterraine et qu'ils retrouveraient avec le soleil, cet astre qu'ils ne connaissaient plus, une authenticité perdue.
Elle ne savait pas ce que « authenticité » voulait dire, mais elle aimait le jeune homme et détestait sa mère. Alors, elle les a suivis sans rien dire, poussée par une force étrangère qui lui imposait sa volonté douce et ferme à la fois.
Confiance aussi quand tout fut chamboulé dans son corps et son ventre. Elle s'était laissé faire malgré l'angoisse voire l'horreur que lui inspirait son changement de morphologie et cette impression de sentir son ventre envahi par quelque chose d'indéfinissable qui se se lovait au plus profond d'elle-même.
Le jeune homme, au début, elle ne savait pas très bien qui il était et elle ne comprenait pas tout ce qu'il disait. Il lui parlait des fleurs, du vent, des montagnes enneigées et de lacs aux eaux transparentes. Il lui disait  qu'il fallait retourner de là où les hommes venaient et quitter cette tanière étouffante et  monstreuse loin de la lumière et du ciel.
C'est chez le « docteur » qu'elle a appris qu'ils se préparaient tous à fuir vers la surface et qu'ils étaient trop heureux de savoir qu'elle viendrait avec cet enfant qu'elle portait dans son ventre. Chez le « docteur » il y avait d'autres hommes et femmes.  Ils étaient tous gentils envers elle, les femmes s'extasiaient devant son ventre qu'elles caressaient longuement et se pressaient pour écouter ce qui se passait à l'intérieur.

souterrain

Elles lui apprirent qu'elle était une exception. Que toutes les femmes ne pouvait « porter » comme elle pouvait le faire, que les ténèbres avaient  gommé cette faculté de leur sexe et qu'elle devait se sentir heureuse et fière d'être appellée à recevoir cette vie en elle !
L'une d'entre elles, une femme plus âgée qu'ils appellaient Elisabeth avait déjà tenté, mais sans succès, cette fécondation. Elle aussi avait séjourné illégalement en surface et fait de la prison après son arrestation.
C'est elle qui allait assister le « docteur » quand elle accoucherait.
Rien qu'à l'évocation de ce mot, elle se sentait prise de panique : imaginer que quelque chose de vivant puisse sortir d'elle lui causait des sueurs froides, elle n'osait s'imaginer expulsant de son corps un autre corps qui y aurait habité et partagé avec elle une intimité aussi charnelle.
Elle chassait cette idée de son esprit et s'en voulait parfois de s'être laissée faire, d'avoir accepté que ce garçon qu'elle aimait s'accouple avec elle et la féconde, comme ça, naturellement comme ils disaient !

« Et si je n'étais qu'un cobaye ? Un faire valoir pour illustrer leurs théories ? » se demandait-elle parfois.
Tu crois qu'on en verra des papillons ? »
Les papillons ! C'était devenu obsessionnel chez elle. Elle voulait voir et toucher ces petites choses polychromes depuis qu'elle avait appris qu'elles étaient chrysalides avant de quitter leur gangue et déployer leurs ailes au soleil. Rien à voir avec cette humanité d'aujourd'hui, ces hommes et ces femmes qui indéfiniment, jusqu'à leur euthanasie, restaient prisonniers de leur conque. Elle avec tous les autres, fuirait pour offrir son corps à la caresse chaude des rayons d'un soleil complice et protecteur.
Et voir des papillons !
« Sûr qu'on en verra des papillons... et des chevaux sauvages et des ours et des poissons dans les rivières, cela nous changera des rats qui pulullent ici ! »


flower

 

Elle ne dit rien, ferma les yeux et s'imagina à la surface de la terre couchée sur l'herbe. Cela pouvait ressembler à quoi de l'herbe ? Et le soleil ? On lui avait appris que le soleil était dangereux pour les hommes, qu'il brûlait la peau et causait des maladies.
Le « docteur » disait le contraire.
Elle devait faire confiance.
Et puis, surface ou pas, elle voulait que le jeune homme reste auprès d'elle, qu'il l'étreigne encore et caresse de son corps, le sien.

 

« Florence !

Je t'avais demandée de ne pas me parler de toutes ces choses ! Ton corps ne m'intéresse pas, ces histoires de ventre et de gosse me révulsent. Je me demande si tu ne le fais pas exprès, si tu ne tires pas une vanité morbide d'un état qui n'a d'exceptionnel que ton inconscience et ton ingratitude. La police et les assistants sociaux viennent me voir tous les jours.  Cela me fait une réputation intenable.  En plus, c'est officiel, ils me retirent mille points de retraite : six mois de plus à travailler, merci !

S'ils t'arrêtent tu feras de la prison, tu n'y couperas pas et j'irai pas te défendre, crois-moi !

Je renonce désormais à mes droits d'affiliation, je le fais publier dans le Journal Officiel et si un huissier déniche ton adresse il te le notifiera. J'enregistre ce pneumatique pour que la date soit certaine. Inutile de me répondre.

Toutes tes hisoires d'amour, je ne veux plus les entendre ! Qui es-tu pour me dire ce que c'est que l'amour ? Tu t'imagines le connaître parce que tu t'es accouplée avec un homme comme le font les rats ici ? Et tu crois que cela m'impressionne ? Cela me dégoûte ! Dis-le à tous ces dévoyés qui t'ont endoctrinée !

Quant à ce « père » dont tu m'entretiens, je regrette qu'il ait été conçu, celui-là !

Anne « 

 

Sans un mot elle mit la lettre dans son sac. Tout était consommé avec cette cité de taupes. Elle n'avait plus rien à ajouter.
Elle était un peu nerveuse. Leur « extraction » avait été décidée pour dans quatre heures. Le « docteur » était venu les voir le matin, il l'avait examinée, conclu que la délivrance aurait lieu quatre jours plus tard environ, ce qui serait dans les temps.
Ils insistaient tous sur cette notion de temps. Il fallait qu'elle accouche en surface au moment où un nouveau soleil succéderait à l'ancien, c'était l'antique « Noël », le « neos ilios » de leurs pères.
C'est de cettte naissance et de cette nouvelle Lumière que viendrait le salut des hommes avait dit le « docteur ».
Alors, il lui avait communiqué toutes les consignes de sécurité qu'il fallait prendre durant cet exode de trois heures le long d'un étroit boyau au bout duquel ils se retrouveraient tous sous la nuit noire du solstice.

couche_soleil_lozere

En surface, il fallait marcher encore deux heures avant de trouver le gîte prévu pour l'accouchement, une grotte dans laquelle le « docteur » avait séjourné durant son séjour illégal en surface.
Une ânesse avait été trouvée pour lui épargner une marche pénible dans le froid et la nuit, avait ajouté le « docteur »,  et  des proscrits, réfugiés depuis longtemps en surface et qui gardaient leurs troupeaux viendraient les aider. C'était une fameuse aventure !


 « Je vous annonce un bonne nouvelle, un Sauveur vous est né ! »

« Tu lis quoi, encore ? » demanda-t-elle au jeune homme.

« Un Evangile... tu sais, ces textes d'autrefois... »

« Non, je  sais pas ! »

« C'est l'histoire de cet enfant qui naît et puis tout le monde ou presque veut le tuer... alors il fuit en Egypte avec ses parents...je te raconterai la suite après... »

L'Egypte ! Il en savait des choses ce garçon, et elle qui ne savait presque rien...

Parfois elle avait peur de tout ce qu'il savait. A l'école on lui avait appris à lire et écrire et puis un métier. Un métier tout simple, décomposé en trois mouvement « ergonomiques » comme ils disaient, et toute la journée elle répétait les mêmes gestes sans penser à grand chose, sans écouter cette musique sirupeuse diffusée dans l'atelier et , patiemment, elle décomptait les heures.
Tous les dix jours elle avait droit à deux jours de pause, alors elle se reposait, papotait avec sa copine et faisait de la gymnastique. C'était même obligatoire, la gymnastique, si on n'en faisait pas la sécurité sociale ne prenait pas la maladie en charge.
Elle habitait au moins quatre avec sa mère, le moins un était réservé aux dirigeants de la cité, le moins deux aux riches et aux artistes reconnus et puis le reste à l'avenant. Aux plus pauvres les paliers les plus profonds, là où les pannes de climatisation sont monnaie courante.
Elle avait rencontré le jeune homme lors d'une réunion quelque part entre le moins sept et le moins huit, dans une zone trouble et interlope, là où la police ne se risquait guère et où se retrouvaient les repris de justice, les marginaux et des tas d'artistes non conventionnés. Elle y était allé par défi, pour provoquer sa mère dont elle ne supportait plus les plaintes incessantes depuis l'euthanasie de son père.
Elle était entrée dans une petite pièce où se pressait une cinquantaine de personnes et n'avait rien compris à ce qu'ils disaient. Elle regardait le jeune homme et le trouvait beau. Leurs regards s'étaient croisés plusieurs fois et, quand à la fin, il lui a demandé de rester elle a acquiescé comme si c'était une chose toute naturelle. Durant la réunion elle n'avait pas ouvert la bouche, elle avait peur d'être ridicule, de ne sortir que des bêtises et des lieux communs alors,  elle avait écouté et regardé, sans se lasser,  le jeune homme  et s'était noyée dans ses yeux qu'il avait bruns et lumineux.
Il se sont revus comme ça, toujours au moins sept et puis, un  jour, elle s'est retrouvée chez lui.
Ce qui s'est passé alors, elle n'aurait pu l'imaginer. Il l'a caressée et ce qu'il a fait après était déjà effacé des mémoires. Elle l'a senti prendre possession de son corps d'une manière qu'on ne lui avait pas apprise. Il lui disait que l'amour c'était plus qu'une convention aseptisée, que cela faisait d'un homme, un homme et d'une femme, une femme après qu'ils eussent été, ensemble, une seule et même chair. Elle l'écoutait sans répondre et sans pouvoir effacer une impression confuse de honte qui l'envahissait en même temps que le corps de ce garçon pénétrait le sien.
Elle n'a pas osé dire ce qui s'était passé à sa mère ni à sa meilleure amie. Elles ne l'auraient pas comprise. Chez elle, elle s'était longuement regardée dans le miroir pour voir ce qui s'était passé et qui avait fait d'elle une femme différente de ce qu'elle était avant, mais elle n'avait rien remarqué. Ensuite elle a connu le « docteur » auquel le jeune homme l'a présentée quelques semaines plus tard. Il était content de savoir qu'elle était parfois règlée alors que la majorité des femmes dans la cité souterraine ne l'étaient jamais. Il lui a donné des pillules, des hormones femelles, qu'elle devait prendre tous les jours. Elle l'a fait en cachette de sa mère et de tout le monde: prendre des médicaments sans l'aval de la sécurité sociale était strictement interdit.

pregnant+child

Elle aimait cette nouvelle vie en marge de ce qui se faisait d'une manière si codifiée chez les autres, et puis elle aimait le jeune homme qui la prenait dans ses bras avant de se fondre avec délices en elle. Elle était heureuse et fière du plaisir qu'elle lui donnait et qu'elle lisait avec tant de bonheur dans son regard. Avec lui elle se détachait de plus en plus des conventions et des interdits du monde souterrain.
Sa mère la regardait de travers et s'étonnait de sa consommation mensuelle de serviettes hygiéniques, elle ne trouvait pas cela normal et voulait qu'elle aille le signaler à la sécurité sociale. Elle a dit oui mais n'en a rien fait.
Et puis un mois elle n'a rien vu venir et le mois d'après de même. Quand elle l'a dit au jeune homme, celui-ci était heureux et est parti quérir le « docteur » qui l'a visitée, comme il disait. Ce qu'elle a subi avec étonnement et dégoût. Il a dit certaines choses au jeune homme et elle a appris ainsi que dans son ventre à elle se développait une vie à la fois semblable et différente de la sienne.
D'abord elle n'a pas saisi : pour elle la vie se formait dans des laboratoires aseptisés peuplés d'ombres en blouses blanches et consignée sur des formulaires de sécurité sociale ad hoc.
Que la vie naisse au fond de son ventre au terme de ces élans de corps haletants qui se pressent et s'enlaçent  lui paraissait non seulement impossible mais même immoral. La vie était une chose trop sérieuse pour naître de la sorte pensait-elle.
Le jeune homme lui a donné des explications, mais elle était perturbée et n'a pas compris ou voulu comprendre ce qu'il lui disait.
Après son ventre s'est arrondi et elle a vu les aréoles de ses seins brunir et se répandre en larges tâches. Sa mère a trouvé qu'elle grossissait et lui a demandé de ne pas se gâver de sucreries et faire régime. Prendre du poids sans raison exposait à des amendes sociales !

vierge

C'est alors qu'ils ont commencé à l'appeler « Marie » et quand elle a demandé pourquoi, le jeune homme l'a prise dans ses bras et lui a répondu avec ce sourire qui l'avait séduite :
« parce que tu es élue entre toutes les femmes ! »
Elle n'a pas pu rester chez sa mère ni retourner au travail. Alors elle est partie sans laisser un mot, sans regrets, sans rien.
Cette chose qui poussait en elle, d'abord elle ne l'a pas acceptée, elle le vivait comme un viol, une prise de possession forcée et durant bien des nuits ses larmes furent d'amères compagnes.
Petit à petit, cependant, elle s'habitua à cette présence mystérieuse, si proche et lointaine à la fois, et qui, doucement, jour apès jour, prenait forme, donnait des coups, remuait, instaurant, malgré elle, un dialogue obligé.
Elle se sentit alors heureuse que ce sort  étrange, qu'elle n'avait pas souhaité, la transforme à ce point.
Désormais, dans les couloirs crades du moins huit elle exhibait son ventre que des hommes, des femmes et des enfants venaient toucher avec déférence.
« Ce sera une fille et on l'appellera Jésus » lui dit un jour le jeune homme.

« Comment sais-tu que ce sera une fille et pourquoi ce prénom ? »

" Parce qu'il est écrit que de toi naîtra une fille qui sera Notre Sauveur "   lui répondit gravement le jeune homme. Et il ajouta :

« et toi tu es pareille à Marie ! »

Certaines nuits, quand la vie dans son ventre s'agitait sans cesse elle se persuadait, une fois de plus, que le docteur, le jeune homme et les autres ne l'avaient choisie que parce qu'elle était règlée et qu'elle avait plus de hanches et de seins que les autres femmes de la cité. Qu'ils avaient en quelque sorte prémédité toute cette histoire et sélectionné une femelle qui réponde à leur dessein.
C'était peut-être vrai, pensa-t-elle, elle n'avait rien de particulier à offrir au jeune homme sinon  les caractéristiques de son corps et ses menstrues... mais qu'importe, elle mettait sa dignité au vestiaire, elle voulait vivre près de lui, sentir son souffle mêlé au sien et la chaleur de son corps s'échanger avec la sienne.
Alors elle arrêtait de penser à toutes ces choses.
Elle réalisa que sa vie passé n'avait été qu'un leurre, qu'en fait elle était déjà morte, pareille à un zombie. Que la vie, la vraie vie, ce n'était pas l'accumulation de points de retraite, le cocon trompeur d'un petit appartement au moins quatre avec pour seul luxe une télévision en couleur et une climatisation qui ne tombe pas trop souvent en panne.
Il y avait un « ailleurs » à retrouver, un monde perdu par la faute des ancêtres, saccagé par la folie de leur esprit malade et qui avait infecté celui des générations à venir.
A présent, une voie nouvelle s'offrait à tous ceux qui n'étaient pas seulement nés de la chair et du sang, mais aussi de l'Esprit et qui voulaient contempler l'éclat unique et total de Sa Création.

Cela, elle le comprenait mais sans pouvoir l'exprimer avec des mots comme ceux du « docteur » ou du jeune homme. C'était dans son for intérieur qu'elle sentait qu'elle était désormais sur une voie qui lui était réservée depuis toujours.

Alors elle n'a plus eu de doutes, et elle a étonné tout le monde un jour qu'ils étaient réunis et qu'ils lui posaient des questions sur elle et son enfant quand elle a dit d'une manière totalement inopinée et sans en réaliser la portée :

« je suis la servante du Seigneur qu'il me soit fait  selon ce que vous me dites ! »

Il y eut dans l'assemblée des mouvement divers. Des femmes se mirent à pleurer, des hommes se tinrent la tête entre les mains, d'autres parlaient de signe et une femme toute vieille, promise à une proche euthanasie, vint se prosterner devant elle et lui toucher le ventre disant :

« tu es pleine de grâce ! bénie soit la fille de tes entrailles ! »

 On frappa à la porte de la manière convenue : deux coups, un intervalle, un coup.

C'était le docteur.

« Marie, Joseph, venez, c'est l'heure ! »

 

 

 Texte déposé à la Société des Gens de Lettres, Paris 2006

 

 

 

 

18:23 Écrit par Dim's dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

02/12/2007

"La Méprise"

GG

La Meprise  

J’ai vécu trente ans sur l’eau. Trente ans officier sur un cargo. Puis ce fut la retraite.

Et je me suis retrouvé à terre.

Je ne le regrette pas trop. Aujourd’hui, les cargos sont devenus des usines comme les autres. Ils restent quelques heures dans les ports à décharger leurs conteneurs et puis reprennent la mer. Pas le temps de visiter, de flâner sur les quais, de humer l’air et de rencontrer des gens. La rentabilité d’abord. Et puis, pas de quoi se faire des relations. Les matelots viennent de pays lointains et pauvres, ils ne parlent pas beaucoup, restent entre eux et ne pensent qu’à une chose : se faire un maximum de fric et puis se tailler. Même les officiers ne sont pas des nationaux; ils viennent de pays un peu moins pauvres, sont un peu plus éduqués et de ce fait, méprisent le reste de l’équipage.

Moi, cela ne m’a pas vraiment dérangé, j’étais plutôt du style solitaire. Je faisais mon quart et puis regagnais ma cabine, ma cellule devrais-je dire. Je ne buvais pas,ne jouais pas aux cartes, bref, pas le genre causant.

Au bout de quatre mois, un mois de congé. Je rentrais chez moi, chez maman pour dire vrai. Je mettais de l’ordre dans nos affaires, rencontrais untel ou untel et puis : retour à la mer !

Maman, de temps à autre me conseillait de trouver une amie, « pour tes vieux jours », comme elle disait. Je souriais : se marier « pour les vieux jours »… une idée à maman ! Et puis elle est morte il y a trois ans. Peu après que je sois rentré. Comme si elle m’avait attendu. Après la cérémonie où il n’y avait pas grand monde, je suis rentré chez nous qui était devenu « chez moi » et j’ai trouvé cela bizarre.

Aux funérailles, il y avait Maryse, la veuve d’un fort lointain cousin. C’est l’annonce nécrologique qui l’a fait venir. Je ne me souvenais pas vraiment qui elle était et me demandais ce qu’elle cherchait à cet enterrement. C’est curieux, les gens, parfois.

2.08

Elle avouait quarante-cinq ans. C’était une femme encore belle, élancée, affichant une personnalité un peu introvertie. Elle m’a invité chez elle le vendredi d’après, une soirée entre amis avait-elle précisé, ajoutant que cela me changerait les idées.

Je n’avais pas vraiment envie de me changer les idées. Mamam était morte comme elle l’avait souhaité. Vite et bien. Sans maladie longue et aliénante. Elle avait poussé l’élégance jusqu’à m’attendre, c’était bien elle, tout ça !

J’ai failli m’exuser et ne pas m’y rendre à son invitation, je ne l’ai pas fait. Erreur ?

Vous savez, les marins ne sont pas des gens comme les autres. Ni meilleurs, ni pires, mais ils ne vivent pas comme les terriens, obéissent à d’autres règles et, sur terre, sont souvent fragilisés.

Bien sûr, il y a parmi eux des brutes épaisses qui, passé leur quart, boivent, jouent aux cartes et, en escale, se précipitent au bordel. Mais dans l’ensemble, vous rencontrerez des gens taciturnes, réservés, menant une vie ordonnée au fil du temps et de l’état de la mer.

Seul dans ma cabine, j’aimais écouter la suite pour violoncelle de Bach et contempler le soleil qui se couchait sur les flots. Dans des moments pareils, vous croyez en Dieu.

Il y a en nous ce, côté candide que vous retrouvez dans des communautés closes sur elles-mêmes, comme les moines des monastères ou les militaires.

Vous l’aurez deviné sans peine, Maryse et moi sommes devenus amants. Assez vite après sa soirée. C’est elle qui m’a alpagué. Ce sont toujours les femmes qui le font. A l’époque, je ne le savais pas.

Ensuite, le mois passé, j’ai repris la mer et quatre mois après, Maryse m’attendait et  nous vivions alors comme de jeunes amoureux qui sortent, vont au cinéma, se parlent et passent des nuits ensemble.

Maryse ne disait pas grand chose. Elle me parlait un peu de sa mère, dont elle s’occupait, et très peu de sa famille avec laquelle, à cause de la mère précisément, elle était en froid.

C’est maintenant, après ce qui s’est passé, que je réalise qu’elle aurait dû m’en dire un peu plus. A cultiver le secret, forcément, la méprise s’installe qui peut conduire aux pires erreurs.

Aujourd’hui, je le sais.

Je suis tombé amoureux d’elle très vite après nos premières rencontres. Oh ! pas une passion comme on en lit dans les romans ; un amour à mon image : mesuré, raisonnable, bien ancré dans le réel. Et puis à mon âge, les feux ne sont-ils pas des braises plutôt que de hautes flammes ?

Ce sentiment était-il partagé ? Aujourd’hui, je le crois. A l’époque, j’en doutais un peu, Maryse ne parlait pas beaucoup, je vous l’ai déjà dit.

Nous nous sommes vus comme ça durant un an et demi, c’est-à-dire  quatre mois au total. Pour un terrien, ce n’est pas grand chose, pour moi c’était énorme.

Et puis un jour, en escale à Richmond, tout a basculé.

En compagnie de deux autres officiers, j’y rencontrai Raymond, officier en second sur un cargo concurrent. Nous habitions le même coin et, de temps à autre, au hasard des escales, nous nous rencontrions le temps de boire un verre.

Ce jour là, il me parût particulièrement euphorique. Il allait se marier, nous dit-il, en parlant de sa fiancée, une certaine Louise. Avant que l’on ne se quitte, il nous montra fièrement la photo de sa promise : c’était Maryse !

Exactement la même. La photo la montrait souriante à côté de lui qui la tenait par l’épaule.

Je suis resté très calme. Je n’ai rien dit face à cette exhibition publique d’une femme que j’aimais. Rien, sinon quelques banalités et suis remonté à bord.

Maryse habitait vingt-cinq kilomètres à l’est de mon domicile et la Louise à Raymond, vingt-cinq kilomètres à l’est du sien. Elle était exactement à égale distance de nous deux. En récapitulant les temps de vacances de Raymond et les miens, j’en arrivai à la conclusion que, moi parti, il lui restait un mois à attendre, avant d’être rejointe par Raymond.

Maryse pour l’un, Louise pour l’autre. Quelle duplicité !

Les gens disent que les marins ont une femme dans chaque port. Elle, elle avait un marin pour chaque escale !

Cela pouvait expliquer sa réserve, son air de ne pas vouloir en dire plus, de se retrancher derrière sa vie privée, comme elle disait.

Entre Richmond et Panama, je suis resté de longue heures dans ma cabine à réfléchir posément sur la meilleur chose à faire. La suite pour violoncelle, mesure après mesure, éliminait les strates de ma colère et de mon ressentiment.  Petit à petit je suis redevenu comme j’étais : calme et sûr de moi.

A Panama, j’ai envoyé à Maryse une lettre très courte, une ligne seulement. Pour des « raisons de pure convenance personnelle », je mettais fin à notre relation et lui souhaitait un avenir fécond et heureux. Point final.

2.05.01

A l’escale suivante, Yokohama, m’attendait la réponse. Une longue lettre dans laquelle elle s’étonnait de ma décision, me demandait de réfléchir et m’avouait en termes modestes mais explicites, la profondeur de ses sentiments.

Je n’ai pas répondu. Au notaire de la famille j’ai donné pouvoir de vendre la maison de ma mère. Une page tournée l’est, une fois pour toute, c’est comme un jour qui ne revient pas.

Durant dix-huit mois, je ne suis pas rentré chez moi. Durant mes vacances, je visitais, moi le marin, la Cordillère des Andes ou la brousse africaine.

Breveté au long cours, on me proposa un commandement pour finir ma carrière. Non seulement je déclinai, mais demandai une mise à la retraite anticipée. Ce qui fut fait. Mon désir était de partir quelque part, dans un coin désert de la Lozère ou, à tout prendre, de l’Estramadure et de rester là, en ma compagnie, la seule, avec celle de maman, qu’il m’ait été agréable de supporter.

Je rentrai donc chez moi, afin de rassembler ce que j’allais emporter dans mon dernier exil.

 

Quelques jours plus tard, je lus dans la rubrique nécrologique du journal local que Maryse était morte des suites d’une « longue et douloureuse maladie ».

C’était très triste pour elle d’avoir souffert tout ce temps avant de mourir et j’en conçus une réelle compassion. C’est dans cet état d’esprit que je décidai de me rendre à l’office religieux prévu le lendemain matin.

Ce jour gris de novembre, il y avait un vent à décorner les bœufs. J’arrivai en retard à l’église où , à peine rentré, je crus défaillir : derrière le cercueil se tenaient, l’un à côté de l’autre, tout de noir vêtus, Maryse et Raymond !

J’ignorais qu’elle avait une soeur jumelle. Elle ne m’en avait jamais parlé et moi, je me tenais, tout au fond de l’église, quasi défaillant mais conscient de l’énormité de notre faute.

Dehors le vent soulevait des amas de feuilles mortes qui en spirales folles, s’élevaient zigzaguantes dans le ciel.

2.09.1

 

 

Pour « Benjamine »

 

Ecrit déposé à la Société des Gens de Lettres, Paris, octobre 2007

            

 

09:41 Écrit par Dim's dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

24/10/2007

Viens, la fille...

Comme elle était douce la pluie jaune

jaune comme ces amers perdus

au bout de jetées fantasques

noyés dans nos mémoires creuses

et la belle là bas,…qui va et vient….

 

Eh ! ces armées défaites ! pourquoi franchir

les passes traîtresses d’où fusent

des cris d’horreurs retenues ?

répondez !

répondez !

hommes de rien…

 

 eh, la belle là bas,…revient !

 

vos lèvres sont closes  

femmes tronquées

battues violées

femmes de jour

femmes de nuit

trop blêmes

trop frêles

 

la belle passe….

qui ne sait pas…

 

dis-moi où sont-elles

ces filles aux joues rouges

dont les yeux morts

interrogent

la face blême

du juge épicène ?

 

va la fille…va… !

 

coulez ! eaux amères

coulez loin

à jamais perdez vous

dans ces baies

poissonneuses

interdites au regard

des vivants

 

viens la fille….viens….

2.01

 

19:39 Écrit par Dim's dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

30/09/2007

Exécution !

2.0EXECUTION

Petite, j’ai un jour été piquée à la main par une guêpe et j’ai vu le dard marquer ma peau de son ombre noire.
La douleur s’est installéeen moi, vive et lancinante. Elle a envahi tout mon corps. Alors, j’ai saisi le canif de mon frère et j’ai enfoncé la lame dans la partie de la main qui s’était gonflée sous la piqûre. Le sang a jailli et expulsé le dard. J’étais fière de mon geste et malgré la souffrance,  je me réjouissais, les larmes aux yeux, d’avoir triomphé de cette violente et inacceptable intrusion.
J’ai retenu la leçon et n’ai jamais toléré à l’avenir que des squames de mal persistent sans que je ne les gomme à jamais, fut-ce au prix de la douleur !
Ne pas tolérer qu’elle perturbe le cours normal de ma vie, voilà mon vouloir !
J’y pense aujourd’hui en fermant la porte de mon cabinet de dentiste sur lequel flotte, insistante, une odeur synthétique et giroflée.
Dans le miroir du couloir j’ai jeté un dernier coup d’œil sur ma silhouette et me suis vue grande, mince avec des cheveux de jais dont l’argent des tempes tempère l’éclat.
On lit sur mon visage mes origines espagnoles et mauresques. Mes soupirants insistent sur la luminosité de mon regard…comme ils le disent tous, cela doit être vrai.
Moi, je pense plutôt que mon regard est celui du chat ou du lynx qui attend, stoïque, sa proie.
Je suis calme et lucide. Désormais les jours et les nuits ne seront plus pareils aux précédents. Aujourd’hui marque une étape, la dernière. La haine et le deuil seront refoulés. Le crime vengé. L’attente en valait la peine. Je ne regrette rien !
L’ange de la mort doit avoir mon visage, ma voix, mes yeux…
Je souris à cette comparaison. Elle n’est pas indue.
Je sens l’ombre des dieux qui entoure ma personne et pareille à Mithra je tuerai le taureau puissant dont le sang versé sera gage de résurrection.
C’était hier le cinquième anniversaire de la mort de Dotty et à la pagode Théravada le bonze a psalmodié quelques soutras pendant que je brûlais des bâtonnets d’encens. Je l’ai voulu toute simple cette cérémonie. Aussi simple que celle qui suivra.
La rue me rappelle cette journée de Toussaint, il y a un peu plus de cinq ans, quand nous nous promenions Dotty et moi. Il y avait dans les rues plein de monde qui profitait de l’été indien pour encombrer les terrasses des cafés et se promener le long des boulevards.
C’était un bonheur bien ordinaire dont nous profitions. Le dernier.
Et nous étions parmi eux,  bras dessus, bras desous, les yeux aussi brillants que ces garçons et ces filles qui riaient et parlaient fort en se racontant des histoires toutes simples, des histoires  de leur âge.
Ce soir, mes pas me dirigent vers le « Shiva » où j’ai rendez-vous avec Elizabeth, une amie comme on dit. Je ne sais pas vraiment pourquoi j’ai accepté son invitation. A chaque fois je le regrette. Elle n’est pas de mon monde cette petite quadragénaire un peu boulotte, rosse à souhait, qui vient de se faire plaquer par son mari, un homme sympathique à propos duquel je m’étais toujours demandée ce qu’il faisait avec elle. Elle me racontera, c’est sûr, les dernières péripéties de son divorce, ses petites haines fielleuses, ses pulsions revenchardes…mais qu’est-ce qui me prend, à chaque fois, d’accepter ?
Après, je retrouverai Dominique et nous passerons la nuit, ensemble, chez moi. C’est dans cette perspective de douce félicité que je n’ai pas annulé en dernière minute, comme je l’ai fait tant de fois, ma soirée avec Elizabeth.
Le « Shiva » est un restaurant indien. On y mange végétarien dans une ambiance doucereuse sur laquelle veille la statuette du dieu eponyme.

2.03

Elizabeth est en retard, c’est son habitude, mais comme je m’y attends, cela ne me met plus de mauvaise humeur. Je prends place dans un coin de la salle, tire de mon sac une lettre pliée en quatre et lit :
« Denyse, 
- c’est toujours le même début, sec et bref. Un vocatif de mec ! Je n’ai jamais lu : « Denyse chérie – ou – Denyse, mon amour ! » -
J’ai payé le jardinier qui m’a promis de poster cette lettre au plus tôt. J’espère que cet abruti tiendra parole. Je me méfie de tout le monde ici. Ces quelques mots, je les ai écrits à la hâte quand personne ne m’observe. Ils sont mon cri, ma douleur, ma bouteille à la mer…
Carlynn et d’autres médecins sont venus m’examiner ce matin. Je dois être un cas intéressant. Pourquoi ? n’ont-ils jamais croisé dans leur vie des « cas » comme moi, comme toi….comme tous les autres ? Ah vraiment ! Que peuvent-ils attendre d’une petite vie sans histoire, banale, inoffensive ? Carlynn les a longuement entretenu dans le couloir, je l’entendais chuchoter. Pour dire quoi ?
Il tire sur sa pipe éteinte, Carlynn, bougonne dans son bouc, fait craquer ses articulations et mate vicieusement les infirmières. Voilà le bonhomme dont dépend mon « bon de sortie ».
Hier, j’ai eu un mal de tête épouvantable qui m’a gâché toute la journée. J’avais une lame plantée au beau milieu du crâne. Une lame toute fine qui s’enfonçait dans mon bulbe rachidien, millimètre par millimètre. Ce sont leurs foutus médicaments, leurs pillules, leurs potions et l’inactivité qui me tuent.
Ce matin tout allait un peu mieux. Il y avait une brise douce qui soufflait m’apportant les senteurs de la saison. Celles de noisettes, d’humus frais ou de champignons. Les feuilles mortes gisaient en tas dorés au pied des arbres sur lesquels gambadaient des écureuils.
De l’autre côté de ce  parc cloturé il y a une petite falaise…des moutons y paisent…
J’en ai vu un tomber dans le vide. J’ai entendu un bruit sourd comme une explosion étouffée et des oiseaux se sont envolés en piaillant. C’est tout !
Moi, Denyse, je voudrais être le vent et m’en aller partout où je le désire. Et vers toi, Denyse, et t’envelopper de mon souffle pour t’emmener à jamais avec moi. Un vent ne meurt pas, c’est connu, Denyse. Et nous ne mourrons jamais, nous, non plus !
Et je fuirai cette morne et grise solitude qui défait mes nuits et mes jours. Je ne verrai plus ces regards éteints ni n’entendrai  ces pas plombés qui vont et viennent dans la salle commune au rythme lent d’un métronome fatigué. Et j’oublierai ces cris de déments échappés de gorges rauques, ces pleurs désespérés et ces longues plaintes qui n’en finissent pas de jauger le temps.
Mon monde n’est pas le leur, Denyse ! Mon monde c’est toi…et tout ce qui n’est pas eux !
Dans ma tête tout s’entremêle, Denyse. Le passé et le présent et l’avenir qui est là devant moi et ricane de me voir si frêle, si faible, sacrifice déjà programmé à un Molloch insatiable.
Vois, Denyse, comme moi, ces scènes de jadis. La petite fille de la fête foraine tient la main de son père. Elle pleurniche, il se fait tard et il faut rentrer…et là, le  garçonnet espiègle joue au ballon. Sa mère l’appelle mais il n’en a cure, il rit et poursuit son ballon qui l’éloigne toujours un peu plus…
Tu te souviens, Denyse, de la grande roue où nous nous faisions si peur ? A terre nous avions l’estomac un peu barbouillé mais ce n’était pas très grave. Moins sans doute que le chagrin de cette fille toute seule près du stand de tir. Elle tient à la main une barbe à papa et des larmes coulent sur son visage. Elle porte, l’espace d’un instant, tous les chagrins du monde. »

La voix haut perchée d’Elizabeth interrompit ma lecture :
« j’ai été retenue, mon chou, excuse-moi… »
Elle avait pris un peu de poids et affichait sa mine des mauvais jours…

2.04
"je reviens de chez l'avocat, figure-toi que Charles remet en cause la convention de divorce, il prétend que j'ai plus de fric que lui….tu te rends compte, ce fumier ! »
La serveuse, une jeune fille arborant un sari trop petit pour sa taille nous tendit les menus en rougisssant. Je la connaissais cette serveuse. Un jour, en chuchottant, elle m’avait entretenu de ses amours impossibles avec un professeur de yoga. Je résistai à la tentation de lui demander la suite de l’idylle pour couper court aux plaintes d’Elizabeth….
« tu lisais une lettre de Do… ?»
Je l’interrompis :
« Dotty ! »
« Oui…Dotty….tu as raison – elle esquissa un sourire forcé – il va y avoir cinq ans, non ? Pauvre Dotty…mourir comme ça si jeune, je comprends que cela t’ai fait un choc, mon chou…ah ça, oui, je le comprends !... »
Elle se mit à lire consciencieusement et à voix haute le menu. Je savais qu’elle allait, comme d’habitude, commander les mêmes plats (« mais sans oignons, je ne les digère pas ! »).
Je sirotais un verre de vin biologique quand elle reprit la conversation :
« …je comprends tes sentiments, c’est pas ça, mon chou, mais vois-tu, la vie doit continuer…tu devrais te changer un peu les idées, je trouve que tu travailles trop, cela se voit à ta mine… si, si...essaie de connaître d’autres gens, des gens qui n’ont pas en commun avec toi ce passé…Tiens, la semaine prochaine, Solange… oui,tu la connais !... elle est architecte, elle a son cocktail….je suis persuadée que tu pourrais… »
Et elle continua sur ce ton de grande sœur raisonnable à conseiller ma conduite

Il y avait eu ce coup de fil hâtif au contenu  avorté :
« …un malheur est arrivé, Mademoiselle, je n’ai pas le droit de vous le dire…mais j’ai trop entendu parler de vous…je vous le signale en vitesse…vous savez les nuits de pleine lune, on ne sait pourquoi, mais il s’en passe parfois des choses dans leur tête…de la falaise… oui, vous l’avez deviné…au bout d’une fugue… la chute, c’est ça…s’il vous plait ne dites pas que… »
Et puis le silence. 
Ce jour là, le dard de la haine a envahi mon âme.
Et il vit aujourd’hui ses derniers moments et je l’extirperai comme eux ont extirpé de ma vie Dotty.
Et je serai, alors, comme avant. Quelqu’un sans histoires…sans histoires…sauf une !
Il ne faut pas que le bien soit appelé mal,ni mal bien. Je suis comme le prophète. Le bien est mien, le mal est leur ! Et il faut punir le mal, le venger, l’extirper…depuis petite, je sais comment m’y faire pour extirper !
Dotty  l’avait écrit, non ?
« Ce Carlynn, c’est le type qui est allé dans des hopitaux insulter des femmes qui voulaient se faire avorter et qui était en tête dans les manifestations les plus réactionnaires contre les gays ou l’avortement…
Il faut en finir avec un type pareil !
Il s’est même fait recevoir par le Pape, ce salaud ! C’est un psychiâtre psychopate, un obsédé sexuel…tu sais ce qu’il m’a fait faire l’autre jour, cette ordure…il m’a mis de force des magazines pornos dans les mains et a branché entre mes jambes un appareil électrique à la con. Puis il a dit qu’il allait quantifier (« quantifier », il a eu un sourire vicelard en me le disant…) mes pulsions sexuelles. Moi, je le voyais plus mater mon entrejambes que « quantifier » quoi que ce soit, ce… »
L’indignation d’Elizabeth interrompit ma divagation :
2.01

 
 
« …quelques petites aventures, de ça, de là…avec des garces…à la limite, je fermerais les yeux…et même que je pardonnerais…mais là, non !...tu te rends compte…il me sort, comme ça, qu’il l’aime ! Il l’aime cette catin et veut lui faire un enfant. Un enfant ! Tu réalises tout ce que je dois supporter ?... »
« Calme toi, Elizabeth…la colère est mauvaise conseillère… » persiflai-je.
Elle ne m’entendit pas :
« et encore si c’était une jeune, mais elle a mon âge ! »
Sa rage n’avait pas coupé son appétit. Son assiette était vide et lustrée comme seuls les chiots savent le faire.
« Toutes ces contrariétés me font grossir, mais je m’enfous ! » Et elle appella la serveuse pour lui commander de la tarte aux pommes parfumée à la cannelle.
Dans la cuisine résonnaient les rires cristallins des cuisinières. La jeune serveuse si timide leur fit signe de faire moins de bruit. Je n’écoutais plus le babil d’Elizabeth, je souhaitais en finir le plus vite possible… retrouver Dominique et jouir des dernières heures avant l’exécution de notre sainte mision.
« C’était très bon, mon chou ! »
Nous étions dans la petite ruelle devant le restaurant. Un jeune homme blond qui se prenait pour Bob Dylan, jouait de la guitare et chantait.
Elizabeth serrait dans sa main droite un mouchoir bleu lavande à pois blancs.
Les effluves épicées du restaurant nous accompagèrent jusqu’au bout de la rue.
Une soirée bien ordinaire.

« Nous sommes une trentaine ici, Denyse. Je ne les connais pas. Je ne les connaitrai jamais. Je ne le souhaite pas. Chacun vit dans son monde et est allergique à celui des autres. Il n’est pas tellement différent de celui des sains d’esprit…des « normaux »…mais, nous, on l’assume, notre monde,…on revendique notre dramatique transparence, voilà notre maladie !
Je dois avoir l’air de quoi depuis qu’ils me bourrent de médicaments ? Me reconnaitrais-tu, toi, si jamais ils me laissent sortir un jour ?
Et ces lettres, te parviendront-elles ? Comment puis-je aller mieux avec toutes ces interrogations qui m’obsèdent ?
Je vais mourir, Denyse…je ne vais pas rester en vie comme ça… comme quelque chose « en trop » que l’on case chez les fous pour s’en débarasser….Je vais mourir pour mieux revenir à toi, mon amour, et vivre éternellement dans ton esprit, Denyse…Et rien ne pourra m’y déloger. Et s’ils essayent, tous les dieux se ligueraient alors contre ces intrus qui nous veulent tant de mal… »
Je repliai la lettre et la remisai dans mon sac.
C’était une relique sacrée. Une sainte épître. Un évangile !
Et je répétai mon credo :
« Dominique et moi sommes des dieux, Dotty ! Voici l’heure de notre épiphanie. Le jour de ta rétribution est arrivé. Ton crime sera vengé ! ».

Son corps embaume l’odeur du jasmin sauvage.
Il me couvre, ce corps, m’étreint. Et moi, je m’accroche, je m’enlace, laissant le temps et l’espace régir d’autres mondes, d’autres vies perdues dans des galaxies trop lointaines.
J’aime mélanger ma bouche à la sienne, m’offrir à ses caresses suaves, sentir ses lèvres trembler près des miennes…
Et dormir dans ses bras au bout de nirvanas entrevus, perdus et retrouvés.
Pour ceux qui s’aiment, les nuits sont brèves…les mots surfaits, les phrases inutiles…
Nous l’avions vite compris, Dominique et moi.
Elle n’a pas dit un mot quand j’ai exposé mon projet. Pas cillé. Pas posé une question.
C’est une fille des îles, une métisse fière, issue d’esclaves aux révoltes réprimées mais aux cœurs libres. Elle avait tout compris !

2.06
Alors nous voilà prédatrices…pistant notre proie avec patience et obstination…sans haine apparente, avec une exemplaire retenue.
J’aimais Dotty. Elle m’aimait. Cela leur était insupportable. Une honte pour son influente famille…un obstacle à la carrière politique du frère.
Ils lui jetèrent l’opprobre et l’internèrent comme une honteuse malade.
Ils ont sacrifié sur l’autel de la bienséance et de l’ambition leur « Dorothée »…
Le frère paiera.
C’est justice.
Dans l’absence ou l’obscurité du droit, le juge doit « dire le droit », c’est inscrit quelque part dans le Code.
Pour nous, il n’y a pas de droit…des asiles au mieux, le meurtre en final.
Alors, nous sommes devenues, Dominique et moi des justicières.
Nous sommes consacrées à un saint sacerdoce.
Nous avons mis quelques années à tout connaître. Les allées et les venues. Les points forts et les points faibles. Les jours sans et les jours avec.
Tout est prêt. Tous nos alibis tiennent la route. Rien ne nous arrêtera.
La mort sera bientôt notre œuvre, une œuvre d’art.
A l’aune de notre haine froide.
Nous l’avons initiée, cette haine, et nous nous en défairons à trois, avec cet ange qui depuis son ciel préside et bénit nos travaux.
De même que l’accouchée jubile à l’heure de sa délivrance, de même serons nous radieuses d’offrir à la Parque l’âme damnée d’un tourmenteur.
Et nous serons libres !
C’est comme ça que nous vivrons désormais toutes les trois. Soudées par ce geste, purifiées par le sang versé et apaisées par l’amène frôlement de l’ombre de la mort.
Notre amour alors, traversera les temps, dédaigneux de toutes ces choses insignifiantes qui encombrent et pourissent l’âme de nos semblables…nous serons légères, aériennes, éthérés. Bienheureuses gardiennes des portes de l’enfer.
Initiatrices de la Mort, nous serons au-delà de la vie et de la Mort.
Je souris.
Je suis heureuse.
Enfin !



 

16:16 Écrit par Dim's dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

22/09/2007

Chats charmés.


c6Une nuit sans lune, fin novembre. Vingt-deux heures environ. L’homme gara la voiture sur l’aire de stationnement de la station-service, puis se dirigea d’un pas rapide  vers les lueurs chatoyantes qui crevaient l’obscurité ambiante.
Il avait faim et souhaitait un sandwich et un café chaud avant d’aborder l’heure et demie qui lui restait à rouler.
Il eut un regard distrait sur les voitures voisines de la sienne et ne vit pas le chat noir qui, sans bruit et tout en souplesse, sautait d’un capot à l’autre pour se cacher, ensuite, sous la carrosserie.
« Je me restaure en vitesse, et puis, non-stop, jusqu’à chez moi » pensa-t-il en poussant la porte.
A l’intérieur une musique de fond sirupeuse, celle qu’il avait coutume d’appeler « d’ascenseur » se diffusait doucereusement dans la pièce aux murs blancs et aux rayonnages débordants de produits polychromes qui attendaient le client.
Personne !
Il n’y avait personne.
Il ne l’a pas réalisé de suite. Il crut d’abord que l’endroit était désert comme on le dit quand il y a peu, très peu de monde, mais là, au fur et à mesure qu’il traversait la salle : personne !
Personne autour des rayons, près du distributeur de boissons, de billets, de la connexion internet.
A la caisse aussi… sauf ce chat qui, subrepticement, sauta sur une étagère haut-placée.

c7
Le téléphone sonna ce qui le fit sursauter et, en même temps, espérer qu’une présence se manifeste pour décrocher, répondre et témoigner d’une manière banale mais rassurante que la vie était bien présente.
Mais rien… Impuissante, la sonnerie stridente crevait le silence.
« C’est quoi ce foutoir ? Je psychote ou quoi ?... Pas possible ! »
Il s’approcha de la fenêtre et se mit à regarder le ruban de l’autoroute sur lequel les phares des voitures imprimaient leur rayon blanchâtre.
« Il y a bien quelqu’un qui va s’arrêter… on fera le point ensemble, on appellera peut-être les flics… c’est pas normal tout ça ! »
Curieusement, il n’avait pas peur, il se sentait, tout simplement, dépaysé, mais sans angoisse ni appréhensions, un peu comme s’il passait d’une normalité à une autre.
Scrutant les ténèbres, il vit trois ou quate chats qui, en faisant des bonds, se  poursuivaient l’un l’autre pour disparaître ensuite en bordure de l’aire de stationnement. Il retint la vision de leurs yeux rouges pareils à des flashes mitraillants les ténèbres.
Il se gratta longuemment derrière l’oreille.
Le gobelet de café en main, il choisit un sandwich au thon, l’extirpa de son emballage en cellophane et le mit en bouche.
Infect !

c1

Il avait pourtant l’air bien frais et la mayonnaise était tentante, mais il dut cracher la première bouchée.
Et puis ce gobelet, dans lequel flottait ce café dont il avait rêvé en voiture ne lui disait plus rien… pas envie d’en boire la moindre gorgée.
« C’est quoi tout ça ?... »
Il déambula tout au long des présentoires de biscuits, chocolats, bonbons, boissons. Tout y était en place, bien présenté, prêt à servir…
Tout sauf le rayon d’aliments pour chats… il était dévasté !
A terre, gisait une barquette de pâté Ronron éventrée. Il put voir sur l’emballage les traces de griffes qui l’avaient déchiré.
Machinalement il trempa un doigt dans ce qui restait de pâté et le mit en bouche.
« Je deviens dingue – réalisa-t-il – voilà que je goûte cette saloperie ! »
Alors il se mit à crier : « Y a personne ? ». Une fois, deux fois… mais dut s’arrêter à la troisième, cela lui demandait trop d’efforts, le son ne sortait plus.
Il fit un tour par les toilettes, dérangeant trois ou quatre chats qui se coursaient, constata que, là aussi, il n’y avait personne et que tout était en ordre à part le robinet d’un des lavabos qui laissait passer un mince filet d’eau froide où les chats avaient dû s’abeuvrer récemment.
« Bon, je me tire… Je vais devenir fou. A la prochaine aire de repos, j’appelle les flics ! »
Soudain, il réalisa qu’il avait un téléphone portable dans la poche de sa veste et qu’il serait sans doute opportun d’appeler directement la police, sa femme ou n’importe qui.
Il le prit, contempla le mince boîtier noir et, d’un geste las, le laissa choir à terre.
Alors, sans plus réfléchir il quitta en courant la station-service.

c3


Dehors, il se forçat à rester calme, à marcher lentement vers sa voiture, à ignorer des miaulements hystériques qui semblaient le poursuivre, à espérer, malgré tout, qu’une voiture arrive, se gare et que la vie reprenne son cours normal.
Il prit machinalement les clés, s’appretât à ouvrir la portière, se retourna et la vit !
Elle était au pied d’un buisson et le regardait de ses magnifiques yeux d’or, révélant une pelage uniforme bleu-gris et brillant. Elle l’attendait, moustaches hérissées, yeux enjôleurs, dos rond, queue en l’air.
Prête…
Soumise…
Désirable…
Il n’eut pas un regard pour sa voiture, ni pour les clés qui gisaient à ses pieds. Sans réfléchir, sans savoir quoi il se précipita à sa suite dans le buisson.

Bahia2


Pour Bahia, ma chatte favorite...

 

14:35 Écrit par Dim's dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |