27/04/2015

L'Egaré

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L'égaré

Claire m'a réveillé vers huit heures et, comme d'habitude, a posé le bol de café au lait sur la table de nuit. Ce matin elle m'a paru encore plus attentionnée que les autres jours. Par dessus sa longue jupe bleue elle avait revêtu un pull de laine écrue, signe que les jours d'automne s'additionnaient et que la froidure du matin devenait plus sensible.
Vous croyez qu'il sont partis ?
Sans doute a-telle vu dans mon regard cette peur que l'angoisse y imprimait, elle a souri, s'est dirigée vers la fenêtre, a écarté les rideaux et laissé le soleil pâle éclairer le lit. Puis, après un coup d’œil furtif m'a dit :
Il n'y a plus personne !
J'ai insisté : vous êtes sûre qu'il n'y a pas de soldats qui traînent encore autour de la maison ?
Ils ont disparu, Alex, ils sont simplement venus assister les sinistrés et sont repartis aussi sec. C'est pas la peine de vous alarmer, leurs camions se sont dirigés vers la vallée et à l'heure qu'il est ravitaillent les pompiers.
Elle avait raison, il y avait eu, la semaine dernière, des inondations meurtrières qui avaient bouleversées la vie au village. C'étaient de funestes événements qui s’ajoutaient au pouvoir absolu des militaires et à leur politique d'épuration que les uns voulaient plus radicale que les autres. Des tas de pauvres hères avaient vu leur maison emportée par les eaux du fleuve en crue et ils accusaient, à raison, les militaires de n'avoir pas fait grand chose depuis qu'ils dirigeaient le pays. Rien, sinon ces trafics d’influence et stratégies diverses inspirées par l'ivresse et la passion du pouvoir. Alors ils ont envoyé l'armée en renfort pour aider les plus démunis et aussi pour contrer d'éventuels mouvements de protestations. Charles, le pasteur et frère de Claire, m'avait expliqué tout cela.
Je me suis levé et j'ai suivi Claire dans la cuisine. Charles n'était pas rentré de la nuit, il était parti un plus au nord aider les sinistrés.
La route était coupée et le détour qu'il devait emprunter long et risqué. Il reviendrait dans la matinée, nous avait-il dit. Aujourd'hui, vendredi, c'était, par temps normal, jour de marché et, demain, il y aurait catéchèse pour les jeunes et préparation du prêche du dimanche.
Je remercie souvent le destin de m'avoir mis entre les mains de ces bonnes gens. J'ai dû avoir une chance inouïe d'avoir été recueilli, caché et soigné comme ça, sans qu'ils ne me demandent rien et surtout qu'ils ne me dénoncent au pouvoir en place.
C'est normal, Alex, m'avait dit un jour Charles, alors qu'il était à mon chevet, mon grand-père l'a fait quand les Allemands nous occupaient, la situation est la même aujourd'hui. Il y a les traqués et les traqueurs, et je serai toujours du côté des traqués, c'est ma nature, voyez-vous.
Et pourquoi me traquent-ils, Charles ?
Parce que vous avez eu la mauvais idées d'être du côté des vaincus, Alex.
Il ne m'en a pas dit plus, j'aurais pourtant voulu savoir comment je m'étais mis dans une mouise pareille, moi, avec une jambe folle, la tête secouée et la mémoire cassée.
Dans la cuisine, Claire avait disposé sur la table les courses faites très tôt ce matin dans un village voisin. Elle s'était levée à l'aube et avait supporté sans doute une longue queue pour se les procurer. De la fenêtre de la cuisine, je vois la route départementale qui, toute sinueuse, contourne les collines pour rejoindre la nationale, celle qui va vers le Sud et la frontière à moins de deux cents kilomètres. Je pense qu'un jour, je la prendrai cette route et, qu'étape par étape, je rejoindrai les sentiers abrupts qui, dans la montagne, conduisent les contrebandiers et les types dans mon genre, de l'autre côté, en Espagne. J'y pense parfois comme à un nirvana inaccessible, réservé à quelques élus triés sur le volet, mais Charles est optimiste. Quand je serai totalement rétabli on avisera m'a-t-il promis, et puis, a-t-il ajouté, on ne sait jamais, peut-être que le pouvoir en place aura changé de mains, peut-être aussi qu'une amnistie sera décrétée et que tous les enfants de la Patrie, moi le premier, pourront librement rentrer chez eux et retrouver les leurs.
Le problème, c'est que depuis mon accident les choses sont très confuses dans ma tête et que je ne comprends pas pourquoi je dois me cacher à la vue des militaires et des notables du nouveau régime. Je sais que je dois le faire, une voix scellée au fond de mes entrailles me le dicte, c'est comme si un pilote automatique réglait une trajectoire qui m'est totalement inconnue mais dont je sens instinctivement qu'elle est la seule qu'il me soit encore possible de suivre. Alors, je ne me pose pas trop de questions, cela me donne mal à la tête et les images se bousculent méchamment devant moi. Charles et Claire quand ils me voient trop angoissé me donnent des cachets qui me font dormir, et puis il y a aussi Maubusson, le médecin, c'est lui qui a soigné ma blessure et qui, de temps à autre, me rend visite et m'ausculte, toujours sans rien dire... lui aussi m'intrigue.
Les gens d'ici sont des fermiers taciturnes qui, les étés brûlants, travaillent dur et ne se reposent pas quand le gel de l'hiver n'en finit pas de blanchir leurs champs : seis meses de infierno, seis meses de invierno, qu'ils disent dans leur langue ; six mois d'enfer, six mois d'hiver, que cela veut dire. Ils sont tous Huguenots, fiers de leur liberté et solitaires. Les pouvoirs, quels qu'ils soient, ils s'en méfient instinctivement et s'y conforment seulement du bout des lèvres. Au Temple, le dimanche, dans l'intimité de leur Dieu, ils se disent ce qui ne peut être dit, compris et accepté que parmi eux. Après le service, ils s'en vont sans faire trop de salamalecs, conscients que l'essentiel a été saisi et que c'est très bien ainsi.
couple-hopper.jpgDe temps à autre, j'essaie de savoir ce qui s'est vraiment passé avant que je ne me réveille un beau jour dans cette grande maison, couché dans ce lit, une sonde dans le corps et des perfusions un peu partout.
Quand, des jours après l'accident, je suis revenu à moi, c'est le sourire de Claire que j'ai d'abord vu, ce sourire offert spontanément avec la générosité qui la caractérise si bien, et cela m'a tout de suite rassuré. Je ne sais pourquoi, j'avais rêvé que je me réveillais au milieu de soldats morts ou atrocement éventrés, tous couchés au milieu de débris d'obus encore fumants. Mais à la place, il y avait cette pièce accueillante, si lumineuse et blanche dont les fenêtres laissaient passer les rayons d'un soleil estival. Et j'ai cru un instant que j'étais au Paradis.
Je n'ai pas eu peur, pas imaginé un seul instant que cette chambre qui sentait bon la violette pouvait être une prison ou un piège qui allait broyer le peu de conscience qui me restait. J'ai essayé de parler, mais n'y suis pas arrivé, j'étais muet et le suis resté encore trois semaines avant que l'usage de la parole, spontanément, ne me revienne.
A présent, tout est à peu près normal, sauf la mémoire qui s'est évanouie après cette tonitruante déflagration qui résonne encore dans mes oreilles. Je sais qui je suis suis, ce que j'ai fait avant tous les événements qui m'amenèrent ici, mais ce qui s'est passé depuis la guerre semble désespérément caché dans un tiroir clos de mon crâne.
Des silhouettes confuses vont et viennent dans ma tête comme sil elles étaient chez elles, j'ai beau leur demander qui elles sont, exiger des papiers, elles ne réagissent pas, se taisent, passent outre et m'ignorent comme si, pour elles, j'étais mort. Charles et Maubusson disent de ne pas me soucier de ce qui reviendra un jour ou l'autre sans s'annoncer, comme cette parole qui m'est revenue sans crier gare. Je les crois. Bien des choses sont possibles dans la vie surtout quand à la guerre succède la paix, et puis je les crois d'autant plus volontiers que j'ai l'impression qu'ils en savent plus que moi sur des épisodes troubles, voire glauques qui se sont déroulés avant que je ne me réveille chez eux.
C'est ce que je me dis les jours où le cafard s'installe dans ma tête et que ces sceptres qui peuplent ma mémoire paraissent encore plus mystérieux que d'habitude. Il me suffit alors de regarder Claire et Charles qui, à leur rythme, ordonnent les activités de leur vie, sans se soucier du passé, se posant simplement dans l'immédiat de l'instant, confiants dans leur bonne étoile. Il y a comme ça des jours où j'envie les gens qui ont la foi du charbonnier, cela doit être une grâce rare, un don réservé aux bons. Alors, je pense aussitôt à autre chose, je reprends un à un les événements qui peuplent en hordes folles ma tête et j'essaie de m'y retrouver, ce qui n'est pas facile … pas facile du tout même !
Quand Charles est arrivé sur le coup de midi, on a bien vu qu'il n'avait pas beaucoup dormi. Il avait de larges cernes sous les yeux, le teint pâle et semblait exténué. C'est terrible – ne cessait-t-il de dire – un peu partout les digues ont cédé et le fleuve a emporté on ne sait combien de maisons, il doit y avoir dans notre secteur au moins une centaine de morts et autant de disparus.
Il tenait à la main la tasse de café que Claire avait préparée dès que le bruit de sa voiture avait résonné dans la cour et, d'un geste las, avait refusé la collation mise au chaud pour son retour.
Rien n'a été entretenu depuis la guerre – continuait Charles sur un ton attristé - il fallait s'attendre à cette catastrophe …
Sans trêve il avait plu durant trois jours. Le ciel s'était déversé sur nos têtes, gonflant le lit des rivières et provoquant la crue du fleuve. Alors tout s'était succédé très vite, les digues se rompaient une à une et l'eau dévastait les champs, inondait les maisons, dispersait les troupeaux, noyant hommes et animaux.
J'étais au lit durant ces trois jours où le vacarme menaçant des pluies diluviennes brisait les nerfs les plus résistants.
Cela me rappelait une pluie qui avait marqué un moment de cette vie évaporée. Une pluie qui n'en finissait pas, elle non plus, de tomber. Au bord de la route, il y avait des gens qui nous regardaient passer, nous à bord de nos chars ou camions, je ne sais plus. C'étaient des femmes et des vieillards qui nous voyaient entassés les uns contre les autres à nous protéger de la pluie et du froid. En silence, ils nous fixaient dans les yeux comme si nous venions d'un monde qu'ils ne connaissaient pas. Ils voulaient sans doute s'assurer que nous étions bien vivants, faits de chair et d'os tout comme eux. Mais ils se trompaient. Ce qu'ils voyaient à bord des véhicules guerriers, c'étaient des soldats à faces de zombies, glacés dans l'univers de mort qui était le leur.
Notre village n'avait pas subi trop de dégâts, il était construit sur une butte au pied de la colline, mais les champs alentours étaient ravagés et les récoltes perdues. Plus loin dans la plaine, c'était la désolation qui régnait et Charles nous entretenait de la colère des paysans et de leur révolte qui deviendrait jacquerie si le gouvernement ne faisait pas quelque chose de concret, aux antipodes de ces slogans creux et vains dont il était coutumier.
Ainsi donc, la guerre civile à peine terminée, les malheurs s'accumulaient sur la tête des hommes et j'y voyais un châtiment que le ciel nous réservait pour venger toutes ces exactions sauvages perpétrées sans vergogne et qui avaient rendu les hommes fous.
Charles et Claire sont partis cet après-midi pour coordonner les secours dans la vallée et je suis resté seul dans la maison … seul en compagnie des deux chats et du vieux chien à poil roux qui dort près du poêle. C'est le moment que j'aime et appréhende le plus, celui où, profitant d'une torpeur heureuse, des ombres me visitent d'une manière fugace, à la manière de timides fantômes venus du bout d'un invisible au-delà. Et je sens des mains tendres de femmes blotties dans les miennes, et je vois des regards clairs et doux qui s'attardent sur mon corps décharné. Par delà les murs, je devine des sentiers cachés, bordés d'arbres complices, sentiers fleuris qui me reconnaissent et m'invitent à retrouver des moments précieux depuis longtemps disparus.
Alors je reste silencieux dans le fauteuil près du poêle à reconstituer, bribe par bribe, ce qui s'est passé durant toute cette période de haine et de mort, mais au bout de mes introspections, revient, toujours plus lancinante que jamais, l'image de Louise et je me demande désespérément si elle est toujours vivante et où elle se trouve à présent.
Elle m'est revenue très récemment cette image, un jour que Claire au piano nous interprétait une sonate de Schubert. J'ai senti tout de suite une présence à côté de moi et j'ai reconnu Louise. Elle me souriait heureuse de m'avoir enfin retrouvé après toutes ces semaines de séparation, et moi je sentais flotter dans la pièce son parfum épicé et contre ma peau la douceur de la sienne.
Elle ne m'a rien dit cet après midi. Nous sommes restés, l'un à côté de l'autre, comme ça, main dans la main, à écouter Claire nous charmer avec les trilles extatiques de Schubert. Et la nuit suivante, je l'ai retrouvée tout près de mon visage et ses lèvres esquissaient un baiser. Elle ne disait rien et moi je voulais simplement me fondre dans cette bouche rouge qui m'attirait irrésistiblement. Et nos souffles se sont confondus toute la nuit.
Le lendemain, j'ai demandé à Charles comment ils m'avaient trouvé, mais sa réponse m'a paru fort évasive :
Vous gisiez pas loin d'un camion touché par un tir de roquette, il n'y avait pas de survivants …
Et il allait où ça, ce camion ?
Vers la frontière, je suppose, c'était durant les derniers jours de la guerre, au moment où le sort des armes vous était défavorable, sans doute faisiez-vous partie d'un convoi poursuivi par les troupes gouvernementales et tentiez-vous de rejoindre l'Espagne malgré les hélicoptères et les avions qui vous pourchassaient. C'est de cette manière que vous avez été blessé.
Et j'étais le seul survivant ?
Le seul, Alex, on pense que vous avez été éjecté du camion quelques secondes avant l'impact de la roquette, vous épargnant le sort des autres …
Vous avez pu les identifier ?
Rien, Alex, tous carbonisés …
Elle avait une longue natte noire, Louise, avec un joli nœud rouge au bout. C'était inattendu de la voir avec ce nœud sur son uniforme kaki, sale et terne au bout de tous ces mois de combat. Et que faisions-nous sur ces routes d'un exode sanglant quand une bombe a tout effacé de ma mémoire ?
hopper-nighthawks.jpgQuand je me suis réveillé, muet et amnésique, j'ai d'abord vu, posé sur la table de chevet, la plaquette d'identification que tout bon soldat porte autour du cou. Elle était composée de deux parties, la mienne portait, comme toutes les autres, la mention de mon nom, de mon groupe sanguin, de mon grade et matricule et de ma religion.
J'étais donc Alexis M …, matricule, lieutenant, groupe O et protestant.
Je me résumais à ces quelques indications gravées dans le métal froid de la plaquette.
Autour de mon lit, je les entendais parfois chuchoter, mais sans vraiment saisir de quoi il en allait. Charles quittait la chambre et Claire restait souvent à mes côtés, silencieuse mais présente, toujours disposée à satisfaire la moindre de mes requêtes. La nuit venue, quand le sommeil tardait à m'inviter dans sa nuit noire, elle me lisait des psaumes. Elle le faisait sobrement, sans cette intonation haut-perchée des femmes qui récitent des textes sacrés. Elle possédait l'assurance tranquille de ceux qui gardent une maison où nul esprit mauvais ne passe le seuil.
J'ai tenté durant toutes ces journées blanches de savoir ce que je faisais chez ce couple étrange de frère et sœur, mais aucune réminiscence ne remontait de ma mémoire atrophiée et j'étais perdu malgré la sympathie affectueuse qui transpirait de leurs faits et gestes. J'ai bien vite compris qu'ils me cachaient ou plutôt qu'ils me soustrayaient à la curiosité des villageois. Un jour, ils m'ont endormi et transporté chez le docteur Maubusson. Il habite dans un vieux mas perdu tout au bout d'un chemin sauvage connu des seuls gens du cru. J'y suis resté deux ou trois semaines, c'est là qu'il m'a opéré la jambe. J'ai vaguement entendu durant cette période des bruits de camions et de chars qui s'éloignaient vers le Nord et j'ai appris que le gros des troupes s'en était allé et que la paix avait repris ses droits. Mais il me fallait rester caché, les vainqueurs réservaient encore leurs cruelles représailles aux vaincus.
J'étais un soldat rebelle ?
Avais-je un jour posé cette question à Charles. Je crois même que ce fut la première question qui m'est sortie de la bouche un fois la parole revenue.
Il m'a regardé un moment avant de répondre :
Les choses ne sont pas si faciles à classer, Alex … vous vous en souviendrez le moment venu, en fait, nul ne sait vraiment qui était et n'était pas rebelle durant tous ces événements … convenons simplement que les rebelles sont les vaincus et les vainqueurs les loyalistes, c'est aussi simple que ça !
Il avait raison, Charles, je n'ai jamais eu un tempérament de rebelle. Avant la guerre, j'étais sociologue, chercheur à l'Université, j'alignais des chiffres, faisais des statistiques et réfléchissais dessus, pas de quoi faire la révolution.
Alors dans ces conditions comment je me suis retrouvé à faire la guerre reste pour moi un mystère. J'étais dans une unité combattante, paraît-il, Charles me l'a confirmé, et même dans une unité qui avait particulièrement attisé la haine des vainqueurs qui nous recherchaient pour se venger de ce que nous leur avions fait subir. J'ai bien tenté de savoir de quoi il voulait parler, Charles, mais il ne m'en a pas dit plus.
Peu avant les inondations, Odette, une amie de Claire qui s'occupe de la rééducation de ma jambe, m'a raconté tout ce qui s'était passé dans le pays. C'était assez long et embrouillé, cela m'a fatigué et je n'ai pas très bien compris l'ensemble de ses explications et encore moins les tours et détours de la politique à l'époque, mais je crois avoir retenu l'essentiel: la guerre avait commencé stupidement, sur fond de malentendus et de quiproquos, et puis tout s'était mis en branle d'une manière quasi automatique et les hommes furent, les uns après les autres, pris dans la tourmente. Le plus énigmatique dans tout ça fut la fin des hostilités où certains ennemis de la veille s'alliaient pour en découdre avec les éléments désordonnés des deux clans antagonistes. Ainsi donc, j'étais moi aussi un « élément désordonné » et cela me faisait sourire, moi, l'universitaire un peu ennuyeux, plongé dans ces chiffres secs et muets, décrivant au bout de leurs colonnes, abscisses et ordonnées, l'état de la société. Je ne me connaissais pas ainsi. C'était même étonnant de découvrir de nouvelles facettes de ma personnalité au fil des jours qui passaient monotones et muets.
Déjà mon visage ne me rappelait plus grand chose : les traits s'étaient durcis, la peau tannée, dans le regard il n'y avait plus ce zeste de candeur adolescente qui me valait certains succès auprès de femmes à l'attirante maturité. C'est désormais celui d'un homme qui s'est battu, qui a sans doute donné la mort, comme ça, sans état d'âme, sachant que s'il ne le faisait pas, elle lui serait aussitôt réservée. Cela me surprenait toujours de le croiser dans le miroir, ce regard, un peu comme si un autre moi me dévisageait sans vraiment me voir ou feignant de m'ignorer.
Et puis, je ne sais comment, mais j'étais devenu capable, moi autrefois si nerveux et anxieux, de m'isoler dans mon mental, sans rien dire, sans laisser transparaître quoi que ce soit de mes muettes interrogations. Je ne me connaissais pas pas cette faculté, cela me déstabilisait. J'avais beau torturer ma mémoire rien ne revenait d'une manière sensée des premières heures de mon incorporation, et je m'étonnais de mon grade – lieutenant – alors que j'étais réfractaire à toute activité militaire ! A l'armée, je me serais vu, au mieux, dans un bureau à compter les vareuses et les rations de survie, ou réfléchir sur la conformité d'une caserne à un tissu social soigneusement répertorié. Mais commander dans un unité et combattante avec ça, et puis être recherché comme « éléments désordonné », cela dépassait mon entendement. Au fond, on croit se connaître, ne fut-ce qu'un peu, et il ne faut pas grand chose, une guerre par exemple, ou tout simplement une femme qui passe, pour qu'aussitôt soient mises sens dessus dessous, les plus ancrées des convictions. Et avec ça, personne à qui m'adresser. Mes parents étaient morts depuis longtemps, je n'avais pas de famille, pas de gens à qui écrire, comme le font les militaires et les pensionnaires dans un internat. Pas d'amies non plus, du moins de celles auxquelles on envoie des lettres ou des photos. Je me trouvais tout seul au milieu des autres et, pire que tout, de moi-même.
Charles qui est très observateur, avait compris mon tourment et tenté de me consoler avec les mots qu'un bon prédicateur trouve spontanément: on n'est jamais seul, Alex, c'est un luxe interdit aux mortels, vous sentirez vous-même un jour les présences qui vous habitent et comprendrez le langage qu'elles vous tiennent. Et je pensais qu'il avait raison, bien des ombres se manifestaient autour de moi, comme celle de Louise, l'autre jour.
C'est en pensant à Louise que j'ai vu et reconnu le regard de cet homme. Mario, qu'il s'appelait. Je me suis souvenu alors qu'il était le commandant de notre unité. Je l'ai réalisé à la vue du petit nœud rouge au bout de la natte de Louise et j'ai fait le rapprochement avec le galon de Mario sur les épaulettes de son uniforme. Je le revois encore, lui et son crâne rasé, sa démarche un peu raide. Ce devait être un militaire d'active, un de ces types qui s'éclatent dans la guerre et y mettent l'essentiel de leurs talents. Le genre d'homme à se faire obéir car son expérience était vitale pour les hommes de troupe, c'est pourquoi nous le respections.
Est-ce lui qui a fait de nous ces « éléments désordonnés » dont Odette m'a parlé ? C'est possible après tout. Ce devait être un homme au charisme exceptionnel et qui ne souhaitait pas composer avec les ennemis de la veille pour des raisons bassement politiques. Nous, nous avons dû le suivre sans trop nous poser de questions, il était une espèce d'assurance vie.
N'empêche, c'était troublant de me retrouver parmi ces desperados poursuivis de toute part, ce n'était pas mon genre.
Mario, il avait bien atteint la quarantaine, lui qui, depuis sa chenillette de tête dirigeait notre convoi. Je me revois aux commandes de l'une d'entre elles, Louise à mes côtés qui suit notre progression sur une carte d’état-major et assure la liaison radio. Le paysage est désolé, il y a des montagnes pelées qui se profilent à l'horizon, le ciel est bas ce qui rassure car l'aviation ennemie ne pourra pas décoller. La pluie se met à tomber et rend la piste glissante. Le ciel se teint d'un gris plomb et sale au fur et à mesure que tombe la nuit. Tout cela serait d'une mortelle tristesse s'il n'y avait les yeux de Louise qui me regardent et dont la douceur lumineuse me fait oublier la morne désespérance qui nous entoure.
Et puis voilà que s'estompe le souvenir de Mario. Ne restent plus que les ronflement du chien et les yeux verts des chats qui me dévisagent fixement. Qui sait ce qu'ils peuvent entrevoir de caché en moi. Les chats, c'est connu, ont des dons pour pénétrer les recoins les plus sombres des âmes des mortels ordinaires dans mon genre.
Ma jambe me fait mal, je sais que demain le vent soufflera du Sud et apportera des nuages chargés de pluie. Charles et Claire sont rentrés assez tard. Un ministre s'était déplacé qui voulait évaluer l'étendue des dégâts. C'était un ex-militaire qui n'y connaissait rien et avait débité d'une voix monocorde des lieux communs sur la solidarité nationale, le sort funeste du destin et autres regrets qui avaient lassé un auditoire hostile. Il était parti en promettant tout et n'importe quoi, ce qui, de toutes façons, n'était pas grand chose.
Claire a préparé une omelette au persil et des pommes de terre rissolées. On s'est installés autour de la grande table disposée au milieu de la cuisine. La pièce sentait bon le vieux bois aux essences rares, la lumière du lampadaire se démultipliait sur les cuivres de la cheminée et rebondissait en touches légères jusqu'au plafond où de fines volutes de fumée dansaient autour des poutres sombres. Charles, de sa belle voix grave, a récité le bénédicité et j'ai répondu avec Claire: amen ! C'est une bonne chose que de remercier le Ciel d'avoir à boire et à manger, je sais que ce n'est pas évident comme je le croyais avant, quand j'ignorais ce que pouvait amener comme malheurs et privations la guerre. De ces tristes péripéties, il ne me reste que de rares images qui me renvoient aux trous noirs de ma conscience, je les explore avec une obstination qui, je le pressens, me sera fatale. Je devrais apprendre à accepter mon état et à me couler, sans rien dire, en toute foi et humilité, dans le dessein de la Providence, comme je l'ai lu un jour dans un sermon de Charles. C'est peut-être dérisoire et même puéril cette rage de savoir, mais plus fort que moi.
Bon appétit, qu'ils m'ont souhaité.
Trois semaines après les inondations les premières neiges ont blanchi la crête des collines. Ce matin, je me trouvais avec Odette dans la chambre attenante à la bibliothèque. Après mes exercices de rééducation, elle me massait la jambe gauche, celle qui avait été blessée. Elle remontait vigoureusement des deux mains le long du quadriceps. Je pouvais voir nettement la différence de musculature entre le côté gauche et le droit, c'était énorme et je me demandais anxieusement si un jour tout cela se remettrait en place. Les exercices me fatiguaient énormément et j'avais toujours tendance quand Odette me massait à m'endormir.
Mais ce matin-là, le froid a empêché tout assouplissement, alors j'ai entamé une petite conversation :
Cela se passe comment dans la vallée, depuis les inondations, Odette ?
Tristement, Alex, après les malheurs de la guerre, voici les cataclysmes naturels, les gens sont très malheureux.
Dites-moi, Odette, ils recherchent encore des soldats rebelles ?
Eh oui, Alex, c'est du moins ce que les journaux racontent.
Les journaux ? Je n'en avais pas vu un seul depuis que je me trouvais chez Charles et Claire. A vrai dire, je n'en avais pas lu depuis je ne sais combien de temps, sans doute depuis le début de la guerre.
Il n'y avait pas de télévision non plus, ni – je m'en rends compte à présent – de radio. Ils devaient l'écouter dans leur voiture, c'était étrange...
Et pourquoi ils les recherchent, ces soldats ? Ajoutai-je
Odette me jeta furtivement un regard étonné, comme si la candeur de ma question l'interpellait, elle fit une pause, me fixa dans les yeux et dit : Déjà une guerre entre deux pays c'est pas joli, Alex, mais alors une guerre civile, pensez donc, c'est pire ! L'ennemi n'est pas anonyme, c'est quelqu'un que l'on connaît, avec qui on partage la même langue, le même territoire, la même histoire et souvent la même religion. Alors, il n'y a pas eu d'inhibition, la haine peut jouer à fond et il s'en est passé des choses …
Elle mit de l'huile sur la jambe et se concentra sur le massage.
Je me tus durant une ou deux minutes, puis continuai sur un ton que je voulais badin :
Quoi comme choses, Odette ?
Soupir ! Une de ces plaintes dont les femmes sont coutumières et je crus d'abord que c'était l'effort qu'elle faisait pour masser la jambe qui la faisait soupirer ainsi, mais à sa réponse ce fut tout autre :
Des massacres, des règlements de compte, des tueries froidement planifiées, Alex. Quel bonheur que vous ne vous en souveniez plus !
Et c'est donc pour cela qu'ils me recherchent, pour toutes ces tueries ?
Je sentis qu'il ne fallait pas insister davantage, je l'avais déjà trop fait parler, elle ralentit le rythme de son massage et me répondit en point final : Je ne sais pas si c'est vous en particulier qu'ils recherchent, Alex, tout ce que je sais c'est que vous étiez du mauvais côté et que vous n'avez pas intérêt à tomber entre leurs mains.
Je n'ai pas insisté et l'ai regardée faire. Elle a terminé son travail consciencieusement jusqu'à ce que le muscle soit parfaitement assoupli. Après, elle a enfilé un anorak bien rembourré et elle est sortie en me souhaitant une excellente journée.

rothko.jpgElle me rappelait quelqu'un Odette, une femme que j'avais croisée dans ma vie et qui s'en était retirée depuis. Mais qui ?Où donc avais-je bien pu rencontrer Louise ? C'était obsessionnel comme interrogation. Toutes les nuits, couché au fond de mon lit, je triturais mes souvenirs pour tenter de répondre à cette question. Je voulais savoir ce qu'il y avait eu entre nous et comment notre histoire avait commencé. C'est peut-être pas grand-chose mais d'une importance capitale pour moi.
Nous nous aimions, de ça j'étais sûr ! La guerre était la toile de fond sur laquelle s'était tissé notre amour. Tout au fond des tiroirs clos de ma mémoire, j'entendais des bruits secs de claquement d'armes, des déflagrations étouffées de roquettes qui s'abattent sur leur cible et de missiles sos-sol Steiger, ceux, plus assommants, de moteurs qui s'emballent et, survolant ce chorus, la voix cristalline de Louise.
Que nous l'ayons faite ensemble, elle et moi, cette guerre, cela me paraissait irréel, même si dans les armées la présence de femmes était naturelle et ancrée dans les mœurs.
Une nuit, j'ai rêvé d'un village dans lequel nous nous trouvions avec notre unité. Un village perdu près du sommet de montagnes verglacées. Nous étions tous vannés et de mauvaise humeur. Nous n'avions plus eu de repas chaud depuis longtemps et ce jour là, peu après le lever du soleil, des camarades avaient été lâchement abattus dans une embuscade. Mario a demandé des volontaires pour débusquer les assaillants et j'étais du lot. Nous sommes donc partis lourdement armés et les avons neutralisés au bout de deux ou trois jours de traque.
Ce qui s'est passé ensuite, je ne le sais plus avec exactitude. Je me souviens seulement de ce refuge que nous avions réquisitionné et dans lequel je dormais avec Louise dans mes bras. Elle et moi dans un sac de couchage. Je la serrais très fort pour ne pas perdre cette chaleur qu'elle me prodiguait dans la nuit froide. Elle respirait doucement, apaisée, les traits détendus, un sourire un peu énigmatique aux lèvres, ses yeux étaient mi-clos et me dévisageaient tendrement du bout de ses rêves.
Je me suis demandé au réveil si tout cela avait un jour été réel. Ce qu'il y a de plus mystérieux avec les rêves, c'est qu'ils vous racontent tout et n'importe quoi, mais celui-là, j'en était sûr, faisait allusion à des épisodes de la vie que nous avions vécue, Louise et moi.
Était-elle sur ce camion qui a volé en éclats et duquel j'ai été éjecté avant qu'il n'explose ? Où bien étions-nous déjà loin l'un de l'autre quand nous avons quitté la ville où ce général fou nous avait reçu en grande pompes ? Un général allumé, dans une ville près d'un grand fleuve où des soldats échoués d'un peu partout vendaient leur arme, jouaient à la roulette russe et désertaient pour se faire rattraper et fusiller ensuite. Des bruits de botte, des hommes et des femmes que l'on arrête et parque dans des stades pour les emmener de nuit, par camion, vers d'étranges et secrètes destinations.
Que faisais-je là, moi, avec d'autres soldats et Louise parmi nous ?
Cette fête colossale organisée par le général fou où l'alcool et la drogue sont servis à profusion, des hommes et des femmes qui se mélangent dans la moiteur lascive d'une nuit tropicale, était-ce un produit de mon imagination malade ? Et Louise qui fuit cette débauche vicieuse qui la saoule et que je rattrape in extremis.
Qui était-il, ce général ? Je l'avais rencontré, c'était sûr, j'avais séjourné dans cette ville surpeuplée au bord de ce fleuve dans lequel des enfants à la peau sombre se baignaient nus. Il y faisait chaud et humide, les hommes goûtaient au repos du guerrier et la discipline se relâchait. Je revoyais distinctement quelques rues animées où des marchands sans scrupules proposaient toutes les marchandises de la terre et acceptaient en paiement toutes les monnaies et tous les trocs possibles. Et dans ces rues, nous nous promenions Louise et moi, je le réalisais clairement à présent. Elle ne portait plus d'uniforme mais un sari couleur fuchsia.
C'était bien triste ce souvenir qui émergeait de ma mémoire décomposée, un peu comme un noyé du fond de l'eau. Ce n'était pas tant l'évocation du sari de Louise, mais ce qui s'était passé dans ce village de haute montagne, quand nous sommes partis à la recherche de nos assaillants.
Claire et Charles sont rentrés vers dix-huit heures. Ils m'ont trouvé particulièrement agité et nerveux. J'avais mal à la tête et puis, en moi, quelque chose s'était réveillé qui portait un masque menaçant et me narguait de ses yeux éteints.
Pourriez-vous me passer un journal, Charles, il y a si longtemps que je n'ai eu de nouvelles de l'extérieur ?
Il a paru surpris par ma demande, m'a regardé d'un air dubitatif, a jeté un coup d’œil à sa sœur et a dit :
Si cela peut vous faire plaisir, Alex, je propose qu'après le repas nous le parcourions ensemble, j'irai le chercher dans ma voiture. Claire sera absente, elle dirige ce soir une lecture de la Bible.
J'aurais préféré un grand quotidien national, comme celui qui m'attendait chez moi avant la guerre, mais la censure militaire retardait la diffusion de ce type de gazette et seules les feuilles régionales avaient droit de cité. Il y était question, bien sur, des inondations et des sinistrés qui attendaient une indemnisation qui allait venir très vite comme à maintes reprises l'avait promis le gouvernement. L'éditorial du rédacteur en chef insistait sur l'urgence à réparer comme il faut les dommages causés à ces malheureux qui avaient tout perdu et soulignait que tout retard risquait d'augmenter le mécontentement populaire. J'ai trouvé cet éditorial très courageux dans un pays gouverné par une junte militaire.
Je retrouvais avec plaisir ces curieuses et anecdotiques rubriques qui sont la marque de la presse régionale : le mariage des uns, la nouvelle école des autres, l'inauguration de la classe et l'interview de l'institutrice. Cela me faisait sourire et me ramenait à une dimension humaine que j'avais perdue de vue.
Charles me regardait feuilleter ce journal, page après page, sans rien dire.
A la rubrique judiciaire, j'ai eu un choc ! On jugeait quelque part dans l'ouest du pays une vingtaine de soldats rebelles qui avaient massacré la population d'un hameau. Ils avaient enfermé à l'intérieur de l'église des femmes, des enfants et des vieillards et puis y avaient mis le feu. Ceux qui tentaient de s'échapper étaient fauchés par le tir des mitrailleuses. C'était un crime odieux ! Ils risquaient tous d'être passés par les armes et j'avoue que je donnais raison à l'Auditeur Militaire qui déclarait dans les colonnes du journal que rien ne pouvait excuser pareille abomination.
Sur la page de politique intérieure, un article réclamait sur quatre colonnes « une politique consensuelle d'épuration ». Charles m'a expliqué alors que trop de dérapages avaient eu lieu après la fin de la guerre et que les règlements de compte privés étaient légion. Le gouvernement avait donc institué des tribunaux chargés uniquement de juger les crimes et délits commis durant le conflit. Ils étaient composés de militaires et de juges civils. Ce qui signifiait en clair : mettez les gens en prison, exécutez-les, mais ayez au moins une raison valable pour le faire et puis : respectez la procédure !
Vous en pensez quoi de tout cela, Charles ?
Il a souri, pianoté des doigts sur la table et, d'un ton amène a répondu : De la comédie, Alex, malheur aux vaincus et rien d'autre. Ce sont toujours eux qui volent, pillent, violent, jamais les vainqueurs. Ces tribunaux sont des juridictions d'exception qui siègent en vertu de lois de circonstances et jugent des hommes que la guerre a gangrené. Si tu sèmes la violence, tu la récolteras multipliée au centuple, c'est bien connu, alors les vainqueurs se trouvent naturellement des boucs émissaires pour exorciser leurs propres turpitudes.
Il avait bien raison, Charles, mais toutes ses explications ne gommaient pas cette réalité cruelle qui voulait que moi, ex soldat rebelle, je me retrouve ici à la merci de vainqueurs qui m'accuseraient de je ne sais quel crime.
Que peuvent-ils donc me reprocher ? Ai-je fini par lui demander.
Il m'a regardé, détournant quelque peu son regard et, dans un souffle, a dit : Ils le savent mieux que nous, Alex, votre unité s'est retrouvée dans leur collimateur à propos de tout et de rien. La guerre, c'est comme les omelettes, il faut casser des œufs et les coquilles, on les jette à la poubelle.
En somme, Charles, je n'étais pas dans le bon lot, je me suis trompé de voie ?
Il a réfléchi une seconde, puis m'a dit d'un ton paternel et conciliant :
Quelle voie est la bonne, Alex ? Vous le savez vous ? Nous tous, ne sommes-nous pas pareils aux Juifs de l'Exode ? Et l'exode, Alex, c'est être hors la voie, il n'y a pas de voie, elle se fait sous nos propres pas, rien d'autre, Alex, pas de voie !
Et il s'est tu.
Je ne sais pourquoi ses paroles m'ont fait froid dans le dos, je me sentais subitement coupable, mais de quoi ?
Alors je lui ai fait part de ce sentiment de culpabilité qui m'habitait et même m'envahissait par moments, mais il a simplement répondu :
Depuis la chute d'Adam nous sommes tous coupables, Alex, c'est comme ça. Notre front est marqué du signe de la Parque, la honte de nos pères est dans nos cœurs et l'amertume dans nos âmes.
Je n'ai pas insisté, je lui ai rendu le journal, j'étais exténué et j'ai accepté de bonne grâce le cachet qu'il m'a proposé en me souhaitant une bonne nuit.
Le dimanche suivant, alors que Charles et Claire se trouvaient au Temple, je suis retourné dans la bibliothèque. C'était une des plus grandes pièces de la bâtisse. Au mur il y avait le portrait des ancêtres de la famille qui, compassés, me fixaient sévèrement depuis leur cadre doré. Le père avait été médecin et maire du village, et le grand-père notaire. Les frères de Charles étaient médecins eux aussi et s'étaient fixés dans la capitale. C'était la première fois que je m'y trouvais « debout ». Avant, j'étais dans un fauteuil roulant, mais à présent que je pouvais rester plus longtemps droit sur mes jambes et que je boitais moins, j'étais capable de compulser plus longuement les ouvrages qui s'alignaient en ordre impeccable sur lesrayonnages le long des quatre murs de la pièce.
Il y avait des traités de droit et de médecine richement reliés et gravés à l'or fin, et puis beaucoup d'ouvrages de théologie qui devaient appartenir à Charles. Un fac-similé d'une Bible contemporaine de Gutenberg était posé sur un lutrin dans un coin de la pièce. Une lumière douce, rehaussée par des abats-jour couleur ambre, conférait à l'ensemble une atmosphère apaisante et studieuse.
Certains titres me faisaient rêver, d'autres restaient hermétiques et puis de longues enfilades de minutes notariales me laissaient tout à fait froid. Au milieu de la pièce, une grand et austère table en chêne aux odeurs mielleuses de cire témoignait de ces générations qui s'étaient succédé autour d'elle y tissant leur vécu d'étude. Et je les imaginais adolescents ces hommes sévères qui me dévisageaient silencieusement du fond de leur cadre, révisant leurs leçons de grec ou de latin, préparant les actes de l'étude ou pesant leur diagnostic à la lueur de chandeliers d'étain. J'aimais m'attarder dans cette pièce dont l'atmosphère sereine me rappelait celle des églises catholiques.
Sur le quatrième rayonnage, je vis quelques dictionnaires, des versions en grec du Nouveau Testament, la « Guerre des Juifs » de Flavius Josèphe, les pensées de Marc-Aurèle, des classiques latins, quand mon attention fut attirée par une reliure en cuir noir, une version bilingue de l'Odyssée.
C'est les mains un peu tremblantes que je l'ouvris et tournai les pages en papier pelure de ce qui ressemblait plus à un bréviaire qu'aux aventures d'Ulysse, le plus rusé des hommes. Et je revis Louise le poser à son chevet ou le garder précieusement dans une poche de son paquetage militaire.
un aveugle à tâtons distinguerait ta marque, elle n'est pas mêlée à la foule des autres.Un soir, après le repas, alors que nous étions tous réunis autour du feu, un peu comme d'inoffensifs scouts à la veillée, elle nous avait lu et scandé quelques vers et nous avions ri de notre incompréhension devant cet antique idiome. Alors elle a traduit le passage et raconté pour ceux qui ne la connaissait pas, l'épopée d'Ulysse et de ses compagnons, et la fidélité de Pénélope, la plus sage des femmes, qui se gaussait des prétendants en défaisant la nuit ce qu'elle avait tissé le jour. Pareil à un diadème de platine, un croissant de lune se détachait au dessus de sa tête et le contour noir des montagnes nous semblait moins hostile. Nous qui étions fatigués, affamés et désenchantés, nous réalisions le bonheur que ce moment nous avait apporté et combien il nous ramenait vers une humanité heureuse. Un vers me revint en mémoire :
Quand l'ai-je mémorisé, ce vers? Cette nuit-là sous la lune et les étoiles, parmi ces hommes d'armes rudes et frustes, ou dans la chaleur de notre couche ? Et ce livre, qu'est-il devenu ? L'a-t-elle toujours, là où elle se trouve à présent, ou bien a-t-il été calciné lui aussi dans l'attaque du camion ? Et puis, n'est-ce pas bizarre, et même prémonitoire, qu'il me revienne à l'esprit en ce moment même, ce vers ?
Ma marque doit être désormais on ne peut plus anonyme, transparente, invisible, il y va de ma vie et de ma liberté, cela va de soi. Charles et Claire ne pourront me cacher indéfiniment, et puis ce sanctuaire dans lequel je survis deviendra bien vite une prison. C'était donc un présage comme en recevaient les Grecs. Un signe que des dieux inconnus m'envoyaient depuis leur Olympe; cacher ma marque, me fondre dans la masse pâle et gélatineuse, celle qui va et vient selon un rythme programmé une fois pour toutes, c'était le prix à payer pour revenir chez moi pareil à Ulysse rescapé de la couche de Calypso, affrontant la sombre mer et la colère de Poséidon, l'ébranleur de la terre.
J'ai longuement caressé la reliure du livre, comme je pouvais, il n'y a guère, caresser le corps de Louise. C'était tout ce qui me restait d'elle avec ces souvenirs disparus et rattrapés par le temps. Qu'avions-nous fait après ce bivouac improvisé, elle et moi ? Etions-nous déjà amants ? Et comment était-elle arrivée parmi nous qui faisions la guerre ?
J'ai remis le livre à sa place et j'ai quitté la bibliothèque le cœur un peu serré et l'angoisse au ventre. Dehors, il neigeait.
hopper.jpgIls sont revenus du service vers treize heures accompagnés de Maubusson et, après le repas dominical, Charles m'a demandé si je souhaitais faire une promenade en voiture avec eux. Cela m'a un peu étonné, c'était bien la première fois qu'il me proposait de quitter la bâtisse et de faire un tour à l'extérieur. Il a devancé mes questions et m'a directement rassuré :
Les gens sont chez eux et il n'y a pas de soldats en vadrouille, nous vous montrerons le paysage qui vous entoure. Maubusson pense que cela pourrait être excellent pour ranimer votre mémoire défaillante.
Je ne leur ai pas dit ce que la bibliothèque m'avait révélé, je voulais garder cela pour moi et me reconstituer, petit à petit, un jardin secret dans lequel je pourrais m'échapper sans être observé. Je désirais tellement retrouver une intimité personnelle même éparpillée dans les coins les plus saugrenus de ma mémoire. J'ai donc répondu que c'était bien volontiers que j'acceptais leur invitation et nous sommes sortis Maubusson, Charles et moi pour nous installer dans la voiture. Claire, depuis la fenêtre, nous a rappelé la tarte aux pommes et le thé qu'elle nous réservait pour le retour. Les arbres s'étaient déjà dépouillés de leurs feuilles et tendaient leurs branches décharnées vers un ciel bas d'où la neige tomberait à nouveau.
Nous avons emprunté un chemin de traverse et gagné à petite vitesse la route.
Charles avait dit vrai, on ne voyait quasiment personne. Quelques rares voitures de paysans qui revenaient Dieu sait d'où, nous croisaient et saluaient d'un coup de phare le véhicule du pasteur. Les dégâts des inondations étaient encore visibles et la vue de terres dévastées triste et déprimante.
Au bout d'une dizaine de minutes nous sommes arrivés au bord du croisement de la départementale et d'un chemin de terre. Une petite borne marquait l'endroit où les deux routes se rejoignaient. Charles s'est garé et Maubusson, qui jusque là n'avait pas dit un mot, s'est adressé à moi : Regardez bien, Alex, cela ne vous rappelle rien ?
J'ai détaillé le croisement sous toutes ses coutures, je me suis retourné et retourné encore, mais rien ne s'est réveillé dans ma mémoire.
Sortons et marchons un peu - a-t-il proposé.
Et nous nous sommes retrouvés le long de la route à faire quelques pas sous le ciel menaçant, les pieds dans la fine couche de neige.
Je ne reconnaissais absolument pas cet endroit que Charles et Maubusson me faisaient visiter. Il m'était totalement étranger et ne m'inspirait aucun sentiment particulier sinon une antipathie somme toute naturelle par ce temps. J'avais beau scruter les bosses du terrain, attarder mon regard sur le fossé près de la route, détailler les montagnes au loin, interroger les arbres et les futaies, rien ne se manifestait.
C'est ici que nous vous avons trouvé - m'a dit alors Maubusson - et il a désigné un emplacement tout près du croisement.
Le camion se trouvait un peu plus loin, à une vingtaine de mètres du côté droit de la route. On suppose que venant du chemin de terre, le chauffeur a obliqué brutalement vers la départementale. Vous deviez être assis à ses côtés et la vitesse du virage aidant, vous avez été projeté sur la route cinq ou six secondes avant que la roquette ne touche le camion et le fasse exploser. Cet endroit ne vous dit rien ?
Je n'ai pas répondu.
Je me trouvais dans la ferme des … à cinq cents mètres d'ici – c'était Charles qui parlait, cette fois – et me suis précipité pour voir ce qui s'était passé. J'ai vu le camion en flammes et puis vous, inconscient, gisant ici-même.
J'étais avec le pasteur – continua Maubusson – une chance pour vous, j'ai pu poser des garrots et vous transporter aussitôt en lieu sûr.
Un peu sur ma gauche des corbeaux sautillaient lourdement d'une motte de terre fraîche à l'autre en croassant, le ciel s'est encore assombri et moi je restais là, sans pouvoir dire un seul mot, tentant vainement de me remémorer les événements qui, quelques mois plus tôt, m'avaient vu couché, presque mort, sur l'herbe alors verte de ce champ, près de ce camion dont les flammes calcinaient les corps de mes camarades.
Maubusson m'a tapoté l'épaule :
Allons, allons, ce n'est pas grave, cela vous reviendra un jour ou l'autre, il est vrai aussi que l'automne a transformé le paysage, ne vous en faites pas !
Je ne m'en faisais pas, pas du tout même, les circonstances de mon accident n'avaient pour moi qu'une valeur marginale. Je voulais surtout savoir ce qui était arrivé à Louise, c'était ça et rien d'autre qui m'importait. J'ai alors demandé :
Dites-moi, il n'y avait que des corps d'hommes dans ce camion, pas de femmes ?
Maubusson a été très laconique :
Difficile de donner une réponse précise tant les dépouille étaient méconnaissables, Alex, mais à première vue, il n'y avait pas de corps de femme et les militaires, par après, ne m'ont donné aucun détails sur eux.
Ils en ont fait quoi des corps ?
Ils ont dégagé le tout et je suppose qu'ils les ont transportés un peu plus loin vers le Nord. Il devait y avoir un charnier de disponible, de là à vous dire où … Et il s'est tu, comme les corbeaux qui, sans doute rassasiés de vers, lustraient calmement leurs plumes.
On a regagné la voiture sans dire un mot, ma jambe commençait à me faire mal et j'étais content de retrouver un siège.
Au retour, Charles a emprunté une petite route qui passait devant un pépiniériste qui, dans la foulée de la Toussaint, exposait ses chrysanthèmes. Je me suis alors souvenu que dans ce pays ces fleurs chamarrées n'ornaient pas seulement les tombes, mais aussi la demeure des vivants et j'ai spontanément demandé à Charles de s'arrêter afin que j'en offre un à Claire. Je l'ai choisi d'un jaune très prononcé, vif et riche. J'avais aussi oublié que je n'avais pas un sou en poche, j'ai donc dû en demander à Charles qui riait de ma méprise.
Après le thé et la tarte aux pommes, ils m'ont demandé de leur raconter mes voyages. Ils n'avaient pas eu l'occasion de voir le monde et aimaient que je leur décrive les gens et les paysages que j'avais découverts un peu partout au cours de mes déplacement, du temps où je jouais au globe trotter.
Le monde, je l'avais un peu parcouru et croisé des peuples divers. Je me souviens encore avec tristesse de Joan au bras de laquelle je découvris New-York, et qui m'initia aux rites de cette immense mégapole brillante et crapuleuse à la fois. Je serais volontiers resté près d'elle, et même que je l'aurais épousée si, quelques mois plus tard, un chauffard ivre, sur une route du Michigan, ne l'avait heurtée et massacrée à jamais. C'était deux ans avant que ne se déclenche ici la guerre civile, et voilà que la mort rentrait déjà dans ma vie.
Joan morte dans un accident de voiture et moi épargné au bout d'un camion en flammes, et Louise ?
Je ne me suis pas trop attardé sur cette Amérique qui ne valait rien pour mon moral et j'ai évoqué Lisbonne et ses ruelles de l'Alfama où je traînais de fado en fado. Des femmes fardées, vêtues de longues robes noires le chantaient d'une voix douloureuse et rauque et le jour naissant me voyait seul au bord du Tage et de toutes les tristesses du monde. Et j'évoquai la mosquée des Omeyyades à Damas, là où Jésus reviendrait annoncer, du haut d'un de ses minarets, le jour de la Grande Rétribution. C'était étonnant comme toutes ces images d'avant guerre se bousculaient dans ma tête et m'offraient un moment de nostalgique répit.
La nuit est tombée qui a nous a vus autour de la table à deviser encore et encore sur la diversité des peuples du monde, Charles était un peu naïf qui croyait en la bonté inhérente du genre humain et espérait encore en des lendemains heureux. Maubusson, pour qui les hommes étaient une espèce particulièrement féroce, contredisait son optimisme. Ils ont continué à aligner leurs arguments sans se mettre d'accord, ce n'était pas la première fois que cette joute avait lieu, c'était le reflet de leur différence de caractère. Charles, chrétien optimiste et craignant Dieu mais confiant dans Sa Providence, et Maubuson sceptique, soignant sans rien dire ni espérer, une humanité infectée.
A la lueur du feu de bois qui crépitait dans la cheminée, je les ai longuement observés tous les deux. Charles à la tête un peu ronde, déjà chauve, mais au regard si juvénile et lui, Maubusson, vieux garçon au cheveu dru et au profil d'aigle.
Etait-il l'amant de Claire ?
Au lit, dans la chaleur des draps, cherchant le sommeil que m'apporterait le somnifère, j'ai réfléchi à tout cela et surtout à ce taraudant mystère : pourquoi y a--il le mal et pas seulement le bien ? Ce serait tellement simple s'il n'y avait que des bons, des gens sans arrière-pensées, respectueux des uns et des autres et qui aboliraient le mot violence de leur vocabulaire. Une humanité faite d'hommes pacifiques et protecteurs, de femmes aimantes et fidèles, d'enfants heureux et sages. Maubusson avait raison, ce n'était pas dans notre nature. Dès la naissance, l'enfant montre son attirance morbide pour l'interdit. L'écrivain qui, sous un volcan, avait écrit que c'était stupéfiant combien l'homme pouvait s'épanouir à l'ombre de l'abattoir, était dans le vrai, comme le prophète Isaïe clamant que mettre fin à l'homme n'avait pas beaucoup d'importance, tout juste un souffle du nez qui ne rime pas à grand chose  et Joseph de Maistre y allait, lui aussi, de son constat : une maladie ! voilà à quoi se résumait l'humanité, et il ajoutait que le Mal emporte celui qui lui prête allégeance et ne se maîtrise plus une fois son destin mis entre les griffes du Malin. Je n'étais pas loin de partager ce constat sans appel, il avait raison de Maistre ; le mal c'est comme du crack, vous y goûtez et hop ! la défonce vous tient dans ses rets, demande de plus en plus de gages et à la fin, vous ne vous reconnaissez plus, rien d'autre ne compte à vos yeux aveugles que ce trouble amer et capiteux à la fois qu'est la transgression du tabou, sans doute le goût de la pomme dans la bouche gourmande d'Eve. Le mal attire parce qu'il est beau, jeune, attirant, complice, amant et jouissif. Et facile avec ça ! Une fille qui se donne à tout passant et dit merci l'étreinte consommée !
On peut comprendre ceux qui rendent un hommage appuyé au Prince de ce monde, porteur d'une lumière à ce point vive qu'elle occulte le leurre qu'elle cache sous son sein pervers.
Voyez l'histoire de Caïn et d'Abel. Ce dernier est un brave garçon qui, nomade, va ou paissent ses troupeaux de chèvres et de brebis. Il , se contente de peu, mange du fromage et cueille des fruits là où il en trouve, assiste la femelle qui met bas, ne mange sans doute jamais ses braves bêtes, et quand il a quelques instants de répit, joue de cette flûte qu'il a faite d'un bout de bambou, sa manière à lui d'honorer le Créateur. Rien à voir avec son frère qui retourne rageusement la terre pour y semer des graines, rêve de construire des villes de plus en plus grandes, voit en rêve la tour de Babel, creuse encore plus pour dénicher ce minerai que son fils exploitera, imagine des systèmes juridiques complexes pour ordonner la société des vivants qu'il voudrait rendre plus civile à coup d'édits et d'ordonnances. Il jalouse le bonheur tranquille de son cul-terreux de frère et la douce considération que lui réserve le Créateur. Alors il le tue.
C'est qu'il est « moderne », lui, rien en commun avec ce rêveur qui ne rend pas de culte au progrès.
Ils ont surgi brusquement, sans que je m'y attende le moins du monde et se sont présentés comme dans un salon mondain où un huissier à perruque poudrée annonce.
Et je les ai immédiatement reconnus ; aucun doute possible, c'étaient eux... ils étaient tous là, muets, qui me fixaient de leurs yeux morts.
Je sentais douloureusement cette absence de regard qui me transperçait plus sûrement que la plus affinée des dagues. Alors je les ai pris par le bras, un par un, et ils se sont laissés faire. Sans hâte aucune, d'un pas souple mais ferme, je les ai conduits vers les poteaux noirs dressés sur le champ blanchi par la neige. Les canons des fusils étaient pointés sur leur poitrine et j'ai aperçu furtivement leurs sourires narquois quand la cagoule a voilé leur visage.
Était-ce Mario ou moi qui commandait le peloton ? Cela n'avait plus d'importance à présent. Après la salve, le plus dur fut de donner le coup de grâce dans l'oreille du condamné dont le corps était encore secoué par des spasmes nerveux. Des éclaboussures d'os et de cervelle nous tâchaient l'uniforme. Ensuite, il fallait que des soldats évacuent les corps et recouvrent de neige la terre maculée de sang.
Et pendant que toute cette scène se déroulait devant moi, eux, il continuaient à me fixer de leurs yeux éteints.
Il ne se dégageait de ce silencieux face à face aucun reproche, aucune haine, rien qui ne puisse être associé à un sentiment de vindicte et c'était cela le plus effrayant. Ils me laissaient seul, quasi nu, devant un opprobre qui nous dépassait tous et surgissait d'un monde qui n'était pas le nôtre.
Mario et moi avions prévu cinq minutes par exécution, mais c'était sans compter le coup de grâce, et puis il fallait détacher et traîner les corps derrière des sapins où un charnier avait été creusé à la hâte. Ces retards nous perturbaient et nous rendaient nerveux.
Au milieu de ce rituel macabre, un jeune aux cheveux roux s'est rebellé, il ne voulait pas qu'on lui bande les yeux, appelait sa mère et suppliait qu'on l'épargne. Nous avons dû le traîner vers le poteau, lui hurlant, sous les insultes de ses camarades. A présent, je pouvais le voir, ce gamin, tout près de moi qui, avec les autres, me toisait et au-delà de son rictus, c'était ma peur et mon angoisse qu'il contemplait, narquois, de ses yeux aveugles.
Les villageois, aussitôt les corps entre leurs mains, leur ôtaient les chaussures et cherchaient fébrilement dans les poches des uniformes tout ce qui pouvait avoir une valeur quelconque. Ils étaient pressés de récupérer des bouts de ficelle et procédaient à ce dépeçage indifférents aux corps gisants à leurs pieds.
Ils sont partis sans rien ajouter à leur muette présence et se sont évanouis, un à un. J'avais beau me dire que ce n'était qu'un effet de mon imagination, que toute cette histoire n'était que le produit de neurones fatigués et conditionnés par les événements extérieurs, je sentais dans mon for intérieur qu'il n'en était rien et que tout cela était la vérité sans fard, une évidence couleur sang et d'une glaciale nudité qui me tirait du sommeil et m'enveloppait de ses membres blêmes.
De là où ils ont disparus, un point rouge s'est mis à tourner de plus en plus vite dans un sens sinistrocentrique, il est devenu de plus en plus large jusqu'à ce qu'il se révèle sang et se déverse sur toute la terre en flots noirs et visqueux à l'odeur écœurante et il a tout recouvert. Tout ! Du lit des fleuves jusqu'au sommet des plus hautes montagnes et je me suis senti, fétu ivre, emporté par cette marée rouge qui n'en finissait pas de m'agonir. J'implorais la mort pour qu'elle me délivre de ces flots cruel, mais la Parque me laissait désespérément en vie, condamné à danser au rythme de ce rouge rigodon, se jouant de ma peur et me balançant d'un bout du monde à l'autre.
Alors j'ai hurlé pour que la mort me prenne en pitié.
J'ai ouvert les yeux et vu Claire et Maubusson au-dessus de ma couche. Mes hurlements avaient réveillé toute la maisonnée.
Vous avez fait un cauchemar, m'a dit Maubusson.
Je les regardais, eux deux faiblement éclairés par la lampe de chevet. Où se trouvait donc Charles, que faisaient-ils à cette heure de la nuit ? Dormaient-ils ensemble ?
Je n'ai pas fait un rêve – ai-je réussi à balbutier – j'ai vu vraiment des épisodes de mon passé, c'était insoutenable.Maubusson prenait mon pouls et Claire m'épongeait le front avec un linge humide. Je restais paniqué après l'incursion onirique de ces fantômes et je réalisais que ce n'était pas tant l'horreur du rêve qui me perturbait de fond en comble, mais la conscience nette que ce que j'avais rêvé ne procédait pas d'un néant mais d'un vécu réel qui, petit-à-petit, surgissait cruellement à la surface de ma mémoire. J'étais comme dans la peau de la proie d'un sicaire qui s'approche, consciente du sort qui l'attend et j'en tremblais.
Allons – a répliqué Maubusson – les rêves ne sont que des rêves, n'y attachez pas plus d'importance que ça.
Il a lâché mon pouls, a pris une seringue et l'a appliquée sur le bras.
Je vais vous faire une injection de sédatif, vous en avez besoin.
Le produit avait une couleur ambrée qui me rappelait celle du sang séché et j'ai senti mon bras se crisper près de la veine, là où il avait planté l'aiguille.
Après, sans rien dire, il a quitté la chambre et Claire s'est assise sur mon lit. Elle me tenait la main comme une mère l'aurait fait à son enfant et elle me souriait tristement. Peut-être réalisait-elle mieux que Maubusson, qu'il me faudrait affronter une échéance qui se présenterait bientôt.
Dormez, Alex – m'a-t-elle murmuré - c'est la meilleure chose que vous puissiez faire, et puis, ayez confiance, rien n'égale l'espérance que le Seigneur dans Sa mansuétude nous offre à chaque étape de notre vie.
J'aurais voulu répondre quelque chose, n'importe quoi, un remerciement par exemple, mais je me sentais indigne de bénéficier de sa sollicitude maternelle et suis resté sans voix comme la première fois quand je me suis réveillé chez elle.
J'ai dû dormir une quinzaine d'heures car, quand j'ai ouvert les yeux, l'après-midi était déjà fort avancée. Le temps était maussade et le ciel gris. Je me sentais singulièrement calme, serein, aérien presque, le sédatif devait continuer à faire de l'effet. Quand Claire m'a vu émerger dans la cuisine elle m'a demandé comment j'allais et informé que Maubusson viendrait dans la soirée m'ausculter. Comme à son habitude, le vieux chien roux est venu me renifler puis il a regagné son panier près du poêle et s'est assoupi aussitôt.
Le journal traînait sur la table et je l'ai parcouru pendant que Claire s'affairait aux fourneaux. Il y avait eu des attentats dans la capitale, des bombes avaient explosé près de ministères et de casernes et le pouvoir en place en attribuait la responsabilité à des « éléments incontrôlés motivés par une logique terroriste », il s'en suivait une longue interview d'un ex-militaire devenu ministre, qui fulminait contre ceux qui n'avaient pas « tiré les enseignements du passé » et l'excellence s'en prenait violemment à tous ceux qui restaient nostalgiques d'un « ordre récusé ». J'aurais bien voulu savoir ce qu'il entendait par « ordre récusé », mais je n'ai pas trop insisté, ce que je retenais de cet article c'était que l'apaisement et la réconciliation dont me parlait Charles étaient fort loin et l'espoir d'un retour à des relations normales entre les composantes adverses de la nation s'amenuisait.
Je subodore que, vu mon âge, j'ai dû être incorporé au début des hostilités et, comme j'habitais la capitale et que le gouvernement légal devait encore s'y trouver, je me suis trouvé du côté des « loyalistes ». Oui mais, loyal à qui et à quoi ? Et j'ai fini, en vertu d'un parcours dont je n'ai jusqu'à présent saisi aucun tour et détour, « rebelle ». A qui, à quoi : mystère ...
Charles m'avait dit qu'au début du conflit des généraux du Nord avaient lancé un ultimatum au gouvernement en place et qu'à l'expiration de ce dernier, devant la fermeté des autorités élues, la guerre civile s'était déclenchée dans toute sa force et son horreur.
Et puis, à la fin du conflit, sans doute lassés et conscients que rien ne bougeait vraiment entre les lignes adverses, des généraux « loyalistes » avaient pactisé avec des « rebelles », s'attirant les foudres de leurs alliés de la veille qui devenaient de ce fait leurs ennemis de demain. Et moi, je me suis retrouvé chez ces derniers. Je ne l'avais pas spécialement décidé en âme et conscience, mais à la guerre on reste avec les camarades et on ne se pose pas de questions. C'est comme ça depuis que les hommes font s’entre-tuent.
La capitale prise par les rebelles qui n'en étaient plus au yeux de la majorité des loyalistes, des unités dont je faisait partie se sont réfugiées dans les montagnes poursuivies par l'armée qui se disait régulière et souhaitait débarrasser le pays de vermines dans mon genre. C'était bien ma veine de me retrouver ainsi chez des hors-la-loi, mais, que voulez-vous, personne ne choisit son destin.
La partie de cache-cache avait duré douze mois avant le crépuscule des dieux ...
Bien sûr, je ne pouvais lui refuser ce traitement, mais cela ne m'emballait guère. J'avais surtout retenu l'expression qui lui avait échappée : hâter mon rétablissement mental et cela me faisait un peu peur. J'avais perdu une partie de ma mémoire, certes, mais avais-je en plus un mental atteint ? Et puis, qu'allais-je raconter à ce jeune étudiant ? En fait je réalisai à présent que s'il n'y avait eu sur tous ces événements l'ombre évanescente de Louise je me serais totalement désintéressé d'eux. Ce que j'avais été durant la guerre, ce que j'avais fait ou non, hors Louise, n'avait pour moi aucun intérêt. Ma vie s'est interrompue le jour où l'ordre d'incorporation est arrivé dans mon studio, près du port et de la petite chapelle blanche dédiée à Saint Pierre, protecteur des pécheurs. Et elle avait repris son cours quand, des mois après, je me suis réveillé chez Claire et Charles.Le soir venu, Maubusson est venu prendre ma tension. Il a examiné ma jambe et puis m'a demandé si je voulais recevoir un jeune-homme qui terminait ses études de médecine et s'intéressait aux phénomènes d'amnésie hystérique dont j'étais si curieusement atteint. Il pensait qu'une conversation dirigée de manière professionnelle ne pourrait que me faire du bien et hâter mon rétablissement mental. De plus, ajouta-t-il, nous avions, le jeune-homme et moi, fréquenté la même université, nous pourrions donc partager des souvenirs communs et tout cela aurait un effet libératoire pour moi et ma mémoire brisée. Il semblait fort optimiste sur l'issue de ces rencontres.
Je connais ce garçon, il est tout-à-fait sûr. Vous verrez, vous vous entendrez très bien avec lui, m'a dit Charles quand je lui ai fait part de la proposition de Maubusson.
Puis il a ajouté mezzo voce :
Ce qui s'est passé dans la capitale n'augure rien de bon, Alex, c'est le prétexte que les militaires cherchaient pour accroître encore davantage leur volonté d'épuration et contrer le mécontentement que suscite leur politique économique dans l'opinion. Il faudrait qu'avant l'hiver vous ayez passé la frontière, je n'attends plus une amnistie et puis - ajouta-t-il après un temps de réflexion - ils ont décidé de doubler tous les commissaires de police par un cerbère à leur totale disposition, un commissaire politique comme ils l'appellent, et le nôtre est en route, nous devrons nous montrer plus prudents dans les semaines qui viennent.
Claire dans un coin sombre de la cuisine nous regardait avec cet air triste que je lui connaissais si bien et, une fois de plus, je me demandais pourquoi ces gens se préoccupaient de moi qui constituait un risque sérieux dans leur vie, mais sans doute n' y avait-il pas sa place. Il y en avait donc encore qui méprisaient une vie sans histoire et aidaient, sans demander des comptes, leur prochain.
La soirée aurait pu se terminer comme toutes les autres par une partie d'Abalone ou de backgammon si, sur le coup de vingt-deux heures, un homme n'était venu frapper à la porte. Il a discuté quelques minutes à voix basse avec Charles qui est revenu seul nous annoncer qu'une mission urgente l'attendait au village. En soi cela n'était pas tout-à-fait anormal, il est pasteur, des malades et des mourants requièrent son réconfort, mais à la manière dont il a pris congé de Claire j'ai compris qu'il y allait d'autre chose et qu'il fallait que je ne le sache pas.
Quoi ?

 

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D'emblée le jeune homme m'a plu. Il était grand, les cheveux noirs, le regard franc et amical, il s'appelait Julien. Pour terminer sa dernière année de médecine il attendait l'ouverture de l'université qui après bien des reports, avait été promise par le nouveau pouvoir au début du printemps prochain. Il m'a raconté qu'au début du conflit il avait fui en Grande-Bretagne pour y poursuivre ses études et passer outre la conscription dans un camp ou l'autre. Il avait bien fait, me dit-il, dès lors que les ennemis de la veille s'était aussi lâchement rabiboché une fois le pouvoir en vue. En attendant, il assistait Maubusson et les autres médecins à l'hôpital du bourg le plus proche. Nous avions fréquenté la même université et il m'apprenait que les militaires avaient décidé de la diviser et de la régionaliser aux quatre coins du pays. Si la médecine restait concentrée dans la capitale et les grandes villes, d'autres facultés seraient dispersées, cela permettrait une concentration moindre de ces fauteurs de trouble que sont les étudiants.
Le peuple était sous la coupe du nouveau régime. Les gens n'osaient pas se plaindre ouvertement, en fait ils râlaient surtout parce qu'il n'y avait plus qu'une chaîne de télévision, aux ordres du régime, et que son programme n'offrait que peu de jeux alors qu'ils en désiraient bien plus, mais ils pouvaient jouer, comme avant, au Loto et encore plus aux machines à sous. Et puis tout le monde voulait oublier la guerre et s'amuser. Ne plus en entendre parler et se réfugier dans un non-dit quotidien. Les procès de soldats rebelles coupables de toute une kyrielle de crimes supposés ou vrais ne faisaient plus recette, il n'y avait plus grand monde dans les prétoires qui les jugeaient à toute vitesse en vertu d'une législation d'exception, cela nuisait au spectacle. Alors le bon peuple spéculait et commerçait. Faire de l'argent était devenu, encore plus qu'avant, un sport national et le meilleur dérivatif à l'absence de liberté. Asservi mais riche était leur mot d'ordre. Des hommes affairés parcouraient le pays dans tous les sens, pressés de reconstruire très vite ce que le guerre avait dévasté. C'était même la seule licence permise et encouragée: faire du fric.
Je trouvai cette analyse très juste. Ce Julien avait les yeux grands ouverts. Cela m'éclairait aussi sur le degré de cynisme du pouvoir qui savait pertinemment qu'un peuple dominé mais repu est plus malléable et que la docilité des nouveaux riches constitue la meilleure des assurances.
Tout cela nous rapprochait même si, de mon côté, je n'avais pas grand-chose à lui raconter. J'évoquai mes années d'université, mon quartier près du port, là où j'avais rédigé ma thèse, mes recherches à la faculté et toutes ces petites choses insignifiantes qui prennent tellement de relief quand la guerre les transporte dans son univers destructeur.
Il libérait ces souvenirs sans poser de questions, sans prendre note, un peu comme si nous nous étions rencontrés à la terrasse d'un bistro d'étudiants et que nous faisions connaissance. Arrivé au début de la guerre et à mon incorporation je n'ai pu lui en dire plus et me suis tu. Il n'a pas insisté.
Comme c'est bizarre, me suis-je dit quand il eut franchi le portail de la bâtisse, j'ai l'impression de l'avoir déjà croisé quelque part.
Mais où ?
Une neige molle retardait notre progression, le ciel était d'un bleu pâle, quasi gris et hostile. Je me trouvais sur des pentes blanches et silencieuses comme elles peuvent l'être quand les sons s'étouffent dans cette mousse immaculée. De temps à autre le crépitement sec d'une mitraillette ou l'explosion sourde d'une grenade balisait notre piste. Ils devaient se trouver un peu plus à l'est, pensais-je, heureux que mon projet de les prendre en tenailles se réalise. La radio était muette, un tir de mortier l'avait pulvérisée et l'opérateur, blessé, avait été évacué vers la vallée où Mario et les autres, sans nouvelles, devaient se faire un sang d'encre depuis deux jour que nous crapahutions à la poursuite de nos assaillants.
Tous nous étions exténués et seule la rage de punir l'embuscade qu'ils nous avaient tendue nous maintenait encore debout. Personne ne parlait, nous ne nous arrêtions pas pour manger ou boire, la nuit nous voyait les pister, pareils aux loups qui, sans bruit, traquent leur proie.
Je revoyais sans cesse, touchée par une bombe, ma chenillette qui avait pris feu comme une torche. C'est un miracle que j'ai pu m'en extirper avec au bout du bras une Louise terrorisée.
Dehors les sifflements meurtriers des mitrailleuses nous ont encerclés. J'ai plaqué Louise au sol à l'abri d'un muret et me suis couché sur elle. Combien de temps sommes nous restés comme ça, enlacés dans cette angoissante intimité à craindre qu'une grenade n'explose près de nous et à deviner, aux ordre hurlés par Mario, l'issue de cette embuscade, je ne le sais.
Alors que nous commencions à perdre tout espoir, des hommes nous ont rejoints et ont mis Louise à l'abri. Je suis aussitôt parti avec eux à la poursuite de ceux qui avaient tué quatre d'entre nous et détruit la chenillette.
Mais ils s'étaient déjà évanouis dans cet univers sinistre comme cette mort qui nous entourait et nous étions fourbus, vidés, aigris et ivres de vengeance.
C'est alors que nous avons passé cette nuit ensemble, Louise et moi, l'un cherchant fébrilement chez l'autre une protection et une raison de vivre. C'est peut-être comme ça que naît l'amour, comme un refuge au bout de toutes les dérilections.
Le lendemain je me suis porté volontaire pour assouvir notre rancœur d'avoir été piégé si lamentablement sur ces flancs enneigés.
C'est le regard de Louise qui m'a hanté tout au long de cette poursuite, et je ne m'en suis libéré que lorsque nous sommes revenus quarante-huit heures après, traînant derrière nous, ligotés les uns aux autres, yeux bandés, vingt prisonniers. Les blessés, nous les avions achevés …
Je revenais comme un empereur romain exhibant sous ses fourches Caudines une procession de vaincus. Piètre consolation ! Et comité d'accueil plutôt mitigé. Mario avait sa tête des mauvais jours, il m'a fait un signe et nous nous sommes retrouvés sous sa tente. Peu après, Louise est venue nous rejoindre. Les prisonniers, nous les avions parqués dans une grange désaffectée, c'était de tout jeunes gens, soldats perdus qui avaient déserté leurs unités rebelles ou loyalistes, peu importe, et traînaient leurs armes, leur ennui et leur révolte d'une montagne à l'autre. Ils avaient terrorisés des villages, brûlé des maisons, tué des hommes, volé, violé … tout un catalogue d'horreurs que des villageois, ivres de colère, nous avaient détaillés. Ils étaient désormais à notre merci.
Les hommes étaient heureux d'en avoir fini avec cette menace et ils se sont mis à boire du vin et de l'eau de vie. Ils l'avaient bien mérité. Le chef du village s'est invité à notre table et je l'ai vu vider des verres cul sec avec Mario.
Louise ne me quittait pas d'une semelle, elle me tenait par la main comme si nous nous étions égarés parmi ces hommes qui, sous l'effet de l'alcool, braillaient des airs martiaux, défiaient la mort et sacrifiaient aux dieux de la guerre avant de s'écrouler sur leur paillasses.
Mais que faisait-elle donc parmi nous, Louise ?
Voilà ce que me rappelait ce matin cette neige fine qui, de l'autre côté de la fenêtre, couvrait la campagne environnante de sa pellicule blanche. L'entretien avec Julien avait sans doute favorisé cette résurgence, le calme que m'avait procuré notre conversation y était certainement pour quelque chose. Il m'avait rassuré et c'était bien ce qu'il me fallait.
Allai-je raconter cette histoire de chasse à l'homme à Maubusson et Claire ? Je ne le souhaitais pas. Je savais que ces épisodes qui s'échappaient de ma mémoire close étaient flous et sans véritable consistance, sans doute des produits de mon imagination et de mes rêve, rien d'autre qui puisse leur conférer une authenticité incontestable.
Après tout rien ne prouvait qu'ils ranimaient un réel quelconque. C'était un peu comme les images d'un film au scénario perdu. Ce que j'attendais, mais en vain, c'était l'élément qui déclencherait une suite de souvenirs s'imbriquant les uns dans les autres d'une manière logique et irréfutable, j'en étais loin.
Charles me dirait sans doute que la vie est un film dont on ne connaît pas l'histoire et que l'existence est ainsi faite de frémissements fugitifs qui s'additionnent, se soustraient et puis c'est tout. Seul le Seigneur sait, Lui dont les voies sont impénétrables. Et il conclurait que la foi est le mystère qui rend ces incertitudes supportables. C'était bien lui !
Mais celui qui poursuivait l'ennemi évaporé dans cette neige, qui était-il ? Les choses auraient-elles à ce point changé ma manière d'être pour me compromettre dans une histoire folle, aux antipodes de ce que j'étais ? Cela me semblait à ce point outré que je ne pouvais le concevoir.
A moins que, clandestin, il y ait en nous un moi inconnu qui étonne, dérange, fait peur, fascine et effraie tout à la fois et qui, à la faveur de vécus tragiques, sort de sa cosse et efface à jamais l'image convenue et rassurante que nous avions de nous ?
Et me voilà encore plus perturbé qu'avant.
Je n'avais plus envie d'être « moi », c'est la conclusion qui s'imposait à mon esprit au bout de tous ces retours dans un passé imaginaire ou non, je ne le sais. Ne plus être moi aujourd'hui et reconnaître « l'autre moi », celui qui viendra et que j'accepterais comme « moi-même ». Tout un programme qui me semblait cependant au-dessus de mes forces.
Je ne pouvais rester ici où je me trouvais un peu dans la stance de l'enfant niché dans le sein maternel, il fallait que je naisse à une vie nouvelle et subisse pour ce faire, les affres et la douleur de l'accouchement.
Partir pour l'Espagne ou ailleurs, je ne voyais que cette solution. Dans quelques semaines ma jambe irait mieux, mon moral sans doute aussi, nous serions en plein cœur de l'hiver, le moment idéal pour dire adieu à tout ce qui m'entourait et traverser les montagnes.
Les chats se sont disputés et leurs miaulements stridents ont empli la pièce. Dans leur course ils ont renversé un verre et bousculé un vase de cristal. Ils étaient à présent l'un face à l'autre, perchés sur le dos d'un fauteuil dans la position de boxeurs qui s'observent menaçants avant de projeter leurs poings. Dans leur regard il y avait une flamme où se lisait toute la colère du monde. Cette scène animale m'a distrait et paradoxalement remonté le moral : la vie, somme toute, n'était que cela, un conflit permanent qui n'en finit pas de naître, mourir et renaître et dans lequel nous faisons tout pour être de brillants acteurs, indifférents à la Parque cruelle qui ravira nos illusions. Héraclite avait raison : la guerre engendre toutes choses.
Cette fatalité qui s'abattait sur moi me fit sourire ; qui suis-je donc pour contrer les forces du destin, pensai-je ? Une étincelle éclose de nulle part et dont l'audace inconsciente défie la force qui l'anime et rien d'autre.
Et la journée s'est déroulée ainsi dans cette obsédante interrogation.
Claire et Charles, sont rentrés et m'ont demandé comment je me portais :
Très bien ! ai-je répondu.
Claire ce jour là était partie chercher son frère à la gare. Il revenait de la capitale où il avait assisté à une réunion œcuménique, la première depuis la fin des hostilités. Il m'a parlé avec enthousiasme de cette rencontre où des religieux de diverses confessions venaient d'un peu partout réconforter leurs frères rescapés de la guerre. Il ramenait dans ses bagages un pot de confiture de pistaches, don d'un prêtre melkite ou d'un catholicos arménien, je ne sais plus.
Il était fatigué et cachait bien mal son air inquiet. La situation ne s'améliore pas – nous confia-t-il au dessert entre deux cuillerées de confiture – les élections promises pour le printemps prochain sont remises sine die, la réconciliation souhaitée par toutes les factions rivales est oubliée, les luttes d'influence se multiplient dans les coulisses du pouvoir, tout cela n'augure rien de bon. De plus, une jeune fille a été assassinée dans le village voisin et le coupable n'est toujours pas trouvé. Comme on soupçonne des déserteurs de l'un ou l'autre camp, il est question que la police militaire descende sur place pour ratisser la région.
Dehors de gros flocons de neige tourbillonnaient et le vent soufflait plaintivement. Le chien roux s'est ébroué dans son panier et s'est mis à japper. Je les sentais soucieux tous les deux et cela me désolait car je ne voulais pas qu'ils courussent des risques après m'avoir sauvé la vie.
Comment va votre santé ? M'a demandé Charles.
Je lui ai répondu que j'allais très bien et j'ai ajouté :
Je crois qu'il est temps, chers amis, que je m'en aille, j'ai suffisamment abusé de votre hospitalité, vous n'avez pas à courir de dangers pour m'avoir hébergé, soigné et même chéri, moi qui ne suis qu'un étranger dont vous ne saviez rien. Il me faut maintenant penser très sérieusement à rejoindre l'Espagne et un exil salutaire. Ma jambe va beaucoup mieux, donnez-moi simplement le nom d'un passeur et je remettrai mon sort entre ses mains et celles de la Providence.
Ils ont reçu ma tirade avec ce sourire que je leur connaissais si bien. Ils ressemblaient à des parents à qui l'enfant demande de s'en aller loger ailleurs après la réussite de son baccalauréat et qui ont déjà tout prévu à cet effet.
Nous ne courrons pas grand risque, Alex. Si nous restons prudents comme nous l'avons été, personne ne nous dénoncera. Ce qui nous fait peur, par contre, c'est la montée de l'absolutisme brutal du pouvoir en place, imaginez qu'il leur prenne l'envie de fouiller les maisons sans s'annoncer, de procéder à des recensements ou de mettre en place des mesures discriminatoires, c'est alors que vous seriez en danger.
L' Espagne, nous l'avons déjà programmée. D'ici deux à trois semaines le moment sera venu pour vous de partir, nous avons trouvé des acolytes sûrs qui connaissent les passes, en attendant vous resterez ici. Odette multipliera les séances de rééducation et Julien s'entretiendra avec vous comme prévu. A propos de Julien, comment s'est passée cette conversation ?
Alors je leur ai quand même raconté la vision de mes excursions guerrières dans la neige, la chasse aux agresseurs et le retour des prisonniers, mais j'ai occulté Louise. Pourquoi leur ai-je confié tout cela alors que je comptais le garder pour moi ? Je ne sais pas. C'était plus fort que moi, il me fallait partager ces images avec des gens en qui j'avais confiance. Et qui, peut-être, auraient pu démentir toutes ces divagations...
J'ai ajouté, bien entendu, que je ne croyais pas à la réalité de tout cela car ce n'était pas du tout mon genre de jouer au justicier sous la neige et je fis même semblant de rire de ces folles élucubrations qui s'évadaient de ma mémoire atteinte. Mais ils n'ont rien dit, même pas souri. Ils sont restés parfaitement impassibles après cette confession. Aujourd'hui encore quand j'y repense, j'ai l'impression qu'ils « savaient » déjà ce que je leur racontais. Et je réalise maintenant que je devais leur faire quand même un peu peur.
C'est très bien comme résultat après une première séance -a commenté Charles, après quelques instants de réflexion.
En était-il vraiment heureux ?
munch-la-malinconia.jpgNous nous sommes rassemblés dans cette grotte à la nuit tombante, nos lampes de poche dessinaient de sinistres halos sur les voûtes recouvertes de petites stalactites. Elles dérangeaient le vol des chauves-souris qui virevoltaient follement d'une paroi à l'autre.
Je ne sais plus au juste combien nous étions. Il y a avait ce légionnaire, un Anglais nommé Joe, Mario, Louise et quatre ou cinq soldats dont j'ai oublié les noms. Mario avait apporté une bouteille de Cognac que nous faisions circuler pour en boire au goulot de chaudes gorgées. Il exposait son plan puis nous demandait notre avis d'un ton sec et autoritaire peu enclin aux concessions. C'est la femme qui avait parlé. Une gitane qui nous avait à la bonne parce que nous avions soigné et guéri son enfant malade. Elle se prostituait pour vivre et, au terme de ses caresses, avait confessé un officier. Alors elle est venue nous voir et elle a tout répété.
Je ne sais plus exactement de quoi il en retournait. C'était à propos de ce général pédéraste qui s'était chamaillé avec Mario auquel il avait supprimé le quart de ses effectifs, un de ces généraux ex-rebelles ou ex-loyalistes qui avait changé de bord à la fin de la guerre et opportunément gagné le camp des vainqueurs. Nous détestions ses manières efféminées et son caprice d'exhiber des soldates comme gardes du corps. Joe, le légionnaire, était le moins bavard du groupe, mais il savait exactement ce qu'il voulait. Il n'avait pas fait la guerre pour la terminer sur une compromission, nous a-t-il déclaré avant de se taire et je crois que nous tous avons dit à peu près la même chose. Alors Mario a donné des instruction aux uns et aux autres et à moi aussi je suppose.
Tu supposes, ou tu en es sûr ?
C'était Julien qui s'était levé de son siège.
J'en suis sûr, concédai-je.
Mais en fait -demanda-t-il – après s'être servi un verre d'eau – pourquoi ce conseil la nuit dans une grotte et cette sauvage détermination ?
Je crois me souvenir que l'un d'entre nous avait été assassiné et que nous voulions le venger. La gitane nous a donné le nom du meurtrier … c'est bien ça … et ce dernier, avant que nous le tuions, nous a donné celui du commanditaire : ce général.
Qui a achevé le meurtrier ?
Je dus réfléchir une ou deux minutes avant de lui chuchoter sur un ton peu assuré : Le légionnaire … l'homme se terrait dans la forêt … cette exécution ne me dit rien, je ne pense pas y avoir participé … je n'en suis pas certain …
Je mentais ! Je revoyais fort bien à présent le légionnaire trancher la gorge de cet homme et moi, indifférent, assister à cette mise à mort.
Le vieux chien roux ronflait paisiblement à mes pieds, la pièce dans laquelle nous nous trouvions était plongée dans une apaisante obscurité, seule la lueur des bûches qui se consumaient dans l'âtre éclairait faiblement le parquet ciré.
Les séquences de ces souvenirs perdus me revenaient une à une à la manière de nuages lointains ramenés par un vent violent et je les retrouvais froidement devant moi qui en faisait un examen quasi clinique.
Le lendemain nous sommes partis à la recherche de ce général. Le meurtrier nous avait révélé l'endroit où il aimait à se retirer avec de jeunes gitons et des subalternes à sa dévotion. C'était dans une grande villa réquisitionnée par l'armée, à l'orée d'un bois. Un endroit facilement accessible sans se faire remarquer. Nous étions tous là, mais sans Louise restée au campement.
Nous avions repéré la villa dans l'après-midi, elle était gardée par trois soldates en armes. Au nombre de voitures garées, nous avions subodoré qu'une dizaine de convives devait se trouver à l'intérieur. De la musique syncopée s'échappait des fenêtres entrouvertes.
Et puis je me suis tu.
Sans le voir, je devinais le regard de Julien fixé sur le mien, c'était une invite à continuer, à ne pas abandonner le fil qui, petit-à-petit, me menait vers un retour d'amnésie. J'ai humé dans cette pièce sombre l'odeur de résine qui s'exhalait des pins autour de la villa et j'ai entendu des bruits de voix, de rires, de plongeons joyeux dans la piscine. Nous, nous étions tout près, embusquée, nerfs tendus, haine au ventre, pressés d'en finir avec cette canaille qui partouzait après la mort de cet homme.
Celui que vous vouliez venger, c'était qui ?
Et l'image s'est dessinée, touche après touche, dans mon cerveau blessé : un civil, un philosophe ou politologue, peu importe, un homme qui avait beaucoup écrit, parlé, conseillé, un sage en quelque sorte, une voix qui crie dans le désert et qui, de quelque côté que ce soit, sera mis à mort, ce qui fut fait et lâchement avec ça. Pour nous, c'était la légitimité de notre action qu'il défendait face aux égoïsmes et sophismes vicieux du camp d'en face. Le tuer, c'était assassiner notre innocence et l'âme même de notre combat.
Les soldates ont été égorgées en silence et nous sommes rentrés dans la villa. Puis, tout s'est passé très vite. Le général était étendu nu, sur un transat près de la piscine, deux jeunes garçons lui tenaient compagnie, deux autres se pavanaient sur le plongeoir. De la part de Marouf - ai-je crié - avant que nos mitraillettes ne les fauchent.
Voilà, le nom de cet homme m'était revenu : Marouf !
Cette nuit, je n'ai pratiquement pas dormi, les scènes que j'avais revues revenaient une à une me hanter. C'était l'image d'un tueur planqué près de la villa, ordonnant aux hommes d'égorger les gardes, qui surgissait à chaque fois et me perturbait. Et puis l'assaut à l'intérieur du bâtiment dans le crépitement de nos armes, le bruit sourd des corps qui s'affaissent et ces cris d'effroi que précède un silence de mort. Je tentais, mais en vain, de chasser hors de mon esprit ces épisodes glauques mais n'y parvenais pas. Elles me demandaient des comptes, ces images, se comportaient comme des créanciers en quête de reconnaissance. Un jour ou l'autre il me faudrait affronter l'échéance que je savais ne pouvoir honorer. C'étaient des prétendants, mais quelle était la légitimité de leur titre ? Après tout, il avaient comploté l'assassinat d'un homme qui dénonçait et contrait leurs ambitions, ils l'avaient fait en toute connaissance de cause, dans une période troublée où tous les coups, y compris les plus crapuleux, trouvent leur justification. La seule loi qui comptait encore était celle du talion et nous l'avions appliquée à la lettre. Qu'avais-je donc à me casser la tête, elle était déjà suffisamment amochée comme ça. A la guerre comme à la guerre dit le populaire.
J'ai donc forcé sur la dose de somnifère et l'aube m'a vu épuisé, à bout de forces, plonger dans un sommeil factice. Je crois que Julien a dit quelque chose à Claire et Charles du résultat de notre entrevue, je l'ai deviné à la façon particulièrement affable de m'accueillir quand, sur
le coup de dix heures, le teint défait, les cheveux hirsutes je suis rentré dans la cuisine.
Ils écoutaient les nouvelles à la radio et ces dernières n'étaient pas bonnes :
Des jeunes gens du village ont été arrêtés et emmenés au chef-lieu, ils avaient distribué des tracts critiquant le gouvernement et réclamaient une amnistie générale. Nous ne savons rien de leur sort. Même répression ailleurs, le climat se détériore, Alex, il va falloir songer très sérieusement à votre départ.
C'était dit lucidement sans peur aucune dans l'expression.
Vous partirez dans une dizaine de jours, nous avons tout prévu, du moins dans les grandes lignes, vous verrez, ce sera pratiquement du tourisme. Conclurent-ils en souriant.
C'était une bonne nouvelle, j'avais hâte de m'en aller.
Ils font quoi en Espagne des types dans mon genre qui s'y réfugient ? Ai-je demandé.
On leur accorde le statut de réfugié politique, Alex, et puis baste, chacun y refait, d'une manière ou l'autre sa vie. Ne nous avez-vous pas dit que vous souhaitiez gagner le Portugal ?
C'était bien vrai, ça. Partir au Portugal ! Le port d'attache que je me donnais dans mes rêves les plus doux. Je me voyais, pareil à une caravelle revenant de je ne sais quel cap exotique, filer toutes voiles dehors vers Porto ou Lisbonne pour y jeter, une fois pour toutes l'ancre, et ensuite me perdre dans les ruelles sombres du bord des quais. C'était sans doute la proximité de l'océan qui m'attirait là-bas, cet océan si intime pour ce peuple qu'il en était devenu une seconde patrie, une porte ouverte sur des embruns libérateurs. Une patrie faite sur mesure pour moi, une de celles qui ne rend compte qu'au vent du large, aux vagues complices et aux étoiles du firmament.
Charles et Claire se sont aperçus que je rêvais et ils m'ont fait un petit signe de la main qui m'a fait revenir sur terre. Je n'étais pas au Portugal, pas un citoyen de la brise libératrice, rien d'autre qu'un fugitif en transit, un égaré sur le chemin de l'exode.
Et je réalisai alors que je passerai mes derniers jours dans cette maison et qu'après je serai autonome, seul sur ma route, ce qui confortait le sentiment d'angoisse permanente qui m' habitait d'une manière si écœurante. Il y a des moments comme ça où l'on prend conscience que la vie est une longue course solitaire et que les autres ne sont là que pour maquiller cette solitude. Au bout du compte, c'est elle qui, toujours, revient triomphante. Même l'amour ne serait que cela : l'union de soliloques.
Tous les matins en attendant Odette, je m'installais dans la bibliothèque, l'exemplaire en cuir noir de « L’odyssée » lové soigneusement entre mes paumes et je me plongeais dans sa lecture. Certains soirs, quand nous en avions le temps, Louise m'en lisait des extraits qu'elle commentait, heureuse de m'initier à ces histoires merveilleuses de déesses qui s'éprennent de mortels, les protègent dans leurs voyages, les gardent et intercèdent pour eux auprès de Zeus. C'était beau cette intimité des Anciens avec ces déesses et ces dieux qui leur ressemblaient tant. Rien à voir avec ce génie unique, jaloux, souvent despote, toujours fâché que nous nous sommes si aveuglément donné depuis. Les temps sont tristes quand les dieux ne tutoient plus. Aujourd'hui, il m'en faudrait bien une demi-douzaine de pareils pour retrouver Louise et gagner avec elle un havre de paix quelque part au bout du monde.
Les images que j'avais d'elle étaient de plus en plus rares et pénibles à extirper de ma tête, seules quelques visions éparses, troubles et sans consistance passaient en coup de vent pour s'évanouir aussitôt dans un désolant trou noir. Ces derniers temps, c'était notre séjour chez ce général fou qui avait repris forme. La parenthèse heureuse où nous avions pu vivre quelques semaines dans une maison pas loin du fleuve. Le sceptre de la violence était loin de nous qui goûtions, un peu étonnés, aux joies simples de la paix. Elle tressait tous les soirs une guirlande de jasmin qu'elle mettait autour d'une statuette de Shiva que nous avions achetée au marché flottant. Des bâtonnets d'encens parfumaient notre chambre, les cris et rires des gosses qui se baignaient dans l'étang voisin couvraient le bruit des armes. Elle avait acheté des saris chatoyants qui moulaient son corps de tons frais et riants et usait de baumes étranges dont des femmes a la peau noire lui vantaient les bienfaits. Au bout de la fureur de la guerre elle retrouvait d'instinct la grâce de son sexe.
Nous fuyions ces fêtes auxquelles nous conviait le général fou et qui dégénérait en bacchanales épuisant les corps les plus endurants. Sur la place du marché, il y avait le palais du maharadja et son harem attenant. L'odeur âcre du pavot flottait en permanence au-dessus de coupoles recouvertes d'une fine couche d'or et se mélangeait à celles, plus corsées, de la place du marché toute proche. Mais avait-il seulement existé, ce général ? Ses fêtes orgiastiques n'étaient-elles pas un produit de mon imagination délabrée ? Louise en sari faisant ses dévotions à Shiva ou Ganesh, les cornacs sur leurs éléphants et ces tigres énormes tenus en laisse par d'imposants noirs au corps lustré.
J'en avais parlé à Claire et Charles qui ne pouvaient ou ne voulaient répondre à mes interrogations. Il y avait eu, certes, dans l'Est, un général qui avait tenu tête aux rebelles et gouverné cette région dans le giron de la légalité. Bien des réfugiés y avaient trouvé refuge. Mais l'Est, dans mon pays, ce sont d'inoffensives collines, des bois domestiqués, un climat tempéré et pas de maharadja, ni de pavot et encore moins de tigres, et si la ferveur populaire est toujours vivante, elle l'est pour les Vierges noires et non pas pour des africains culturistes. A la fin du conflit, ce général s'était, lui aussi, rallié au nouveau régime. Mes camarades et moi étions donc les ultimes desperados d'une cause perdue.
Pourquoi avions-nous quitté cette oasis de paix et comment la guerre nous avait-elle rattrapé, je ne le sais. Tout s'embrouille et se confond dans le labyrinthe de ces images qui, toujours, me ramènent à Mario et Joe dans la chenillette de tête et Louise et moi qui les suivions. Nous roulions sur des pistes sombres et inhospitalières. Dans le ciel des aigles de funeste augure volaient au-dessus de nous en cercle comme pour mieux nous tenir à leur portée. Notre sort échappait au pouvoir des dieux et ils le savaient, c'est le privilège des animaux.
Odette est rentrée dans la pièce et nous avons commencé notre travail. Il était très intensif et j'avais fait des progrès, elle était contente, cela se voyait.
Julien aussi est passé ce soir là et nous avons devisé de choses et d'autres et du moral des villageois. Il ne s'est pas enquis de mes sentiments après mes dernières révélations, il aurait bien voulu le faire mais a vite compris que je ne souhaitais pas aborder le sujet. J'ai préféré évoquer mon départ pour l'Espagne, mes regrets de quitter Charles et Claire et tous ces braves gens qui m'avaient protégé. Il me fixait d'un air perplexe, il voulait me dire quelque chose. Je ne saurai jamais quoi …
Munch le jour d'après.jpgMarouf était doyen de faculté, un intellectuel écouté et respecté. Dès le début des hostilités, il a refusé de donner sa caution au camp rebelle, sans pour autant soutenir avec enthousiasme le gouvernement légal. Il n'a pas voulu s'exiler et a quitté la capitale avec les derniers militaires loyalistes. On l'a vu, vous avez dû le voir, dans l'Est, chez ce général, fou peut-être, mais resté fidèle, lui aussi, au régime.
La nuit était déjà fort avancée. C'est dans la cuisine que nos insomnies respectives se sont rencontrées. Claire, enveloppée dans un peignoir rouge, buvait un verre de lait. Ses cheveux avaient été ramenés en chignon et je trouvais son visage étonnamment jeune. Elle avait sans faux-fuyant répondu à la question qui me taraudait depuis une heure ou deux : qui était ce Marouf ?
Au bout de dix-huit mois de guerre, il a été abattu et son meurtrier n'a jamais été retrouvé !
Ils ne pouvaient le découvrir – pensai-je - . C'est nous qui l'avions débusqué sur les indications de la gitane. Il se terrait dans les bois, petit bonhomme malingre, effrayé par son geste, impuissant devant le prix du sang. Il nous suppliait de l'épargner et nous donnait, tremblant et bégayant, toutes les informations voulues sur ses commanditaires. Étonné, il nous a vu lui trancher la carotide. Il a tenté de crier, mais il ne le pouvait plus, le sang jaillissait en cascade bouillonnante de sa gorge et l'étouffait. Ses yeux grands ouverts quémandaient en vain une pitié que nous lui refusions. Mais pourquoi l'avoir égorgé, ne pouvait-on lui loger proprement une balle dans la tête ? 
C'était pour venger le crime que nous, anges de la mort, avions envahi la villa et tué ces soldats qui vivaient leurs derniers délices de Capoue. L'eau de la piscine était rouge de sang et des viscères étalées dans leur répugnante obscénité souillaient la terrasse. Voilà ce qui avait motivé cette progression lente dans la forêt et ce retour dans l'allégresse du crime expié. A notre arrivée Louise nous a tous embrassés, ses yeux brillaient de joie, le virus de la violence la possédait elle aussi. Elle se réjouissait sans pudeur de l'issue de notre exécration.
Pour confidente de nos nuits, nous n'avions plus que la mort. Il n'y aura plus de soleil pur pour nous. Nous étions tous marqués du signe indélébile de la Parque et son ombre nous couvrait.
J'ai raconté ces épisodes meurtriers à Claire qui m'a écouté sans rien dire, sans rien laisser transparaître de ses sentiments. Elle m'a écouté, je pense, comme un prêtre catholique le ferait dans un confessionnal. Je commençais seulement à comprendre pourquoi ma vie était en danger dans mon pays au vu des comptes qu'il me réclamait.
Ils ont promis une récompense à qui retrouverait les meurtriers de ce général – m'a dit Claire - tout le pays était en émoi, ils en faisaient une affaire d’État, d'autant plus qu'il devait rentrer dans le gouvernement.
Elle me regarda un long moment avant de poursuivre :
Ils ont fait l'amalgame entre les meurtriers du général et ceux du professeur. Ils vous accuseront donc d'avoir aussi tué celui dont vous vengiez l'assassinat.
Et je réalisai toute la gravité de la situation.
C'est donc pour fuir cet imbroglio dans lequel nous étions empêtrés que nous avons fait route vers la frontière. Nous étions déjà dénoncés et poursuivis quand Charles et le docteur m'ont ramassé au bord de la route près du camion explosé.
Vous vous doutiez que l'on m'accuserait de tous ces crimes ? Ai-je demandé à Claire.
C'est bien vous et vos camarades qu'ils poursuivaient, ça, nous l'avions parfaitement compris. Le déploiement de troupes, tout-à-fait inhabituel dans le secteur, traduisait leur volonté d'intercepter votre camion. Puis, après l'explosion, ils sont restés très longtemps sur place à tout déménager, ils n'ont pas laissé traîner sur les lieux la moindre trace de ferraille tordue. Tout a été nettoyé, ils ont interrogé les gens et demandé s'il y avait des survivants, mais vous les connaissez les gens d'ici, ils n'ont pas donné la bonne réponse.
Dans l'âtre de belles flammes jaunes et vertes ont jailli d'une bûche, le bois a produit un claquement sec et le vieux chien roux s'est réveillé.
Après, ils ont ratissé toute la région, champ par champ, bois par bois, à la recherche de je ne sais quoi, de je ne sais qui. Puis, ils sont partis.
Elle a terminé son verre de lait et l'a déposé au bord de l'évier. Le vieux chien s'est frotté à ses jambes un peu comme un chat en manque de câlins, puis il est retourné dans son panier.
Les journaux ont annoncé quelques jours plus tard que les déserteurs meurtriers du général avaient été liquidés lors d'un accrochage pas loin de chez nous, puis la tension est retombée.


Quand ils me l'on présenté, je l'ai aussitôt surnommé « Sancho » tant il me faisait penser au héros de Cervantès. C'était un petit bonhomme replet, à la fine moustache grise, bedonnant, sentant l'ail et le vin jeunet. C'est lui qui allait me conduire dans quelque jours jusqu'au village proche de la frontière et me remettre entre les mains du passeur, un vague cousin. Près de lui se tenaient assis les deux chiens qui feraient le voyage avec nous, deux braques nerveux qui me léchaient les doigts en catimini. Charles connaissait sa famille depuis toujours et ne doutait pas de son dévouement. C'était l'époque de la migration des oies sibériennes, elles allaient bientôt passer par millier au-dessus de nos cieux et de celui du village de F... pour rejoindre l'Espagne et puis l'Afrique. Embusqués dans les taillis montagneux, les chasseurs patientaient des nuits entières dans l'espoir de les tirer et de les présenter, rôties à point, pour le repas de Noël. Sancho était des leurs. C'était bien trouvé comme prétexte pour passer les barrages sans se faire remarquer. Les soldats ne verraient en lui qu'un chasseur, un de plus, rien qui ne puisse les étonner à l'approche du réveillon.
Je ne comprenais pas très bien ce qu'il disait, Sancho, il s'exprimait dans un sabir fait de patois, de catalan et d'expressions que je ne saisissais guère, mais je ne m'en souciais pas. Un passage dans un silence feutré m'arrangeait très bien. C'est dans la nuit du vingt trois décembre que je partirais pour franchir la frontière le lendemain.
Il y a comme ça dans la vie des moments qui comptent, et pour moi celui qui allait venir était semblable à une rupture de cordon ombilical après cette renaissance chez Claire et Charles. Cet départ me faisait un peu peur, chose après tout normale dans le contexte que j'endurais.
Sancho a bu son verre d'alcool et colporté les potins du village, il s'est retiré au bout d'une demi-heure, je n'étais pour lui qu'un incident sans trop d'importance, sinon celui de rendre service au pasteur.
Vous nous manquerez, Alex, - m'a dit Claire quand nous nous sommes retrouvés dans la grande cuisine.
J'ai répondu par une banalité du style : vous aussi, vous me manquerez. Mais je n'ai pas vraiment terminé. Il y a des gens qui méritent beaucoup mieux que les phrases d'usage et Charles et Claire en faisaient partie. A ceux-là on ne peut réserver que l'ampleur d'une émotion muette, intraduisible par les mots de tous les jours, et j'étais triste de ne pouvoir exprimer tout ce que je leur devais.
C'est en silence que nous avons pris le repas du soir.
Plus j'y pense, plus je trouve l'humanité rare. Je suis un peu comme Diogène qui, sa lanterne à la main, sous les moqueries des Athéniens, cherche un homme à midi. Aujourd'hui, comme hier, nous sommes entourés d'hommes et de femmes, morts-vivants, qui se meuvent, se nourrissent, articulent des mots convenus et copulent sans plaisir les yeux fermés. Ils lisent ce qu'on leur dit de lire, remplissent des formulaires toujours ad hoc et paient ce qu'on leur intime de payer. Ils comptent leurs points de retraite en silence, loin de l’œil du voisin et ne rêvent pas. Ils n'ont pas d'âme et leur corps se complaît dans une sombre matérialité, leur langue est anonyme et convenue, leurs mots uniformes. En commun, ils ont cette peur dont ils ignorent l'origine, mais sentent confusément qu'elle leur est consubstantielle. Ils se sentent coupables mais ne veulent pas savoir de quoi. Ils se réfugient dans le sentiment orgueilleux de conduire eux-mêmes leur destinée. Leurs enfants sont des vieillards, leurs femmes des hétaïres, tous se fondent et confondent dans une masse gélatineuse, terne et grise, dans le confort trompeur de laquelle, muets, ils se morfondent.
Mais qu'on ne s'y trompe pas. Dans leur molle léthargie, tous sont des meurtriers en devenir. Leur ombre a la couleur du sang. Rien ne leur est assez abominable pour empêcher l'aurore aux doigts de rose de déchirer de sa lumière leur nuit. Ils tuent, dépècent, mutilent, aveuglent comme des automates dirigés par un démon qui ricane de leur obséquieuse servilité et les croque, un par un, au bout de tous leurs carnages.
Me retrouver chez Claire et Charles, éparpillé en morceaux, était un cadeau des dieux. Leur facture, à première vue, n'était pas exceptionnelle. Elle, un peu compassée, gauche et timide, lui affable et doux, mais tous les deux étaient faits de la roche la plus pure, celle dont le psalmiste dit qu'elle est le fondement de son refuge.
Aux autres, ces zombies qui hantent les cités mornes mais cacophonantes, je leur réserve mon mépris le plus total. Il y a des cadavres sans sépulture qui sont nos voisins et qu'on salue de phrases creuses et mortes elles aussi dès leur énoncé. Tous les jours la poussière collante de la Parque s'agglutine en fines particules sur leur peau et les décompose. On n'y prend pas toujours garde, mais quand on ouvre les yeux et que l'illusion ne nous trompe plus, ce sont de grands cimetières qui nous entourent.
Le vent et la pluie étaient à la fête les jours qui ont précédé mon départ. Le ciel était bas et se confondait avec le gris terreux des champs. A lire les journaux, Noël serait bien triste, le rationnement avait été instauré et des contrôles seraient opérés chez les agriculteurs. Le peuple grondait mais en silence, la peur était dans les esprits et les gens restaient dans le rang. Des personnalités de tout bord disparaissaient sans laisser de traces et d'étranges accidents arrivaient aux uns et aux autres qui avaient quelque chose à reprocher au pouvoir, des exilés se pressaient dans les pays voisins, la censure était féroce, les prisons bondées et les prétoires jugeaient à la chaîne. Je ne songeais pas trop au départ, j'étais désireux de profiter des derniers moments de sérénité que me réservait cette demeure accueillante, oasis verte au milieu du désert.
Vous partez à temps – m'a dit Maubusson la dernière fois que je l'ai vu – les attentats se multiplient dans la capitale, des hommes et des femmes kamikazes se font exploser partout où le pouvoir exhibe ses symboles, c'est vous dire le degré de désespérance où nous sommes arrivés. Il y a des rafles, des persécutions, des convois bâchés qui partent la nuit vers des destinations inconnues, emmenant Dieu sait qui ... Une fois à l'étranger, Alex, il ne faudra pas baisser les bras et dénoncer cette infamie, lutter et témoigner pour que les choses redeviennent normales chez nous.
Il prêchait un convaincu, c'était trop facile de fuir et puis, entre deux sanglots de fado, oublier tout ce qui s'était passé.
Je le rassurai.
Il était environ vingt-deux heures quand la camionnette de Sancho s'est garée dans la cour. Le ciel s'était vidé toute la journée sur nos têtes et l'accalmie annoncée bienvenue. Claire et Charles m'avaient préparé des provisions et des vêtements chauds. Une pudeur dans l'expression de nos sentiments clouait nos lèvres et expliquait que nous ne nous étions pratiquement pas adressé la parole de la journée. Dans le véhicule il y avait à l'arrière, séparé du chauffeur par un grillage, les deux chiens de chasse. C'est près d'eux que je me suis calé. La cache où je me dissimulerais lors de contrôles se trouvait sous ce compartiment.
J'avais peur que Sancho ne s'attarde, mais cela n'a pas été le cas. Les adieux ont été rapides et sans pathos. Charles m'a serré dans ses bras et esquissé ce qui m'a semblé être une bénédiction. Claire a évité mon regard, m'a embrassé à son tour et mis entre les mains l'exemplaire de «L'odyssée » de la bibliothèque :
Gardez-le en souvenir de nous – m'a-t-elle chuchoté à l'oreille - avant de se fondre dans la pénombre. Mes yeux se sont embués et d'un rictus j'ai enrayé les sanglots qui me montaient à la gorge.
Et la camionnette s'est engouffrée dans la nuit froide et humide. J'ai fixé tant que j'ai pu leurs silhouettes amplifiées par le halo de la lanterne. Elles me saluaient de loin, un peu comme le font des parents qui, sur un quai de gare, prennent congé de leur enfant. Au bout du sentier il y a eu le virage et puis rien d'autre que la nuit.
Sancho a marmonné quelque chose à ses chiens qui se tenaient tranquilles tout contre moi. Je pense qu'il a aussi essayé de me dire deux ou trois mots, mais je ne l'ai pas vraiment compris et, de plus, je n'avais aucune envie de parler. A la radio j'écoutais en sourdine des extraits de l'oratorio de Noël : jauchzet, frohlockt, preiset die Tage ... acclamez, réjouissez-vous, bénissez et louez ce que le Seigneur a accompli aujourd'hui.Pourvu que ce miracle se répète pour ma petite personne, pensai-je.
Et puis j'ai contemplé, sans plus, la route sombre où de rares véhicules, sans doute des chasseurs comme nous, traçaient leur chemin.
J'avais dû en vivre des nuits comme celle-ci au cours de mes pérégrinations guerrières ! La tension qui me gagnait ne m'était pas étrangère, mais, au contraire, familière, tellement qu'elle s'est petit à petit coulée dans mes gênes. Nuits de traque, de fuite, nuits de désespérance dans l'attente de l'orée du jour.
Je ne sais pas combien de temps nous avons roulé quand, tout à coup, Sancho m'a brusquement donné l'ordre de me terrer dans la cache. Il y avait à cinq cents mètres de nous un barrage bien en vue. J'ai aperçu des lucioles rouges et blanches qui brillaient en alternance et sentis que la camionnette ralentissait. Les chiens se sont énervés, ont fait des allers et retours dans leur espace confiné et nous avons ralenti.
Nous n'étions pas les seuls, il y avait d'autres véhicules qui faisaient la queue pour passer les contrôles. Je pouvais entendre faiblement des ordres qui fusaient, des bribes de conversation, des interpellations, des moteurs qui tournaient au ralenti et puis s'éloignaient en pétaradant. Il y avait du monde et je me suis dit que c'était une excellente idée que de m'avoir fait partir en cette nuit qui voyait tous ces hommes en armes traquer les oies migratrices. Je me suis suis alors pris d'empathie pour eux, ce qui était pour le moins singulier car les chasseurs ne m'inspiraient pas de sympathie particulière avant que je n'atterrisse cette nuit dans ce clapet à lapins. Comme quoi … J'ai alors entendu des pas qui se dirigeaient vers nous, cru apercevoir le reflet d'une lampe qui explorait l'intérieur du véhicule et perçu distinctement un échange entre Sancho et un officiel, et puis, lentement, nous sommes repartis.
Les chiens se sont calmés, la nuit nous a entourés de sa chape protectrice et j'ai pensé qu'en reconnaissance je ne mangerai pas d'oies avant longtemps. Après la vallée a succédé une route en lacets et notre allure s'en est ressentie, nous étions dans la montagne et je devinais que notre destination était en vue. J'espérais qu'il n'y aurait pas d'autre barrage avant le lever du jour.
Alors des images me sont revenues, issues de ne je sais quel coin maudit de mon esprit. Des scènes de départ en hâte depuis une caserne dans la capitale assiégée, des camions surchargés en hommes et matériel, des cris, des pleurs, des flammes, des ordres rauques criés par des gradés et répercutés par leurs subordonnés. En ces temps-là nous avions, nous aussi, peur des barrages, des mines sous nos pas et des tireurs embusqués. J'ai bien vite chassé ces pensées de mon esprit, je ne voulais plus qu'elles l'envahissent, mon avenir c'était la paix et puis le Portugal que j'atteindrai peut-être dans quelques semaines. Et comme seul chagrin, l'absence de Louise.
Ce sont les ralentissements successifs de la camionnette qui m'ont réveillé, nous roulions dans le centre d'un village aux rues escarpées. Sur la façade d'une église catholique, une grande banderole rouge proclamait en lettres d'or : Un Sauveur vous est né ! Nous étions arrivés à F .., il était deux heures du matin.
J'ai été surpris de le voir, ce passeur. Je m'attendais à un paysan madré, un homme du cru, taciturne et bourru, ami des bêtes et des sentiers de traverse. Mais à la place il y avait devant moi un sexagénaire alerte, homme policé aux mains de pianiste qui nous servait le chocolat chaud et les croissants.
Sancho ne s'est guère attardé, il allait vraiment à la chasse, lui. Il m'a donné une claque dans le dos et a bafouillé dans son jargon quelques mots d'adieu puis s'en est reparti rejoindre son fusil, ses chiens et ses oies. C'était un brave homme, si la terre n'était habitée que par des âmes comme la sienne, la vie serait plus simple, naturelle et pacifique.
Vous devriez vous coucher et dormir tout votre saoul – m'a conseillé Alcide, mon hôte – nous partirons un peu avant minuit, quand les gens seront chez eux à réveillonner. Il neigera, la montée sera rude, il y a bien mille deux-cents mètres de dénivelé. M'a-t-il dit dans cette pièce attenante à une grande bibliothèque au centre de laquelle trônait un quart de queue.
Je vois à votre air un peu étonné que vous ne vous attendiez pas à rencontrer quelqu'un comme moi – ajouta-t-il en souriant – je vous rassure cependant, ce pays est mien même si j'ai vécu trente ans dans la capitale. Les sentiers de montagne, je les sillonne depuis ma prime jeunesse. Je les connais tous comme ma poche et les policiers et les douaniers aussi, et pour eux je ne suis pas un contrebandier.
De lui émanait un calme rassurant qui me confortait dans mes espoirs et me donnait plus envie de le connaître que de dormir.
Ma femme vous a préparé la chambre d'en bas, celle qui donne sur le jardin, si vous avez besoin de quelque chose, n'hésitez pas.
Avant la guerre, il était professeur d'histoire dans un lycée. Le nouveau pouvoir l'avait mis, avec tant d'autres enseignants de la vieille école, à la retraite d'office. Il était revenu au pays natal avec un plaisir teinté d'amertume. Sa révolte, il l'avait cachée sous des dehors stoïciens, étrangers aux querelles intestines des mortels. Mais quand il fallait agir, il redevenait militant critique et déterminé. J'ai compris pourquoi ils s'estimaient tant, Charles et lui, ils étaient fait du même bois.
Voilà ce qu'il m'avait dit en me montrant ma chambre. Charles et Claire, il les connaissait par leurs frères respectifs et j'ai très vite senti qu'entre eux les longues phrases étaient inutiles pour se comprendre. Quand ils lui eurent demandé de s'occuper de moi, il n'a pas posé de question superfétatoire et s'est engagé sans état d'âme.
Je me suis retrouvé dans ce grand lit à baldaquin des draps duquel s'exhalait une saine odeur de savon de Marseille. La nuit s'étiolait et j'étais loin, très loin, de m'imaginer que ce confort à l'avenir me serait étranger. Allongé, aux portes du sommeil, j'ai senti les bras de Louise autour de mon cou et ses lèvres sur les miennes, elle m'a murmuré des mots étranges dont je n'ai pas compris le sens et sur ma joue j'ai senti couler ses larmes.
Sa femme s'appelait Constance, elle était blonde aux yeux bleus et d'un maintien un peu rigide. Je la croyais allemande ou scandinave, mais elle était méridionale, m'a-t-elle dit, héritière de ces gênes de Viking que les mercenaires à la solde de Frédéric Barberousse avaient essaimés sur les bords de la Méditerranée. Elle me rappelait la
femme sage dont l’Ecclésiaste dit qu'elle est une lampe qui brille dans la nuit. Ses dehors froids et sévères cachaient une sensibilité fragile et attachante.
Nous étions tous les trois au salon, près de la cheminée. Alcide parlait depuis vingt minutes au moins. Il relatait tous les malheurs que la guerre avait apporté au pays, les atrocités qu'elle avait engendrées et les outrances de l'épuration programmée.
Il est temps que tout cela s'arrête, Alex, les gens ne veulent plus entendre parler de ce qui s'est passé ici, ils veulent oublier, anéantir cette honte qui s'est abattue sur eux ; c'est en soi une réaction bien humaine, mais elle fait le jeu de ceux qui, pour prix de leur forfaiture, ont confisqué le pouvoir. Pour l'instant, vous n'avez plus rien à espérer ici, partez à l'étranger, faites votre vie là bas, comme si votre passé était classé sans suite, c'est le seul conseil que je vous donne.
Constance me regardait en souriant et son sourire était beau comme un évangile.
Alors, sans trop savoir pourquoi, inspiré sans doute par elle, j'ai demandé si Louise leur disait quelque chose, s'ils l'avaient vue, lu ou entendu quelque part, dans un journal ou ailleurs ce nom. Je leur ai avoué tout ce que je ressentais pour elle, raconté nos nuits sous les étoiles avec Homère pour seul confident et combien déchirante était son absence dans ma vie, surtout maintenant que je m'en allais et qu'elle était peut-être pas loin d'ici terrée et à portée du danger.
Ils n'ont pas pu me répondre et semblaient même un peu surpris que je leur révèle toute cette aventure avec Louise. J'ai alors réalisé que je n'avais jamais parlé d'elle à Charles et Claire.
Elle était un peu comme une déesse, Louise, et son souvenir m'empêchait de prendre définitivement congé de ce pays.
Je leur ai demandé aussi de prendre contact avec moi s'ils recueillaient la plus insignifiante des informations. J'ai dit que je leur communiquerai mon adresse une fois fixé durablement au Portugal, je leur ai promis que je resterai prudent et ne ferai pas de bêtises, je me sentais à la fois exalté et triste parce que dans mon for intérieur je savais bien que Louise était morte dans le camion en feu. Morte avec les autres, Mario et Joe, l'Anglais, qui nous chantait des chansons de cow-boys. J'avais eu une sacré chance d'avoir été éjecté du siège à l'avant du véhicule, une chance comme un homme n'en a pas deux dans son existence.
Mais à quoi bon ?
Et ils m'ont directement rassuré : oui, ils me feraient signe dès qu'ils sauraient quelque chose sur cette Louise, je pouvais compter sur eux pour que rien n'échappe à leur attention et puis c'était assez facile, les journaux ne parlaient que de ça, de ces soldates et soldats perdus que le pouvoir poursuivaient aux quatre coins du pays.
C'est dans cette perspective que nous avons pris le repas du soir avant que je ne me repose pour partir sur ces pentes abruptes qui me mèneraient au sommet de la montagne, à la frontière et la liberté.
Constance m'a souhaité beaucoup de chance et de bonheur là bas au Portugal où je lui avais dit que j'irais. Elle aussi, me confia-t-elle, aimait à se promener le long des berges du Tage et rêver de ces mers immenses qui se révèlent tout au bout de l'estuaire, là où habitent les mânes des défricheurs d'empire. Et puis elle a ajouté :
Ce n'est pas encore aujourd'hui qu'il nous faudra descendre aux maisons de l'Hadès.
Cette citation homérique était pour le moins inattendue, et me plongeait au cœur de ces jours contrastés où Louise me lisait cette épopée, le petit livre noir sur ses genoux.
Dehors de gros flocons blancs se sont mis à tomber.
Sur le sentier qui menait au sommet, j'ai réalisé que la montée était nettement plus dure que je ne me l'imaginais. J'apercevais le sommet de la montagne qui balisait la frontière, caché entre deux arbres et, pareil à l'institutrice de mon enfance, me toisant sévèrement de son altière hauteur. Alcide se déplaçait comme un cabri et moi je traînais tant bien que mal derrière lui, empêtré dans la neige, suant, soufflant et pestant sur ma jambe gauche où la douleur s'est vite réveillée. La neige ne tombait plus, ce qui était une excellente chose, tout comme ces nuages sombres apportés par un vent du sud qui occultaient la lune et son dangereux reflet. Je ne pensais à rien, me concentrais sur les portions de mètres que je gravissais tant bien que mal tentant de ne pas regarder la cime qui, au fur et à mesure que je me fatiguais paraissait encore plus inaccessible.
C'était la nuit de Noël, propice aux gens qui, comme nous, fuyaient le monde et bénissaient les saintes ténèbres où, seule, une étoile élue entre toutes, guidait leurs pas. Je songeais à Charles et Claire qui devaient se trouver au temple au milieu de leurs ouailles et j'entendais d'ici le sermon de Charles, il devait les entretenir de l'espérance sublimée par la venue d'un Sauveur, consolation divine de leurs mortelles angoisses, qui visiterait les tombeaux et vaincrait la mort. Il avait bien raison, depuis des siècles et des siècles les hommes avaient tout tenté pour échapper à cette Parque immonde qui les guettait au jour et à l'heure choisie par sa toute puissante discrétion. Ils avaient cru au progrès de la science, au bonheur engendré par des machines muettes et laborieuses, spéculé sur leur développement harmonieux et le progrès permanent et s'en étaient toujours retournés à leur insatiable soif de violence et d'égoïste main-mise sur une matière qui les trompait. Si la Terre a des maladies, l'homme en est une, comme le méditait justement Nietzsche. Alors, en cette nuit glacée, seul derrière mon guide, errant sur des pentes immaculées, je me disais que pour ma petite personne il faudrait bien un miracle, pareil à celui de cette nuit exceptionnelle, pour me remettre sur le sentier droit et dépasser mes misérables contingences.
D'ici une heure nous nous arrêterons dans une bergerie pour nous y reposer. M'a dit Alcide au bout de deux heures de marche.
Je le sentais assez confiant. Au début de notre progression il m'avait semblé nerveux et sur ses gardes. A présent que nous avions atteint la mi-parcours, il s'était relâché et s'amusait des chamois qui, au loin et peureux, épiaient notre avancée. Cela me rappelait vaguement les pérégrinations de nos chenillettes sur d'autres montagnes, les bivouacs improvisés, les villages déserts où de rares survivants nous regardaient passer méfiants.
Des grognements de sangliers me rappelèrent à la réalité. Nous étions sous d'imposants conifères, les pieds dans la neige molle qui ralentissait notre rythme. Alcide, à quelques mètres de moi, déblayait le sentier duquel dévalait sans bruit de la rocaille.
Finalement, nous l'avons atteinte, cette bergerie. Il était temps ! Je n'aurais pas fait dix pas de plus. Elle se situait à la lisière des conifères, tout juste quatre cents mètres avant le sommet. Il a allumé un feu et fait chauffer le thé. J'étais tellement épuisé que je n'ai pas eu la force d'attendre pour en boire une tasse, ni même de penser, d'espérer ou de croire. Ma jambe gauche n'était plus qu'un bout d'ouate, une excroissance bizarre n'obéissant à rien et squattant sans vergogne les muscles flasques de ma hanche.
Alcide a posé son sac : Il est trois heures du matin, nous nous reposerons deux heures et puis nous reprendrons l'ascension, le plus dur est fait. Il a sans doute voulu me dire autre chose que cette aimable attention, mais je n'ai rien pu entendre, je me suis écroulé et endormi dans le sac de couchage. Les battements de mon cœur ont rythmé de leurs percussions sèches mon souffle et, aussitôt, sans crier gare, ils sont revenus.
munch-le_cri.jpgQuand les prisonniers furent, tant bien que mal, rassemblés dans une vieille grange, j'ai de suite vu à leur tête que cela ne plaisait guère à Mario, Joe et Louise.
Que veux-tu que nous en fassions, de ces types ? Nous n'avons même pas de quoi les nourrir, ni les soigner ! M'a dit brutalement Mario.
Fallait les laisser, sans armes, où ils étaient ! A rajouté Louise.
Il aurait mieux valu les abattre ! A conclu Joe.
Cela m'a fait l'effet d'une douche froide. Et moi qui étais si fier d'avoir ramené ces hommes chez leurs victimes.
Mais j'ai déjà abattu les blessés et puis j'ai cru que pour les villageois ce serait une bonne chose qu'ils puissent s'emparer de ceux qui leur ont fait tant de mal. Ai-je répondu consterné.
Tu parles – m'a rétorqué Mario – ils leur arracheront les yeux avant de les crucifier. Tu t'imaginais quoi ? Un comité de bienvenue ?
Silence ...
Terminons-en – a dit Mario – on avisera demain, mais, de toutes façons, il faudra trouver une solution radicale et il n'y en a pas cent !
Et il s'en est allé avec Joe.
Le soir, sur notre couche, j'en ai discuté avec Louise qui ne démordait pas de sa position ; pour elle, il fallait se débarrasser de ces jeunes gens d'une manière ou d'une autre, et vite …
C'est dans la nuit que j'ai élaboré un scénario qui nous permettrait d'en finir avec ce problème tout en sauvegardant les apparences de la légalité et sans livrer ces hommes Aux mains des villageois.
J'en ai parlé avec Louise, elle n'a pas, de prime abord, parue convaincue, mais s'est finalement ralliée à ma proposition.
Avec Mario et Joe, ce fut un peu plus difficile, au début ils n'ont pas compris où je voulais en finir, mais eux aussi ont fini par admettre peu ou prou qu'il n'y avait pas d'alternative « décente », et j'ai conclu :
Si nous ne les remettons pas aux villageois, qui les massacreront à coup sûr, ces derniers seront frustrés et pourraient se retourner contre nous. Si nous les associons à notre solution, alors ils ne pourront rien nous reprocher, même si cela ne leur convient pas tout-à-fait.
Quand on a expliqué au chef du village que nous comptions juger les déserteurs dans les formes de la procédure militaire en vigueur et qu'il devait, sans délai, produire des témoins, il a été plutôt étonné et a insisté :
Perdez pas votre temps, les gars, donnez-les nous et tout ira très vite, je vous l'assure. Pourquoi toutes ces simagrées ?
Joe le pensait aussi qui aurait préféré aligner tout ce beau monde devant une mitrailleuse.
Mais Mario et Louise soutenaient mon idée et c'est ainsi qu'en quelques heures nous avons déniché un code et mis en place un tribunal militaire de campagne. Mario en était le président, Joe le procureur et Louise la greffière. Deux soldats qui avaient fait quelques études de droit assuraient la défense des accusés.
Le lendemain nous avons ouvert la session extraordinaire de cette juridiction dans le bâtiment qui servait, entre autres, de mairie et de poste. Les prisonniers étaient rangés sur deux bancs, face à Mario, de Louise et du code qui faisait fonction de caution légale à toute cette mise en scène.
Ils dormaient debout, buvaient, mangeaient, bâillaient quand ils n'observaient pas, sans réaction, l’œil vide, les témoins, villageois et villageoises, qui déposaient le détail de leurs exactions. Plaintes après plaintes, ce n'étaient que récits de meurtres, pillages et viols, tout un catalogue d'exactions criminelles.
Interrogés, les jeunes gens répondaient à peine à toutes ces accusations, certains, complètement hébétés, avaient perdu jusqu'au souvenir de leur nom !
Le chef du village a joué le jeu, mais cela ne l'a pas empêché de réclamer avec force et conviction qu'on les scalpe tous avant de les fusiller. Moi, je les regardais, eux qui étaient hâves, sales, totalement étrangers à ce qui se jouait sous leurs yeux incrédules et qui n'était rien d'autre que la conclusion consternante de leur courte vie. Ils étaient trop jeunes pour faire la guerre, si du moins il y a un âge de raison pour la faire. Entre eux, ils ne devaient parler que de filles ou de football. Plusieurs, sans doute, étaient supporters du même club et je devinais leurs histoires de match, de but , de joueurs et d'occasions manquées.
Réalisaient-ils toute l'absurdité de leur situation, et de la nôtre du même coup ? Eux, contaminés, tout comme nous, par le virus de la violence et de la haine. Eux qui, dans quelques heures allaient s'écrouler au pied d'un poteau, le corps percé de balles et puis pourrir dans un charnier anonyme que les villageois creusaient déjà pas loin d'où ils se tenaient assis.
A la fin du procès, avant le délibéré et après les balbutiements de leurs défenseurs qui avaient plaidé le jeune âge, l'inexpérience, l'absence de commandement etc …, Mario leur a demandé s'ils avaient quelque chose à ajouter.
Alors ils se sont tous regardés, silencieux, étonnés et même fâchés d'avoir été dérangés dans leur somnolence. Puis, l'un d'eux s'est mis à rire. Il s'est d'abord esclaffé, puis carrément tordu sans aucune retenue. Les autres l'ont bien vite imité, et c'est dans cette atmosphère désopilante que leur rire a envahi tout le prétoire. Il s'est échappé de la salle, a envahi le village et son écho a été emporté au loin, derrière les montagnes couronnées de neige.
C'est miracle que nous n'ayons pas succombé, nous aussi, à l'hilarité ambiante qui clôturait de cette manière carnavalesque ce scénario de justiciers qui n'étaient que des vengeurs. Je réalisai alors que c'était la meilleure des réponses qu'ils aient pu nous donner, la seule, en fait, qui était sensée dans toute cette sinistre mascarade. Et leur rire nous l'avait balancée en pleine face.
La délibération n'a pas duré une heure. Tous étaient condamnés à être passés par les armes. A l'énoncé du verdict, aucun n'a protesté.
Et c'est leur visage ricanant et leurs yeux vides qui hantent désormais mes nuits.
Au réveil, j'ai vu Alcide de dos, face au feu qui agonisait doucement. Il buvait une tasse de thé. L'ombre de son avant-bras se reflétait, immense, sur le mur de la bergerie et semblait diriger un orchestre muet tapi au fond de la pénombre.
Durant deux ou trois minutes, je l'ai regardé ainsi, l'esprit encore engourdi et choqué.
Que savais-je exactement de lui ? Et de moi ? Et des autres ? Rien, sinon ce qu'ils souhaitaient laisser transparaître. Ces parts de ténèbres qu'occultent les poses les mieux étudiées, je ne les connaissais pas. Qu'avaient-ils à me cacher, lui, Alcide, et Charles, et Claire et Louise aussi ?
Le lotus le plus immaculé ne trempe-t-il pas ses racines dans la fange la plus putride ? N'est-ce pas une image juste pour illustrer de petites gens comme vous et moi, et Louise et tous les autres ? Nous tous, liés sans espoir aucun à notre origine vile et corrompue qui, dans ses rets, nous tient à sa merci, comme le ferait un virus enfoui dans nos terminaisons nerveuses les plus cachées. L'homme est une maladie, je ne sais plus qui l'a dit, mais c'est bien vrai. Une maladie mortelle.
Le vide qui me chavirait l'existence avait un nom : Louise. Elle était devenue ma référence, ma ligne d'horizon, elle m'était indispensable, tout s'articulait autour de cette espérance, comme celle du chrétien aujourd'hui à Noël.
J'aurais peut-être mieux fait de mourir explosé par cette roquette ennemie. Je me serais retrouvé dans les mêmes limbes qu'elle, dans ce royaume d'Hadès que seul Homère jugeait effrayant. J'y aurais trouvé le ton juste et la démarche fière de celui qui sait.
C'étaient tous de braves gens, Charles et Claire, Odette, Alcide et les autres, mais ils ne comprenaient pas que j'étais déjà mort. Mort et encore en vie, la pire des épreuves ! J'étais un zombie conscient !
Il devait y en avoir des autres de zombies. Louise, sans doute … et peut-être Mario, et aussi l'Anglais qui avait tout quitté pour venir se battre à nos côtés, le général fou et opiomane et Marouf et tout le monde finalement qui en savait fichtrement plus que moi sur les tours et détours de ma psyché ravagée. Mais, dans le fond, que m'importait encore la normalité perdue de mon mental, ne sommes-nous pas tous marqués du sceau de la Parque et promis à ce sort qui déjà me recouvrait pour l'éternité ?
Alcide s'est alors retourné:
Réveillez-vous, Alex, il est l'heure.
Je ne sais combien de temps nous avons encore progressé sous ce ciel noir et le sommet fier et hautain. Un vent glacial durcissait la neige sous nos pieds et me faisait claquer des dents. Et puis, sans que je ne m'y attende, Alcide m'a donné une tape amicale dans le dos et sur un ton joyeux a dit : Nous voilà en Espagne, joyeux Noël !
Je n'avais rien remarqué de bien spécial, sinon que notre piste descendait en pente douce depuis une borne de pierre que je n'avais même pas vue et qui marquait la frontière. J'aurais dû faire des bonds, pousser des hourras, je ne pensais, en fait, qu'à dormir.
Nous avons continué comme ça, libéré de toute inquiétude, durant une demi-heure encore, moi traînaillant de plus en plus, mon bras soutenant ma jambe gauche quasi atrophiée, et puis nous avons retrouvé les conifères et un plus en bas, garée sur le bord d'un sentier de bûcherons, la voiture tout terrain de notre contact Pedro.
C'était un sacré luxe que de se retrouver dans le calme de cette voiture à manger du pain, du chorizo et boire un café chaud. La radio diffusait en sourdine des hymnes de Noël, j'étais enfin libre dans un pays libre, je ne m'en rendais absolument pas compte, je ne voulais que dormir.
Sous la lumière crue du plafonnier, j'ai bien regardé les traits d'Alcide. Je ne voulais pas les oublier, ni lui et sa démarche souple dans la montagne, ni sa manière d'être. Il y a des gens comme ça qui vous imprègne de leur vécu, et il en était.
Pedro vous conduira à Gerone – m'a-t-il dit en me quittant – c'est à cinquante kilomètres d'ici. Là, tout est prévu pour les fugitifs, il y a la Croix Rouge et le Haut Commissariat aux réfugiés. Vous serez retenu dans un centre durant environ trois semaines, après vous irez où vous voudrez. Bonne chance, Alex, je retourne d'où je viens.
Il a bu une dernière tasse de café puis s'en est allé sans se retourner. Je lui ai demandé de saluer Constance et de ne pas oublier ce que je lui avais dit à propos de Louise et je l'ai encore remercié chaleureusement pour tout ce qu'il avait fait pour moi. Après tout, rien ne l'obligeait, lui le sexagénaire, à passer la nuit de Noël dehors sous la neige avec quelqu'un qu'il ne connaissait même pas; c'est à ça aussi que l'on distingue les bons des méchants.
La route de Gerone, je ne saurai jamais à quoi elle ressemble, à peine la voiture en marche, je me suis assoupi à cette heure où sortant de son lit de brumes surgit l'aurore aux doigts de rose. Ce sont alors les officiels du Haut Commissariat aux réfugiés qui ont succédé à Pedro.
En quelques heures je suis devenu des empreintes digitales, une photo face et profil, un numéro de dossier, un rapport médical et le bénéficiaire d'un pécule à minimum avec la clé de mon armoire personnelle dans le dortoir.
Une fois libéré de toutes ces fastidieuses formalités, je suis parti à la recherche de Louise. J'ai dérangé des joueurs de cartes et de boules, des accrocs à la télévision, des adeptes de la sieste, des taiseux, des agressifs et surtout des indifférents. Non ! personne n'avait vu cette jeune femme aux cheveux noirs en nattes avec un joli nœud rouge au bout. Des femmes, il y en avait eu si peu qu'ils l'auraient, c'est sûr ! reconnue. Et puis, baste ! Ils avaient d'autres chats à fouetter, comme savoir si au colis de Noël allait succéder un viatique supplémentaire, et si après il y en aurait un autre quand même pour l'an neuf. C'est ce que m'expliquait, l'air un peu excédé, un grand escogriffe à l'accent du nord. Ils voulaient savoir, eux, d'où je venais, ce que j'avais fait et pourquoi j'arrivais si tard avec ma jambe folle et – ils ne me l'ont pas dit comme ça, mais j'ai compris ce qu'ils sous-entendaient – mon air un peu ahuri. Comme je n'ai pas voulu leur donner d'explications cohérentes et, qu'en plus, je n'avais aucune envie de leur parler de Charles et de Claire, ils m'ont pris pour un demeuré ou, pire, pour un indic. Alors, ils ne m'ont invité à aucune partie de belote ou de boules, mais je m'en fichais royalement, je n'ai jamais aimé les jeux.
Au bout de trois semaines, la fin de mon séjour était en vue et j'avais bien vite compris qu'un des médecins de la commission devant laquelle je comparaissais était franchement opposé à mon départ du centre de rétention.
J'étais encore trop faible, avait-il avancé, et ma jambe n'était pas vraiment rétablie. En fait, il n'y avait pas que ma jambe qui l'inquiétait, mon état mental le titillait aussi. Mais il a fini par se rendre à l'avis mitigé mais positif, de ses collègues. Comme je leur avais dit que ma destination finale était le Portugal, je présume qu'ils se sont tous mis d'accord pour passer le bébé aux Portugais. Ils m'ont donc laissé partir avec en poche un billet de train pour Lisbonne et l'adresse des centres d'accueil en prime.
Une fois dehors, cela m'a fait tout drôle de me retrouver seul avec moi-même, sans un mentor quelconque. J'avais l'étrange impression de côtoyer un individu que je ne connaissais pas. Non qu'il soit hermétique à toute approche, mais que, pour ce faire, il me fallait un code que je ne maîtrisais plus. Il y avait entre nous comme une retenue, pas de celle inspirée par la pudeur propre aux jeune filles en fleurs, mais quelque chose d'autre, comme un secret que nous partagions en commun, un mot ou un signe qui ne pouvait être dévoilé à tout venant tout passant. C'était bien ça … une histoire dont nous partagions les sanies et que nous cachions au fond de nous-mêmes.
A part cette nuit, dans la cuisine avec Claire, je n'avais parlé à personne de toutes ces images de meurtres qui hantaient ma tête. Je réalise aujourd'hui que j'ai sans doute eu tort. Si j'en avais parlé à des intimes comme Charles et Claire, ou même Alcide et Constance, les choses n'en seraient pas arrivées là. Mais il était trop tard. Les médecins du centre de rétention travaillaient à la chaîne et puis il devait certainement y avoir parmi eux des balances qui m'auraient dénoncé auprès de mes compatriotes. Quant aux autres réfugiés en transit, c'était pas la peine d'insister, j'avais vite compris que là aussi c'était la loi du plus fort qui régnait et que la solidarité c'est bon quand on est riche et sans soucis.
Voilà ce que je ruminais dans le bus qui m'amenait à la gare. Il faisait très beau ce matin, les amandiers étaient auréolés d'un halo argenté et seul le vent frisquet du nord rappelait que l'hiver tenait encore ses quartiers. Les rues étaient pleines de monde, c'était jour de marché et il y avait des lustres que je n'avais vu spectacle aussi pacifiques de matrones faisant leurs emplettes. De jeunes mères poussaient un landau ou tiraient derrière elles un enfant. Je retrouvais les invites sonores des marchands, les senteurs épicées et la promiscuité joyeuse de ceux qui, au coude à coude, se faufilent d'un étal à l'autre.
Les filles avaient les yeux qui brillent et passaient et repassaient sans trêve devant les terrasses des cafés où les hommes, l'air de rien, suivaient du regard leurs silhouettes polychromes.
Tout cela me ramenait loin en arrière, du temps où je pouvais, moi aussi, dormir tranquille, quand mes seules préoccupations n'étaient que d’inoffensives joutes académiques et, sans doute, des flirts innocents sur les pelouses immaculées du campus universitaire. J'aurais peut-être dû sourire, me dire que j'avais bien de la chance d'avoir réchappé à la guerre, d'être en sécurité ici, loin des militaires et de leurs obsessionnelle propension à semer la mort et d'avoir rencontré des gens vrais et bons qui m'avaient aidé sans me demander quoi que ce soit. J'aurais sans doute à vie une jambe folle et un mental capricieux, mais cela valait mieux, bien mieux, que la mort ou l'emprisonnement.
En fait, tout cela m'attristait encore plus et me ramenait à ma cruelle réalité : j'étais un égaré.
J'avais encore du temps avant que le train ne parte, alors j'ai acheté un journal de chez moi, un de ceux, rares, qui paraissaient encore avec la permission et sous la censure du pouvoir. Je me suis attablé à une terrasse, ai commandé un café au lait et, sans hâte, en flânant, j'ai parcouru les colonnes et les titres de ce quotidien national. Rien de très marquant, toujours les mêmes poncifs, les mêmes éditoriaux lénifiants, la même propagande, les slogans inchangés. J'ai alors, à mon tour, regardé les filles qui passaient sous mon nez et j'allais fermer définitivement le journal quand j'ai eu un choc, à la rubrique judiciaire, j'ai lu :
A B... s'ouvre le procès de Mario C … et de Louise Marouf. Accusés de crimes de guerre, ils auraient, en 2... , dans le village de D … , exécuté sans autre forme de procès vingt prisonniers. Ils sont passibles de la peine de mort.
D'abord j'ai cru que c'était un effet de mon imagination, un produit, un de plus, de mon esprit déjanté et j'ai failli jeter le journal et fuir je ne sais où, mais je me suis repris et forcé à terminer la lecture.
Fille du professeur Marouf, assassiné aux derniers jours de la guerre, Louise et le commandant Mario C … étaient également soupçonnés d'avoir participé à l'assassinat du général G … au cours duquel ce dernier, dix militaires et cinq civils trouvèrent la mort. Faute d'éléments probants, ce chef d'accusation a été abandonné.
Ce qui s'est passé au bout de cette lecture, je ne le sais plus vraiment. Subitement, la ville s'est évanouie, le soleil voilé et je distinguais les gens et les choses qui m'entouraient s'abîmer dans un halo mystérieux et menaçant. Je me revois, debout, face à la gare, l’œil rivé sur le tableau de départ des trains puis, fébrile, paniqué même, cherchant et comptant laborieusement l'argent que j'avais en poche.

Dans un quart d'heure, un train partait pour la frontière, c'est là que je devais aller !
Rejoindre Louise et Mario, me retrouver enfin là où j'aurais dû être depuis le début de toute cette histoire. Quel bonheur, quelle chance inouïe de les retrouver ainsi, par hasard, au moment où j'allais m'éloigner d'eux sans espoir de retour ! Les cieux me faisaient un cadeau somptueux, j'allais revoir Louise !
Une petite voix, tapie au fond de ce qui me restait de conscience, me soufflait, timidement il est vrai, que c'était la mort qui m'attendait, que j'étais fou de retourner ainsi sur mes pas et que le malheur est toujours à rebours, que le mieux serait sans doute de retourner au Centre et de dire aux médecins qu'ils s'étaient trompés, que j'étais pas très net dans ma tête et qu'il me manquait, c'est sûr ! cinq minutes de cuisson, qu'il ne fallait pas me mettre dehors, comme ça, tout seul, que j'avais besoin d'une nouvelle Claire, d'un nouveau Charles, que mon esprit dévoyé me faisait faire des folies et qu'il valait mieux, à tout prendre, m'interner plutôt que de me laisser dans la grande ville à n'en faire qu'à ma tête retournée. Mais en face, il y avait le visage et le parfum de Louise, et puis ses deux nattes toutes sages, ramenées dans le dos, avec pour signature le nœud rouge au bout. Et elle me disait, Louise, qu'elle m'attendait et même qu'elle m'avait attendu et espéré comme je l'avais fait moi-même durant ces longs mois de misère. Et qu'elle m'aimait toujours malgré ces choses horribles que nous avions vécues ensemble et que notre amour, malgré toute cette bauge, était resté pur, lui, pur et solide comme un diamant dans sa gangue. Et qu'enfin nous allions nous retrouver et raconter à tous ceux qui nous réclamaient des comptes ce que nous avions enduré. Et puis nous leur dirions que ces jeunes gens, nous les avions vraiment jugés, tout à fait réglementairement et qu'ils étaient, eux aussi, même coupables, victimes de ces temps de malheurs où les hommes ne s'aimaient pas. Et que tout ce qui s'était passé, en somme, nous était étranger comme le sont ceux qui se heurtent à l’œuvre d'un démiurge fou.

J'en avais appris des choses dans ce journal ! Elle était donc la fille de Marouf, c'est pour cela qu'elle fuyait avec nous sur ces chemins troubles du mal. Et cela explique pourquoi elle était tellement accrochée à l'idée de laver dans le sang la mort de son père. Ainsi, c'était une amazone, une Calypso nous retenant comme des poissons dans ses filets.
Il me fallait donc la rejoindre et atteindre au plus vite ces brumes du noroît qui ne s'offrent pas au regard des Vivants.

chardonneret carel fabritius.jpgA la frontière, les policiers m'ont directement repéré et embarqué. Je suis resté quelques heures dans une cellule exiguë et glacée avant qu'ils ne me mènent à l'interrogatoire. Là, je leur ait dit que je voulais comparaître au procès de B … Que je me constituais prisonnier et que j'expliquerais aux juges ce qui s'était vraiment passé et que les jeunes gens n'étaient pas vraiment des enfants de chœur, eux non plus. Et ainsi de suite .. Ils m'ont regardé avec des yeux ronds, et n'ont pas répondu. Puis ils m'ont fait répéter à nouveau ce que je leur avais dit. Manifestement ils ne me croyaient pas. Je me demandais même s'ils comprenaient ce que je disais. A la fin, celui qui menait l'interrogatoire, un type entre deux âges, aux cheveux gris et la moustache gauloise a dit aux autres en me montrant du doigt : complètement fêlé !
Et ils m'ont conduit en prison.
Dans les jours qui suivirent ma reddition, ils se sont surtout intéressés à ce qui m'était arrivé depuis l'accident, mais là, je n'ai rien dit. De toutes façons, mon discours était pour le moins décousu et plus ils insistaient pour que je leur raconte ce que j'avais vécu depuis la fin de la guerre, plus je les tournais en bourrique par mes histoires à dormir debout avec, pour seule constance, mon intention ferme et inébranlable de comparaître au procès. Il n'était pas question que je leur détaille mon séjour chez Claire et Charles, ni la manière dont je m'étais retrouvé en Espagne. J'ai donc brodé autour du grand fleuve dans l'Est du pays, des enfants noirauds qui s'y baignaient et les palais de maharadjas au coupoles dorées à l'or fin. Eux se taisaient, ne sachant pas quoi opposer à mes dires. Quant aux événements du procès de B..., cela n'avait pas vraiment l'air de les intéresser.
A la fin, l'un d'eux a fini par me dire sur un ton excédé :
Mais il n'y a pas de procès à B … ! nous nous tuons à te le dire, je ne sais pas qui t'a mis cela en tête, tu t'obstines sur quelque chose qui n'existe pas. Tu l'as encore ce journal dans lequel tu as lu toute cette histoire ? Je ne l'ai pas cru, c'était un subterfuge, sans doute voulait-il échanger le procès de B... contre la dénonciation de Charles, de Claire et Alcide, mais il n'en était pas question. Je savais bien, moi, qu'il y avait un procès à B.. et que, d'une manière ou l'autre, ils seraient bien forcés de m'y convoquer.
En prison, j'étais au secret, ce qui ne me dérangeait pas du tout. Ne pas faire la promenade avec de pauvres types que je voyais tourner en rond, pareils à des fauves édentés, n'était pas pour me déplaire. Et puis j'étais très bien en ma compagnie. Au greffe, ils m'avaient confisqué l'exemplaire de « l'Odyssée », mais devant ma farouche insistance, ils ont fini, épuisés, par me le rendre. Alors je lisais durant des heures les histoires d'Ulysse, de Télémaque et de Pénélope et de tous les autres. Après tout, j'étais pareil à Ulysse qui avait visité l'Hadès et en était ressorti édifié.
Et je revoyais Louise à mes côtés, qui me souriait quand je tentais de comprendre le texte grec et son sourire était le plus doux des baumes.
En somme, seuls le froid et le peu de nourriture étaient motifs à me plaindre. Et puis, mon avocat aussi. Il avait été commis d'office malgré mon refus de me faire assister.
C'était un tout jeune homme acnéique, maniéré et sans expérience. Il m'a tout de suite déplu, surtout quand il m'a dit :
Le mieux serait d'exciper de votre état mental pour éviter un procès, vous seriez, dans cette hypothèse, interné et soigné, c'est ce que vous avez de mieux à faire.
Vous voulez dire, Maître, que je suis fou et raconte des billevesées ?
Il m'a toisé comme si j'étais un cas désespéré et a fini par lâcher :
Que dois-je encore ajouter pour vous faire comprendre que ce procès de B... n'existe que dans votre imagination ? Je vous ai dit que Mario et Louise étaient morts dans l'attaque du camion sur lequel ils voulaient fuir en Espagne. Quant à ce qui s'est passé dans le village de D …, les faits que vous avez avoué sont établis et peuvent vous mener tout droit devant un peloton d'exécution. Je ne sais pas si vous le réalisez. Vous feriez mieux de suivre mon conseil, vous n'imaginez pas le pétrin dans lequel vous vous mettez avec toutes ces histoires.
Il se tut un instant et, face à mon silence, ajouta avec une pointe de mépris dans la voix :
Vous décrivez Louise Marouf avec des nattes noires et un nœud rouge au bout … mais elle ne portait pas de nattes, elle avait les cheveux coupés courts !
C'était ça ! Il me prenait lui aussi pour un aliéné, un fêlé comme avait dit l'autre à la frontière.
Alors je l'ai récusé. Je lui ai dit qu'à ce compte-là, je pouvais me défendre tout seul et que je n'avais plus besoin de lui. Et j'ai répété la même chose au deuxième et au troisième avocat. Le quatrième, j'ai dû l'accepter, j'avais épuisé mes droits. Alors, je lui ai intimé l'ordre de se taire.
Les interrogateurs me voyaient moins souvent, quand ils me convoquaient, ils se contentaient de me demander si je persistais dans mes aveux. Je ne voyais pas très bien ce qu'ils voulaient dire par « aveux », mais je m'en fichais royalement, depuis plusieurs semaines je me désintéressais de tout ce qui ne se rattachait pas à ce procès de B … Je ne vivais plus dans leur monde.
Quand j'étais étudiant, il y avait une chanson qui faisait l'unanimité parmi les étudiants, celle d'un groupe anglais qui martelait : there's someone in my head, but it's not me. J'en étais arrivé là : un égaré dans ma propre tête.
Je leur répondais invariablement que je persistais, et même que je pouvais en rajouter s'ils consentaient à ce que je témoigne au procès de B …
Qu'y a-t-il d'autre que vous souhaitez nous révéler ? Demandaient-ils sceptiques.
Laissez-moi aller à B … et je vous en dirai des choses intéressantes sur le meurtre de G …
Mais ils se contentaient de rire et d'ajouter que j'étais obsédé par ce procès. Et puis tous ces gens que je voulais revoir, ils étaient morts et enterrés Dieu seul sait où.
J'ai oublié combien de mois a duré ce quiproquo. Un jour, un huissier m'a présenté un papier officiel par lequel j'étais convoqué devant une Cour Militaire pour y répondre de l'assassinat de ces jeunes gens. Soulagé, j'ai signé. J'allais donc bientôt revoir Louise et Mario !
Mais j'ai bien vite déchanté. Le jour du procès, j'étais seul dans le box, désespérément seul devant des militaires en uniforme et une greffière en toge. Un ou deux journalistes, des retraités, pas vraiment le public des premières. J'ai regardé dans la salle pour voir si Mario et Louise ne se cachaient pas dans un coin, ou même Claire et Charles, mais personne. J'étais tout seul devant des types que je ne connaissais pas et qui ne m'inspiraient que du dégoût. En face de moi, un uniforme de général me disséquait de toute sa morgue, c'était l'Auditeur Militaire. Mon avocat, lui, s'entretenait à voix basse avec le Président.
Après une suspension d'audience, les juges sont revenus pour dire que j'étais suffisamment sain d'esprit pour répondre de mes actes. Ce qui a fait lever au ciel les bras de mon avocat. J'étais donc « responsable » ! Mais quand ils ont commencé à me poser des questions, je leur ai répondu que moi, le responsable, je ne leur donnerais de réponse que si j'étais jugé avec Mario et Louise. Retour au ciel des bras de mon avocat.
Et puis j'ai ajouté que, de toutes façons, je n'avais rien à faire parmi eux, que je n'étais pas rentré d'Espagne pour leur donner des réponses, mais pour retrouver Louise et que ça, ils ne pouvaient pas le comprendre, parce que les zombies qu'ils étaient tous ne comprennent rien à l'amour. Et puis, ai-je conclu, je n'étais pas dans leur monde, mais dans un autre dont ils ne posséderaient jamais le sésame pour y rentrer tant il était réservé à ceux qui voient avec leurs yeux et entendent avec leurs oreilles. Et puis, je me suis tu.
C'était bien vrai ce que je leur avais dit. Les chats de Claire et Charles et le vieux chien roux étaient bien plus proches de moi que ceux-là qui m'avaient couché sur leurs formulaires et récitaient un acte d'accusation dont je me désintéressais
totalement. Je n'avais rien à faire parmi eux, nous n'étions pas du même monde, j'étais un extraterrestre égaré sur la planète des morts et il me tardait de retrouver la vie.
Alors, malgré les remontrances de mon avocat, je me suis assoupi, un peu à l'image de ces jeunes-gens que j'avais traduit devant notre justice improvisée et qui dormaient, eux aussi, face à leurs juges improvisés. Juste retour des choses.
Et, débarrassé de toutes ces chicaneries procédurières, j'ai senti le parfum de Louise, celui dont elle usait avec tant de bonheur quand nous étions tous les deux dans cette petite maison en bois près du fleuve. Elle l'avait acheté à une vieille femme qui en avait hérité la composition de sa mère. C'était du musc et du patchouli et bien d'autres senteurs d'Orient confondus dans une charmille de jasmin. La vieille le vendait sous le porche d'un temple immense dédié au dieu à tête d'éléphant, à côté d'elle, un flûtiste jouait des ragas en l'honneur de ce dieu et de tous les autres et ses arpèges filaient legato, droit vers le ciel.
Et elle me faisait signe, Louise, elle me disait qu'elle n'était pas loin de moi, qu'elle m'attendait, et même qu'il fallait que je revienne et vite ! Que ma place n'était pas dans ce box inconfortable entre deux gendarmes qui sentaient mauvais et face à ces brutes d'outre-tombe. Elle m'attendait, me disait-elle, tout au bout de l'estuaire, là où l'amertume de l'océan se dilue doucement dans les eaux sombres du fleuve. Il y a une demeure pour des foudroyés comme elle et moi, ajouta-t-elle, une oasis secrète qui ne se révèle qu'à ceux qui la cherchent sans trêve. Et sa bouche m'en a donné la clé, faite de l'ivoire le plus pur et réservée à ceux dont les lèvres sont closes quand tous les autres parlent.
Alors, il pouvaient bien disposer de moi ces homoncules dévoyés qui s'agitaient dans le prétoire en me fixant de leurs prunelles vides. Ils étaient dans ce monde duquel je m'étais déjà soustrait. Pour moi, ils n'étaient rien, pas même cette stance à laquelle je retournerais une fois détaché du poteau.
Au bout de je ne sais combien de temps, l'un de ceux qui allait me juger, m'a demandé si j'avais quelque chose à ajouter à ma défense.
D'abord je n'ai pas très bien compris. Que voulait-il que je dise au final de cette farce ? Puis, quand j'eus réalisé la teneur de sa question, je l'ai bien scrutée cette masse aux chairs molles qui paradait dans un uniforme aux flamboyantes décorations. Il s'imaginait quoi, que j'allais formuler des phrases, prononcer des mots, communiquer avec son insignifiance ?
Alors je me suis mis à rire. Un rire énorme comme jamais je n'en avais eu de ma vie.

Et devant les yeux écarquillés de mes juges, il a empli tout le prétoire, gagné le public qui s'est tordu lui aussi, et mon avocat avait beau lever les bras au ciel, rien n'y faisait, à son tour il était gagné par ce rire gargantuesque, et la greffière aussi s'est mise à pouffer malgré les regards horrifiés des juges militaires qui ne savaient plus quelle contenance adopter.
Et puis, il s'en est allé, a traversé la ville et gagné la mer et ce pays parfumé où les enfants se baignent nus dans un fleuve orné de nénuphars. Ce pays où m'attendent Louise et tous les autres, et Claire et Charles et Alcide et Constance et ces dieux bienveillants auxquels un flûtiste inspiré offre ses notes claires et joyeuses.

Pour Yoko

Texte déposé à la Société des Gens de Lettres (Paris), mars 2015.

 

 

18:48 Écrit par Dim's dans littérature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

09/06/2014

Aérienne Arachnée

Quand j'ai réalisé que j'étais pendue au bout d'une espèce de corde fine, je me suis dit que nous étions mardi et que j'étais plutôt sensée me trouver au bureau de l'agence de communication : Springer, Fuchs & Fitzberg. Il y avait comme une distorsion spatiale et temporelle que je ne m'expliquais pas, mais à vrai dire, cela ne me perturbait pas plus que ça, même si je n'avais aucune raison de me balancer de gauche à droite méprisante du vide sous mes pieds. D'autant plus, que je me trouvais en compagnie de mes collègues, environnée du bruit feutré des ordinateurs, des sonneries des portables et des conversations en catimini.
A côté de moi, mais en contrebas, il y avait Simone, vingt-sept ans, vingt-sept amants comme elle le trompetait en gloussant vulgairement. Je haïssais ses seins triomphants, moi qui suis plate comme une planche à repasser, poil au nez ! Tout le monde savait qu'elle couchait avec Antoine, l'échalas préposé à la presse écrite et qui couvrait ses bourdes symétriques à son incompétence. Ce n'est pas de la jalousie ce que je dis là, c'est la vérité vraie. Justement, à propos de vérité, il fallait que je définisse cette étrange sensation qui faisait que j'étais là où je suis sans me sentir là où je devais être. Mais j' avais beau faire, je n'y arrivais pas. Et puis, c'était quoi cette bizarre sensation dans la bouche qui me faisait saliver d'une manière torrentielle inconnue de mes sens ? Je me tâtai à la recherche d'un mouchoir en papier, mais en vain. Je vis, comme perdu dans une brume baroque, mon bureau sur lequel traînaient des documents soigneusement rangés et que j'étais sensée éplucher avant de les résumer pour la direction générale de l'agence. Personne ne semblait remarquer mon absence. Et me voilà à tortiller de ma jolie personne pour cacher mon énervement consécutif à cette navrante constatation. Au final, au bureau, que je sois là ou pas, cela revenait au même, comme toutes les activités de cette agence qui, je le soupçonnais depuis mon premier jour de travail, ne vendait que du vent et des statistiques creuses dont ses clients riches et sophistiqués étaient friands tant pour l'image de marque que l'imputation des honoraires aux frais généraux. Toujours ça en moins pour le fisc.
Je me remémorai, je ne sais pourquoi, l'an dernier partie en randonnée avec Daniel, un copain d'enfance, garçon un peu fade et introverti. Copain-copain, que cela devait être. Jusqu'à ce jour, quelque part dans un coin perdu de la Lozère où l'orage nous forçat à prendre pour refuge nocturne une grange solitaire dans une campagne qui l'était tout autant. Nous nous étendîmes à même la paille décidés à passer la nuit protégés un peu des éclairs et des trombes d'eau que le ciel déversait rageusement sur nos têtes. Daniel était aussi squelettique que moi, je le remarquai alors qu'il se séchait éclairé furtivement par la lampe de poche que nous avions heureusement emportée
avec nous. La vision de ce corps maigre ne m'inspirât que de l'indifférence teintée d'une pointe de dégoût morbide. Au bout d'un moment, épuisé sans doute il s'endormit bouche ouverte et poing serré, comme l'enfant qu'il n'avait cessé d'être. Je pensai que s'il m'avait fait la moindre avance, je l'eusse volontiers laissé faire, pour mieux le tuer ensuite. Cette pensée me glaçât. Cela me ramenait, quelques mois en arrière, dans le studio délicieusement décoré de littérature, arachnée et pallas, araignée, symbolique de l'araignée, femme et araignéeMaurice, un cadre dans une banque qatarienne, il était timide, il y avait de quoi ! Son éjaculation précoce y était pour quelque chose. Loin de me décevoir, cette carence m'inspirât un sentiment de puissance dont je me délectai sans vergogne. A l'aube un soleil rose me réveillât. Daniel me regardait, ou plutôt ce téton insignifiant à mes yeux qui s'était échappé de ma chemise dégrafée. Il s'était masturbé, je le constatai à la tâche humide sur son caleçon blanc. Sans un mot, je me levai et, consciente de mon audace provocatrice, je changeai de culotte, lui découvrant mes fesses maigres et blanches. Je m'étonnai de ma témérité, mais fis comme si cela était on ne peut plus normal. Sur ce, en route vers un petit déjeuner roboratif il se crut permis, en vertu de ce qu'il venait de découvrir, de me détailler l'état de ses hémorroïdes sanglantes et je lui rendis la pareille avec mes récurrentes aménorrhées.
Mais qu'est-ce qu'il fait chaud dans ce bureau ! La poitrine de Simone se soulevait au rythme de sa respiration palpitante et je devinais le regard lubrique de Garcia, le comptable, scotché entre le deuxième et troisième bouton de son chemisier jaune pâle. Je me laissai, à mon corps défendant glisser le long de cette fine membrane visqueuse et, somme toute répulsive, qui me servait de corde et remontai aussitôt, étonnée de ma souple vélocité. Je rêvais de pénétrer le corsage de Simone et de planter un dard dans son mamelon que je devinais sombre et dur. Pour sûr, elle aurait crié, d'autant plus que je l'aurais enroulée dans cette salive collante qui était devenue la mienne, pour mieux l'étouffer ensuite. Je la voyais déjà hurlante et se débattant, jupe relevée, exhibant de partout ses cuisses nervurées de cellulite, cintrées dans un string incongru sur sa dodelinante personne Pauvre marshmallow !

Il y eut un hurlement pareil au goret qui sent le coutelas lui trancher la carotide et le sang tiède lui gicler sur le corps. Auquel répondit comme un froissement sinistre de tôles au bout d'un d'un accrochage inopiné. Je vis Simone, hors d'elle, brandir son « Fémina » roulé en boule et s'approcher furieusement de moi, regard assassin et terrifié à la fois. Mais qu'est-ce qui lui prend, pensai-je, avant d'esquiver de justesse son coup. Le bruit me fit sursauter et je me laissai filer à toute vitesse jusqu'au sol, espérant trouver dans un recoin sombre un refuge à son ire.
Sale bête, hurla-t-elle d'une voix stridente et haineuse.
C'est bien elle, me dis-je, tous ses sourires, ses pseudos-confidences, tout cela ne respire qu'envie, jalousie et frustration rentrée.
Avec horreur je découvris le talon de sa chaussure. Il était passablement usé, même s'il y allait d'une Charles Jourdan modèle un peu dépassé, mais pas tant.

Cette vision, on ne peut plus fashion, fut la dernière de mon existence. Une voix venue de je ne sais d'où me susurra doucereusement à l'oreille
O folle Aragne, sì vedea io te
già mezza ragna, trista in su li stracci
de l’opera che mal per te si fé.
(1)
Et puis plus rien.

 

 

(1) O folle Arachné, je te voyais déjà à moitié araignée, et triste, sur les débris de la toile que par malheur tu ouvris ! Dante Allighieri. La divine comédie (Purgatoire) chant 12

04/06/2014

Carole et moi.

 

Carole et moi avons décidé de nous marier. Cela va vous sembler d’un banal insoutenable, mais c’est pourtant ainsi et bien réfléchi.
Après tout, se marier passé la cinquantaine ne choque plus personne sauf les éternels sceptiques qui se demandent comment passer d’une solitude souveraine à une cohabitation conventionnée.
C’est pourtant bien simple : il suffit de communiquer ! Et Carole et moi l’avons fait. Certains nous reprochent même de n’avoir fait que cela.
Durant des heures nous avons patiemment évoqué cet instant qui nous verrait à deux et pour toujours. Nous n’avons négligé aucun détail –fut-il d’une trivialité extrême- nous attardant même sur ce qui, au premier abord, paraîtrait saugrenu ou superfétatoire.
Mais conscients que gouverner est prévoir, nous sommes allés jusque là où nous le souhaitions : éviter toute surprise.
Des surprises, il y en a suffisamment comme ça dans l’existence, ne pensez-vous pas ?
Et le mystère ? on objecté d’autres …
Mais quel bonheur y aurait-il à vivre dans le "mystère de l’autre" ?
Franchement, je me demande quel plaisir vous pourriez tirer de cette part voilée que vous soustrait un partenaire avec lequel vous allez convoler pour ne faire qu’un ?
Le mystère est source d’angoisse, d’interrogations vides et vaines, genèses d’un prurit intellectuel stérile et réducteur.
A l’heure où tout se résous, pourquoi aspirer au mystère, ce trou noir de la pensée ? Pourquoi en mettre là où se veut la toute lumière resplendissante dans sa vérité ?
Dites-le moi !
J’ai eu bien de la chance de rencontrer Carole et de percevoir en elle l’écho de mes aspirations les plus exigeantes. Elle y a répondu de la manière qui est la sienne : calme, posée, logique et surtout rationnelle.
Voilà le mot est lâché : rationnel !
Je sais qu’il fait bondir, comme si le rationnel en sentiment était prohibé, remisé au vestiaire des banalités du quotidien. Comme si l’amour n’était qu’un soulèvement impulsif du désir.
Ce qu’un ami résumait par : vous n’allez tout de même pas mettre de la raison dans un sentiment pareil ?
Eh bien oui ! Au risque de déplaire aux derniers romantiques qui nous assiègent de leurs prétentions gélatineuses, nous avons décidé de privilégier le solide, le mesurable et rien ne l’est plus que la rigueur de la raison.
Voilà pourquoi, au terme d’une année de réflexion, nous passons à l’étape suivante et matérialisons notre relation.
Cette semaine, Carole11784@hotmail.com et moi-même Renaud 22971@yahoo.fr avons décidé de nous rencontrer « Au Trois maillets », une auberge calme et discrète.
Les signes ne trompent pas : 11764 réduit égale 3 : 22971 de même. Les Trois maillets, ce n’est pas un hasard non plus.
Au terme d’une année bissextile de 366 jours (366 se réduit à 6, soit deux fois trois), le temps est venu qu’on se voie.
Les plus fécondes correspondances sur la Toile ont une fin.




 

 

09/05/2014

Berlin: mai 1945

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Le 2 mai on a vu une voiture blindée surmontée d'un drapeau blanc parcourir ce qui restait des rues de Berlin et intimer par haut-parleur aux derniers défenseurs de déposer les armes et se rendre. C'était un ordre du général Weidling était-il précisé. D'abord on a cru à une intox des Yvan, mais on a dû très vite se rendre à l'évidence : nous étions encerclés de partout. Je pouvais voir à cinquante mètres à peine des soldats russes passer et repasser sans même trop se protéger et puis, signe révélateur, il n'y avait plus d'artillerie qui pilonnait la ville, juste des mortiers, quelques grenades, des tirs secs de mitraillettes et encore, d'une manière épisodique. C'était fini !
Nous n'étions plus qu'une vingtaine de Waffen SS réfugiés dans un immeuble en ruines à une encablure de la Postdamerplatz, notre commandant de compagnie était mort, le capitaine aussi et puis tant d'autres dont je ne me souviens même plus. Depuis trois semaines on avait perdu toute notion de temps, d'espace, de bien ou de mal, on se battait comme des automates dans un monde qui n'était plus celui des vivants, c'était indescriptible.
Renaud, notre SS-Untersturmführer (sous-lieutenant ) a pris la parole. Il nous a dit que nous étions tous délivrés de notre serment et libres de prendre toute initiative quant à notre sort futur. Il était environ seize heures. Après Renaud s'est suicidé, je le sais, il était blessé et nous avait dit que plutôt que de tomber entre les mains des rouges il préférait se faire sauter la cervelle. Quand je suis parti, j'ai entendu une détonation, la sienne sans doute aucun. Moi, j'avais un plan préparé à l'avance, j'ai dit à mes camarades que j'allais essayer de passer entre les mailles des Russes en me faisant passer pour un travailleur déporté par le S.T.O, j'avais dans ma poche les papiers d'un Français décédé depuis peu et dont la photo m'était singulièrement ressemblante. Mes camarades m'ont souhaité bonne chance et demandé de contacter leur famille des fois que je réussisse à rentrer sain et sauf en France. J'ai salué en levant le bras droit et suis parti.
publishable.jpgDix jours auparavant, nous avions recueilli au nord de Berlin un jeune homme de mon âge, déporté du travail, originaire d'un village de Lorraine à une centaine de kilomètres du mien. Il était en mauvais état, malade, physiquement épuisé et fou d'inquiétude depuis que sa fiancée comme il l'appelait, une Allemande, avait disparu dans la confusion qui avait suivi une attaque surprise des Russes. Il la croyait morte ou livrée à la convoitise des soldats ennemis dont nul n'ignorait le sort crapuleux qu'ils réservaient aux femmes qui tombaient entre leurs mains. Je l'avais pris sous mon aile le protégeant de mon mieux au fur et à mesure de nos progressions mais cela n'a pas duré très longtemps, il est mort dans l'effondrement d'un immeuble. J'ai pris ses papiers.
Il travaillait dans une usine près de Tempelhof et m'avait donné des détails sur son travail comme le nom des contremaîtres, par exemple, des renseignements qui me seraient utiles, dès fois que je doive me justifier.
J'ai donc quitté mes camarades en leur laissant mes armes et mon casque. J'ai parcouru une centaine de mètres en me cachant comme je pouvais, puis dans un recoin de ruines je me suis changé. J'avais dans un sac une tenue civile et des chaussures récupérées je ne sais où, avec tous ces cadavres qui traînaient dans la rue on avait le choix. Je me suis directement mis dans la peau de René T..., vingt-et un ans, natif de Bar-le-Duc etc... déporté en vertu du S.T.O.
Dans le lointain j'ai vu passer une colonne de prisonniers que des soldats emmenaient Dieu sait où, en Sibérie sûrement comme je devais l'apprendre plus tard. Il faisait étrangement calme, j'entendais des oiseaux gazouiller, des bruits de voitures qui semblaient circuler le plus librement du monde, parfois des voix, des ordres en russe, des cris d'enfants, c'était irréel après tous ces jours de combats sanglants. Un tank russe est passé à quelques mètres de moi, sur la tourelle il y avait des soldats manifestement éméchés qui braillaient à tue-tête. Instinctivement je me suis surpris à serrer ma mitraillette ou empoigner une grenade, mais je suis revenu à l'instant présent qui se déroulait dans un trou à rat, dans les ruines d'un immeuble encore fumant, à Berlin le 2 mai 1945. La voiture avec le haut-parleur est encore repassée et c'est alors que j'ai appris la mort d''Hitler. Mort le maître, mort son serviteur, ai-je pensé.
J'ai passé le reste de la journée et toute la nuit dans cet abri louant le ciel qu'il fasse beau et ne pleuve pas. J'ai été réveillé par des cris de femmes sans doute aucun violées par ces barbares, des ordres rauques et quelques détonations éparses, mais sans plus.
berlin23.jpgLe lendemain je me suis dit qu'il fallait que je m'en aille, à rester terré comme ça, je risquais d'être trouvé et pris pour ce que j'étais, un soldat ennemi essayant de se débiner. Vers midi, ressentant les affres de la soif, j'ai donc quitté cet abri pour me diriger, à travers les rues jonchées de débris guerriers, vers le centre de la ville. Il y avait des femmes qui gagnaient un point de distribution d'eau ou de nourriture, des vieillards qui traînaient, hagards d'un côté à l'autre de ce qui était, il y a un mois encore, une rue vivante aujourd'hui encombrée de camions, défoncée par des cratères de bombes et des tonnes de gravats. J'ai marché ainsi durant une demi-heure quand j'ai vu une patrouille de six soldats russes. Je décidai de jouer le tout pour le tout et allai directement au devant d'eux. Ils étaient jeunes, de type asiate et aux uniformes crasseux, ce que je ne pouvais décemment pas leur reprocher. Ils m'ont demandé de lever les mains, puis, voyant que je n'étais pas armé, de les suivre. Ce que je fis, bien entendu. Ils ne me semblaient pas particulièrement soviet-russian-army-berlin-1945-ww2-second-war-two-incredible-pictures-images-photos-005.jpghostiles, mais méfiants, ce qui se comprenait. Aucun ne parlait allemand. On a cheminé comme ça, moi entre eux, durant une demi-heure. J'ai vu des auxiliaires féminines soviétiques apposer des plaques de signalisation en caractères cyrilliques, des soldats allemands épuisés, les mains en l'air, encadrés par des Russes le doigt sur la gâchette, des femmes passer comme des ombres, de rares voitures, des gamins errer sans but.
On est arrivé à un poste de commandement, et là les soldats m'ont présenté à un gradé. Ils ont dit quelques mots que je n'ai pas compris. Le gradé était un quinquagénaire plutôt sympathique d'apparence, le genre officier d'administration militaire, d'allure quasi civile. Il m'a demandé si j'avais des papiers, je les lui ai montrés. Il s'est enquis si je parlais allemand et j'ai dit : oui, un peu. Il a souri quand il a lu que j'étais un Français réquisitionné par le S.T.O et a murmuré en russe : franzous, ou quelque chose comme ça. Il m'avait l'air particulièrement décontracté, ce qui s'expliquait aisément, le type venait de gagner la guerre. Moi, je me disais que quelques heures auparavant j'avais, sans état d'âme, éviscéré un de ses semblables. Il a lu mes pièces, pris quelques notes puis il m'a demandé si j'étais blessé ou malade et à ma réponse négative, il m'a tendu un document : ausweiss, laisser-passer, qu'il m'a dit en ajoutant : vous devrez vous présenter demain matin au poste de commandement qui se trouve devant la mairie de Berlin pour le faire renouveler, là on vous donnera des instructions quant à votre situation, en attendant avez-vous besoin de quelque chose ? J'ai dit que j'avais soif. Et pas faim, a-t-il ajouté ? Non, pas vraiment, mais soif, ça oui ! Suivez-moi a-t-il dit, et je me suis retrouvé dans une pièce où il y avait des soldats qui fumaient, mangeaient et buvaient. Ils m'ont proposé de la vodka, des saucisses, du pain noir. Ils étaient particulièrement de bonne humeur, c'est ça la victoire, ai-je pensé. J'ai fait bonne figure et trinqué à la santé de Staline, de l'Union Soviétique, patrie des travailleurs et de la glorieuse armée rouge, bref, tout ce que j'abhorrais. Une auxiliaire m'a souri, elle était petite brune et fort avenante, je lui ai rendu son sourire et elle m'a demandé : Paris ? J'ai dit non, et elle m'a souri encore. Je suis sorti au bout d'une heure rassasié mon ausweiss en poche. L'avenir s'annonçait sous de bons auspices. Près du zoo, j'ai vu des files de voitures décapotées emmenant des officiers supérieurs allemands en captivité, ils tiraient une drôle de tête. Tout de même, les hommes de troupes, blessés ou non, à pied et eux qui avaient fait la guerre dans des ministères, en voiture avec chauffeur ! Comme initiation au communisme, il y avait mieux.
Sans l'appréhender vraiment, je me disais que demain il me faudrait rester sur mes gardes, l'inspection de mes papiers s'était faite à l'amicale avec cet officier sympa. Que se passerait-il si on me soumettait à un examen plus approfondi, par exemple m'interroger à fond sur mon boulot dans cette usine de Tempelhof, le nom de mes camarades, celui de ma logeuse à Berlin et que sais-je encore ? C'était un peu pile ou face. Autant rester stoïque et attendre le moment venu.
Le lendemain j'ai rejoins la place devant ce qui restait de l'hôtel de ville de Berlin qui était dans un état indescriptible. Au milieu se trouvait dressée une grande tente à l'intérieur de laquelle j'ai vu des tables et des chaises. Des files de civils allemands ou étrangers, hommes et femmes attendaient Dieu sait quoi, j'ai vu d'autres travailleurs, mais des vrais ceux-là, pas dans mon genre, entendu parler fhist_us_20_ww2_pic_berliners_bus_stop_1945.jpgrançais, j'ai évité mes compatriotes et suis allé attendre mon tour au milieu de Polonais ou Moldo-slovaques, je ne sais plus. L'attente a bien duré deux heures au moins . Quand mon tour fut venu je me suis retrouvé devant une femme blonde en uniforme qui parlait allemand. En moins de cinq minutes elle a complété mon dossier, puis m'a dit : vous vous présenterez cet après-midi à quinze heures à tel endroit, vous serez affecté à la corvée du déblaiement, votre salaire sera le repas du soir. Quant à rentrer chez vous en France, il vous faudra attendre la fin officielle de la guerre, ce qui ne saurait tarder, après tout, vous n'êtes ni blessé, ni malade, vous êtes un privilégié. Revenez nous voir dans une semaine, allez !
Quelle chance ! dûe sans doute à l'urgence du moment, mais c'était toujours ça de gagné. J'ai donc quitté la tente, un ausweiss des plus réguliers en poche et me suis éclipsé.
L'après-midi j'ai donc déblayé un immeuble en ruine. Nous étions une Trummerfrauen.jpgquarantaine, surtout des femmes, des
"Trümmerfrauen", femmes des décombres que cela voulait dire, à nous refiler de main en main des seaux plein de gravats. Cette expression
« femmes des décombres », je la trouvais éminemment symbolique : les femmes réparant les décombres des hommes. Des soldats russes étaient assis pas loin de nous et, débonnaires, jouaient aux cartes. Elles ne disaient pas grand chose, les femmes et ne répondaient pas à ce que les russes pouvaient leur dire dans leur langue, sans doute des propositions dont je subodorais la nature scabreuse. Le soir venu, exténués, nous avons reçu une gamelle avec des pommes de terre et quelque chose qui ressemblait à du chou, mais sans le goût. J'ai mangé et suis parti me trouver un refuge pour la nuit.
J'ai fait le bilan de ces deux journées, c'était pas trop mal. J'avais pour le moment échappé à la capture et la Sibérie qui va avec, j'avais un ausweiss tout ce qu'il y a de plus officiel en poche. Pas de quoi de se plaindre.
J' ai donc les matins suivants pris ma place dans la corvée assignée et trimbalé des seaux. Certaines femmes entrevues la veille n'y était plus : elle n'auront pas de quoi bouffer me dit ma voisine, une quadragénaire plutôt en chair, elles se sont peut-être trouvées un officier pour les protéger, persifla une autre. Moi j'ai pas dit grand chose, je faisais semblant de ne pas bien parler l'allemand alors qu'en fait je le maîtrisais.
J'ai renouvelé mon ausweiss la semaine d'après en évitant, comme il se doit, les Français. La guerre était finie, la capitulation signée, une grande parade militaire était en préparation. La discipline s'était renforcé chez les Russes. Ils avaient cessé leurs viols et rapines, étaient consignés le soir dans leurs casernes et défilaient au pas dans les rues. Leurs uniformes aussi étaient propres et on ne les voyait plus ivres. Toujours ça de gagné pour leurs proies.
Un soir, ma voisine de corvée, une jeune fille m'a demandé si je voulais venir chez elle vider ma gamelle, elle vivait avec sa mère et préférait être accompagnée pour rentrer car, même avec le rétablissement de la discipline, les rues n'étaient pas toujours sûres pour une jeune fille seule. Ce que j'ai donc accepté. Elle vivait au cinquième étage d'un immeuble resté miraculeusement debout. Ou presque. Pour accéder chez elle, quand même, il fallait se méfier de l'escalier brinquebalant dont la rampe avait été arrachée. C'est ce qui m'a sauvée des Russes m'a-t-elle dit, figure-toi que ces sauvages des steppes n'avaient jamais vu un escalier et n'osaient s'y aventurer ! Je suis restée trois semaines cloîtrée là haut, ma mère n'a pas eu cette chance, a-t-elle soupiré.
J'ai bien été accueilli par cette dernière, elle nous a préparé un ersatz de café et nous avons passé une partie de la soirée à discuter, détendus, de la guerre et de ce qui allait arriver maintenant que les Allemands étaient les damnés de la terre. Il y avait une angoisse palpable chez elles. Elles m'ont demandé où j'avais si bien appris leur langue et j'ai dit que c'était par ma mère qui était née à Karlsruhe, ce qui n'était pas vrai , mais je n'en étais pas à un mensonge près. J'ai ajouté que j'évitais les Français qui n'aimaient pas les bilingues dans mon genre, ce qui les a fait sourire. Je suis revenu souper chez Inge et sa mère et au bout de dix jours elle m'a demandé si je voulais bien rester dormir chez elles, ça les rassurait de savoir un homme à la maison. J'ai accepté, bien entendu.
A ma troisième convocation devant ce qui pour moi était la Kommandantur soviétique, j'ai reçu, en plus du renouvellement de mon ausweiss, un paquet de la croix rouge qui contenait du savon, du chocolat, de l'ersatz de café, des cigarettes et de la farine. Ce soir là ce fut la fête chez mes hôtesses. On en avait besoin, nous avions faim, les rations ne suffisaient pas à nous nourrir convenablement.
BERLIN 1945.jpgTu rentres quand ? me demanda Inge. Je ne sais pas – ai-je dit – à la Kommandantur ils disent que les malades et les blessés ont priorité et puis les hommes mariés en charge de famille. Tu resterais pas ? ajouta-t-elle en rougissant. Je lui répondis que je devais partir, les Français ne pouvaient demeurer indéfiniment à Berlin, Paris réclamait le retour des déportés du travail. Inge m'a alors regardé dans les yeux et dit : tu ne ressembles pas à un déporté du travail, j'en ai trop croisé pour croire que tu n'en es pas un, toi tu ressembles à un des nôtres . Mais ne te fais pas de soucis, nous ne dirons rien.
J'en frémis encore. Des années après, je pense encore à ces deux femmes, Inge si fragile dans ce monde renversé et sa mère toujours digne et altière malgré ce que ces brutes lui avaient fait subir, et je me dis que dans la guerre il y a parfois des héros, mais surtout des héroïnes. Elles couraient des risques très sérieux à recueillir un type comme moi, à l'époque on fusillait pour moins que ça, mais elles n'ont pas hésité, je leur en suis encore très reconnaissant toutes ces années après.
Un jour, au début du mois de juin, j'ai vu des officiers soviétiques et français qui déambulaient copain-copain dans la rue. J'ai instinctivement pris du recul et me suis demandé ce que faisaient ici ces Français qui avaient perdu la guerre et pour lesquels je n'avais que mépris.
Un jour, alors que j'attendais mon tour, un type m'a parlé en français, un grand brun très maigre. Il avait lu sur mon ausweiss que j'étais Français. Il avait été déporté en 1943, comme il me l'a dit. Et toi, demanda-t-il, cela fait longtemps que t'es chez les Boches ? J'ai répondu d'une manière évasive, mais pas trop. Il m'a proposé de le revoir à une réunion du parti communiste, j'ai pas décliné bien sûr, mais je n'y suis pas allé. Après je me suis encore plus méfié dès que j'entendais parler français.
Ce soir là, ce fut vraiment la fête, un officier russe était invité par la mère de Inge. Un homme très convenable, m'avait-elle dit, pas un sauvage, il lui fait vraiment la cour et « à l'ancienne » ajouta-t-elle en souriant. Il avait apporté de la viande, du porc je crois, des légumes, de l'alcool et des sucreries. Byzance ! En plus, il y avait une radio toute neuve qui trônait dans la pièce.
C'était un major, un quadragénaire bien mis de sa personne, plus blanc-russe que lui, tu meurs. Il s'exprimait dans un allemand châtié et même le français il le parlait couramment en roulant les « r ». Il était à l’État-major du Général commandant la place de Berlin et nous disait combien son administration avait à cœur de refaire vivre la ville « comme avant », de manière à ce que les semaines passées ne soient plus qu'un lointain et mauvais souvenir. Je regardais ces mains fines, son porte-cigarette et ses allures d'aristocrate toisant la piétaille asiate, patchwork de kirghizes, turkmènes, azéris et autres déchets de l'Asie trop profonde, tout juste bons pour être de la chair à canon en première ligne. Ils avaient beau encenser le communisme et l'égalité, le vieux fond aristocratique revenait à la surface : les meilleurs, les plus malins, les débrouillards ont toujours le dessus.
berlin45.jpgOn a bien mangé ce soir là, le major et la mère d'Inge ont dansé sur la musque de radio Berlin nouvelle formule. Il m'a demandé avant de sortir s'il pouvait faire quelque chose pour moi. Alors je lui ai dit que j'aimerais quitter Berlin le plus tard possible, à cause de …
A cause de la jolie fille, a-t-il terminé en français tout en s'esclaffant.
On va arranger ça, qu'il a dit, demain à dix heures devant l'hôtel de ville.
Ce qui fut fait. Il m'attendait à l'heure précise, nous n'avons pas fait la queue, bien entendu, il a avisé une fonctionnaire et d'un ton aimable mais d'autorité lui a intimé l'ordre de postposer le plus tard possible mon départ. Bien, a-t-elle répondu, il est jeune, sans enfants, pas malade, je le mets en bout de liste, il sera rapatrié courant septembre. En plus elle m'a établi, toujours sur la demande du major, un ausweiss qu'il ne me fallait renouveler que toutes les trois semaines. Et, cerise sur le gâteau, j'ai reçu des ticket d'alimentation en rab.
J'ai remercié le Major, un type sur lequel j'aurais sans hésiter balancé une grenade à la figure cinq semaines avant. Les guerres sont des distorsions du temps et de la raison. Après tout, me suis-je dit, les Russes j'ai pas eu à m'en plaindre, le vieux gradé sympa qui m'a donné à boire et à manger, les soldats plutôt aimables même un peu saouls, les auxiliaires féminines accortes et efficaces, et puis maintenant ce Major qui doit se prendre pour un officier tsariste en visite à la cour de Frédéric II. Tout cela est loin du bolchevique le couteau entre les dents. Oui mais, les viols, les rapines, les meurtres de civils, les suicide innombrables d'hommes et de femmes, surtout de femmes, depuis l'occupation, c'était aussi cela la réalité sordide de la chute de Berlin. Nous soldats dans l'armée allemande, nous ne faisions pas des choses pareilles, si l'un d'entre nous violait ou pillait c'était le poteau d'exécution garanti. Eux, c'était la lie de la steppe mongole, ivre de jouissance guerrière, dans ce Berlin en mille morceaux, au milieu d'une population apeurée et, hélas ! servile. Et moi-même qui me prêtais au jeu, il fallait bien survivre.
On s'est régulièrement revu, le major et moi, il était devenu l'amant de la mère d'Inge et lui offrait des bas nylon que des officiers de liaison américains lui avait donnés et s'entremettait pour que Inge puisse être embauchée comme sténo à la mairie de Berlin. Le corps de la femme est l'arme la plus puissante que je connaisse, offensive, elle nous soumet, défensive, elle nous neutralise. C'est pour ça que les hommes violent, parce qu'ils veulent anéantir ce pouvoir trouble qu'ils ne maîtrisent pas, mais ils se trompent, au bout du compte c'est toujours la femme qui l'emporte. La mère l'avait parfaitement compris, grâce à son major le quotidien était devenu plus qu'acceptable, nous n'avions plus faim et la vie reprenait, petit à petit, son cours normal.
Un jour, alors que je renouvelais mon ausweiss, la kommandantur soviétique nous a fait passer un examen médical et j'ai remercié le ciel. Tous les SS avaient, tatoué sous l'aisselle gauche, leur groupe sanguin, sauf ceux qui, comme moi, était malade le jour du tatouage. C'était le meilleur moyen de les débusquer, ai-je appris plus tard. Personne donc ne pouvait deviner au vu de ma personne que j'avais combattu parmi eux. De plus, sur le front je n'avais subi aucune blessure grave dont la cicatrice aurait pu me trahir. J'ai donc passé cette visite sans encombre et en suis sorti pleinement rassuré sur ma santé.
Là dessus, dès juillet les vainqueurs avaient pris possession de Berlin : Anglais, Américains et ces méprisables Français à qui les alliés avaient concédé un strapontin. Les Américains étaient particulièrement arrogants qui exhibaient leur morgue et leurs caprices d'enfants gâtés aux soldes faramineuses. J'enrageais de les voir parader dans leurs uniformes d'opérette, mâchant leur incontournable chewing-gum que, condescendants, ils offraient aux enfants, et se payer des femmes pour une paire de bas nylon. Les Russes au moins s'étaient battus comme des lions, des sauvages certes, mais qui n'avaient pas peur de la mort et méritaient leur victoire, je devais le reconnaître, mais eux, qui s'étaient planqués en attendant qu'Yvan fasse le boulot dangereux, ne méritaient que ma plus basse et dédaigneuse considération.
Berlin 1945 Bicycle tussle.jpgEt puis il y eut un épisode plutôt malsain ; fin juillet, les services de la Croix Rouge à la Kommandantur me remirent une lettre de « ma famille » de Bar-le-Duc. J'étais bouleversé en lisant combien ces braves gens qui avaient appris ma survie à Berlin étaient heureux et attendaient avec impatience mon retour. Voilà le prix qu'il faut assumer quand on usurpe l'identité d'un tiers, pensai-je, donner de faux espoirs qui aggraveront la peine des parents. J'avais brusquement envie de me livrer aux Russes et à la volonté de Dieu, mon honneur était à ce prix, mais je n'en eus pas le courage, je l'avoue et me raisonnai ; ce n'est pas ma captivité et, sans doute, le peloton qui m'attend en France qui leur rendra leur fils. J'ai donc soigneusement plié la lettre me promettant d'y donner une réponse circonstanciée dès que possible.
La mère d'Inge s'absentait de plus en plus le soir, emmenée par son major d'une réception à l'autre, ce qui fait que nous nous retrouvions seuls sa fille et moi et ce qui devait arriver arrivât, un soir nous allâmes au-delà de ce que nous nous étions fixé comme limite et nous fîmes l'amour. Elle pour la première fois, moi pour la troisième ou quatrième, je ne sais plus. J'avais plus fait la guerre que l'amour. Au petit matin la mère d'Inge nous a retrouvés enlacés, elle n'a rien dit, c'est aussi ça la guerre.
german-color.jpgNous avons passé encore bien des nuits ensemble, Inge et moi, à explorer nos corps et, bien sûr, après l'amour je lui ai raconté mon histoire de petit Français emporté par un tourbillon de violence et de fureur. Je n'étais pas national-socialiste, ni même doriotiste ou quoi que ce soit de politique, tout simplement anticommuniste, comme mon père et ma mère qui disaient que le Pape de Rome avait qualifié le communisme « d'intrinsèquement pervers », c'est pourquoi j'avais choisi la SS plutôt que le service obligatoire du travail en Allemagne. L'action plutôt que la soumission.
Et que se passera-t-il quand tu rentreras en France ? me demanda Inge.
S'ils apprennent que j'étais dans la Waffen-SS, ils me fusilleront, c'est sûr …
Et tu feras quoi pour te cacher ?
Sais pas, j'ai une idée, mais c'est encore difficile à expliquer.
Elle était triste cette fille qui, j'en étais sûr, était candidement éprise de moi qui le lui rendais bien. Je serais volontiers resté à Berlin, j'aurais peut-être pu trouver une combine avec le major, mais il me fallait partir, un jour ou l'autre je serais démasqué et mes marges de manœuvres pour échapper à mon sort seraient réduites ici où la police militaire rôdait partout.
C'est donc contraint et forcé que j'ai pris, un beau matin de septembre un des derniers trains de déportés du travail. J'avais fait mes adieux à Inge lui jurant que je reviendrais dès que possible et que nous nous marierons et ferions beaucoup d'enfants. Elle pleurait doucement, sans en remettre davantage et puis elle m'a donné une petite médaille, sainte Rita. Je l'ai encore, toute ces années après ! C'est ce qui me reste de cette épopée berlinoise et c'est très beau comme ça.
Dans le train, j'ai feint une extinction de voix pour ne pas parler aux autres déportés, des types avec lesquels je n'avais rien en commun. Ils jouaient aux cartes, buvaient du schnaps en racontant des histoires salaces sur les femmes allemandes qu'ils avaient couchées pour des clopinettes. Moi, j'étais un héros, eux des « untermenschen ». C'est drôle, pensai-je, c'est maintenant que tout est fini et que les jeux sont faits et une fois pour toutes, que je deviendrais national-socialiste à l'instar de ces
graffiti berlinois qui proclamaient « der Partei lebt » ? A les voir, ces sous-hommes avinés, vulgaires, beuglant « tiens, tiens voilà la quille, c'est pas pour les bleus, nom de Dieu ... », ces esclaves dans l'illusion de leur affranchissement, je me suis juré de ne plus jamais vivre auprès de cette lie et de tout faire pour échapper à leur polluante présence.
epuration-1692496-jpg_1679997.JPGOn a bien mis trente-six heures pour arriver à la frontière française, notre wagon sentait la transpiration, la crasse, le vin mauvais, le Gaulois, quoi. A Karlsruhe, des gendarmes français sont montés à bord et nous ont demandé nos papiers. Ils les ont scrutés un à un en faisant semblant de les contrôler mais il était clair qu'ils n'y comprenaient pas grand-chose. Les déportés disaient qu'à Strasbourg on serait regroupé quelque part et redirigé ensuite vers nos destinations respectives, cela n'était pas très bon pour moi. Je m'imaginais recevoir un ticket pour Bar-le-Duc et arriver dans cette petite ville où m'attendait la famille de ce brave René, vous imaginez le topo...
Les gendarmes nous ont dit qu'à l'arrivée à Strasbourg on devait tous se trouver devant la gare où nous attendaient des cars et là je me suis dit qu'il ne fallait surtout pas que j'y aille, sans quoi je serais démasqué en moins de deux.
A l'arrivée, ce fut la ruée la plus anarchique qui soit, les types sortaient de partout, portes et fenêtres, ils faisaient un raffut de tous les diables, les gendarmes étaient débordés d'autant plus que les passagers de la gare applaudissaient ces imbéciles qui défilaient sur les quais en beuglant des airs martiaux. J'en ai profité pour quitter aussitôt les lieux sans être le moins du monde inquiété et j'ai tourné dans le quartier dans l'attente de ce que je cherchais. Il était environ quinze heures.
Cela n'a pas duré très longtemps, une petite maison toute banale s'il n'y avait, bien en évidence, un panneau polychrome : Armée Française, Centre de Recrutement, Légion étrangère.
J'ai poussé la porte, il y avait un bureau, un gradé, quelques chaises. J'ai dit que je voulais m'engager, le gradé m'a demandé d'attendre le temps que passe le médecin qui est arrivé une heure après. Il m'a examiné sommairement dit que pour le moment c'était bon, alors le gradé m'a dit que désormais je m'appellerais Franck Vandenberghe et que j'étais de nationalité belge. Il m'a établi des papiers d'identité provisoires et j'ai passé la nuit dans la caserne d'un régiment d'infanterie avant de prendre le lendemain le train pour Marseille. Je savais ce qui m'attendait désormais : Aubagne, le centre d'instruction et puis l'Indochine, une autre manière pour moi de casser du communiste.
Voilà comment je suis sorti de Berlin pour mieux recommencer à me battre dans les rizières infectées du Tonkin.
J'ai écrit une lettre à Inge en lui narrant mes péripéties de retour. Je lui ai dit que je l'aimais, mais que la guerre qui nous avait réuni nous séparerait à nouveau, c'est comme ça, une femme est faite pour aimer, un homme aussi, mais, lui,doit se battre. J'ai ajouté que jamais je ne l'oublierais, ni elle, ni sa mère, ni mes camarades tombés du mauvais côté du destin, ni ce merveilleux peuple allemand que des singes vouaient aux gémonies. Sieg Heil ! ai-je terminé, jamais ils ne nous soumettront... et des tas de choses encore dans la même veine exaltée.
Et puis j'ai écrit une lettre aux parents de René. J'y ai mis tout ce que je pouvais mettre sur papier sans me dévoiler, je leur ai dit que leur fils était mort le 30 avril 1945, que je lui avais fermé les yeux et récité une prière pour que le bon Dieu accueille sa belle âme, mais que je ne savais plus où se trouvait le corps. Cela m'a délivré d'un poids.
Au centre d'instruction d'Aubagne, les sous-officiers ont directement remarqué que je n'étais pas un novice. J'avais beau leur jurer que jamais je n'avais fait mon service militaire, ni servi dans une armée étrangère, ils ne me croyaient pas. Ils se doutaient bien d'où je venais. Mais ils s'en fichaient, ils avaient besoin de cadres pour les événements d'Indochine comme ils disaient. Il y avait trois ou quatre légionnaires qui parlaient allemand et étaient enrôlés comme Tchèques. On a vite compris qui on était et on a fraternisé. Les autres légionnaires nous appelaient les Boches et j'en étais fier.
Avant d'embarquer six mois après, j'ai écrit à un oncle avec mission de transmettre ma lettre à ma mère. J'avais peur qu'en lui écrivant directement, la police française n'intercepte le courrier et sache où je me trouvais, je me méfiais quand même un peu de cet anonymat que pourtant la Légion me garantissait. Comme ça, elle saurait que je n'étais pas mort. J'espérais la revoir un jour ai-je écrit, mais je n'ai pas été exaucé. J'ai aussi écrit à Inge, bien des lettres, elle m'a répondu tout un temps et puis plus rien, c'est la vie ...
J'ai passé dix ans dans la Légion, j'en suis sorti adjudant, dans la SS je n'étais que Rottenführer, caporal-chef, j'avais fait du chemin. Et en plus, j'avais été décoré pour ma bravoure !
le-sto-est-etendu-a-tous-les-francais-de-16-a-60-anssto-.jpgUne loi d'amnistie avait été votée, en 1953 je pense, mais cela ne m'a pas incité à revenir dans mon pays. Trop de haine, trop de vengeance aveugle. Au bout de dix ans de Légion, je me suis installé au Portugal quand Salazar en était encore le dirigeant. J'ai épousé une portugaise et nous nous sommes installés dans un domaine vinicole du Douro. J'ai trois filles qui toutes parlent allemand. Je n'ai pas voulu leur apprendre le français.
Je ne cultive pas une nostalgie excessive pour le passé, mais je suis quand même allé quatre ou cinq fois à Madrid aux rencontres du chef belge Léon Degrelle qui dirigeait alors la Légion Wallonie. C'était un un héros, lui.
Maintenant il ne me reste plus qu'à attendre ma montée au Walhalla où je retrouverais pour toujours mes camarades. Nous passerons une éternité ensemble, débarrassés de ces insectes qui croupissent dans leurs béates illusions égalitaires. La vie est faite de conflits et ce sont toujours les vainqueurs qui mènent la dansent. Ils dominent les faibles, c'est naturel. Les femmes le savent d'instinct, les hommes l'apprennent au bout de la guerre, s'ils s'en sortent vivants.
La guerre a été mon université. Je n'ai qu'un seul regret : que nous l'ayons perdue.

 

28/01/2014

L'étrange distorsion temporelle du Dr. Kaminsky

 wickham park.jpg

Le mercredi 10 janvier 1951, Jerrzy Kaminsky rentra chez lui dans sa belle maison de Wickham Park, Connecticut, où l'attendait Lisa, son épouse. C'était un homme présentant bien, aux proportions équilibrées et seules une calvitie naissante et des lunettes trahissaient un physique d'intellectuel. Le mercredi comme d'habitude, il y aurait des escalopes milanaises au menu. Il s'en réjouissait et anticipait déjà la partie de « Lexico » qui suivrait le repas. Lisa était particulièrement douée au « Lexico » et battait régulièrement Jerzzy à ce jeu où vocabulaire et stratégie se conjuguaient. Avant de se coucher, il lirait les dernières pages de ce livre dont tout le monde parlait, « The cathcher in the rye », premier roman d'un inconnu, Jérôme.D. Salinger, que les critiques considéraient comme un événement littéraire majeur. Lisa tentait de le lire, mais elle butait sur nombre d'expressions argotiques new-yorkaises et n'avait cesse de demander des explications à Jerrzy coutumier depuis son enfance à ce langage..
Il faisait froid, le ciel était bas et la neige n'allait par tarder à tomber en gros flocons. Jerrzy était content que la journée soit finie, il y avait eu le pot de l'an neuf au laboratoire de physique quantique de East-Harford où il travaillait et le rituel des bons vœux avait traîné en longueur. Il avait en horreur cette obligation coutumière qui consiste à prononcer des vœux, toujours de circonstances et immanquablement identiques à ceux de l'année précédente, agrémentés, comme il se doit, d'une bonne blague, serrer des mains, afficher un optimisme béat, et donner des tapes dans le dos ou sur la bedaine de subordonnés et assistants. Après,ce fut le tour du patron, Robert Epstein, qui y alla lui aussi de son laïus. Toute la journée avait été consacrée à célébrer le début d'une année qui, Jerrzy le subodorait, serait aussi fertile et passionnante que la précédente.
Demain verrait les travaux reprendre leur cours normal pimenté, Jerrzy le savait aussi, par l'animosité perlée qui régnait entre Wolf von Dittersdorf, le physicien venu d'Allemagne après la guerre, un savant aux précieuses connaissances grâce auxquelles il devait de ne pas avoir été longtemps prisonnier après la capitulation de son pays et sa citoyenneté américaine express et Robert Epstein. Ce dernier, en privé, le traitait de « nazi », ce qui ne l'empêchait nullement de lui faire bonne figure quand ils étaient ensemble et de louer son savoir. Epstein assurait Jerrzy qu'il serait son successeur à la direction du laboratoire quand il prendrait sa retraite ou recevrait le prix Nobel, estimant, à tort ou à raison, que les autorités de son pays ne permettraient jamais qu'un ancien ennemi, naturalisé de fraîche date, puisse en assumer la direction et les responsabilités aussi confidentielles qu'officielles qui vont avec. Ce adoubement ne flattait Jerrzy qu'à moitié. Il ne s'estimait pas à la hauteur et il lui semblait que Wolf dont il admirait la discrétion modeste et la rationalité épurée aurait mieux mérité le titre de successeur. Il fait de moi un pion dans son jeu, se disait-il en pensant à Epstein, de ce petit jeu du chat et de la souris qu'il avait inauguré entre l'Allemand et lui. Cela me perturbe dans mon travail, je suis aux antipodes de ce type de spéculation carriériste, après tout, ma vie est telle que je l'ai voulue, je fais de la recherche en physique quantique, je trouve des petites choses, je classe, rapporte, communique, discute avec mes collègues, quoi de plus ? Pour un fils de tailleur de Brooklyn arrivé de Lituanie voici soixante ans, c'est pas trop mal.
Arrivé près de sa maison, Jerrzy fut surpris par la densité de la nuit hivernale. Il habitait dans un lotissement plutôt huppé et bien éclairé, mais ce mercredi 10 janvier 1951, jour où la lune était entièrement occultée par de noirs nuages, il lui sembla que l'éclairage public n'était plus que symbolique et réduit à donner aux ténèbres ambiants une touche jaune pâle. Il avait, en outre, l'impression étrange que quelque chose avait changé, il ne savait pas au juste quoi et cette ignorance imprimait en lui un sentiment bizarre qu'il ne savait définir. Ce doit être ce cocktail au rhum qui me monte à la tête conclut-il en garant sa vieille Chevrolet devant la porte du garage.
En pénétrant dans le vestibule, il sentit confusément que l'atmosphère n'était pas l'habituelle, il flottait dans l'air comme une fragrance surannée qu'il avait connue dans la maison familiale où, jeune étudiant, il révisait ses cours dans un coin du salon familial.
Et instinctivement il se surprit à dire :
Hello, Ruth, me voici rentré !
Ruth ! Il eut un moment de stupeur. Appeler Lisa, Ruth ne lui était jamais arrivé et il ne lui avait jamais parlé de son flirt d'adolescent avec Ruth Dick, sa voisine qui, aujourd'hui, mariée à Garry Lazarevitch, devait être une « yididshe mama » comblée par quatre ou cinq enfants.
Il s'attendait à une interrogation de Lisa, mais à sa grande stupéfaction, celle-ci ne lui demanda rien depuis la cuisine où elle s'activait et lui lança le  « bonsoir chéri » habituel.
Ou presque.
L'intonation de la voix, l'accent dépourvu du rythme latin de Lisa étaient inhabituels. Ce n'était pas du Lisa ce « bonsoir, chéri ! ».
Et quand sa femme apparut dans le salon pour lui faire l'habituelle bise sur la joue, il crut défaillir : ce n'était pas Lisa. Il avait en face de lui une petite blonde à la poitrine généreuse et aux yeux bleu- pâle. Son visage était constellé de tâches de rousseur et ne lui rappelait en rien les cheveux noirs et les traits de Lisa.
Passées les premières secondes de stupéfaction muette, Jerry se détendit et se demanda s'il n'y allait pas d'une blague que Lisa et une de ses copines lui auraient réservée. Le genre de truc que des potaches conspirent en douce à l'Université. Mais outre le fait que ce genre de facéties n'étaient pas dans le registre de son épouse, il y avait autre chose qui l'intriguait dans ce qu'il percevait. Le salon de la maison, tout en ressemblant à celui qui était le sien, présentait tout de même des divergences majeures. Ainsi, les meubles semblaient plus neufs, et puis, sur la cheminée trônait une ménorah que Jerry reconnut comme étant la même que celle de ses parents. Depuis qu'il avait abandonné toute foi et marié une « goya », Jerry ne se sentait plus concerné par ce type d'accessoire religieux, et savoir cette ménorah dans sa maison lui parut aussi incongru que mystérieux.
De plus, cette blonde qui avait pour nom Ruth ne lui rappelait rien, mais, en même temps, elle ne lui semblait pas plus étrangère que ça. Et ce qui l'étonna le plus, c'est qu'il ne lui vint même pas à l'esprit de lui demander posément : madame, que faites-vous ici ? A moins que je ne me sois trompé de domicile, c'est vous qui avez dû le faire non ? Mon épouse s'appelle Lisa, nous ne nous connaissons pas que je sache, et puis nous n'avons pas de ménorah dans notre domicile. Mais non, les choses aussi inexpliquées qu'elles soient lui paraissaient s'inscrire dans un ordre  conforme , comme s'il était parfaitement logique que ce jour précisément et à cette heure il se retrouvât dans cette maison en compagnie de cette femme. Il fut surpris par son propre calme, sa passivité même, qui fit qu'il se mirent tous deux à table où les escalopes milanaises étaient remplacées par des hamburgers frites, parlèrent de choses et d'autres, des courses que Ruth avait faites l'après-midi, de leur voisine, madame Wilkinson qui racontait tout et n'importe quoi à propos des uns et des autres, de la visite de Ruth chez son médecin, de son inscription au cours d'espagnol et de l'achat prochain de la télévision.
télévison 1950.jpgMais nous avons une télévision ! répondit Jerrzy.
Tu es sûr de ne pas avoir pris un pot de trop avec tes collègues, chéri ? Nous allons avoir une télévision, elle est commandée depuis deux mois au moins chez Aaron's, tu l'as oublié, ou quoi ?

Jerrzy jeta un coup d’œil dans le salon. A la place où se trouvait le récepteur il y avait une petite commode basse et plutôt moche sur laquelle trônait un vase avec des fleurs artificielles.
Elle arrivera dès que Général Electrics aura livré son grossiste, je suis tellement pressée, je voudrais absolument voir la victoire sur le petit écran.
La victoire ?
Mais oui, voyons, la victoire sur l'Allemagne. Décidément, tu as trop bu, Jerrzy !
La victoire sur l'Allemagne, alors qu'on était le mercredi 10 janvier 1951, Jerrzy se sentit perdre pied, d'autant plus qu'il venait de repérer dans un coin de la cuisine un calendrier qui affichait: mercredi 14 mars 1945. Cinq ans et dix mois d'écart entre ce matin et ce soir, se dit-il, décidément je me demande si je ne rêve pas. Et puis où est Lisa dans toute cette histoire ?
Ruth semblait parfaitement à l'aise et chez elle comme si, depuis des années, elle était l'épouse d'un Jerrzy qui jamais n'avait eu pour femme une Lisa, fille d'immigrés italiens. Manifestement, il n'y avait dans son chef aucune interrogation quelconque à propos de cette situation.
Voyons, pensa Jerrzy, il y a quelque chose qui s'est passée et qui m'a plongé en 1945, ici, dans un chez moi qui n'est pas le mien mais se considère comme tel, auprès de cette femme qui n'est pas mon épouse mais s'imagine l'être. Et moi, suis-je encore, Jerrzy Kaminsky ou un autre qui est mien sans l'être mais se l'imagine ?
A propos, Ruth, tu n'aurais pas vu mon livre ?
Quel livre, chéri ?
Ben, « The catcher in the rye » …
The catcher  quoi ? Jamais vu ce livre.
Jerrzy se leva et inspecta la pièce. Il la reconnaissait, mais sans l'appréhender comme il l'aurait fait avec Lisa en situation temporelle  normale . Les meubles, il les voyait à leur place, ou presque. Mais étaient-ce bien les mêmes meubles ? Après tout, dans les intérieurs bourgeois comme le sien, les meubles se ressemblent tous. Il n'y avait pas de télévision, ce qui pouvait se concevoir en 1945. Et puis cette ménorah était-ce celle de son père, celle qu'il y avait dans sa famille était semblable à toutes les autres, une ménorah du pauvre, rien de plus ? « The catcher in the rye », bien entendu, restait invisible et pour cause, il n'était peut-être pas encore écrit.
Ruth vint s'asseoir près de lui et babilla encore quelques instants à propos de choses et d'autres parfaitement étrangères à Jerrzy qui opinait poliment du chef. Ils prirent chacun un livre et se turent. Jerrzy se sentit brusquement fatigué, ses pensées s''embrouillèrent et il s'endormit.
Ce fut Lisa qui le réveilla.
Viens te mettre au lit Jerrzy, il est déjà vingt-deux heures trente.
Il émergeait doucement d'un somme sans rêves, la vue de Lisa lui sembla toute naturelle jusqu'au moment où il se revit dans le fauteuil face à cette femme inconnue.
Euh, oui, désolé, Lisa, je pense que je ferai mieux d'aller dormir.
A propos, lui demanda-t-il, qui de nous deux a gagné au « Lexico » ?
Nous n'avons pas joué ce soir, tu t'es endormi juste après le dîner, je crois que tu devais être crevé après cette journée de vœux protocolaires et de cocktails traîtres.
Je pense que tu as raison … des cocktails traîtres.
Il se leva et observa sa femme, c'était bien elle, Lisa, comme il l'avait toujours connue. Elle souriait de cet air maternel qui l'avait toujours charmé. Il lui caressa les cheveux tout en observant le salon qui était bien le sien cette fois. Les meubles étaient en place, il n'y avait pas de ménorah sur la cheminée, pas de calendrier non plus. « The catcher in the rye » se trouvait sur la table basse près du fauteuil de Lisa.
Dis donc, tu sais encore depuis quand nous l'avons cette télévision ?
Ça doit faire deux ans, je pense.
Et nous l'avons achetée ? …
Mais chez Macy's, tu ne t'en souviens pas ?
Il ne répondit pas.
Le lendemain il se réveilla seul dans la chambre à coucher. Pendant sa toilette matinale il se demanda brièvement si tout ce qu'il avait vécu la veille ne procédait pas d'un rêve éveillé . Après tout, je suis peut-être atteint d'une forme pernicieuse et rarissime de schizophrénie qui me fait croire que je ne suis pas là où je devrais être, il faudra que je surveille cela de près, pensa-t-il. Avant de rentrer dans la cuisine il fut un moment angoissé à l'idée d'y trouver, non pas Lisa, mais l'autre, cette Ruth qu'il ne connaissait pas, bien qu'elle lui fut familière. Mais non, c'était Lisa, en peignoir qui préparait les œufs brouillés et les pancakes au sirop d'érable. Tout baignait dans une rassurante et placide normalité.
Passe une bonne journée et fais attention à toi, lui dit-elle sur le pas de la porte.
Ne t'en fais pas, chérie, à ce soir !
Le temps était beau et clair, un soleil hivernal illuminait la campagne en ce jeudi 11 janvier 1951.

physique quantique.jpg

Le laboratoire de physique quantique où Jerrzy menait ses recherches était classé « Secret Défense » et financé par l'armée des États-Unis. On ne pouvait y rentrer que muni des autorisations officielles nécessaires, nombreuses, signées, contresignées et limitées dans le temps. Un vrai parcours du combattant. Toute suspicion de sympathie « communiste » condamnait définitivement l'aspirant chercheur au bannissement à vie de cette ruche laborieuse où des dizaines de savants s'affairaient à chercher, trouver et appliquer un tas de choses frappées du sceau de l'ultra confidentialité au « secret à diffusion limitée ».
Jerrzy se consacrait en grande partie aux recherches sur l'intrication, soit un ensemble de systèmes qui peuvent être intriqués de sorte qu'une interaction en un endroit du système a une répercussion immédiate en d'autres endroits. Ce phénomène contredisait en apparence la relativité restreinte pour laquelle il existe une vitesse limite à la propagation de toute information, celle de la lumière. Il travaillait depuis quelques semaines sur une conséquence directe de ses recherches ; la contrafactualité qui veut que des événements qui auraient pu se produire, mais qui ne se sont pas produits, influent sur les résultats de l'expérience.
Il avait tenté, il y a quelques années, d'expliquer à son père, juif pratiquant, le champs de ses recherches, mais celui-ci avait hoché la tête et dit que tout cela était bien beau, mais ne servait pas à grand chose sinon à conforter chez l'homme le sentiment de pouvoir un jour tout expliquer et que cela n'était pas bien et même sacrilège car ne contribuant en rien à la « kitoun », la réparation du péché originel dont chaque juif qui se respecte doit faire son quotidien. A ses yeux, il n'y avait rien de plus important que la « kitoun ». Son fils, pensait-il, cultivait l'orgueil, celui-là même qui valut à Adam sa déchéance. Jerrzy en avait été affecté, puis, surmontant sa déception, avait définitivement abandonné la pratique du judaïsme et épousé, au grand dam de sa famille Lisa, une catholique pratiquante. Et voilà pourquoi tous les vendredis le poisson était au menu chez les Kaminsky.
A midi, mû par il ne savait quoi, sans doute l'instinct, il tint à déjeuner avec Wolf von Dittersdorf. L' Allemand devait avoir quarante-six ou quarante-sept ans, personne ne le savait au juste et, à vrai dire, comme il n'avait pratiquement pas d'amis au laboratoire, personne ne s'en souciait. C'était un homme de belle stature, un physicien des plus distingués qui, philosophe, comprenait l'hostilité larvée qui l'entourait. Après tout, se retrouver chez les ennemis d'hier n'est pas une sinécure, surtout quand on occupe la place en vue qui est la sienne. Il ignorait donc les apartés, les non-dits, les regards furtifs, la jalousie d'Epstein et se consacrait entièrement à son travail. Dix ans auparavant il portait l'uniforme allemand, étudiait la trajectoire des fusées de von Braun, un autre expatrié, et avait prêté allégeance à Hitler. Il savait pertinemment que sans cette naissante notoriété il aurait connu la captivité et peut-être la mort, il s'estimait donc privilégié et faisait profil bas. Le Massachussetts Institue of Technology venait de le nommer « professeur invité » malgré les protestations de la communauté juive dont, il ne l'ignorait pas, Epstein était une cheville ouvrière. Il n'avait pas à se plaindre.
Comment allez-vous, monsieur le professeur ? lui dit Jerrzy.
Ah, Jerrzy ! Heureux de vous voir, comment-allez-vous ? Wolf avait un léger accent allemand, pas du tout caricatural et qui conférait à sa diction un note aristocratique.
Au menu, il y avait les inévitables blancs de poulet pannés servis avec une sauce tomate douteuse tant en goût qu'en consistance, mais ce n'était qu'un détail, seuls les « french fries » semblaient authentiques.
Après les banalités d'usage, Jerrzy lui demanda, l'air de rien :
Dites-moi professeur, la réalité qui nous entoure est-elle objective, c'est-à-dire dépendante de la perception du sujet, ou est-elle « en soi », en dehors de toute perception extérieure ?
C'est une question métaphysique, Jerrzy, la réalité est-elle le reflet amoindri d'une autre bien réelle celle-là ou bien cette dernière n'est-elle que pure conjecture ? La question reste posée et, à vrai dire, depuis Platon c'est l'éternelle interrogation des philosophes, les conclusions que nous en tirons sont elles-mêmes sujettes à l'espace et au temps. Sans ces variables, il n'y aurait pas de réalité « objective », donc cette réalité reste toute relative et n'est pas et ne peut jamais être absolue.
Tout-à-fait d'accord, nous sommes irrémédiablement condamnés à œuvrer dans la relativité, répondit Jezzry qui embraya sur une nouvelle interrogation.
Le temps, par exemple, est-t-il une unité mesurable dans une perspective absolue ?
Dans une perspective absolue, il le serait à l'échelle de l'éternité, qui n'est pas le temps, lui répondit Wolf. Il ne serait, donc pas pas mesurable.
Jerrzy se tu, alluma une « Lucky Strike », regarda quelques instants les volutes s'élever en fines touches vers le plafond, et repris :
Dans l'hypothèse d'une relativité généralisée, pouvons-nous concevoir des perceptions sensorielles dans des mondes parallèles à une réalité donnée ?
Wolf réfléchit un moment avant de lui répondre sur un ton sceptique :
Il y a actuellement des recherches sur la fonction d'onde en mécanique quantique qui essaient de décrire deux états simultanés, à savoir la réalité et toute la réalité, leur octroyant ainsi une double réalité. Mais c'est purement théorique. A l'heure actuelle, les chercheurs estiment que si elles interfèrent, elles ne pourraient le faire que très légèrement une fois séparées, sans doute de l'ordre de l'attoseconde, mais cela ne suffirait pas à prouver la duplication de la réalité. Ils pensent qu'il s'agirait plutôt d'une duplication des observateurs d'une seule et même réalité. Nous sommes alors en pleine décohérence et je vous avoue, que tout passionnant que cela soit, je ne me vois pas dans ce type de suppositions. Et puis, je n'aime pas l'adjectif parallèle, je choisirai plutôt divergent.
Je vous comprends, professeur, mais nous connaissons la différence entre la matière et l'antimatière et si la matière l'a emporté sur l'antimatière, c'est en raison du principe de la violation de la symétrie.Nous pourrions imaginer que ce principe n'est pas général et qu'il y a toujours quelque part une concurrence entre l'antimatière et la matière et que cette lutte d'influence n'est pas terminée. Imaginons un instant une réalité composée de matière et d'antimatière à parts égales qui s’interpénètrent, dans ce cas quel serait le sort du temps ?
Le temps n'est qu'une perception de ce que vous nommez temps, une projection de votre mental. Mais dans la mesure où votre mental projette une non-réalité ou une réalité supposée, vous êtes concepteur d'idées en soi, lui rétorqua Wolf.
Et si nous n'étions tout simplement pas ? Une illusion et rien de plus ? Continua Jerrzy.
Nous sommes quelque chose, Jerrzy, le simple fait de poser la question prouve que nous sommes une réalité, même s'il y va là de l'appréhension d'une réalité factice. « Je pense donc je suis », ne pas l'oublier.
Oui, mais je pense, donc je suis une réalité pensante – soit un sujet pensant – dans l'espace et le temps, qui sont des noumènes, insista Jerrzy.
C'est vous qui dites que l'espace et le temps sont des noumènes, c'est une affirmation axiomatique, fut la réponse de Wolf qui dans la foulée ajouta ;
une illusion pour être une illusion doit être, dans un premier temps, ressentie comme réalité avant d'être dénoncée comme illusion, ne le pensez-vous pas ? Par conséquent l'illusion est l'appréhension d'une réalité peut-être factice, mais qui est réelle un temps seulement et si cette réalité est dans un premier temps perçue comme réalité, le temps est donc bien réel, ne fut-ce qu'un instant. Après tout, il y va d'une perception de ce que vous nommez temps, une projection de votre mental. Mais dans la mesure où votre mental projette une non-réalité, vous êtes concepteur d'idées en soi, mais le projecteur, vous Jerrzy, est bien  réel, lui ! La réalité pour un physicien est insurpassable, même illusion, elle reste réelle.
Et si nous n'étions, nous, que les projections d'un noumène qui dans son essence est au-delà de toute définition quelconque ? Répondit Jerrzy en guise de conclusion.
Alors Dieu existe bel et bien, fut la réponse de Wolf.
Il y eut un silence, les deux hommes contemplèrent leur assiette vide où, quelques minutes auparavant se trouvait leur nourriture. Puis, Wolf conclua : Vous savez Jerrzy, il existe peut-être des domaines qui échappent à notre entendement. Que depuis la physique quantique, un plus un ne fassent plus deux est déjà perturbant en soi, mais il en faut plus pour réfuter toute l’arithmétique, nous ne pouvons, en tant que physiciens, faire abstraction de l'espace et du temps car nous ne pourrions, dès lors, appliquer le principe de réfutabilité, nous serions donc des auteurs de science-fiction, mais pas des serviteurs de la science. Les kabbalistes appellent « aïn-soph », ces mondes qu'illuminent d'autres luminaires et qu'il n'appartient pas aux hommes d'explorer, ce que, bien entendu, ces derniers, toujours prompts à braver l'interdit, font sans vergogne aucune. Un peu comme vous le faites à présent, dit-il en souriant...
Ils changèrent de registre. Jerrzy avait trouvé étrange dans la bouche de cet homme, ancien officier allemand, cette référence aux kabbalistes, mais il ne s'attarda guère.
Drôle de type, se dit Jerrzy, en regagnant son laboratoire, il ne réalise pas qu'il est passé, lui aussi d'une réalité à une autre, aux antipodes de la première.
Quand, le soir venu, il revint chez lui, il fut un moment angoissé. Se retrouvera-t-il en mars 1945 ou le 11 janvier 1951 ? Lisa ou Ruth. Télévision ou pas ?
C'est dans cet état d'esprit perturbé qu'il poussa la porte pour dire du ton le plus spontané : Bonsoir, Lisa !

times square 1948.jpgLes semaines et les mois se succédèrent sans que cette distorsion temporelle ne se renouvelât. Il s'était interrogé bien des fois sur cet étrange phénomène et avait même mis en doute son discernement. Tenté, dans un premier temps, de consulter un médecin, il avait préféré s'abstenir, sachant combien les autorités officielles étaient suspicieuses et parfaitement capables de découvrir un jour ou l'autre qu'il avait des doutes sur sa santé mentale. Il minimisait cet épisode de distorsion temporelle qu'il considérait comme exceptionnelle et causée par une surcharge de travail. Dès lors, c'est aux tisanes apaisantes et à l'exercice physique qu'il avait eu recours, avec succès lui semblait-il. Puis, petit à petit, toute cette histoire se dilua dans son souvenir.
Le samedi premier septembre 1951, Lisa et lui avaient décidés de se rendre à New-York faire quelques courses. Pendant que Lisa vaquait seule à l'achat de lingerie chez Macy's, il avait prétexté un rendez-vous chez un libraire pour se rendre chez un diamantaire de la 47em rue où l'attendait la bague en diamant commandée pour leur sixième anniversaire de mariage. Il se réjouissait de la surprise qu'il lui ferait le soir même et de son étonnement quand, au retour dans leur maison du Connecticut, elle découvrirait qu'un traiteur avait livré un repas de rêve en l'honneur de cet événement. Jerrzy était d'excellente humeur. Il se considérait comme un homme heureux à qui la vie souriait et qui dans quelques mois serait père de cet enfant que Lisa et lui espéraient avec enthousiasme. Le temps était particulièrement beau et serein, dans les rues plein de gens dans son genre allaient et venaient les bras chargés de paquets, sur un édifice public flottait orgueilleusement une bannière étoilée, rappel de la puissance d'une Amérique heureuse et riche qui avait gagné la guerre et s'affirmait comme puissance insurpassable dans le monde.
A seize heures, Jerrzy attendait Lisa à l'angle de Times Square et de la 47em rue. Les affiches lumineuses annonçaient un concert au Radio City Concert Hall, les dernières péripéties politiques, les déclarations tonitruantes du sénateur Mc Carthy et les événements de Corée. Les taxis allaient et venaient qui coloriaient de jaune la circulation dense mais fluide. Un prêcheur un peu fou soliloquait dans un coin et un homme sandwich vantait les hamburgers d'une chaîne de restauration rapide. Les magasins regorgeaient de marchandises et les chalands se bousculaient. Images d'une Amérique affairée et décontractée à la fois.
Une annonce attira l'attention de Jerrzy : capitulation imminente du Japon ! Une autre donnait la date : samedi 1er septembre 1945. Surpris, il cligna des yeux, croyant avoir mal lu. Mais non, c'était bien de cette capitulation et de cette date qu'il y allait. Il se retourna et vit la même rue, le même ciel bleu et pur et les mêmes passants sinon qu'ils paraissaient quelque peu surannés, comme sortis d'un temps qui n'était plus.
Brusquement Ruth lui pris le bras et sur un ton de parfaite normalité lui dit :
excuse-moi, chéri, j'ai un peu de retard, il y avait un monde fou chez Macy's.
C'était bien elle, Ruth la blonde aux seins généreux, hanches larges et taches de rousseur sur le visage. L'espace d'une attoseconde, tout sembla se diluer dans le mental de Jerrzy, tout : New-York, Times Square, Lisa, Ruth, les passants qui allaient et venaient, les mouettes dans le ciel, le bruit de la circulation, la bague et son écrin dans sa poche, le laboratoire, Epstein, Wolf, le Connecticut. Tout s'entremêlait pour ne former qu'une constellation étrange et visqueuse qui le happait l'entraînant au milieu de l'avenue.
Il entendit Ruth hurler : Jerrzy !!!!
Un crissement de pneus sur l'asphalte et puis plus rien.

Le mercredi 10 janvier 1951, Jerrzy Kaminsky rentra chez lui dans sa belle maison de Wickham Park, Connecticut, où l'attendait Lisa, son épouse. C'était un homme présentant bien, aux proportions équilibrées et seules une calvitie naissante et des lunettes trahissaient un physique d'intellectuel. Le mercredi comme d'habitude, il y aurait des escalopes milanaises au menu. Il s'en réjouissait et anticipait déjà la partie de « Lexico » qui suivrait le repas. Lisa était particulièrement douée au « Lexico » et battait régulièrement Jerzzy à ce jeu où vocabulaire et stratégie se conjuguaient. Avant de se coucher, il lirait les dernières pages de ce livre dont tout le monde parlait, « The cathcher in the rye », premier roman d'un inconnu, Jérôme.D. Salinger, que les critiques considéraient comme un événement littéraire majeur. Lisa tentait de le lire, mais elle butait sur nombre d'expressions argotiques new-yorkaises et n'avait cesse de demander des explications à Jerrzy coutumier depuis son enfance à ce langage..

 

 

Texte déposé à la Société des Gens de Lettres (Paris), janvier 2014.

 

13/04/2013

L'appât

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J'ai toujours aimé me promener dans l'environnement privilégié qui est le mien : Dentelles de Montmirail, Mont Ventoux, Lubéron, avouez qu'il faudrait être difficile pour vouloir mieux. Certaines randonnées  me sont à ce point connues que leurs sentiers, à force de les avoir arpenté par tous les temps et en toutes saisons, n'ont plus de secrets pour moi. C'est, l'âge de la retraite venu, un des rares luxes que je me permets encore. Depuis que mon chien est mort, je suis seul désormais à marcher mais je ne souhaite pas en avoir un autre, les animaux, chiens ou chats, sont des puits à chagrins. Les femmes aussi me répondrez-vous, mais ce n'est pas la même chose. Alors je vais seul, c'est plus de solitude, mais, après tout, la vie est faite d'une addition de solitudes, autant ne pas l'oublier.
En allant mon petit bonhomme de chemin je retrouve au détour de la route des ombres familières : amours toujours vivantes, douleurs cicatrisées, regrets évaporés, espoirs déçus et soucis quotidiens. Pas de quoi en faire une déprime dès lors qu'on les prend et les replace aussitôt là où ils doivent se trouver, au plus profond de sa mémoire.
Nous étions en avril quand le printemps reprend force et vigueur. Il était environ onze heures et demie, je me reposais à l'ombre d'un pin, près du canal de Carpentras, à une portée de fusil de Beaumes de Venise. A quelques mètres en contrebas, une modeste villa beige isolée devant laquelle étaient garés deux 4x4 agressifs qui juraient avec le ton bucolique du paysage. Je songeais à la randonnée que je ferai dimanche à travers les Dentelles , quatre heures à crapahuter dans la garrigue, de quoi fatiguer un sexagénaire vigoureux dans mon genre et une belle journée en perspective.
Ma méditation fut interrompue par des bruits de voix qui venaient de l'extérieur de la villa. Je jetai un coup d’œil et vis deux hommes, l'un dans la quarantaine, vêtu d'un polo et d'un pull, l'autre manifestement plus âgé. Devant une bouteille de vin rosé et deux verres ils avaient pris place autour de la table du jardin.
J'entendis le jeune dire : Je pars demain en début d'après-midi.
Il dut s'y reprendre à deux fois, le vieillard ne devait pas avoir l'oreille fine.
T'as pas peur de laisser la villa, avec tous ces cambriolages ? Dit le vieux.
Que veux-tu, c'est comme ça. Si je mets un écriteau avec « alarme » dessus, c'est quasiment avouer qu'il y a des valeurs dans la maison. Alors, c'est bien simple, je place en évidence trois cents euros sur la commode de la salle à manger et des bijoux en plaqué or sur la table de nuit de Florence. Et si, en prime, ils veulent la vieille télé, qu'ils se servent, cela m'évitera d'aller la jeter à la décharge.
Oui, mais là c'est cent mille ! Rétorqua le vieux.
Dans le coffre, derrière la grande toile de la salle à manger, compléta le jeune.
Quand même, insista le vieux, c'est risqué, le coffre il est pas en béton.
Et où tu veux que je les mette ? l'interrompit le jeune, je vais quand même pas me balader à Béziers avec cet argent en poche ? Et puis qui, en rentrant dans cette maison, imaginerait qu'il y a cent mille euros en liquide dans un coffre derrière le tableau de la salle à manger ? Dis-le moi...
T'as peut-être raison répliqua le vieil homme. Et, après un temps de silence : ce qui est parfois le moins bien caché, l'est le mieux, les gens de nos jours sont tellement sophistiqués qu'ils s' imaginent des tas de trucs pas possibles, de l'électronique fourrée partout et des caméras alors qu'au bout du compte, c'est encore les vielles recettes qui sont les plus sûres.
De toutes façons, il n'y pas le choix, cela fait trois mois que c'est comme ça, répliqua le jeune...
Ben oui...
Ils burent en silence. Je m'étais fait tout petit derrière le pin, gêné par cette confidence qu'ils me faisaient ainsi partager et de laquelle, à cet instant, je n'avais cure. Je pensai qu'il valait mieux que je m'en aille.
On sera de retour lundi après-midi, dit le jeune. L'enterrement, c'est lundi matin, le temps de présenter les condoléances, boire un coup
et ...
Je serai bien venu, mais là, c'est trop loin, interrompit le vieux, je retourne à Marseille.
Je les présenterai à ta place, t'en fais pas...
Quel âge il avait encore, Marcello ?
Soixante-quatre.
Peuchère, c'est mourir jeune, quand même !
Ils continuèrent ainsi durant cinq à dix minutes je pense. Moi, je voulais partir sans être vu mais n'osais le faire de peur de me faire remarquer ce qui eut été difficile car déjà en ce printemps renaissant la végétation était dense et fournie, de quoi m'offrir une couverture suffisante, mais je ne le réalisais pas vraiment et puis, inconsciemment sans doute, je souhaitais en savoir plus sur eux et le magot dans la villa.
Le jeune se leva et dit.
Je vais prendre quelques clopes. Et il disparut de mon champ de vision.
Estimant, à tort ou à raison , que celle du vieux valait son acoustique, je me décidai à me lever et à disparaître le plus vite possible en faisant le moins de bruit.
D'abord, je n'attachai qu'une importance anecdotique à ce que je venais d'entendre. Voilà un bonhomme qui a cent mille euros dans un coffre caché derrière le tableau de la salle à manger de sa villa. Quelle curieuse idée, pourquoi ne pas les avoir mis dans un coffre à la banque ? Ou sur un compte bancaire ? Sans doute s'est-il abstenu de le faire parce que cet argent provenait d'une source frauduleuse, l'occulte d'une vente immobilière par exemple. Je n 'imaginais rien de plus grave, preuve que même avec les ans je suis toujours resté candide et naïf. Et puis ce bonhomme part à un enterrement à Béziers et laisse la villa sans surveillance. La villa ne fait pas riche, mais ce n'est pas cela qui arrête les voleurs, c'est connu, crise oblige, pauvres ou riches, on court tous le risque de se faire dévaliser. Ma femme m'avait raconté un reportage qu'elle avait vu sur France 2 ou je ne sais quelle autre chaîne à propos de la « démocratisation » des cambriolages, on n'arrête pas le progrès social avait-elle ajouté, c'est toujours ça !
Et puis, insidieusement, mon mental se mit travailler et me souffler que, somme toute, c'était bon à savoir ce que j'avais ainsi entendu à mon corps défendant, et tant qu'à faire, c'était peut-être une invitation du Destin dans mon vécu personnel que cette information inopinée. Et pourquoi ne pas sauter sur l'occasion ? S'introduire dans la villa, décrocher le tableau de la salle à manger, ouvrir le coffre et se servir.
Ma première réaction fut un refus brusque. Je n'irai pas me fourvoyer sur de pareils chemins interlopes. M'imaginer, vêtu de noir, un pied de biche à la main, rentrant par effraction dans la villa d'inconnus pour leur dérober un magot qui, frauduleux ou pas, n'était pas le mien, cela heurtait ma conscience. Allons, à mon âge, des galipettes peut-être, mais pas celles-là !
Justement, à propos de galipettes, t'as plus les moyens, me dis-je, ta maigre retraite, ton dépôt de bilan encore frais dans les mémoires, te laissent tout juste de quoi vivre modestement et supporter, stoïque, le regard méprisant de ta femme. Cent mille euros, cela fera du beurre dans les épinards et te permettra aussi de...
Mais je chassai ces pensées au fur et à mesure que j'approchais de l'endroit où ma voiture était garée. C'était une petite clairière entourée de conifères touffus. Il fallait savoir qu'une voiture s'y était garée à l'ombre de ces arbres mémorables. Je devais être le seul à en connaître l'emplacement, car, au bout de toutes ces années, été comme hiver, jamais elle ne fut occupée par autre que moi.
Arrivé à la maison, je rangeai mes chaussures comme je le faisais à chaque fois, caressai la chatte et me préparai un tofu aux légumes. A chaque absence de Valérie j'en profitais pour manger végétarien, régime qu'elle abhorrait particulièrement.
Et puis la sieste ! Mais cette dernière ne vint pas. Je ne pouvais m'empêcher de me souvenir de la conversation de ces deux hommes et la perspective de tout cet argent caché dans un coffre de pacotille excitait mon imagination et chassait illico le sommeil.
Avec cent mille euros, t'auras de quoi rembourser Martin, pensai-je. Martin, c'était un vieux copain qui m'avait prêté trente mille euros au moment où mes affaires allaient au plus mal. Il l'avait fait de bon cœur, sans même me réclamer d'intérêts, juste pour m'aider. Je lui avais dit que dès retour de bonne fortune je rembourserai ce prêt séance tenante. A la place, il y avait eu le dépôt de bilan, la liquidation de la société et ma retraite forcée. Je ne m'en voulais pas d'avoir planté le fisc, la sécurité sociale et mes fournisseurs, mais Martin, c'était autre chose, une dette d'honneur en quelque sorte et le fait de ne pas l'avoir honorée me pesait.
Oui, mais si tu cambrioles cet inconnu et lui pique son fric, tu substitues à un emprunt de bonne foi, que tu comptais rembourser, un vol qualifié, c'est pas mieux, c'est même plus grave, me disais-je. Oui, mais ce type tu ne le connais pas et, va-t-en savoir de quel trafic louche provient cet argent ? Après tout, à voleur, voleur et demi.
Et si tu ne volais que trente mille euros, juste de quoi rendre son dû à Martin ? L'opération en vaut la peine, les risques sont minimes. Tu achètes chez Bricorama ou ailleurs un pied de biche, te pointes la nuit dans la villa et tu tentes le coup. Si ça ne marche pas, si la porte résiste, tu n'insistes pas, c'est que le Destin ne veut pas que tu le fasses. Si tout baigne, tu prends trente mille euros, et même que tu laisses un mot du genre : merci beaucoup, monsieur, je tâcherai de vous rembourser !
Et gentleman cambrioleur, avec ça !
Cela me fit sourire, après tout, pourquoi pas ? Il est de ces moments où la vie vous réserve des opportunités qu'il faut savoir saisir. J'ai toujours été honnête, si je ne l'avais été, j'aurais déposé le bilan plus vicieusement, en planquant du fric, maquillant mes comptes et racontant des bobards aux banquiers, mais non ! j'ai été réglo jusqu'au bout, un débiteur de bonne foi en déconfiture, comme dit le Code de Commerce. Alors, pourquoi ne pas saisir ce que le hasard et la chance vous tendent à bout de bras ?
Je ne cessais de penser à cela et, imperceptiblement, à mettre l'affaire en musique. Demain, j'irai au Pontet acheter ce qu'il me faut : un pied de biche, des gants noirs, un petit sac à dos de la même couleur et une lampe de poche qu'on peut se fixer au front. Le tout dans deux ou trois magasins différents. Je paierai en espèces, bien entendu et j'attendrai vingt deux heures pour agir. L'après-midi, vers seize heures, je ferai un tour dans le coin pour être sûr que le type était bien parti. Et puis, à la grâce de Dieu !
C'est vite dit tout cela, mais quand on n'a pas l'habitude de ce genre d'expédition, le cœur bat la chamade quand même et je n'osais imaginer l'état dans lequel je serai demain quand je devrai forcer la porte de la villa.
Valérie me téléphona le soir venu pour me dire que son séjour parisien chez sa belle-sœur se passait à merveille et qu'elle arriverait en gare d'Avignon dimanche soir. Bien sûr, elle comptait sur moi pour venir la chercher. Pas de problèmes, ma chérie !
C'est alors que je me demandai ce que j'allais faire de cet argent une fois rentré chez moi. Trente mille euros, cela devait prendre de la place, surtout si c'était en petite coupure et je n'avais pas de coffre pour les planquer, et puis, pas question que ma femme apprenne l'existence de cette somme. Martin habitait Montpellier et je ne me voyais pas débarquer chez lui dimanche pour la lui rendre, d'autant plus que sa femme ignorait qu'il me l'avait prêtée. Je mis ce point entre parenthèses et essayai de rester le plus calme possible.
Je risquais quoi ? A moins d'être pris en flagrant délit, rien ! Pas de voisins immédiats, pas d'alarme, un coffre qui, d'après ce que le vieux disait, n'était pas en béton, pas besoin de retourner toute la maison pour savoir où il se trouvait, une planque sûre pour ma voiture et une connaissance parfaite du terrain. Sans compter ma détermination à me débiner si quoi que ce soit venait à compliquer ma tâche. Un boulevard en quelque sorte.
J'ai passé la soirée à gamberger de la sorte, à tourner et retourner toutes les hypothèses possibles et imaginables dans ma tête. Le film sur France 3 ou 2 , un classique d' Hitchcock, n'a pas réussi à me distraire de mes pensées. Je ne me souviens même plus du titre.
La nuit, j'ai fait un rêve plutôt dégoûtant, j'avais les jambes couvertes de pustules que je grattais nerveusement à l'aide d'un couteau. Elle se détachaient facilement en plaques noires et jaune toutes bouffies et dégueulasses laissant cependant la peau indemne et joliment rose. Curieux et perturbant. A sept heures du matin j'ai consulté Google pour connaître la signification de ce rêve et là, oh, surprise ! rêver de pustules signifie que la fortune attend le rêveur ! Bon présage, pensai-je.
J'ai attendu dix heures du matin pour me pointer chez Bricorama et y acheter un pied de biche, histoire de bien me fondre dans la masse des bricoleurs compulsifs qui envahissent ce genre de magasin un samedi matin. Dans la foulée j'ai trouvé une lampe de poche et un tournevis costaud, je me suis dit que ce dernier pouvait toujours servir. Le sac et la lampe qui se fixe au front je les ai trouvés chez Aventure du Monde, dans la galerie commerciale. Voilà, j'étais paré. Ma détermination me surprenait.
Vers dix-huit heures je suis parti en reconnaissance. Passant à pied à proximité de la villa je n'ai rien remarqué qui décelât une présence quelconque, pas de voiture garée, pas de bruits ni de lumières, rien.
Je me suis dit que, cette fois, c'était parti. J'avais quand même une boule au ventre, on ne s'improvise pas comme ça malfaiteur quand on a été toute sa vie un homme honnête avec soi-même, les femmes et les autres. Mais bon, on n'a jamais rien sans rien, comme disait mon grand-père, j'aurais préféré le trouver, ce fric, dans un sac perdu au bout d'un de mes chemins de traverses. Je l'aurais ramassé, pour ça je n'avais qu'à me baisser, mais faut pas rêver, la réalité est plus dure et ne fait pas ce genre de cadeau, je pouvais m'estimer gâté.
Je me demandai ensuite ce que je dirai à Martin quand je lui rendrai la somme, à part lui raconter que je l'avais gagnée au Loto, je ne voyais guère d'autre explication ? Et puis qui me dit qu'il me posera des questions, il sera content d'avoir récupéré cet argent, ça c'est sûr.
J'avais choisi vingt-deux heures passées pour y aller plutôt que le milieu de la nuit, temps où les bruits du dehors se perçoivent avec plus d'acuité que vers vingt-deux heures quand les gens sont encore devant la télévision ou dans leur premier sommeil. La maison la plus proche a beau être à plus de cinq cents mètre, le vent porte ici, je le sais. Je partirai donc de chez moi à vingt-deux heures tapantes, je serai sur place vingt minutes après. Et puis, à supposer que quelqu'un me croise sur le sentier, un type qui promène son chien par exemple, il pourrait toujours voir en moi un randonneur attardé qui rentre chez lui. Toujours plus crédible qu'à trois heures du matin.
Le temps était sec, la nuit sombre, éclairée par un dernier quartier de lune, tout ce qu'il me fallait, n'empêche qu'en montant dans ma voiture j'étais pour le moins stressé comme un comédien quelques minutes avant une première. Je conduisais comme il faut, respectueux du code, bien à droite, réalisant qu'à partir de maintenant mon délit prenait cours. Si je me faisais arrêter par un contrôle routier et que les pandores découvraient mon pied de biche et le reste de l'attirail, il y aurait ce que le Code Pénal appelle un « commencement d'exécution » et c'est sérieux ça.
Vingt minutes après, je garai ma voiture et empruntai le sentier le long du canal. Mes chaussures je les avais choisies légères, pas trop marquées aux semelles, j'arborais un capuchon noir tout ce qu'il y a de plus inoffensif et mon sac à dos me faisait effectivement ressembler à un randonneur nocturne en goguette, il y en a, je sais ça aussi.
J'ai vu la villa en contrebas, elle était vraiment petite et franchement moche. Les volets d'une couleur indéfinissable n'étaient pas tirés, sans doute pour faire croire à des types dans mon genre que les occupants y étaient. Le beige sale des murs demandait avec insistance à être rafraîchi, tout me faisait croire que cette demeure était on ne plus plus secondaire pour ses occupants.
Allons, me suis-je dit, c'est maintenant que les Romains s’empoignèrent, comme le répétait ad libitum, monsieur Charlier, mon professeur de latin au Lycée. Va falloir y aller et sans faire de fautes. Je quittai le sentier pour descendre les deux ou trois mètres qui me séparaient de la villa. Il était vingt-deux heures et vingt-cinq minutes, j'avais consulté ma montre, c'est un tic que j'ai de toujours vouloir connaître l'heure qu'il est.
Quand je suis arrivé devant la porte, je n'étais pas rassuré du tout, j'ai même carrément penser à faire demi-tour, mais, malgré les battements de cœur, j'ai introduit le pied de biche dans l'interstice de la porte, tout près de la serrure et tiré sur le levier. Et la brave porte, sans opposer la moindre résistance s'est ouverte d'un coup, la serrure a, certes, émis un craquement discret avant de céder, mais ce fut tout. Pratiquement pas de bruit, une porte qui s'ouvre toute seule, comme si elle n'attendait que ça. Trop beau pour être vrai. Je me suis engouffré à l'intérieur, puis j'ai marqué un temps d'arrêt. Malgré ce superbe début, je réalisai que je transpirais comme aux jours les plus chauds et que ma respiration était oppressée. Du calme, me dis-je, il n'y a aucune raison d'avoir peur, jusqu'à présent tout est nickel, voyons où se trouve la salle à manger.
J'ai posé mon sac, fixé la lampe sur ma calotte, j'étais dans un petit couloir qui donnait à droite sur une  pièce qui ne pouvait être que celle qui m'intéressait. Il y avait dans cette petite salle une table, une commode, avec sans doute trois cents euros bien en évidence et un tableau accroché au mur, une de ces œuvres que je qualifie de « peinture à l'ail », un mont Ventoux entouré de champs de lavandes bien mauves et d'oliviers trop verts sur un ciel bleu carte postale. Minable !

 

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Je ne me suis pas attardé, bien au contraire, le tableau je l'ai décroché en deux temps, trois mouvements, placé contre le mur et puis j'ai examiné ce dernier. Le coffre devait être derrière le tableau, mais je n'ai rien vu . Il faut dire que la lumière de la lampe de poche frontale n'avait pas la puissance de celles qu'utilisent les spéléologues, tout juste un maigre rayon diaphane, rien de plus. J'ai donc sorti du sac la lampe de poche et là j'ai vu que le coffre était bien en place, mais qu'il était recouvert d'une couleur blondasse, comme celle du mur ce qui faisait qu'il se confondait avec ce dernier. C'était un tout petit coffre, sans sécurité particulière, que l'on pouvait ouvrir au moyen d'une clé. S'il y a cent mille euros dans ce coffre, pensai-je, ces gens doivent être fadas de les laisser comme ça à la portée du premier amateur venu. Sans doute me suis-je aussi demandé pourquoi ce coffre était ainsi peint de la même couleur que les murs, preuve que ce fric, ses possesseurs n'en avaient vraiment pas besoin. C'était bizarre tout cela. Mais je n'ai pas perdu de temps en conjectures, j'avais autre chose à faire.
Le pied de biche que j'avais acheté était d'un modèle particulièrement raffiné et à fonctions multiples, il servait à ce que sert un pied de biche pour un malfaiteur, cela va de soi, mais il était capable d'arracher des clous, d'être marteau et servir le café... enfin presque. Eh bien, figurez-vous que pour le coffre, je n'ai eu qu'à forcer la serrure avec le tourne-vis tout neuf que j'avais acheté le matin même et il s'est ouvert aussi sec, je travaillais dans du beurre.
Et puis, éclairés par la lampe de poche frontale, je les ai vus. Ils étaient là, bien empilé les uns sur les autres, tous ces billets de deux cents euros en liasse de vingt-cinq.
Alors, je n'ai plus réfléchi, j'ai tout empilé dans le sac, en vitesse, n'écoutant plus les battements de mon cœur, indifférent à la respiration qui dégoulinait de mes aisselles, j'ai tout fourré pêle-mêle, refermé le sac et suis sorti tout de go. A l'air libre, après avoir refermé la porte qui n'était même pas endommagée plus que ça, je me suis arrêté une seconde pour écouter. Mais rien qui ne puisse m'alarmer, la nuit était toujours aussi sombre, le vent nul, le temps semblait s'écouler comme si rien d'exceptionnel ne s'était produit.
Je me suis retrouvé bien vite sur le sentier et j'ai réalisé alors que j'avais oublié le pied-de-biche dans le salon. Aucune importance, j'étais ganté, mes empreintes ne risquaient pas d'être relevées et puis, à quoi bon, j'ai un casier judiciaire on ne peut plus vierge. Quand même, je me suis efforcé de me calmer et de constater ensuite que la lampe était toujours fixée sur mon front. Du calme, du calme, retire ça de suite, redevient un randonneur attardé et regagne, l'air de rien, la conscience en paix, ton véhicule. J'ai rangé la lampe, regardé ma montre : il était vingt-deux heures et trente-sept minutes. En douze minutes j'avais raflé cent mille euros.
Et pas trente mille comme je l'avais prévu. Dans ma précipitation, j'avais complètement oublié ce détail capital cependant. Mais je n'allais tout de même pas retourner dans la villa pour remettre en place le solde. Et puis, j'avais encore en poche le mot que je devais déposer dans le coffre une fois mon larcin accompli : merci, monsieur, je vous les rendrai dès que possible. Après tout, me dis-je, c'est le Destin qui l'a voulu. Il avait bon dos, ce destin, moi j'étais plutôt euphorique et les cent mille euros, je les considérais déjà comme miens.
Je suis retourné calmement vers la voiture et, avec la même prudence qu'à l'aller, j'ai regagné mon domicile. Mission accomplie. Pour un début, c'était pas mal du tout, j'étais doué !
Dans la voiture, une interrogation nouvelle m'a taraudé l'esprit. Maintenant que j'avais non pas trente mille euros à rendre à ce sympathique Martin, mais cent mille, où allais-je les planquer ? Pas à la maison bien sûr, où Valérie risquait de les découvrir et encore moins en banque. Alors ?
Rentré chez moi, ma chatte m'a accueilli avec des miaous de contentement, elle s'est lovée contre ma jambe et réclamé ses câlins, ce qui fut fait avec enthousiasme. Je me suis servi ensuite un double whisky sec, un Islay des grandes occasions, quel bonheur ! Je dois bien l'avouer, j'étais fier de moi !
Euphorique et même speedé, j'avais subitement envie d'un steak-frites accompagné d'un Côte du Rhône, je crevais de faim, mais je me suis retenu, me contentant de pâtes. Il était vingt-trois heures et vingt minutes.
Tout en mangeant, je me disais que, vraiment, j'avais réussi un beau coup. Cent mille euros, comme ça et l'adrénaline en prime, la vie de cambrioleur doit avoir du bon, quand même. Restait la question cruciale, où planquer tout ce fric ? Au bout du troisième verre, l'idée me vint de le déposer dans une banque du Luxembourg. Tout le monde sait que ce petit duché d'opérette est un paradis fiscal toléré et que tous ceux qui peuvent se le permettre y planquent leur magot, ni vu ni connu. Après tout, pourquoi ne pas y aller sans tarder, avant que Valérie ne revienne ? J'ai consulté le site de la SNCF, j'y ai lu qu'il y avait, le dimanche, des trains pour Bruxelles dès sept heures du matin, de là, je louerai une voiture pour rejoindre Luxembourg, c'était faisable. Mais je devrai donner à Valérie une raison quelconque pour motiver ce voyage et subir sa colère de ne pas me savoir à la gare quand elle arriverait de Paris demain soir. Mais je n'avais pas le choix, et puis l'humeur de ma femme à côté de ce que je venais de faire, c'était, croyez-moi, de la roupie de sansonnet.
Je me suis couché sur cette résolution, la meilleure qui soit, mais je n'ai pas vraiment dormi du sommeil du juste, j'étais encore trop excité par tout ce que je venais de vivre.
C'est l'effet papillon, me suis-je dit, une fois dans la voiture première classe du TGV Avignon-Bruxelles. Si je n'étais pas allé me promener vendredi matin, si je ne m'étais pas reposé sur la hauteur de cette villa, si ces deux types... je ne me serais pas retrouvé ici, en route pour Luxembourg avec dans mon sac cent mille euros. Et déjà je songeais à tout ce que je pourrai faire avec cette somme, une fois les trente mille euros remboursé à Martin. En placer une partie et m'offrir des extra avec l'autre. De quoi rêver durant tout le trajet.
Le train est arrivé à l'heure militaire à la gare du Midi à Bruxelles, décidément, la chance ne me lâchait pas.
Et puis les choses se sont passées bien vite. J'ai appelé le portable de Valérie qui, pour une fois, n'a pas mis dix minutes à répondre. Quand je l'ai informée de mon arrivée à Bruxelles « pour affaires », elle a, comme je m'y attendais, poussé des cris d'orfraies : pour voir une poule, je suppose, comme si ce qui te reste de fric était encore à dilapider en lubricité, je te reconnais bien là et autres amabilités du même acabit Je lui ai dit que la voiture, dont elle possédait le double de la clé, était garée à tel endroit du parking de la gare TGV d'Avignon, que le ticket se trouvait dans la boîte à gant et même vingt euros pour qu'elle puisse le payer et j'ai ajouté que je serai de retour mardi avec le train de quatorze heures trente-huit. Au revoir chérie, je te ramènerai une eau de toilette et des cigarettes. Exit Valérie furieuse et départ pour Luxembourg-Ville dans une voiture de location payée en espèces.
La capitale du Duché, un dimanche tranquille et aux routes dégagées se trouve à deux-heures trente minutes de Bruxelles. Le trajet fut sans histoires, je passai la Meuse à Namur, atteignis les Ardennes belges, belles successions de forêts paisibles où se nichait un printemps frais et accueillant et puis traversai la frontière virtuelle entre les deux pays. A Luxembourg, ville provinciale sans cachet ni charme particuliers, je m'installai au Mercure puis, une fois douché et bien installé dans ma chambre vaste et confortable, me reposai. Intermède bien mérité.
Je passai la soirée à sélectionner la banque qui allait réceptionner le magot. J'avais décidé d'éliminer toutes les banques françaises sur place et aussi toutes celles qui étaient trop connues du vulgum pecus dont j'étais. L'une d'elle retint mon attention : la National Republican Bank of New-York, une banque d'affaires dont je n'avais jamais entendu parler. Pourquoi pas, pensai-je ? Avec cent mille euros, il y avait des chances qu'elle ne fasse pas la fine bouche et accepte ce dépôt. Sur ce, je pris à l'hôtel un excellent repas, regardai ensuite un programme débile sur France 2 et me couchai fatigué mais content.
Le lendemain à la banque, je fus reçu par un Américain qui parlait parfaitement le français. Il accepta les quatre-vingt-dix-sept mille euros que je lui proposai sans me poser de questions. Les trois mille restants couvrant mes frais. Puis, en bon banquier, me proposa des tas de placements sur des start-up vedettes du NASDACQ, mais je lui répliquai qu'il était encore trop tôt pour que je me décide. Pas de problèmes, répondit-il, je place votre dépôt sur un compte à vue, vous recevrez tous les mois un relevé sans en-tête ni nom de titulaire, seul le numéro du compte vous identifiera et quand vous le souhaiterez on vous proposera nos meilleurs produits pour faire fructifier votre apport. OK ? OK !
Il était près de midi quand je repris la route pour Bruxelles. Je quittai sans regret Luxembourg, ville où les automobiles sont plus belles que les immeubles et dont les habitants jouent à qui frimera le plus dans sa belle « cross-over ».
Le soir à Bruxelles, je passai ma soirée au Sablon, j'y dégustai un superbe « tartare » que les Belges appellent, allez-vous en avoir pourquoi ? « américain », accompagné des meilleures frites de ma vie. La bière blonde était rafraîchissante, l'atmosphère bobo, les femmes élégantes et j'étais d'excellente humeur. Il ne faut pas grand-chose pour être aux anges.
Trois semaines plus tard, ils débarquèrent à six heures du matin. Sans enfoncer la porte, mais avec suffisamment de bruit pour alerter le voisinage. Ils étaient sept, six gendarmes et une gendarmette. Ils nous mirent en garde à vue, Valérie et moi pour « cambriolage en bande organisée à Toulouse, le ... », j'ai pas bien compris tant j'étais, vous vous en doutez, choqué. Et puis, Toulouse ? J'y avais plus mis les pieds depuis des années, alors quoi ? Ils ont procédé à une perquisition en règle, sans se préoccuper des protestations outrées de Valérie qui, épuisée au bout d'une demi-heure, m'a jeté un regard noir, un de plus. Mon ordinateur fut saisi, mes relevés bancaires aussi, ceux de Valérie subirent le même sort. Après, ce fut la caserne de gendarmerie de Carpentras où nous fûmes séparés, ma femme et moi.
Le gradé qui se tenait de l'autre côté de la table m'observait comme doit le faire un chasseur face à sa proie. C'était un homme noiraud, moustachu et mince dont le tapotement des doigts sur la table trahissait une nervosité à peine contenue.
Vous pouvez me dire d'où provient l'argent que vous avez déposé sur un compte de la « National Republican Bank » de Luxembourg ? Me demanda-t-il sournoisement.
J'avais pas à faire le malin, ils avaient sûrement découvert parmi mes papiers ceux de la banque.
C'est des économies sauvées de ma faillite, que j'avais planquées avant de les y déposer.
Ah bon ? Qu'il a fait, et après il m'a longuement interrogé sur ma faillite, ses conséquences budgétaires sur ma vie et comment je faisais depuis pour payer les factures. C'était le chat qui jouait à la souris, je savais qu'il allait aborder un autre chapitre, autrement plus compromettant qu'une fraude fiscale pour laquelle on ne dérange pas les braves gens à six heures du matin. Et je me suis demandé comment, depuis le casse de la villa, il avait réussi à remonter jusqu'à moi.
Cela a duré au moins une heure et demie. Il ne semblait pas pressé du tout. Moi, je n'ignorais pas qu'une garde à vue, c'est au maximum deux fois vingt-quatre heures, alors j'essayais de gagner du temps en répondant lentement et réfléchissant plus que de coutume. Il avait un petit sourire narquois, le pandore, il devinait parfaitement ma tactique, c'était un pro.
Je ne me faisais pas trop de soucis pour Valérie, elle ne savait rien et, par conséquent, ne pouvait qu'épuiser son auditoire par ses pleurnicheries et ses crises d'anxiété. De ce côté, elle était plus forte que moi.
Au bout de ce qui n'était pour lui que zakouskis insignifiants, il a abattu son poing sur la table et m'a lâché d'une voix forte et accusatrice : une convention internationale oblige, dans le cadre de la lutte contre le blanchiment d'argent et la criminalité organisée les organismes bancaires luxembourgeois à signaler aux autorités compétentes des pays signataires tout dépôt suspect, or le vôtre provient d'un braquage perpétré à Toulouse il y a trois mois. Les numéros de série des billets le prouvent. Qu'avez-vous à répondre à cela ?
Mince alors, j'étais coincé ! J'avais, le matin au réveil, entendu « cambriolage » à la place de « braquage », ce qui était autrement plus sérieux. Je restai de longue minutes à réfléchir, dévisagé sans complaisance par le gendarme, ne sachant quoi répondre. Je fus sauvé par l'arrivée du médecin et de l'avocat requis d'office pour superviser ma garde à vue.
Le premier m'a demandé si j'étais cardiaque, si je prenais des médicaments et si je me sentais bien. Ça pourrait aller mieux, merci ! Quant au deuxième, manifestement un stagiaire dérangé dans la rédaction d'attendus, il s'est contenté de lire les papiers des gendarmes, me demandant si j'étais bien d'accord avec l'heure de début de la garde à vue et m'a quitté en me conseillant de dire toute la vérité. C'était, je l'avoue, la seule chose à faire.
Étrangement, je me sentais d'attaque, j'avais appris, au terme de quelques longues pratiques de yoga et d'arts martiaux, à refréner mes émotions et assumer mes responsabilités. Remis en présence de mon interrogateur, j'ai commencé par lui demander une tasse de café et des nouvelles de ma femme. Il a accepté le café, qui me fut apporté et s’avérât, somme toute, pas si mauvais que ça, mais il ne m'a pas donné des nouvelles de Valérie.
Je décidai donc de tout lui raconter. Qu'est-ce que je risquais ? Vol avec effraction, pour un primo-délinquant dans mon genre cela devait valoir deux ou trois ans de prison avec sursis. Peut-être moins puisque la totalité du magot avait été récupérée. Évidemment, pas question par après de trop se montrer dans le secteur de la villa au cours de mes futures promenades, mais ce n'était là qu'un détail. Ensuite, une amende que je serai dans l'impossibilité d'acquitter, cas classique dans notre justice. Et un casier judiciaire dépucelé ce qui, à mon âge, n'était pas grave.
J'ai donc, avec sang-froid, déclaré que je lui raconterai la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. A condition, cependant, qu'on n'embête plus ma femme avec cette histoire dans laquelle elle n'avait rien à voir. Compris ? Manifestement pas !
Et je l'ai fait. Tout y est passé, ma promenade bucolique, la conversation surprise entre les deux hommes, ma décision de rafler le magot si peu protégé, mes achats au Pontet, le cambriolage et le voyage à Luxembourg, l'argent déposé sur le compte de cette banque. Voilà !
Il a tout noté sans rien dire. Le temps passait, il était presque midi. Je me suis dit qu'il allait avoir faim et qu'à cette occasion je ferai la connaissance des cellules de la caserne. Bon, il n'est jamais trop tard pour apprendre et vivre de nouvelles expériences. J'avais joué, j'avais perdu, c'est la vie !
On va contrôler vos dires, m'a-t-il, en attendant vous êtes notre hôte. Et je suis retourné dans la cellule.
Quelques heures après, ils m'ont tiré de cette dernière. Il devait être 19 ou 20 heures, et ils avaient l'air plutôt l'air énervés.

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On commence à en avoir assez de vos histoires. Vous nous prenez pour des cons ? Il n'y a jamais eu de cambriolage dans la villa de votre histoire. Jamais ! Vous pigez ? Alors, vos salades, elles commencent à nous porter sur les nerfs. Vos billets, ils proviennent du braquage de la BNP à Toulouse il y a quatre mois. Et il y a eu un flic d'abattu dans cette histoire. Vous allez payer pour tout ça, sachez-le !
Bonne mère, cela sentait très mauvais ! J'étais sonné, vous pensez bien. Mon histoire de cambriolage s'évanouissait, je n’étais pas en état d'analyser ce retournement aussi subit qu'inattendu, mon esprit et ma faculté de raisonnement étaient en disjonction totale. Je ne pouvais croire à ce qu'ils me disaient.
C'était une histoire qui avait fait la « une » des journaux. Il y a quatre mois, des malfrats venus par le toit avaient réussi à pénétrer dans la salle des coffres de la BNP de Toulouse. Ils y avaient dérobé près de six cent mille euros en liquide et des lingots d'or. En sortant, ils sont tombés nez-à-nez avec deux policiers municipaux qui verbalisaient des automobilistes mal garés. On ne sait pas pourquoi au juste, mais il y eut une fusillade au cours de laquelle un des policiers, une femme, fut tué. La totale, quoi !
Ils ont continué à me questionner sur un ton de plus en plus agressif. Moi, j'avais beau leur raconter que je n'étais pour rien dans cette histoire toulousaine, que j'étais un citoyen lambda inconnu de leurs services, que je n'avais pas le profil d'un braqueur et que sais-je encore ? Ils ne m'ont pas cru. Pire, ils ne voulaient pas me croire ! Ils avaient un coupable idéal sous la main, un type qui possédait des billets dérobés dans cette banque, quoi de plus ? Je me cramponnais à cette histoire de cambriolage d'une villa isolée, mais eux, manifestement, ils n'en avaient rien à cirer et se mettaient en colère à chaque fois que je revenais sur cette rocambolesque affaire. Cela a duré jusqu'au petit matin, j'ai rien cédé, bien sûr, de toutes façons que faire d'autre ?
Au bout de la nuit, épuisé, j'ai regagné ma cellule pour me retrouver un peu avant midi devant un juge au Palais de Justice de Carpentras. Ce dernier, une femme, m'a regardé d'un drôle d'air, m'a demandé quoi et j'ai repris l'histoire de la villa isolée, ce qui ne l'a pas fait ciller un seul instant. Manifestement elle n'avait qu'une hâte, me voir partir de son bureau entre les gendarmes. Mon avocat commis d'office et ignorant de la teneur du dossier se taisait et regardait sa montre. Au bout du compte, la magistrate d'une voix monocorde m'a mis en examen pour « association de malfaiteurs, attaque à main armée, homicide volontaire sur agent dépositaire de l'autorité publique », je crois que c'était tout pour le moment. Elle m'a, en outre, annoncé que je serai transféré à Toulouse dans le cadre de cette enquête. Terminé.

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J'ai donc connu la maison d'arrêt de Toulouse où, chose curieuse, les détenus, apprenant que j'étais mis en examen pour le braquage si médiatisé de la BNP, m'ont considéré avec respect. C'était toujours ça. Mon « camarade » de cellule, un jeune maghrébin récidiviste notoire pour des histoires de trafic de drogues me demandait poliment la permission de regarder tel ou tel programme sur notre télévision et récurait tous les jours la cellule avec zèle dans le but de complaire au caïd que j'étais à ses yeux. Quant à moi, passé les premiers moments d'abattement, j'ai repris la main et me suis dit qu'il fallait absolument me sortir de là.
Heureusement que dans ma vie j'ai une propension à me couler dans les événements comme un poisson dans l'eau. A présent que j'étais catalogué comme malfrat, il ne servait à rien de pleurer une respectabilité perdue, autant rebondir à partir de cette nouvelle donne. L'avenir, c'est un peu nous-mêmes qui le faisons, pas question donc de vivre en regardant derrière soi. De plus, j'avais appris que ma chère Valérie avait été remise en liberté sous contrôle judiciaire, c'était déjà un souci de moins.
J'ai d'abord changé d'avocat et pris comme défenseur Me Robiot, le meilleur pénaliste de mon coin, ce que ce dernier a accepté. Son assistant est venu me voir à Toulouse et était présent lors de ma première comparution devant le juge d'instruction chargé de l'affaire de la BNP.
Ce juge, un quinquagénaire élégant au verbe fleuri, a repris le dossier à zéro. Je lui ai d'abord déclaré que le jour du braquage j'étais à Nice avec Valérie où nous rendions visite à notre fille, ce qu'il pouvait vérifier sans peine, Noémie confirmerait et j'avais conservé les notes d'hôtel payés par ma carte bleue. Ensuite, il y avait ce bon Martin qui confirmerait que je lui devais de l'argent. A mon retour de Bruxelles, je l'avais contacté pour lui dire que ses trente mille euros, j'allais les lui rembourser et avec les intérêts en plus. Il avait paru étonné mais content quand même. Et il a ajouté que cela ne pressait pas plus que ça, me proposant de l'appeler quand je pourrai lui remettre cette somme en main propre. Brave Martin, il allait croire que j'avais dévalisé une banque rien que pour lui rembourser son prêt. Monsieur le juge n'avait qu'à se faire confirmer mes dires. L'assistant de Robiot auquel j'avais envoyé un long mémorandum sur mes tribulations champêtres connaissait le dossier et me présentait devant le juge comme un type dépassé par des événements dans lesquels ils s'était fourvoyé à son corps défendant. Dans la foulée, il a déposé une demande en libération conditionnelle.
Quelques jours par après, il est venu me trouver à la prison et m'a conseillé de revoir ma ligne de défense. Abandonnez cette histoire de cambriolage de la villa - m'a-t-il dit - elle n'est pas crédible. Revenez sur votre première déclaration, celle qui vous voit mettre à l'abri, au Luxembourg, la somme de cent mille euros rescapés de votre faillite, la suite de l'histoire n'étant qu'affabulations consécutives aux conditions de votre garde à vue et l'interrogatoire musclé des gendarmes. J'étais un peu estomaqué par ce qu'il me demandait, m'imaginant, dans ma candeur naïve, qu'il valait mieux raconter à ces gens de la Justice la vérité et rien qu'elle, mais il insistait, m'assurant qu'il tracerait, à partir de ce retournement, une nouvelle ligne de défense bien plus crédible que la première. Allez-vous en comprendre quelque chose dans ces milieux ! J'ai donc fait ce qu'il m'a dit et écrit, sous sa dictée, une lettre au juge.
Ce dernier n'a pas tardé à me revoir et là, dans son bureau encombré de dossiers et dans lequel flottait avec insistance la fragrance d'une eau de Cologne Roger & Gallet, il m'a écouté sans rien dire, puis, avec un petit sourire énigmatique m'a répondu : en somme j'ai le choix de voir en vous un fraudeur du fisc ou un cambrioleur amateur. Choix cornélien s'il en est, monsieur ! La Chambre d'Instruction le fera à ma place.
J'avoue que je n'étais pas très confiant dans cette procédure. Alors, quand le jour venu j'ai été présenté devant cette Chambre qui allait confirmer ou infirmer la décision du juge d'instruction de me mettre en examen pour tous ces faits gravissimes, je ne me faisais guère d'illusions. Robiot en personne s'était déplace, preuve de l'importance du moment que j'allais vivre et je ne fus pas déçu.
Par le Substitut général d'abord. Ce dernier a admis, sans réserves, que j'étais effectivement à Nice le jour des faits, preuve que je n'étais pas sur place à Toulouse pour vider les coffres de la banque et abattre une policière. Et que le fait de posséder des billets dont les numéros de série correspondent à ceux du braquage de la BNP n'était pas constitutif de ma participation à cette attaque. Par conséquent, il a donc laissé à la Chambre le soin de voir en moi un fraudeur du fisc ou n'importe quoi ! Robiot s'est engouffré dans cette brèche et, avec le talent que je lui prêtais, sans abuser du temps des magistrats de la Chambre, a collé sa plaidoirie sur le réquisitoire du Substitut Général et demandé ma remise en liberté.
Ce qui fut fait dix jours après !
A mon retour, Robiot m'a convoqué. Il était très content de lui. Tous les journaux du coin lui avait fait une publicité monstre. Sortir des griffes des magistrats un suspect dans une affaire où un flic avait été abattu, c'était pour le moins un coup de maître et il en était particulièrement fier. Moi, je ne comprenais toujours pas pourquoi il m'avait fait changer de ligne de défense, même si désormais, les seules foudres qui m'attendaient allaient être celles du fisc. J'essayai donc de connaître le sens de sa tactique.
Las, il est resté muet comme une carpe et je fus encore plus troublé quand il m'a déclaré sur le ton intimiste qui était sa marque de fabrique : vous savez, cher monsieur, les voies de la justice sont comme celles de Dieu, impénétrables, totalement impénétrables, allez-vous en savoir pourquoi ils ont pris cette décision, ô combien justifiée, de vous libérer sans multiplier les procédures coercitives. Il tira une bouffée sur son Havane, puis ajouta ces paroles mystérieuses : désormais il vous faudra vous méfier, les journaux ont beaucoup publié sur cette affaires et des détails qui n'auraient pas dû filtrer. Trop de gens en savent trop sur les cent mille euros dont vous êtes possesseur...
Que voulez-vous dire, Maître ?
C'est très simple, les cent mille euros au Luxembourg sont les vôtres. En toute légalité. Le fisc peut vous demander des comptes et, à mon avis, il le fera, mais jusque là, vous en faites ce que vous voulez. Méfiez-vous cependant de gens qui pourraient croire à votre histoire …
Mon histoire ?
Oui, celle qui vous voit en cambrioleur amateur. Certains pourraient croire à ce conte.
Vous visez les habitants de cette villa ?
Oh, eux ou les autres... et ces derniers peuvent profiter de l'occasion pour approfondir une enquête que jusqu'à présent ils ont pervertie par la hâte qu'ils ont eue à vous inculper. A votre place je serai prudent, je me méfierai de tout ce qui ne rentre pas dans la normalité quotidienne. Maintenant que vous avez de l'argent, partez quelques semaines ailleurs, ce ne serait pas plus mal. Me conseilla-t-il avant de mettre fin à l'entretien.
Je me retrouvai donc dans la rue, plus riche de cent mille euros tout-à-fait légaux et dont je pouvais faire ce que je voulais. Cambrioleur et blanchisseur d'argent sale, pour un début, c'était un doublé ! Pour le reste, il y avait de quoi se faire des soucis. Outre le fisc, ce qui était dans l'ordre des choses, j'eus subitement l'impression fort désagréable que j'étais manipulé et que tous ces événements heureux mais extraordinaires avaient pour seul but de me transformer en appât pour les vrais auteurs du braquage de Toulouse. Et, avouez-le, il y avait de quoi être inquiet, sachant que ces types avaient déjà tué.
Tout cela est illégal, pensai-je. Les magistrats ont pour mission de rendre la justice et pas à transformer d'honnêtes (?) citoyens en amorce pour malfrats sur le sentier de la guerre ! Et si le changement de stratégie de Robiot était un rouage de cette manœuvre conjointe des flics, magistrats et avocats ? C'était complètement dément de penser à quelque chose de pareil, mais que voulez-vous, les hommes étant ce qu'ils sont à l'ère où tout le monde doit remplir des critères de rentabilité, comment respecter la spécificité de la mission qui est la vôtre, que vous soyez magistrat, policier ou avocat ? J'avais bonne mine, moi, avec ma liberté retrouvée et mes euros. Désormais j'étais le point de mire de gens qui ne me voulaient certainement pas du bien.
C'est finalement assez déprimé que je suis rentré chez moi où les silences éloquents de Valérie et son regard fourbe ne m'ont guère remis d'aplomb. Alors, quand vers dix-neuf heures trente la sonnerie du téléphone a retenti et que j'ai décroché sans que personne ne dise mot au bout de la ligne, j'ai comme ressenti une confirmation de tout ce que je psychotais depuis le début de l'après-midi.
C'était qui ? A demandé Valérie.
Sais pas, il n'y avait personne à l'autre bout de la ligne.
Valérie s'est tue durant quelques secondes puis a explosé : dès demain je file chez ma belle-sœur à Paris, j'en ai marre de vivre avec un irresponsable qui nous a foutu dans une merdouille pas possible. Je demande le divorce...
Tout ce blabla hystérique a duré une demi-heure avant qu'épuisée elle ne se retire dans son boudoir. Bon débarras !

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C'est le le lendemain vers onze heures qu'elle s'est présentée. Quadragénaire, blonde, grande, superbes yeux bleus et silhouette longiligne, elle ressemblait à une de ces belles touristes allemandes qui sillonnent, le printemps revenu, nos paysages. Elle s'est présentée fort civilement, sa carte de flic bien en évidence : Michèle Peyrelevade, inspecteur de police. Heureux que Valérie soit partie au village pour faire des courses et pérorer chez les commerçants, je lui ai proposé un siège et une tasse de café qu'elle a refusée et l'ai écoutée sans détacher du regard ses yeux qui, il faut bien que je l'avoue, me fascinaient.
Vous avez été quelque peu secoué, je suppose - m'a-t-elle dit en préambule - toute cette histoire est perturbante, je vous le concède volontiers.  Ma venue n'a d'autre but que d'assurer votre sécurité dès fois que des événements imprévus troublent votre quotidien.
Vous voulez dire quoi au juste, madame ?
Rien de très inquiétant, je vous rassure, mais la presse a dévoilé pal mal de détails sur cette affaire, des tas de gens ont lu que vous aviez – bien à tort - avoué avoir cambriolé une villa pour y dérober cent mille euros, ils seraient donc tentés de croire à cette fable, ce qui pourrait vous causer des désagréments comme des sollicitations, des demandes répétées, voire des menaces. C'est pourquoi je souhaiterais si de tels faits occurrent que vous m'en fassiez rapport directement, vous me suivez ?
Le discours de Robiot, copier-coller !
Pas tout-à-fait – lui dis-je, après un temps de confusion - qui pourrait avoir intérêt à m'inquiéter dès lors qu'il sait que j'ai été arrêté et emprisonné pour un fait que je n'ai pas commis ?
Ne cherchez pas de la logique, surtout chez les criminels. Imaginons que les braqueurs de Toulouse, ou d'autre malfrats, ne croient pas un seul instant à votre version. Ils savent, par contre, que vous avez une somme importante en votre possession. C'est suffisant pour vous intimider ou vous faire chanter. Et c'est précisément ce qui nous préoccupe car il y va de votre sécurité. Je vous demande donc de me signaler personnellement tout ce qui pourrait conforter nos présomptions.
Mon intuition était donc la bonne, j'étais l'appât dans toute l'acceptation du terme. Les flics, pas plus que les magistrats ne croyaient à mon histoire d'argent planqué après ma faillite, ils savaient pertinemment que je l'avais volé et espéraient que les vrais possesseurs du magot se manifestent, tôt ou tard, pour se le faire restituer. J'ai eu envie de lui exprimer cette conviction intime, mais je me suis abstenu, pourquoi, je ne le sais exactement, mais à quoi m'aurait-il servi d'émettre cette hypothèse dès lors que ma sécurité était en danger ? Et à supposer même que je le lui eusse dit, aurait-elle changé d'un iota sa ligne de conduite ? J'étais la chèvre offerte au loup qui, quelque part en lisère de forêt, devait sortir de son antre pour me dévorer.
Elle s'est tue un moment puis, avec un beau sourire, m'a tendu sa carte.
Voici toutes mes coordonnées, vous pouvez m'appeler de jour comme de nuit, n'hésitez pas.
Je lui ai donc rapporté le coup de fil anonyme de la veille, elle a soigneusement noté l'heure que j'avais enregistrée, m'a rassuré en évoquant une erreur de numéro et des gens sans éducation qui ne s'excusaient pas, mais elle a bien insisté pour que je l'informe illico si de tels appels ou quoi que ce soit de suspect devaient se répéter.
Elle s'est levée, a pris congé de moi. Son sourire était lumineux.
Sur le pas de la porte elle a croisé Valérie qui revenait des courses son panier en osier sous le bras. Rentrée, elle m'a aussitôt demandé qui était cette « créature ».
La police, lui ai-je répondu.
Tu n'es pas sorti de l'auberge, persifla-telle.
Quand elle fut partie, un détail m'a tarabiscoté : c'était la gendarmerie qui s'occupait de l'affaire quand j'ai été interrogé et pas la police judiciaire, c'était bizarre quand même que les pandores aient levé la main et repassé le dossier à leurs ennemis intimes de la judiciaire. Décidément, l'affaire se troublait. Et je ne sais pourquoi, mais je me sentais de plus en plus exposé.
Tu en fais une drôle de tête, m'a dit Valérie.
Je n'ai pas répondu.
L'après-midi, j'avais rendez-vous avec Martin qui s'était déplacé pour recevoir son dû. J'allais lui remettre un chèque qu'il se dépêcherait d'encaisser. Je ne voulais pas qu'il vienne à la maison, car Valérie ignorait tout de ce prêt. J'ai donc raconté une histoire pour prendre la voiture et le rejoindre là où nous devions nous rencontrer, un bar discret d'Avignon.
C'était vraiment un copain en or, Martin. Je lui avais donc calculé fort généreusement des intérêts. Après tout, ce cambriolage, c'est pour le rembourser que je l'avais fait, autant qu'il en profite avant que le fisc ne vienne rafler la mise.
Sur la voie rapide, j'eus comme l'impression qu'une voiture sombre aux vitres fumées me suivait. Je conduisais plutôt lentement, à une vitesse inférieure à la limite autorisée et m'étonnais qu'elle ne me dépasse pas. Connaissant les braves gens d'ici et leur propension à exhiber la nervosité de leurs bagnoles, ce comportement me paraissait marginal. Je me suis efforcé de chasser cette impression. Reste calme, me disais-je, pas la peine de céder à la paranoïa. Je me suis garé au parking des Papes où la voiture sombre ne m'a pas suivi et, en surveillant mes arrières quand même, ai gagné le lieu du rendez-vous, un bar de la place de l'Horloge.
Martin y était déjà. On a parlé de choses et d'autres, mais surtout de mon incarcération.
Dis-moi, m'a-t-il demandé sur la fin, tu es sûr que tu ne l'as pas volé, cet argent ?
J'ai juré mes grands dieux que non, mais sa question me mis mal à l'aise, il n'avait pas trop l'air de croire à ma version d'un magot caché en attendant que l'orage de ma faillite passe. Et si lui émettait des doutes, que dire des autres, alors ?
On s'est quitté au bout d'une heure, j'ai flâné un peu dans Avignon sans pouvoir m'empêcher de vérifier si je n'étais pas sous filature.
Sur le chemin du retour, je n'ai rien remarqué de suspect, il faut dire que c'était l'heure de fermeture des bureaux et que la voie rapide était chargée. Mais arrivé chez moi, en fermant le portail je l'ai vue, c'était la voiture sombre qui m'avait suivi sur le chemin, celle avec les vitres fumées, j'en étais sûr. Elle est passée devant chez moi sans que je puisse distinguer qui que ce soit à l'intérieur, je n'ai pas non plus eu le réflexe de noter la plaque d'immatriculation, j'étais tétanisé.
Rentré dans la maison, il y avait un mot de Valérie laissé sur la table basse du salon : suis parti chez ma belle-sœur, rentrerai quand cela me plaira, merci de m'avoir accompagnée à la gare ! Toujours la pique féroce, sacrée Valérie ! Et puis tant mieux qu'elle ne soit pas là , autant être seul sur le pont quand le vent prend de la force et que le bâtiment tangue, cela m'épargnera ses cris et ses angoisses, toujours ça de gagné ! J'ai donc appelé l'inspectrice Michèle et lui ai raconté l'épisode de la filature sur la voie rapide. Vous êtes sûr que c'est après vous qu'ils en avaient, a-t-elle insisté. Parfaitement, ce n'était pas une coïncidence, je suis formel. Bon, qu'elle a répondu, je crois qu'ils ont expressément fait en sorte que vous les remarquiez, ce qui me fait penser qu'ils prendront bien vite contact avec vous. En attendant, prenez quelques précautions, fermez la maison, n'ouvrez à personne d'inconnu et tenez un téléphone à proximité. Vous m'appelez à n'importe quelle heure, c'est entendu ? Entendu !
Et cela n'a pas tardé. Une demi-heure après le téléphone a sonné, j'ai décroché, au bout du fil un homme au fort accent marseillais :
Monsieur Meffre ?
C'est moi !
Bon, je vais pas y aller par quatre chemins, vous vous doutez de qui vous appelle ?
Pas vraiment …
Si Monsieur Meffre, je suis l'homme à la voiture sombre, celle que vous avez remarquée à deux reprises, non ?
Puisque vous le dites …
Jouez pas au plus fin, Monsieur Meffre, je n'aime pas ça.
Que voulez-vous au juste ?
Qu'on se voie, Monsieur Meffre, nous avons des choses à nous dire.
Quoi exactement ?
Vous le savez fort bien, des comptes à mettre en ordre …
Un silence. Puis il a repris.
Demain à la « Civette » de Carpentras, à dix heures tapantes, reçu ?
Pas de problème, monsieur … monsieur ?
Mon nom n'a aucune importance, vous me reconnaîtrez en rentrant dans le bistrot, vous m'avez déjà vu, pas besoin de vous dire où.
Et il a raccroché.
L'intuition de l'inspectrice était excellente. J'ai donc aussitôt formé son numéro, elle a décroché aussi sec et je lui ai tout raconté.
L'homme que vous allez rencontrer demain, c'est José Perez, le vieux au côté duquel se tenait son neveu, Robert Masséna, le conseiller général de l'Hérault, dont l'épouse est propriétaire de la petite villa où vous les avez vu.
C'était donc lui, l'homme au fort accent marseillais.
José Perez n'est pas un inconnu de nos services, il a été condamné à plusieurs reprises pour faux et usage de faux, escroqueries diverses, banqueroute frauduleuse, associations de malfaiteurs dans le cadre de blanchiment d'argent. Sa spécialité est très simple : si des braqueurs ont des billets suspects, des billets dont les numéros sont repérables par exemple, il les rachète à vingt pour cent de leur valeur. Ensuite, par le biais d'une société d'import-export de pierres précieuses, il les écoule en Amérique du Sud, en Colombie notamment. Il s'y rend fréquemment avec du liquide qu'il change sur place, là où les contrôles sont inexistants et il revient en fraudant des émeraudes et des diamants qu'il écoule à Marseille et sur Anvers grâce à un complice local, Zsylberstein. Aussi simple que ça. Il est aussi dans le trafic de l'or volé. Lui, les braquages, il n'y a jamais touché, mais c'est un type connu du milieu dont il jouit de la confiance. Un type dangereux qui a d'excellents amis. Donc demain, inutile de jouer au plus fin, il faudra faire ce qu'il vous demandera, c'est-à-dire promettre de lui restituer les cent mille euros dérobés, sans quoi vous risqueriez gros de la part de ses copains.
Je ne pus cependant m'empêcher de lui demander :
Mais pourquoi un type pareil conserve-t-il cent mille euros dans un coffre minable dans une villa moche et ouverte à tous les vents ?
Je sentis à l'autre bout du fil comme une hésitation :
Allez vous-en savoir, me dit Michèle, à mon avis c'est pour le planquer, des fois que son bureau et son coffre à Marseille fassent l'objet d'une perquisition. C'est tout ce que je peux vous dire. Pour le reste, faites comme je vous l'ai dit, d'accord ?
C'était sans appel. Je ne pouvais que m'incliner. Elle ajouta :
Bien sûr, nous ne resterons pas inactifs. Demain, ne refusez qu'une chose, l'accompagner quelque part s'il vous le demande, mais je ne crois pas que ce sera le cas. A mon avis, il vous mettra en condition et vous donnera un rendez-vous pour la restitution, c'est à ce moment que nous aviserons d'une stratégie adaptée. Vous me rappelez discrètement aussitôt après, compris ?
Et Masséna dans cette histoire ? Demandai-je.
C'est son neveu, un homme sans casier, du moins pour le moment, mais nous le soupçonnons de traficoter avec son oncle. Il a besoin de beaucoup d'argent pour payer ses campagnes électorales et entretenir ses clients politiques. Nous aimerions bien le coincer, mais jusqu'à présent on a fait chou blanc.
Elle me prodigua encore quelques conseils, se fit rassurante : Perez, me dit-elle, n'est pas un tueur, il est trop intelligent pour s'abaisser à pareille besogne, plutôt du genre à imposer sa volonté par la force de sa personnalité. Se méfier, par conséquent.
Vous dire que j'ai bien dormi après cette conversation serait inutile. Je me suis dit que je m'étais mis dans un sacré pétrin et que, tant du côté des magistrats que celui des malfrats, tout m'envoyait dans une nasse d'où je risquais de ne pas réapparaître. L'appât de choix !
Le lendemain c'était vendredi, jour de marché à Carpentras. Il faisait beau, un doux mistral rafraîchissait l'atmosphère un peu lourde de la ville, des chalands, des touristes il y en avait plein en goguette, bref, une journée de rêve pour tout le monde, sauf moi. Après avoir tourné en rond tant et plus je finis par trouver une place potable au parking de l'Ouvèze et remontai lentement vers le centre-ville et le bar de la Civette. Il était dix heures moins cinq, j'y arriverai avec cinq ou dix minutes de retard, ce qui n'était pas grave, après tout, on est en Provence !
Comme tous les vendredis, il y avait un monde fou à la Civette, la terrasse comme l'intérieur du bar étaient bondés. Les cris des forains, le bruit de la foule, les conversations animées des badauds et les voitures un peu plus loin se fondaient en un brouhaha qui masquait toute conversation, sans doute ce que Perez souhaitait.
C'est lui, lunettes noires, jean et chemise blanche qui m'a vu le premier. Il a agité un journal, l'Equipe je pense et je me suis attablé près de lui.
Il n'avait pas vraiment changé, même si j'ai trouvé qu'il avait l'air un peu moins vieux que la première fois, ce qui était sans doute dû aux bienfaits de l'été. Il ne parlait plus haut et fort aujourd'hui, il était même carrément dans le registre du chuchotement, c'est à peine si j'entendis son « bonjour » de circonstance et je dus même tendre l'oreille pour bien comprendre ce qui suivrait débité sur un ton monocorde et rapide qui n'appelait ni commentaire et encore moins d'objection :
je vais pas vous retenir outre mesure, monsieur Meffre, pas la peine de faire de longues présentations surtout que moi, voyez-vous, j'ai toujours été dans le genre discret et expéditif. Vous avez mon pognon, vous me le rendez, c'est de cela qu'il s'agit, de rien d'autre et j'entends que cela soit fait mardi prochain au plus tard. Après, on se connaît plus, compris ?
Court et bref ! Pas de fioritures, pas de menaces, pas de chichis. Il ma donné rendez-vous mardi prochain à midi pile dans la villa « que vous connaissez parfaitement, non ? », j'avais juste le temps de prendre un train, d'aller à Luxembourg et de mettre un point final à cette aventure. Il ne m'a même pas proposé un café durant les cinq minutes que je suis resté avec lui et je n'ai pu déceler s'il y avait aux tables voisines ses compères qui surveillaient notre rencontre, rien ne m'a paru suspect, tout est allé très vite, comme, sans doute, il le voulait !
J'ai donc pris congé de l'homme en lui promettant d'être au rendez-vous mardi prochain. C'était tout juste le temps d'avertir la banque, d'aller à Luxembourg, de prendre les sous et rentrer. De quoi être déprimé d'autant plus qu'il n'y avait plus cent mille euros, mais soixante-cinq mille sur le compte en décomptant mes frais et mon remboursement à Martin. Histoire de compliquer la donne et mettre Perez de mauvaise humeur. J'ai eu comme une impulsion subite de me rendre à la police ou à la gendarmerie et raconter tout ce qui s'était passé, mais je me suis raisonné en me disant que c'était déjà chose faite avec l'inspectrice que je ne manquerai pas de contacter une fois rentré chez moi.
Ce qui ne fut pas nécessaire, à peine avais-je quitté Carpentras que je vis dans mon rétroviseur une Mini me suivre. Je reconnus bien vite au volant la chevelure blonde de Michèle. Elle me dépassa au bout d'un moment et me fit signe de la suivre derrière la station Elf au rond-point de la route de Loriol. Un coin ombragé et discret, sans doute connu des amoureux de la région.
Là, sous la pinède elle m'a rejoint dans ma voiture. Elle portait un pantalon beige, un chemisier couleur crème et une veste bleue en lin sous laquelle j'ai vu distinctement un holster avec son revolver niché dedans. C'était impressionnant.
Elle n'a pas duré très longtemps votre conversation – me dit-elle – il est pas très causant notre homme, plutôt du genre pressé, non ? Il ne vous a même pas proposé un café.
Elle avait l'air d'excellente humeur …
Comment le savez-vous ?
J'étais pas très loin de là, mon cher, et vous ne m'avez pas remarquée, on voit que vous n'êtes pas coutumier de ce genre de situation.
Elle me bluffait, cette madame.
Vous allez suivre ses instructions, ajouta-t-elle sur un ton de flic, partez-donc à Luxembourg et revenez avec le pognon. Lundi soir, on se voit et je vous mettrai au parfum de notre plan pour neutraliser ce bonhomme. D'ici là, soyez confiant, tout se passe conformément à nos prévisions. Je la trouvais particulièrement belle et me demandais si elle était mariée, où elle vivait et si elle avait des enfants, preuve que tout n'allait pas si mal que ça quand même dans ma petite tête secouée. Il faut pas grand chose pour se sentir revivre. Elle possédait cette faculté propre à certaines femmes de hausser les cœurs et affermir les volontés.
Mais cette euphorie passagère n'a pas duré très longtemps. Après avoir téléphoné à la banque luxembourgeoise pour l'avertir de mon passage lundi, je me suis en voulu à mort de m'être laissé emporter dans toute cette affaire qui ne me rapportait que des ennuis et des angoisses. Il y a des temps dans la vie, un temps pour ceci et un autre pour cela, c'est écrit quelque part dans l'Ecclésiaste et c'est pas des paroles en l'air, mais bien de la sagesse concentrée et qui peut servir à des types qui ont quelque chose de sensé dans la tête, bref, pas des numéros comme le mien. Quand on a dépassé soixante ans, il faut freiner, sans quoi c'est le dérapage assuré, je l'ai appris à mes dépens, c'était pas très malin !

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La nuit, en rêve, j'ai vu un cou tout gracile, d'une blancheur d'albâtre sur lequel on devinait la trace bleutée d'une veine. Hélas, à la base poussaient, pareils à d'indécents phallus, des champignons hideux de couleurs repoussantes. Dégoûtant ! J'étais fasciné par cette offense faite à la beauté de ce cou et ne savait que faire pour le rétablir dans sa pureté initiale.
Le lendemain matin, c'est encore vaseux que j'ai recherché la signification de ce rêve, et j'ai de suite appris que les champignons poussent sur des matières en décomposition, mortes en quelque sorte et je me suis dit qu'en l'occurrence, c'était moi, peut-être pas la mort physique, mais du moins la vitale. Vous pensez bien, dès lors, que c'est sans moral que j'ai abordé le week-end et le voyage vers Luxembourg.
Pour couronner le tout, vers midi Valérie m'a téléphoné pour m'informer qu'elle rentrerait de Paris dimanche soir et que …. vous avez compris qu'il fallait que je sois à la gare pour réceptionner madame. Alors, j'ai poussé un gueulante : je lui ai dit qu'il fallait qu'elle sache ce quelle voulait. Elle m'avait annoncé le divorce, eh bien qu'elle divorce ! Qu'elle se prenne en main, qu'elle se trouve quelqu'un pour l'attendre à la gare, mais que moi, je ne serai pas là, que j'avais autre chose à faire, qui était de mon ressort on ne peut plus personnel. Du coup elle a raccroché aussi sec en me disant qu'à l'avenir c'est son avocat qui m'écrira. Exit Valérie, et merci pour ce coup de gueule qui m'a fait du bien.
Passons sur l'absence de péripéties de mon voyage à Luxembourg d'où je suis revenu le lundi soir juste à temps pour retrouver Michèle derrière la station service de vendredi dernier. J'étais fourbu, nerveux, fatigué par le voyage et pressé d'en finir une fois pour toute avec cette comédie. Elle au contraire, était plus radieuse que jamais et semblait prendre toutes cela comme faisant partie d'une routine journalière sans plus d'intérêt qu'anecdotique. C'était peut-être vrai pour elle, la suite me dira quoi, pensai-je.
Bon, fit-elle, après s'être discrètement assurée que nous étions bien seuls, semblables à des amoureux clandestins, vous avez l'argent ?
Oui, mais pas les cent mille exigés.
Pas grave, dit-elle, comme s'il s'agissait d'un détail insignifiant. Dites-moi où se trouve exactement le parking que vous êtes bien le seul à connaître à proximité de la villa ?
Je lui expliquai clairement où il se trouvait, fis un plan et le lui donnai.
Je vous y retrouve demain à onze heures quarante-cinq, continua-t-elle, vous me donnerez la somme et j'irai, moi, au rendez-vous.
J'étais un peu estomaqué : vous, au rendez-vous, comme ça, toute seule ?
Posez pas trop de question, monsieur Meffre, contentez-vous de vous pointer à la villa à midi vingt-cinq, c'est tout … Ah oui, j'oubliais, vous venez sans votre portable, vous m'avez compris ? sans votre portable, j'insiste.
C'était compris, j'étais fatigué et ne souhaitais qu'une chose, me retrouver au lit. J'ai bien songé l'espace d'un court instant que, peut-être, l'inspectrice Michèle se ferait la belle une fois l'argent dans son sac, mais j'ai mis cette pensée sur le compte d'une paranoïa consécutive à mon angoisse. J'ai donc pris congé en lui promettant d'être à l'heure dite et au lieu convenu, ce parking caché le long du canal de Carpentras. Et sans portable !
Cette nuit là, j'ai pas rêvé.
Le lendemain, j'ai retrouvé à onze heures quarante cinq l'inspectrice là où il le fallait. Curieusement, elle y était seule, sans voiture, quand je lui ai posé la question elle a mis un index sur ses lèvres et m'a fait : chut ! J'en ai conclus que le périmètre devait être truffé de flics armés jusqu'au dents, bigre ! Je lui ai tendu, l'enveloppe, elle m'a recommandé de rester sagement dans ma voiture jusqu'à midi vingt-cinq et de ne sortir sous aucun prétexte. Nous avons vérifié l'heure de nos montres, un peu comme devaient le faire les commandos de la dernière guerre avant une opération risquée et puis elle est sortie de la voiture et s'est dirigée, sans trop de hâte ver la villa. Sa longue silhouette vêtue d'une veste de cuir noir sur un jean bleu la faisait, pour une fois ressembler à un policer en action, comme ceux que l'on voit dans les séries télévisées. C'était bien la première fois que je la voyais ainsi et cela m'a rassuré. J'étais sûr que sous la veste il y a avait, niché dans son holster, le revolver que j'avais entrevu vendredi dernier.
Je 'ai rien remarqué ni entendu de suspect durant ces longues minutes d'attente . Je me demandais bien ce qui allait se passer dans cette villa maudite qui n'en finissait pas de servir de décor à mon existence, et puis me vint cette pensée : après tout, qu'avais-je à faire là dedans, pourquoi les flics m'associaient-ils subitement à leur opération commando ? Dans les meilleures films je n'avais jamais vu cela. Et puis, cela pouvait être dangereux, une balle perdue c'est pas fait pour les chiens, enfin, en principe …
C'est dans cet état d'esprit qu'à mon tour j'ai quitté la voiture et m'en suis allé vers la villa. Il fallait bien cinq minutes à pied pour y parvenir. Elle m'est apparue petit à petit nichée en contrebas du canal de Carpentras, aussi moche qu'avant. Une 4x4 était garée devant, celle, sombre, aux vitres fumées, qui m'avait suivi récemment.
J'ai frappé et c'est Michèle qui m'a ouvert. J'ai de suite senti quelque chose d'âcre qui flottait dans la pièce sans que je puisse mettre un nom dessus, et puis j'ai compris : le corps de l'homme gisait sur le sol, les bras en croix, une blessure sanglante au front. Il était mort. L'odeur, c'était celle de la poudre.
Cela s'est mal passé, m'a dit Michèle.
Mais où est la police, ai-je balbutié ?
Elle va pas tarder - a-t-elle répondu - en esquissant un sourire.
Sur la table de la salle à manger, il y avait un sac en jute, les bords s'étaient affaissés et j'ai vu comme des lingots d'or qui y étaient contenus.
C'est son trésor de guerre – m'a dit Michèle sans que je ne lui demande quoi que ce soit - il y en a pour au moins quinze kilos.
Et, toujours sur la table, mais cachés par le sac, des liasses de billets de banque.
Ça c'est son stock stratégique, continua Michèle,comme si elle faisait l'article dans un magasin.
Quinze kilos d'or, au prix du lingot, plus toutes ces liasses, cela faisait un sacré magot et dire que ce radin me chipotait cent mille euros !
On fait quoi ? dis-je à Michèle.
Elle était en face de moi à un mètre à peine, elle avait un petit sourire indéfinissable et ses yeux bleus pétillaient, je remarquai alors que ses mains étaient gantées, ses cheveux retenus strictement en arrière et qu'elle n'avait pas de rouge à lèvres.

On s'imagine que ça fait mal, mais non, pas du tout. J'ai vu comme un éclair jaillir de l'arme et puis j'ai ressenti, mais très brièvement, comme une brûlure entre les deux yeux, pas douloureux du tout, même pas une piqûre de moustique ! Et je me suis retrouvé à terre, atteint entre les deux yeux. Mort ! Passé le premier moment de stupéfaction, j'ai eu comme un sourire entendu : elle m'avait possédé sur toute la ligne, la belle. Elle n'était pas plus flic que moi soliste dans un orchestre symphonique, elle avait monté le coup pour s'emparer, à travers moi, du butin de Perez. Et une fois mon rôle d'appât épuisé, elle m'avait froidement buté, comme elle l'avait fait pour le vieux. C'était un vrai travail de professionnelle, exécuté avec une maîtrise et un sang froid hors pair. Et je devinais la suite de l'histoire : les flics finissant, un jour quand même, par découvrir nos deux corps et concluant à un règlement de compte entre malfrats. Ils n'iraient pas chercher plus loin je le savais, ne me demandez pas comment, là où je suis à présent les règles logiques n'ont plus leur place.
Je l'ai vue se mettre à genoux, se pencher vers moi et me mettre son flingue entre les mains, sans doute pour y imprimer mes empreinte digitales, puis le jeter un peu plus loin pour faire croire aux enquêteurs que Perez et moi nous nous étions retrouvés face à face et que nous avions tous les deux tirés en même temps, faisant chacun mouche. Cela n'allait pas tenir la route très longtemps, cette explication, mais suffisamment que pour compliquer les recherches. Étendu, les bras en croix, comme je l'étais, j'ai pu voir son cou, lequel est on ne peut plus gracile et je vous jure qu'à la base j'y ai bien distingué les champignons de mon rêve. Ils se sont détachés, un par un, et sont doucement posés sur mon torse.
La porte s'est ouverte et un homme est resté à l'extérieur. C'était, vous vous en doutez, Masséna. Elle lui a fait un signe, a pris le sac en jute, en peinant quelque peu, y a fourgué les liasses de billets de banque puis elle l'a tendu à l'homme qui a dit quelque chose comme : bon Dieu, que c'est lourd ! Elle est sortie de la pièce et j'ai remarqué que par dessus ses chaussures elle avait mis des plastiques transparents. Je les ai bien regardés, ces deux là, ils étaient amants, cela me sautaient aux yeux maintenant, tout était clair, limpide et transparent. Il s'étaient débarrassé du vieux grâce à moi.
Je vous raconterai la suite quand on se retrouvera, en attendant, je vais prendre le départ pour ma dernière destination. La force de l'habitude me soulève une dernière interrogation. Valérie n'étant pas rentrée hier, qui viendra la chercher à la gare quand elle finira par rappliquer ? Je ne me suis cependant pas angoissé là dessus, croyez-moi !
J'ai entendu le 4X4 démarrer en faisant crisser les pneus et puis j'ai décidé à mon tour de partir là où je devais me rendre pour toute une éternité.

Texte déposé à la Société des Gens de Lettres (Paris) avril 2013


08/11/2012

Sous "X"

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L'homme ne dit rien, il se tient assis tout raide sur sa chaise. Il est maigre, de haute taille, ses joues creuses sont glabres, le crâne dépourvu de cheveux, il n'a ni cils, ni sourcils, le regard est halluciné. Il fixe, d'un air rebelle et craintif à la fois, son interlocutrice. De temps à autre il est agité par des tremblements.
En face de lui, une une femme revêtue d'une blouse blanche. Un stéthoscope dépasse de la poche de droite. Elle est assise derrière un bureau de facture modeste. La quarantaine, des cheveux blonds coupés courts, le regard attentif derrière de sévères lunettes. Elle remplit de son écriture en arabesque les lignes d'un épais cahier à couverture noire et spirales blanches.
L'homme la regarde faire, il jette de temps à autre un coup d’œil vers la fenêtre derrière laquelle se détache la cime des arbres et le bleu d'un ciel printanier.
Voilà, dit la femme en refermant le cahier et fixant l'homme qui la dévisage de son air allumé.
Vous allez rejoindre votre chambre et continuer vos traitements, n'est-ce-pas ?
Elle n'attend pas de réponse :
Je vous revois la semaine prochaine, je pense que vous irez encore mieux, à chaque jour suffit sa peine.
Un infirmier, qui se trouve près de la porte, vient prendre par le le bras l'homme qui n'a toujours pas prononcé le moindre mot, et le sort de la pièce.
La femme sort à son tour et se dirige à pas lents vers une salle d'attente où des gens de tout âge sont assis les uns à côté des autres, lisant des magazines ou chuchotant entre eux.
Elle fait signe à une femme assise près de la fenêtre, la quarantaine elle aussi, des cheveux bruns, une taille mince sous un visage marqué de quelques rides. Elle voit la doctoresse, replie machinalement le journal qu'elle parcourait sans le lire et la suit dans une petite alcôve contiguë à la salle d'attente.
Et alors ? Demande-t-elle sans préambule.
Rien, nous n'avançons pas d'un pouce !
La femme a un soupir, puis ajoute sans trop y croire :
Et le traitement ?
N'a rien donné, répond sèchement la doctoresse, comme si ce rappel d'un échec constituait un affront personnel.
La femme se tait, fixe le carrelage blanc et rouge duquel émane une odeur entêtante de détergent javellisé.
Reprenons, dit la doctoresse : vous êtes bien sûre que vous ne le reconnaissez pas, qu'il ne vous dit rien et ne vous est en aucune sorte apparenté ?
Tout-à-fait, répond la femme d'une voix lasse.
La doctoresse continue sur le même ton désabusé : Nous avons essayé quelques médicaments très récents qui, dans d'autres cas, ont donné de bons résultats, mais là, rien ! Le psychiatre parle d'amnésie et d'évocations particulièrement ancrées et résistantes à tout processus de réveil. Mais cet homme ne dit pas un mot, ne réagit à aucun stimulus mémoriel. En plus, toute tentative d'introspection semble lui être particulièrement traumatisant.
Elle interrompt son discours, tousse, fixe la femme derrière ses lunettes à monture invisible, puis sur un ton plus sec, reprend :
Un face à face entre vous et lui serait intéressant. Jusqu'à présent vous ne l'avez aperçu qu'à travers une glace sans tain et lui n'a vu que d'anciennes photos. Il faudrait que vous soyez confrontés physiquement l'un à l'autre, nous pensons que cela pourrait engendrer une prise de conscience qui réveillera des souvenirs enfouis.
Mais puisque je vous dis que je ne le connais pas, réplique la femme.
Et puis, continue-t-elle, toutes vos histoires me ramènent des années en arrière, c'est une épreuve pour moi aussi, il faut me comprendre, cela me perturbe .
La doctoresse se tait puis tapote l'avant-bras de la femme afin qu'elle relève la tête et soit face à elle.
Je sais que cela réveille en vous de tristes souvenirs, lui dit-elle, c'est tout votre passé qui revient à la surface, mais crevons l'abcès, non ? Cet homme n'a peut-être aucun lien avec vous, et dans ce cas l'incertitude sera levée.
Elle ne répond pas.
Elle vit par et avec cette incertitude, se dit la doctoresse qui, sur ce, ouvre son cahier pour y consigner sa réflexion.
Je peux partir ?
C'est la femme, elle n'attend pas de réponse et se lèvre.
Je veux vous revoir demain après midi à quatorze heures, lui dit la doctoresse quand elle se trouve sur le pas de la porte.
La femme ne répond pas et s'en va.
Elle ne me convainc pas, se dit la doctoresse, il y a chez elle un phénomène de rejet très évident et significatif, elle fuit ses souvenirs. Puis, après un temps : Après tout, si ce n'est pas ici que la confrontation aura lieu, ce sera chez les flics, conclut-elle, et elle se lève elle aussi.

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Elle rentre chez elle, Guy est devant la télévision à suivre un match de football, c'est le mondial et tous les jours c'est le même programme. Il la dévisage avec cet air qu'ont certains quand ils accueillent le chat qui rentre à la maison au terme d'une nuit de cavale.
Tu pourrais dire bonjour...
B'jour !
Il ajoute sur ce ton paresseux : y 'a le flic qu'est venu pour te remettre une convocation. C'est cet après-midi !
Oh, non ! Le cri fuse naturellement du plus profond de sa gorge.
Il s'extraie de mauvaise grâce de son fauteuil et lui lance :
C'est encore pour l'histoire de ce fou ?
Elle ne répond pas, et sans le regarder se dirige vers le couloir qui donne sur la petite pièce où se trouve son bureau.
Mais bon sang de bon sang, tu ne leur as pas tout dit ?
Tu connais les flics, non ? Il faut toujours leur raconter dix fois la même chose avant qu'ils te croient. Et les médecins des fous, c'est pareil !
Mathilde ! Il crie à présent : Mathilde ! Tu es sûre de ce que tu avances, il ressemble beaucoup à Alexis, ce type !
Elle ne répond pas, ouvre la porte de son bureau, la referme et pousse le verrou.
Dans la pièce, il y a une table avec un ordinateur en évidence, un meuble de rangement, une chaîne stéréo. Une photo de son fils, gamin de cinq ou six ans, la bouche édentée et souriant. A côté, une image de sainte Thérèse d'Avila.
Et un tableau peint à l'huile. Dans ses étalages de couleur, on dirait du Rothko.
Elle s'assied face à l'ordinateur, se prend la tête entre les mains et reste dans cette position une minute ou deux avant d'expirer longuement, puis elle sort du tiroir du meuble un vieux classeur à anneaux qu'elle ouvre pour le parcourir lentement.
C'est lui, se dit-elle. Et elle sent des larmes lui couler sur les joues. Mon Dieu, pourquoi lui, tant d'années après ?
Il y a des coupures de journaux, elles ont quinze ans, des photographies, des lettres, des avis de recherche et les ordonnances du Tribunal pour constater l'état d'absence et puis les notes d'honoraires des avocats. Tout est soigneusement rangé par date avec des annotations à l'encre rouge, celle dont elle se sert pour corriger les devoirs de ses élèves.
Elle pleure silencieusement, contenant ses sanglots, cherchant fébrilement un mouchoir pour essuyer les larmes et son rimmel qui coulent en longues traces grises sur son visage. Elle se sent subitement moche, vieille, usée par le temps et les souvenirs, serre les poings, retient sa respiration, suscite dans son mental l'éclosion d'une boule orange qui tournoie en elle au niveau du plexus et essaie de se concentrer sur ce feu purificateur.
Ce n'est pas lui ! Elle prononce plusieurs fois cette affirmation. Ce ne peut être lui. Ils ne reviennent jamais. Pourquoi serait-il revenu, lui ? Il n'en avait pas le droit ! Je dois m'éveiller, quitter ce cauchemar. Qui sont-ils pour croire que c'est lui ? Toi seule le sait ! Ils n'ont pas le droit de croire que c'est lui !
Elle contient ce long gémissements qui tord ses entrailles depuis un moment, étouffe un dernier sanglot avant d'enfouir sa tête entre les mains.
Et voilà que je me persuade, se dit-elle à haute voix avant que les sanglots ne reprennent de plus belle.
Derrière la porte, elle entend la voix de Guy, plus grave et avenante :
Tu sais, si t'as besoin de quelque chose, je veux bien fermer le poste, je veux pas que tu restes seule à te morfondre, cela ne vaut rien tout ça et puis...
Elle ne répond pas, détourne son attention de la porte et se met à respirer d'une narine, puis de l'autre, le tout d'une manière bien réglée ; trois secondes d'inspir, trois de rétention, puis six d'expir et ainsi de suite durant de longues minutes tout en ne quittant pas de l’œil intérieur la boule orange qui, petit à petit, se met à tourner de plus en plus vite. Elle ressent en elle comme une mystérieuse chaleur qui envahit son corps tout entier. Ses pensées se disciplinent, se présentent maintenant une à une devant sa conscience, elle retrouve le sourire hermétique qu'elle chérit entre tous, il lui revient aux lèvres creusant une fossette de chaque côté des joues.
Ils ne reviennent jamais, se dit-elle , jamais ! C'est Mémé Christine qui l'a dit !
tempete_dailymail.jpgL'officier de police est un homme replet, le cheveu rare, les yeux cernés et les doigts boudinés. On le devine à quelques mois de la retraite, désabusé au bout d'une carrière terne et fossoyeuse d'illusions. Il la reçoit sans égards particuliers, comme s'il y allait d'une corvée de plus. Il l'interroge d'une voix éteinte et sans relief.
On reprend tout depuis le début.
Je vous ai déjà tout raconté, lui réplique-t-elle d'un ton énervé.
Il fait comme s'il ne l'entend pas.
Le 26 septembre 1986, vous passez quelques jours de vacances dans un petit village de Galicie, tout proche de la frontière portugaise, avec votre mari, Alexis Chevarnadzé, de nationalité soviétique, vous êtes marié depuis six mois, votre mari est physicien et travaille à l'Université de Bordeaux où vous séjournez, c'est bien ça ?
Elle approuve de la tête.
Vous logez chez une vieille veuve, un peu sourde et ne voyant plus très clair.
Elle était aveugle, précise-t-elle.
Bon ! Il note la précision sur son cahier.
Elle se voit avec Alexis dans ce tout petit village de pêcheurs. Ils se promenaient le long des grandes falaises crayeuses, refuges de mouettes assourdissantes et querelleuses. Ils faisaient de longues promenades sous les embruns mousseux et le mugissement de l'océan rageur. Ils allaient et venaient, comme ça, tous les deux, sans personne, rien que le ciel pourpre, la mer bouillonnante et le vent sauvage.
Le policier reprend :
Le 29, à votre réveil, vous constatez que votre mari n'est pas dans la chambre. Vous pensez qu'il est parti chercher du tabac ou un journal, mais vers dix heures, ne le voyant pas renter, vous partez à sa recherche, puis, bredouille, vous avertissez la police. C'est bien ça, il n'y a rien à ajouter ?
Rien !
Des gouttelettes de sueur perlent sur son front, elle en éprouve du dégoût. Il lui parle en baissant la tête pour lire, de temps à autre, des notes éparses sur son bureau. Au milieu d'elles une photo d'Alexis en noir et blanc, c'est elle qui la leur a prêtée, voici dix jours, quand l'homme est arrivé du Portugal et a été hospitalisé ici, à Biarritz.
La police espagnole a conclu que votre mari était parti seul faire une promenade le long des falaises. Il y avait tempête ce jour,-là, il a dû être emporté par le vent ou allez savoir quoi ? Ils ont cru que la mer rendrait le corps, mais ce ne fut pas le cas … ça colle toujours ?
Elle approuve du chef.
Il postillonne et exhale une odeur de tabac froid qui l'agresse, elle est pressée de partir, fuir ce type qui la révulse et ce bureau qui suinte l'ennui et la mort.
Il y a quinze ans, en décembre 1982 exactement, un homme est signalé dans le village de... près de la frontière espagnole. Il présente tous les signes d'une aliénation profonde, ne parle pas, semble ne se souvenir de rien. Il est aussitôt hospitalisé à Porto. Personne ne le réclame. Il y a huit mois, au cours d'une crise d'épilepsie, il se met à parler dans ce qui semble être du français, puis dans une langue identifiée comme approchant le géorgien, les mots sont difficilement audibles, mais les médecins déchiffrent Alexis, Vigo, Bordeaux. Le phénomène se répète trois fois en six mois, toujours durant des crises d'épilepsie. Toujours les mêmes paroles, toujours ces Alexis, Vigo, Bordeaux.
Puisque vous le dites... rétorque-t-elle sans le regarder.
Puis elle se reprend : d'après vous, cet homme retrouvé deux mois après la disparition de mon mari, cet homme manifestement fou, qu'a-t-il fait dans cet état tout seul ?
C'est ce que nous aimerions savoir, madame. Si du moins cet homme est votre mari.
Je vous ai déjà dit que je ne crois pas qu'il le soit.
Puis elle poursuit sur un ton de plus en plus énervé : si je crois à toute votre histoire, mon mari a dû faire une chute de plusieurs mètres, puis se retrouver dans une mer démontée. Blessé ou pas, ce n'est pas de la tarte pour en ressortir, puis errer deux mois, je ne sais où, ni comment et se retrouver au Portugal.
Le policier ne répond pas, la regarde d'un air fatigué et poursuit :
ce n'est donc pas votre mari, d'après vous ?
En tout cas, je ne le reconnais pas !
Il la fait signer au bas d'une déposition où elle lit : individu enregistré sous « x », elle se lève en toute hâte et s'en va sans un regard pour le fonctionnaire.
Lui rallume sa pipe, range le dossier et en prend un autre. Il hausse les épaules en la voyant passer le long du couloir.
Moi, à la place des Espagnols... maugrée-t-il. Puis termine : tous des fadas !
tempete-372668.jpgElle voit Alexis marcher à ses côtés le long de la falaise, le soir tombe et la tempête se lève , il rit de tout ce qu'elle lui raconte, de ce qu'elle sait et que Mémé Christine lui a apprise. Il ne crois pas aux esprits, ni aux fantômes, Alexis. Elle lui avait dit durant cette promenade, qu'il terminerait comme une âme damnée, condamnée à errer sans fin sur des océans en furie. Et il avait ri de plus belle, Alexis. Il n'est pas ce pauvre type sans poils, au regard embrasé, lui, c'est un fou comme il y en a tant et tant. Alexis expie son hérétique incrédulité, et cela durera encore des siècles et des siècles. Il avait voulu la prendre dans ses bras, il riait, il ne la croyait pas...
Le lendemain, quatorze heures, elle est à l'hôpital dans une pièce toute blanche. Devant elle, la doctoresse peste sur la climatisation qui ne donne pas à plein rendement.
Elle ne lui a rien dit, l'a à peine saluée et l'informe : le docteur Rappaport assistera à l'entrevue, c'est le psychiatre qui suit votre mari... enfin, le supposé tel.
Elle n'est ni nerveuse, ni même impatiente que cette épreuve se termine. Le matin, en se levant, elle avait longtemps médité en suscitant dans son esprit l'apparition de grandes flammes rouges et vertes, d'étoiles à cinq branches et de swastikas, tous talismans bienfaisants et protecteurs. Elle se sent forte, protégée, entourée d'anges gardiens, le glaive flamboyant en main.
Elle entend du bruit dans le couloir et le voit. Il est accompagné par deux infirmiers et précédé d'un médecin en blouse blanche. Il a le crâne chauve et les yeux, dépourvus de cils et sourcils, ressemblent à des billes.
Ils le placent entre la doctoresse et le docteur, les deux infirmiers se tiennent derrière lui. Elle fixe son regard qui fuit et passe d'un côté de la pièce à l'autre, détaillant Dieu sait quoi sur les murs maculés de tâches de doigts.
Sur son front il y a des renfoncements, une suite de bosses et de creux.
Mon Dieu, se dit-elle, et des larmes embuent son regard. Elle se contient, elle ne veut pas que les médecins qui l'épient remarquent davantage son émoi. Un léger tremblement gagne sa jambe gauche, elle se maîtrise .
Au bout de deux interminables minutes, l'homme fixe obstinément un point situé au dessus du mur, tout juste derrière elle.
Rappaport lui met la main sur le bras et dit à l'homme : vous reconnaissez cette dame ?
Il détache chaque syllabe, comme s'il parlait à un enfant.

 

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Il émet une sorte de grognement, un peu de bave s'échappe de sa bouche, puis il se met à faire des signes désordonnés de la tête.
Elle se voit sur les falaises. Lui aussi ne répondait jamais clairement aux questions. Elle l'appelait : « l'impénétrable Sphinx ».
Ils sont tous pareils, ces physiciens, ils veulent aller au-delà de l' apparaître, remettent tout en question, découpent les cheveux en quatre avec leurs théories délirantes.
Rappaport, se lève, se place derrière elle, lui met les mains sur les épaules, tente de fixer le regard de l'homme et dit, toujours en détachant les syllabes : vous voyez cette femme ?
Subitement, l'homme lève le bras gauche, les infirmiers se préparent à intervenir, mais il le rabaisse aussitôt. A côté de lui, la doctoresse, impassible, prend note sur note. Mathilde sent le regard de l'homme fixé sur elle. Il ne dit rien, il a un doigt qui bat une mesure sur le bureau. Le regard devient de plus en plus insistant, elle se sent détaillée centimètre par centimètre. Les yeux ronds et nus vont et viennent sur toute sa silhouette, s'attardent sur ses mains, ses seins, son cou, le visage, de retour sur les seins et les mains, puis filent vers le plafond, reviennent, le tapotement devient frénétique, elle l'entend respirer par saccades, remarque le tremblement un peu convulsif de la tête. On dirait qu'un robot fou la scanne. Les mains de Rappaport pèsent sur ses épaules et elle allait lui demander de relâcher la pression quand fuse de la poitrine de l'homme une plainte rauque et longue, pareille à celle des chiens qui hurlent à la mort.
Ses yeux se révulsent, la tête bascule vers l'arrière, les deux infirmiers se précipitent avant qu'il ne tombe à terre.
Il fait une crise d'épilepsie, crie Rappaport qui se précipite de l'autre côté de la table pendant que les infirmiers couchent l'homme à terre et le maintiennent.
Mathilde le voit remuer bras et jambes, se débattre pour échapper à l'étreinte des infirmiers, mais ce qui l'impressionne le plus, ce sont ses yeux qui tournent follement, pareils à des billes lancées à toute vitesse.
Brusquement, ils cessent leur manège fou, se fixent sur Mathilde et elle l'entend hurler avec force : Christine ! Christine ! Christine !
Les yeux énormes, dilatés, sont sur elle comme s'ils voulaient s'emparer de son corps.
Elle se sent dévoilée et va céder à la panique, mais, l'homme se calme ferme les yeux et se laisse, sans plus, dominer par les infirmiers.
Ce n'est pas la peine d'insister, vous pouvez y aller, Madame, n'est-ce pas, Madame Legros ?
La doctoresse opine du chef.
Il la détaille et lui demande : Christine, cela vous dit quelque chose ?
Rien ! Je m'appelle Mathilde.
Et elle s'en va.
Elle est en nage,épuisée, mais somme toute légère et libérée du poids et de la menace que faisaient planer sur elle cette confrontation. L'homme n'est pas Alexis, il ne peut pas l'être. Ils ne reviennent jamais, c'est interdit. Les âmes comme la sienne errent indéfiniment sur les crêtes des vagues folles et hantent les nuits de tempête. Mamé Christine était formelle , on ne met pas ces choses en doute, on ne se gausse pas de ces histoires, comme le fait Guy à présent. Un jour, lui aussi l'apprendra à ses dépens. Alexis, n'est pas dans cet hôpital, il est ballotté d'une mer à l'autre au gré de la volonté des esprits. Il avait ri, Alexis, il avait ri et il ne savait pas...
Désormais il est seul à charrier son désespoir au faîte de vagues meurtrières, comme celles qui l'ont emporté cette nuit à Vigo.
Mamé Christine avait raison !

 

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L'avant-dernière illustration est du peintre Nico. Qu'il en soit remercié.
Texte déposé à la Société des Gens de Lettres (Paris octobre 2012)

 

11:44 Écrit par Dim's dans littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : nouvelles, folie |  Facebook |

22/10/2012

Lune de jour

 

 

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On s'est retrouvé dans le petit café jouxtant la Torre Belem. L'atmosphère était un peu nostalgique, Lydia, ma secrétaire, essuyait une larme qui perlait au coin de sa paupière et Joa, le commercial, tentait, comme d'habitude, de dérider la compagnie par quelques blagues et facéties. Dehors il faisait un temps magnifique, les hirondelles, sous les rayons du soleil, épousaient des montagnes russes en se poursuivant dans le ciel et les eaux du Tage se jetaient avec une lenteur majestueuse dans l'océan tout proche. Sous le pont du vingt-cinq avril, un énorme conteneur, aussi haut que le pont lui-même, quittait le port en faisant mugir tristement ses sirènes.
Ils disaient qu'ils me regretteraient, que c'était dommage que je doive retourner en Belgique au bout de ces deux années de Portugal, qu'on avait bien travaillé ensemble et qu'ils espéraient tous me retrouver plus tard : « ochalà ! »
Je n'avais pas trop envie de répondre, alors je souriais à l'un ou à l'autre, j’acquiesçais d'un air entendu, retenant les mots, serrant une main qui se tendait pour la dixième fois ou plus, m'efforçant de rester égal à moi-même qui avait été leur directeur dans les locaux de la « Speed Insurance, Portugal, Ltda ».
Quelques minutes auparavant, j'avais pris congé de Wilson, le directeur pour l'Europe, qui me remplaçait dans l'attente de mon successeur ; il avait été fort compréhensif et courtois : Dommage que vous soyez obligé de partir, Alex, vous faisiez un bon travail ici, et puis le pays vous convenait à merveille, mais bon, la maladie de votre femme vous rappelle à vos obligations et ni la compagnie, ni moi-même ne souhaitons vous en soustraire. Vous retrouverez votre ancienne affectation et vous pourrez compter sur notre sympathie.
C'était donc une page lisboète qui se tournait irrémédiablement et j'en concevais un regret profond tant je m'étais fondu dans ce peuple singulier qui, dédaignant les conquêtes terrestres et snobant l'arrogance de son puissant voisin, portait ses regards vers ces espaces immenses au-delà des océans. Je pouvais voir à ma gauche la statue en forme de proue d'Henri le Navigateur exhortant les Portugais à découvrir le monde et le peupler un peu partout de leurs métis.
Cela expliquait la diversité des couleurs et des types d'hommes et de femmes que je pouvais croiser dans les rues de la capitale : grandes blondes aux yeux bleus, petites noiraudes, ombres silencieuses venues de Goa ou de Macao, noirs hilares de Mozambique ou de l'Angola, pas loin de Wisigoths roux et de Maures au regard brûlants. Certaines nuits de tempête, j'entendais les craquements sinistres des caravelles qui se fracassaient sur des récifs lointains et les cris désespérés des naufragés emportés à jamais par des flots déchaînés ; des fantômes tristes devaient hanter les rues qui rappelaient le tremblement de terre de jadis et les invasions sarrasines et la furie des Castillans. Je montais alors les ruelles escarpées de l'Alfama et savais où se chantait le fado le plus déchirant, celui qui au bout de ses notes emporte toute la misère du monde pour la noyer, une fois pour toute dans la bouche du Diable, non loin d'ici, celle qui broie les vagues anémiées venues de l'autre bout de la mer.
7.jpgEt au petit matin, sous une pluie fine et triste comme les accords des guitares, je rentrais dans mon appartement du Bairro Alto. Le chauffeur de taxi ne disait rien, on n'interrompt jamais la mélancolie d'un fadista ; tous les Lisboètes savent ça.
Je songeais que ma vie aurait pu continuer ainsi son petit bonhomme de chemin, sans détours périlleux, ponctuée par le travail, mes promenades solitaires du côté de la Praça Luis de Camoes où j'aimais m'attabler à la terrasse du « Brasileira », y déguster un « bica », et mes relations épisodiques avec Angela.
Elle était arrivée voici quatre ans de son Brésil natal et avait vite compris qu'une fille de vingt ans qui se couche toute seule ne devient pas riche. Elle a donc monnayé ses charmes pour se payer et le nécessaire pour sa famille et le superflu pour elle, sans état d'âme, consciente qu'un amant de cinquante ans qui dépense vaut bien un jeune qui engrange.
Fortalezza c'est tout droit m'avait-elle dit un jour que nous contemplions l'océan depuis le Cabo. Enfin, je veux dire, tout droit en tournant un peu à gauche, pas loin en somme !
Elle en rêvait de Fortalezza et de ses parents à qui elle avait dit qu'elle était secrétaire dans une boîte internationale où elle avait appris l'anglais, ce qui était vrai, mais pas pour répondre au téléphone.
Une à deux fois par mois, nous passions une partie de la nuit ensemble à l'hôtel Ritz après avoir dîné dans une taverne de l'Alfama ou des docks voisins. Son corps était celui d'une adolescente, souple et sauvage, un peu comme celui d'une jeune chatte, la nuit, sur le sentier de la chasse.
Il y a trois jours, je lui avait dit que je retournais chez moi, que ma femme était malade, qu'elle allait même mourir d'un cancer qui lui crevait petit-à-petit le foie et que je devais l'assister dans ses derniers moments. Je ne pouvais faire autrement, c'était mon devoir.
Sans rien dire, elle a détaché le pendentif qu'elle portait au cou, une espèce de petit diable en onyx et elle m'a dit qu'elle me l'offrait, cela portait chance a-t-elle ajouté, c'était une sorcière qui le lui avait donné au Brésil avant qu'elle ne parte, et de la « chance », elle en avait eue, avec des amis comme moi.
Elle est resté toute la nuit et le matin venu, elle a refusé ses honoraires.
Elle m'a dit qu'elle était triste de me savoir parti, et moi aussi j'étais triste de la quitter, il y avait en elle une spontanéité quasi animale que les femmes policées et asexuées de ce continent avaient depuis longtemps perdue.
Elle allait me manquer, comme cette ville, son fleuve et cette atmosphère mélancolique qui des collines vertes du Nord se répand sur les maisons blanches recouvertes d'azulejos multicolores.
Trois mois auparavant, Florence, ma fille, vingt-six ans et architecte, ne doutant de rien et surtout pas d'elle-même, la rage carnassière que masque un sourire étudié, avait débarqué inopinément pour m'annoncer la nouvelle :
Elle est très malade, il faut que tu rentres, elle en a pour six moi au plus... je ne te pardonnerai pas de ne pas l'avoir soutenue dans ses derniers moments.
J'étais parti depuis deux ans, elle habitait avec sa mère dans la grande villa de Lasne, dans la banlieue chic de Bruxelles. Andrée, ma femme, n'avait rien dit, rien laissé transparaître. J'étais le mari qui travaille à l'étranger, un point, c'est tout. Je les imaginais toutes deux pénétrées d'un sentiment fait de ressentiment ou de colère ou des deux à la fois sur ce mari et père qui, à bout de leurs intrigues, s'était éloigné d'elles.
J'avais bien essayé d'expliquer à Florence ce sentiment de vide qui m'habitait, cette impression glacée qui fait que la vie n'est plus qu'un ensemble de convenances et d'habitudes savamment entretenues et qui, à la longue, me transformait en zombie. Mais elle n'a rien voulu entendre !
Tu rentres et tu assumes, après tu feras ce que tu voudras.
Voilà, c'était prononcé, pas d'appel possible.
images.jpgA Lasne, elles m'attendaient. Sourires de circonstances, jupe plissée d'Andrée, le petit chien sur les genoux et la permanente sévère. Florence en maîtresse de maison. Ce qui m'a surpris ce fut la présence d'un homme encore jeune, Olivier comme l'appelait Florence, le médecin d'Andrée.
Dès l'abord, il ne m'a pas plu, je l'ai trouvé fat et arrogant malgré l'effort que manifestement il faisait pour me plaire. Directement j'ai senti qu'entre Florence et lui, il y avait plus que des liens tissés par la maladie d'Andrée. Ils étaient de la même race, ces deux-là, de celle qui tue tout ce qui fait ombrage à leur soleil, c'était très clair, ils étaient encore un peu trop jeune que pour cacher parfaitement leur jeu.
Ils ont tous fait comme si rien ne s'était passé depuis les deux années que j'avais quitté la maison. C'était comme si je revenais d'un voyage d'affaires de deux ou trois jours. La maison était, comme d'habitude, dans un ordre parfait, dans le jardin la piscine étalait sa couleur bleue au milieu du gazon bordé d'hortensias roses et gras. Le petit chien gambadait et la domestique polonaise servait sous la tonnelle des sushis livrés par le traiteur à la mode.
Je n'ai pas trouvé Andrée aussi malade que Florence me l'avait décrite. Elle ne mangeait pas beaucoup, mais elle ne l'avait jamais fait. Elle me semblait amaigrie, mais pas trop. Je m'étais attendu à la voir décharnée, le cheveu rare, affaiblie par la chimiothérapie, mais non !
Olivier m'avait brièvement mis au parfum : Il n'y a pas de chimiothérapie, Monsieur, c'est inutile, elle prend des antalgiques, des médicaments dont certains sont de purs placebo et des concentrés de vitamines. Il y a une garde-malade qui nous assiste deux fois par semaine quand elle passe la nuit sous perfusion. Les spécialistes ne peuvent faire autrement. Le moment venu, il y aura les soins palliatifs, c'est tout.
Florence à ses côtés opinait du chef, elle ajouta avec un sourire que je ne pus interpréter : La garde-malade est une Portugaise, elle s'appelle Mariza, vous pourrez parler du pays.
La nuit venue, dans ma chambre, l'impression de malaise s'est encore accentuée. Je ne reconnaissait plus cette maison, j'étais un étranger invité, rien de plus qu'un homme en transit. Andrée, Olivier, Florence, tous me faisaient l'effet d'être des ombres dansant un ballet mystérieux, œuvre d'un chorégraphe allumé qui déplaçait les corps au gré de ses caprices. Tard dans la nuit, j'ai entendu la voiture d'Olivier quitter la villa, puis, dans le couloir du bas, il y eut des pas furtifs, une porte qui se ferme et puis le silence de la nuit a tout recouvert d'une chape de plomb.
Les semaines qui suivirent mon retour furent très occupées. C'est sans plaisir que je repris le chemin de la « Speed Belgium », avec le sentiment de revenir lieutenant dans une caserne que j'avais quittée colonel. Je ne connaissais plus grand monde dans ce bureau fébrile au sommet d'une tour de l'avenue Louise. Sous leurs airs compassés, ils me regardaient tous un peu comme si j'étais un sans-papiers égaré dans une réception mondaine. Le directeur belge, conscient de la sympathie que me portait Wilson, et soucieux de ne pas se l'aliéner, me trouva bien vite un placard, une secrétaire et m'oublia aussi sec. J'étais face à moi, sans travail, tout un programme, en somme.
Le matin au petit-déjeuner, Andrée muette et imperturbable me fixait de ses grands yeux clairs. Je la saluais, lui demandais si elle avait passé une bonne nuit et je recevais toujours les mêmes réponses polies et mesurées, puis je m'en allais accompagné par les bonds et les aboiements du teckel.
Florence passait le soir en trombe et puis disparaissait aussitôt dans sa vie faite de réunions, relations intéressées, restaurants branchés et sympathies artificielles nettement moins solides que les haines farouches qu'elle portait à tout ce qui barrait sa route.
Les fins de semaine me semblèrent bien vite insupportables. Pour fuir cette nécropole j'avais décidé de faire du bénévolat et demandé à devenir visiteur des prisons, cela me permettrait au moins de visiter les geôles des autres et occuper mes week-end. Je n'en dis rien à Florence qui m'aurait, une fois de plus, saqué, aussi sec au bout d'un de ces jugements sans appel dont elle avait le secret. Mais pour ce sacerdoce, il fallait remplir un tas de papiers, les soumettre à des policiers, à des juges... Aujourd'hui encore, j'attends leur réponse.
Je n'avais toujours pas fait la connaissance de cette Mariza dont m'avait parlé Florence. Elle était en vacances et remplacée par une Slovène ou autre Moldo-Slovaque. Je pestais intérieurement sur ces européens qui réclament de l'assistance sur tous les tons, mais laissent aux autres le soin d'exécuter les tâches qui les répugnent.
Andrée, au bout de ses perfusions nocturnes, reprenait place dans le salon sans que je puisse discerner le moindre changement dans sa manière d'être et de faire. Elle était là, aux portes de la mort, à se soucier de son rendez-vous avec le coiffeur, du portail qu'il fallait traiter contre la rouille et de se demander si, oui ou non, il fallait installer une caméra de surveillance.
Il me restait un ami, le docteur Gutfreund.
bars.jpegNous avions pris l'habitude de nous rencontrer tous les dix jours dans un restaurant sympathique pour manger et boire en nous racontant les histoires de jadis. Un jour, inspiré sans doute par le dernier verre, il m'a confié :
T'es trop bon, Alex, tu cultives encore des sentiments d'altruisme, si rares chez les sauvages qui nous entourent, à chaque fois tu te fais piéger...
Pourquoi tu me dis ça ?
Tu le sais bien... Ne me dis pas que t'es heureux de te retrouver ici, près de ta femme et de ta fille ! Je pense, que tu aurais dû ignorer sa supplique et rester à Lisbonne.
Et pourquoi, donc ?
C'est pas ta femme qui insistait tellement pour que tu rentres. Ta fille, elle roule pour elle et personne d'autre. Ton retour, elle doit le présenter à sa mère comme une victoire et asseoir encore plus son influence sur elle.
Mais Andrée est malade et mon retour...
Ne l'aurait sûrement pas guéri. T'aurais pu passer quelques week-end en Belgique et la conforter de cette manière. Mais pour ta fille, sa mère, fille d'un riche banquier catholique, ne pouvait être délaissée par son mari. Maintenant elle peut se prévaloir de ton retour, te présenter comme celui qui a préféré ses obligations conjugales à sa carrière...
Il vida son verre, et devant mon air un peu buté, n'insista pas. J'avais compris que son analyse était exacte. Je me refusais à admettre que je m'étais laissé prendre aux sentiments, que Florence était à la base de tout cela.
C'est six semaines après mon retour que je fis la connaissance de Mariza. J'avais oublié que cette nuit Andrée était sous perfusion et fus tout surpris de voir dans la cuisine une inconnue rincer une éprouvette.
Elle avait une peau étonnement pâle, constellée de grains de beauté, des cheveux châtains qui lui tombaient jusque sur les épaules. Grande, elle aurait pu ressembler à une Anglaise, s'il n'y avait eu ces immenses yeux noirs qui dénonçaient des origines maures.
La quarantaine à peine entamée, elle avait épousé un Belge qui était mort dans un accident de voiture voici deux ans. Elle était restée au Royaume et officiait comme garde-malade, son diplôme portugais d'infirmière n'étant pas homologué.
Je pris alors l'habitude de la savoir deux fois par semaine dans la villa, la nuit, à veiller sur Andrée. Parfois je l'entendais qui passait de sa chambre à celle de ma femme en faisant un crochet par la cuisine. Une nuit où l'insomnie, une fois de plus, ne m'accordait aucun quartier, je décidai de descendre au séjour et de lui faire la conversation.
Il était trois heures du matin, dehors la vent d'automne secouait hargneusement les arbres en hurlant sur des tons mineurs. Le teckel est sorti de son panier pour me saluer, puis il est parti derechef, la queue entre les jambes, se coucher. Mariza ne semblait pas surprise de me voir.
J'ai bu un verre de soja en lui racontant mon séjour portugais. Nous étions assis côte à côte sur le grand chesterfield face à la cheminée.
C'était une auditrice fort agréable qui me laissait deviser en me regardant sans rien dire, opinant d'un signe de tête ou d'un sourire. Vers six heures du matin elle m'a fait remarquer que le jour allait se lever. Je n'ai pas insisté, je ne voulais pas lui donner l'impression que je serai resté à lui parler jusqu'au bout de la nuit.
Cela devint, petit-à-petit une habitude que de la rejoindre au milieu de la nuit et de converser ensemble, comme si nous nous étions connus de toute éternité. En fait, je me rends compte à présent que c'était surtout moi qui parlais.
Un dimanche, Florence, flanquée du sempiternel Olivier me demanda à brûle-pourpoint :
Alors, tu la trouves comment, cette Mariza ?
Je savais qu'elle te plairait, ajouta-t-elle, puis, sans attendre ma réponse, me laissa perplexe à tenter de deviner ce que cachait son sourire énigmatique et son regard entendu.
C'est Gutfreund qui a sans doute compris tout ce qui se tramait, mais il ne m'a rien dit d'autre que : C'est vrai qu'elle te plaît cette Mariza, d'ailleurs tu n'as fait que parler d'elle depuis une heure et tu ne t'en est même pas rendu compte !
Et il ajouta : Si je l'ai vu, ta fille l'aura vu aussi.
M'a-t-il vraiment livré le fond de sa pensée ? Aujourd'hui je me le demande.
C'est une bûche qui tout déclenché, comme dans la nouvelle de Maupassant où un homme et une femme assis face à la cheminée se précipitent pour ramasser la bûche incandescente qui s'en échappe et se retrouvent dans les bras l'un de l'autre.
Parfois je me demande ce qui se serait passé s'il n'y avait pas eu, cette nuit là, le froid mordant, mon insomnie chronique et l'envie de tenir compagnie à cette femme. La vie doit être ainsi faite et il ne faut pas se perdre en conjonctures stériles, les choses sont telles que les dieux l'ont décidé.
Il était quatre heures et quelque chose du matin, nous étions assis dans le chesterfield face au feu quand une bûche s'est projetée brutalement sur le carrelage. D'un bond, nous nous sommes précipités pour la remettre dans l'âtre et, le danger écarté, nous nous sommes retrouvés l'un face à l'autre, nez à nez, bouche à bouche et à quatre pattes.
Je réalise à présent que ce sont ses lèvres qui, les premières, se sont collées aux miennes. Toujours est-il que le chesterfield nous a reçu, nous cherchant de partout, nous trouvant, nous perdant, pour mieux nous retrouver ensuite et nous étreindre farouchement, inconscients de l'heure, de l'endroit, épanchant ce désir qui, depuis des semaines, couvait en nous.
Le lendemain au petit-déjeuner j'ai eu un choc en voyant Florence attablée dans la cuisine devant son bol de céréales. J'avais complètement oublié qu'elle passait la semaine à la maison, je la croyais chez elle...
Elle m'a demandé, l'air de rien, si j'avais passé une bonne nuit. C'est cet « air de rien » qui m'a perturbé et me perturbe encore.
Mariza est sortie de la chambre d'Andrée et nous a souhaité à tous les deux une excellente journée. L'air de rien, elle aussi !
Si je comprends bien, tu es en train de tomber amoureux d'elle.
C'était Gutfreund qui concluait ainsi une de mes sorties.
Je ne sais pas. Peut-être amoureux de l'idée de l'être, tu crois pas ?
C'est les femmes qui sont amoureuses de l'état amoureux, mon vieux, avec nous, c'est plus carré, moins tordu, plus direct...
Derrière nous, près du bar, deux ou trois belles de nuit albanaises criaillaient entre elles et, assise, patiente, près du docteur, une jeune Bulgare attendait qu'il l'emmène à l'hôtel.
Si la pensée crée le réel, alors le réel n'est que pure création de l'esprit, c'est-à-dire rien. Peut-être en est-il de même avec l'amour. C'est nous qui le créons parce que nous voulons connaître ses « rousseurs amères » dont parle le poète.
Gutfreund était plus direct : En attendant, ce qui est pris est pris. Ne te tracasse pas avec les tenants et les aboutissants de cette histoire, jouis, mon vieux.
Je le sentais pressé de partit, la Bulgare sous le bras. La fille était avenante, chaussée de hauts talons et bas à résille. Des rondeurs fermes et invitantes. Sacré Gutfreund !
Nous prîmes congé et je m'en allai, déclinant au passage, les incitations insistantes des Albanaises.
Dehors, une pluie fine et glacée me ramena bien vite à la maison. Mariza me manquait.
Et décembre se mourait...
C'est le deux janvier suivant que j'ai tout appris. Enfin, presque...
Cafe_Brasileira_in_Lisbon.jpgNous étions à Lisbonne, Mariza et moi, dans la petite suite que j'avais retenue à l'hôtel Dom Pedro. Nous étions amants depuis six semaines et, passé le traditionnel Noël en famille, je m'étais éclipsé avec elle au Portugal.
Ce matin, il pleuvait à Lisbonne et le ciel était tout gris. Depuis notre suite au vingtième étage nous regardions la ville. Les eaux du Tage agitée par le vent secouaient les remorqueurs qui revenaient du large entourés de mouettes virevoltantes.
Nous n'avions absolument rien à faire, sinon l'amour. Après, étendus sur le grand lit, les sens apaisés et avec au corps cette sensation de plénitude particulière qui suit l'étreinte amoureuse, nous avons commencé à parler de tout et de rien et puis, petit-à-petit, de ce qu'elle avait vu et entendu chez moi, depuis tous ces mois.
Elle n'a pas le cancer, ta femme, c'est moi qui te le dis.
Allons...
Je ne suis pas médecin, mais j'en sais assez pour reconnaître les cancéreux des asthmatiques, elle n'a pas le cancer !
Mais Olivier ?
Olivier est l'amant de ta fille, et pour la garder, il est prêt à tout. Ils ont inventé cette histoire pour te faire revenir.
Mais pourquoi ?
Parce que ta femme devenait neurasthénique. Ton départ avait bouleversé un ordre qu'elle croyait immuable et elle ne pouvait le supporter. Ta fille a compris que si elle te faisait revenir, son influence auprès d'elle serait décuplée. Alors, tout était bon pour le faire, même le mensonge le plus grossier et la ruine de ta carrière.
Elle se tut une seconde, puis ajouta :
Son ambition est démesurée, elle lorgne sur la fortune de ta femme qui lui a déjà donné énormément pour ouvrir un cabinet d'architecte.
Tu l'as remarqué quand, ce mensonge ?
Très vite. Au départ Olivier ignorait que j'avais un diplôme d'infirmière. Un jour il m'a demandé si je savais faire des injections intraveineuses et j'ai dit oui, que j'en avais fait tant et plus au Portugal quand je travaillais à l'hôpital. Il m'a regardée d'un drôle d'air, a semblé hésiter, puis il a dit qu'alors je savais parfaitement ce que signifiait le secret professionnel.
J'ai fait à ta femme des injections de vitamine C, ce qui la faisait dormir. C'est tout !
La perfusion, ce n'était que du glucose et de la poudre aux yeux.
Alors elle ne mourra pas ?
D'un cancer ? Pas du tout  !
Et elle était complice ?
Non... manipulée aussi et hypocondriaque. Elle croit qu'elle est malade, mais, depuis ton retour, m'a dit aller beaucoup mieux. En fait, elle se demande ce que je fais encore à la maison.
Et Florence ?
Elle se tut, me fixa de ses grands yeux noirs, vint se lover tout contre moi, sa peau à même la mienne, ses seins reposant sur ma poitrine, elle me caressa le visage et... :
En ce qui te concerne, elle a fait l'article, c'est le moins que je puisse dire.
Vous savez, mon père est un homme fort séduisant, je suis sûre qu'il vous plaira, et puis il aime tellement le Portugal, vous aurez des choses à vous dire tous les deux.
Un ange passa. De toute cette histoire se décantaient des effluves empoisonnés qui polluaient les esprits.
Elle aurait souhaité que l'on soit amants, rien que pour te garder à la maison, elle est machiavélique.
Gutfreund m'avait dit la même chose. Nous étions donc, elle et moi, pris dans les rets de Florence.
Non pas pris ! Elle voulait que tu couches avec moi comme on le fait avec une bonniche, elle n'avait pas prévu le sentiment qui nous unit, c'est son maillon faible désormais, elle ne pouvait le concevoir, celui-là !
Quoi faire alors ?
Pour le moment, rien! On s'aime, c'est le principal, on verra après. Surtout ne pas leur montrer qu'on a percé leur jeu.
Silence. La pluie a tambouriné sur la grande fenêtre et le ciel s'est fait encore plus menaçant, comme si tous les éléments du monde s'étaient ligués contre moi. Tous, sauf Mariza !
Andrée est morte un mois après. C'est Mariza, de garde cette nuit là, qui nous a réveillé, Florence qui passait une nuit à la maison, et moi. Elle gisait sur sa couche, les yeux grands ouverts, la bouche entrouverte, figée dans une ultime et vaine interrogation.
Olivier est venu de suite, a constaté qu'elle avait succombé des suites d'une rupture d'anévrisme, et a signé le permis d'inhumer.
J'ai bien observé Florence durant tous ces moments. Elle semblait plus contrariée que triste.
Andrée fut incinérée dans la plus stricte intimité. Florence et Olivier affichaient un deuil discret et semblaient prendre des distances avec moi. Comme le contrat de mariage stipulait que les biens allaient au dernier survivant, j'héritais, par conséquent, de la fortune d'Andrée. Je pouvais prendre un nouveau départ, démissionner de la « Speed Belgium » et partir avec Mariza au Portugal.

 

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Ces lignes, je les écris deux ans après les faits. Mariza et moi, nous nous sommes mariés il y a six mois. Nous habitons désormais dans notre villa de Cascais. Nous avons tout pour être heureux, un pays que nous aimons, l'aisance financière et ce sentiment d'avoir triomphé de forces hostiles. Depuis la mort d'Andrée, mes rapports avec Florence se sont petit à petit dégradés. Après la mort de sa mère, elle a poussé des cris d'orfraies quand elle a découvert ma liaison avec Mariza, puis elle en a poussé d'autres plus tonitruants encore quand j'ai résisté à ses demandes de plus en plus pressantes de fonds pour créer un deuxième cabinet d'architectes. Je n'ai pas cédé. Elle ne voulait pas que je vende la villa de Lasne, mais je l'ai fait quand même. Depuis , nous ne communiquons pratiquement plus, même si je sais que, curieusement, elle est restée en contact avec Mariza. Elle se serait mariée, parait-t-il, avec Olivier je suppose, ou un autre, allez savoir quoi avec une fille pareille !
Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes s'il n'y avait, depuis trois mois, mes problèmes de santé, cette maladie qui me tarabuste le corps et l'esprit. Une affection rare et peu facile à soigner. Mais Mariza y veille, ainsi que le docteur Joachim Peireira da Silva, son cousin.
Ils s'occupent bien de moi, deux fois par semaine, leur nièce, Cristina, vient me veiller la nuit lorsque je suis sous perfusion. Mariza et lui me disent que dans quelques mois tout sera comme avant, que la maladie sera une fois pour toute vaincue. Il sont tous les deux très optimistes.
Je veux bien les croire, tout est dans le mental comme disait le docteur Gutfreund. Et je me dis que je vais guérir, qu'il n'y a aucun doute là dessus, le talisman d'Angela, je l'ai toujours et il pense la même chose. Mariza ne veut pas que je rédige ces notes, elle affirme que cela me fatigue, mais je passe outre et les donne au jardinier qui les poste pour la Belgique et Gutfreund.
Il y a un fado qui résume très bien ce que je vis :
« Por estranha magia
brilha o sol de noite
e o luar de dia »
Par une étrange magie, la lune brille le jour et le soleil la nuit.
Ce ne sont pas des mots alignés comme ça, pour faire beau.
C'est du réel, du fado !

 

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08/03/2008

Le grain de sable.

Majorque (15)Il les avait repérés depuis trois jours qu’il était là. Elle petite, blonde, riant fort, silhouette élancée et chevilles fines ; lui, plutôt grand, brun, visage ovale, dents blanches, musculature moyenne et chemise échancrée sur un torse imberbe.
Un jeune couple comme on en voit des tas dans cet hôtel des Baléares. Jeune, sans enfants, promis à un avenir sans histoires.
Pour lui, un avenir sans histoire est la chose la plus lamentable qui puisse arriver aux gens. Naître, vivoter et puis mourir. Rien de plus banal.
Il pense que la vie, la vraie, n’est faite que de tours et détours à flanc l’abîme avant le grand saut final dans l’inconnu.
Il pensait à tout cela quand il les voyait sur la plage se dorer au soleil chaud de juillet, elle dans un petit bikini blanc qui mettait son teint cuivré en reliëf.
Trop petit, le bikini.
Il les regardait à la dérobée quand il s’étendait, lui aussi, sur la plage où quand il jouait au volley non loin d’eux.
Leur chambre est au rez-de-chaussée, de l’autre côté du restaurant et de la réception de l’hôtel, pas loin de la piscine. Ca aussi, il le sait.
Tous les jours il y avait une soirée dansante animée par un orchestre local. Les couples virevoltaient au son d’une musique syncopée. Elle faisait tournoyer sa robe, et il pouvait contempler ses jambes nerveuses esquisser les pas en rythme et avec grâce. Elles sont belles, ses jambes.
Lui restait seul au bar à siroter un « Cuba libre », lentement, et en fumant une cigarette américaine. Les volutes de fumée montaient en spirales au plafond et s’étendaient paresseusement avant de mourir emportées par la brise discrète de la mer.
Cette nuit là, il l’a vu quitter la salle pour se diriger vers leur chambre. Elle est restée à sa table entourée d’une cour de bellâtres aux yeux brillants qui parlaient fort et se disputaient pour l’inviter à danser.
Une allumeuse, s’était-il dit plusieurs fois.
Il règle sa consommation, souhaite une bonne nuit au barman taciturne qui lui rend la monnaie et prend la direction du sentier qui mène vers leur chambre.
Odeurs mélangées de pin et d’air marin.
La lune est à son dernier quartier, il sait cela aussi. De hauts lauriers roses bordent le sentier, le jour ils donnent un peu d’ombre, tard dans la nuit ils sont autant de masses noires propices à des apartés romatiques ou à de furtives étreintes. Il l’a observé.
Il l’a vu rentrer dans la chambre où une lumière s’est allumée. Il est resté à l’ombre d’un laurier épiant les alentours, seul sans être vu. Dans la main il tient le lacet.
C’est un modèle particulièrement long : 110 cms. Il l’a détaché le soir même d’une paire de chaussures montantes emportée au cas où l’envie le prendrait de faire de la marche dans les montagnes aux alentours. Mais il a renoncé à cette excursion, il préfére rester sur la plage à jouer au volley, ou se promener, solitaire, le long de la mer.
 De la chambre lui vient le bruit d’une chasse d’eau. La lumière s’est éteinte et il l’a vu sortir et emprunter le sentier pour revenir vers la piste de danse. Il porte une chemise blanche bien visible dans l’obscurité ambiante, son pas est souple et silencieux, le pas d’un homme sans histoires.
Il arrive à sa hauteur quelques secondes après, le salue d’un « B’soir » poli et indifférent, et poursuit son chemin.
Quand l’homme sent le lacet autour de son cou il a un mouvement de recul stupéfié. Il ne se débat qu’après une ou deux secondes, trop tard...la mince lanière lui serre encore plus la gorge et l’étouffe indifférente aux soubresauts de son corps qui se cabre et recabre désespérement. Derrière le lacet, il évite les coups de pieds qu’il tente de lui donner et qui se perdent dans le vide. L’homme pousse un râle ou deux et s’affale de tout son poids sur les graviers. Deux minutes au plus…
Autour de la gorge, il y a un peu de sang. La langue pend, misérable, hors de la bouche. Il git, là, sur le sentier, ses yeux vides regardent le petit quartier de lune et les étoiles muettes du ciel.
L’homme, longeant les lauriers, est parti doucement en direction des chambres. Avant d’y arriver, il  prend à droite pour couper, pieds nus, à travers la pelouse. Puis il rejoint l’aile où il loge.
Arrivé dans sa chambre, il examine ses mains, son pantalon, sa chemise, nettoie le lacet à l’eau froide. Il prend une douche et se couche.

 

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Quand il se réveille, le lendemain, il remarque d’abord le lacet qui manque à l’une des chaussures montantes. Il se reproche de ne pas l’avoir remis en place avant de s’endormir. Il répare cet oubli, fait le tour de la chambre, inspecte soigneusement ses vêtements de la veille, les talons des chaussures, se douche et descend pour le petit-déjeûner.
Dans la salle il ne remarque rien d’anormal sinon qu’il n’y a pas de musique. Les gens vont et viennent autour du buffet, ils ne disent pas grand-chose, mais c’est comme ça tous les matins. Ils ont faim.
Il est entouré de touristes italiens, il essaie de comprendre ce qu’ils disent mais manifestement, ils ne parlent pas de ce qu’il voudrait. Ils terminent leur petit-déjeuner, se lèvent, lui disent  Ciao ! et il répond Ciao !
Après, il se dirige à pas lents vers la réception, il passe devant le panneau qui affiche les activités du jour, un avis y est accroché : la soirée dansante de ce soir est annulée en raison de l’événement dramatique de la veille.
Il se sent comme rassuré. L’événement est « dramatique ». Il finissait par en douter.
Devant la réception il jette un oeil dans le bureau du directeur dont la porte est entrouverte. Il y a du monde dans le bureau, des hommes en costume. Il pense que ce sont des policiers. Ils parlent sans trop couvrir leur voix. Il ne comprend pas l’espagnol.
A la plage il y a moins de monde. C’est ce qu’il lui semble et que lui confirme une touriste, une Française, Suzanne, rousse trentenaire et esseulée.
Elle dit que c’est terrible ce qui s’est passé hier. Des gens ont quitté l’hotel traumatisés. D’autres sont partis se baigner ailleurs. Vous savez pas pourquoi il l’a tué, ce pauvre type ? Non je ne sais pas. Et puis pourquoi il l’a fait, il ne l’a même pas volé à ce qu’il paraît ? Non, je ne sais pas. Vous voulez pas me tenir un peu compagnie, je ne me sens pas à l’aise ? Oui, je veux bien.
Ils s’étendent sur le sable. Serviettes côte à côte. Elle parle… une vraie logorrhée.  Il l’écoute moins distraitement quand elle évoque la veille. On s’est demandé pourquoi la police était dans la salle. Il n’y avait plus de musique, plus rien, on a tous été prié de rester sur place, le directeur a pris sa femme à part avec deux autres hommes. On l’a entendue pousser des cris !
On sait pas où elle est aujourd’hui. Terrible, je vous dis.
Il ne répond pas.
Je suis de Paris et vous ? De la province. Elle pouffe. On est tous des provinciaux, même à Paris. Vous restez encore longtemps ? Cela ne vous angoisse pas cette histoire ? Moi, je sais pas si je vais rester. Savoir que ce type a été assassiné comme ça à quelques mètres de là où je me trouvais, cela me glace. Pas vous ? Si, moi aussi, mais pas de la même façon. De quelle façon alors ? Je sais pas, de la façon qu’un homme se glace pour ce genre de chose. Ah ! et vous croyez que c’est différent pour une femme ? Je suppose que oui, c’est une question de sensibilité. Ben oui, c’est possible ce que vous dites là, une femme doit être plus sensible à ce genre de drame, enfin, je veux dire, le ressentir autrement, non pas que les hommes le soient moins ou insensibles. C’est quoi encore votre prénom ? Il répond. Ah, c’est joli comme prénom ! 

 

sans lune


Le commissaire Ramon Guttierez regarde l’homme qui est assis en face de lui derrière une table à côté du traducteur. Depuis sept heures qu’il l’interroge, Ramon le trouve étrangement frais et décontracté.  Lui est fatigué et songeur. Au plafond, les pales du ventilateur tournent en grinçant et font comme un miaulement de chaton affamé, cela l’énerve et ajoute à l’impression trouble qu’il a de ne pas contrôler la situation.
L’ampoule du bureau diffuse une lumière de plus en plus blafârde, c’est toujours ainsi passé une certaine heure. L’île n’est pas encore équipée comme il faut pour dispenser à tous ces touristes qui l’envahissent les besoins électriques qu’ils exigent, alors les autochtones trinquent.
Depuis la nuit dernière il est sur la brêche avec cette histoire de meurtre dans cet hotel flambant neuf et en ce moment rien ne dissipe le brouillard qui enveloppe cette affaire dont il ne discerne pas les tenants et aboutissants.
A chaque fois qu’il lui a demandé s’il l’avait tué, l’homme a répondu calmement en haussant un peu les épaules : pourquoi je l’aurais tué ? Je ne le connaissais même pas. Ce qui était la vérité toute nue, agaçante dans son énoncé froid et brutal. Personne ne les avait vus ensemble, sa femme non plus ne l’avait jamais vu de près. Pourquoi l’aurait-il tué ? Guttierez sait que l’on ne tue pas comme ça. Il a tué, lui. Souvent et beaucoup. Combien ? Il ne sait pas. Mais c’était durant la guerre civile et le mobile était clair : lui ou le républicain d’en face.
Et puis avec ce Français, il ne sait pas comment s’y prendre. Ils ne les aiment pas, les Français. Il ne les connaît pas, mais il ne les aime pas, il y en avait trop parmi les « brigatistas » d’en face. Il préfère les Allemamds, comme ça, instinctivement, même s’il ne les connaît pas bien non plus.
Ces interrogatoires prennent trop de temps, pense-t-il. Il faut que le traducteur traduise sa question et puis lui rapporte la réponse, cela traîne et nuit à sa méthode de harcèlement. Il ne sait plus quoi faire.
La Française, par exemple, elle lui a dit qu’elle l’avait vu tuer, lui, le type d’en face. Elle était sur son balcon au premier étage quand il a étranglé ce touriste. A onze heures elle était affirmative, mais quand il a fallu qu’elle le reconnaisse derrière un miroir sans tain, elle est devenue hésitante, et a fini par dire qu’elle n’était plus sûre du tout, qu’elle ne savait pas, qu’elle hésitait, que c’était pas lui au  bout du compte. Les femmes…
Il est allé dans la chambre de cette femme, sur ce balcon d’où elle avait aperçu la scène du meurtre. Et là, il avait réalisé que de ce balcon il était impossible de voir le lieu du crime. Pourquoi a-t-elle lancé cette accusation ? Elle non plus ne connaissait pas cet homme, un touriste, un type à qui elle n’avait jamais adressé la parole, pas même salué d’un hochement de tête. Les enquêteurs étaient formels. Alors pourquoi ?
L’homme était resté très calme quand, vers quinze heures, il lui a demandé de le suivre au commissariat pour lui poser quelques questions comme il le lui avait dit. A côté de lui se trouvait une autre Française, une fille grande et rousse. Elle l’a regardé partir un peu surprise et a déclaré à son adjoint qu’elle avait fait sa connaissance le matin même, qu’il était charmant, de parfaite éducation, et que non ! elle ne savait pas où il se trouvait hier avant et après la soirée dansante. Que bien sûr ! il parlaient de ce drame, comme tout le monde à l’hôtel d’ailleurs. Et qu’il était très calme.
S’il avait été Espagnol, Guttierez l’eut envoyé passer la nuit en prison, histoire de faire pression et de casser cette assurance qui l’énerve, mais c’est un touriste, un client de l’île et de ce tourisme dont l’Espagne exsangue a besoin. Il ne souhaite pas créer d’esclandre avec la presse française si prompte à dénoncer les exactions de la police franquiste et mettre en péril l’expansion de cette nouvelle industrie dont on dit qu’elle est l’avenir de son pays. Il va demander conseil à Puig, le commissaire divisionnaire, se couvrir. Guttierez est fonctionnaire, il sait ce que « se couvrir » veut dire.
Il regarde le piège sur lequel se débattent encore, pattes engluées, quelques mouches, machônne son cigare, tapote nerveusement des mains sur le bureau et déclare dans un soupir : je sors quelques instants. Le traducteur en profite pour lui demander d’aller aux toilettes, il s’en fout, acquièsce et les deux sortent laissant l’homme seul dans la pièce.
Il les regarde quitter le bureau enfumé et sinistre sous cette lumière jaune déclinante. Le commissaire, malgré la chaleur, n’a pas quitté la veste et la transpiration imprime sous ses aisselles des auréoles sombres et humides. Son pas est hésitant comme un vieillard frappé d’arthrite. Il enregistre sa silhouette qui ferme la porte en murmurant quelques mots au traducteur. Il se détend.
Sur le bureau, la machine à écrire, vieux modèle Remington d’avant la guerre. Elle faisait un bruit insupportable quand il tapait, comme tous les flics du monde, sa déposition à deux doigts. Sa masse grise et sale le fixe impassible. Taches d’encres et de café sur le bois de la table. Un cendrier. A côté de la machine un dossier bordeaux. Il regarde le tout. Quelques minutes passent. Doucement, il ouvre le dossier, parcourt les quelques pages qui s’y trouvent, ne comprend pas l’espagnol et s’arrête à l’une d’entre elle qui porte un nom : Violaine Ménard, Clermont-Ferrand et une adresse. Il referme le tout. Retenu !
La porte s’ouvre. Le commissaire rentre, s’éponge le front avec un mouchoir douteux, le traducteur le suit.Vous êtes libre, lui dit le traducteur, vous pouvez rentrer à l’hôtel, restez à la disposition du commissaire, votre passeport, vous pourrez le récupérer le jour de votre départ si rien ne s’y oppose. Il ne répond pas, ni même un bonsoir et se dirige vers la porte. Exit.
Guttierez le voit sortir. Il a l’impression d’une défaite, il n’aime pas. Il dit au traducteur de partir et l’autre ne se fait pas prier. Il allume un cigare, regarde les volutes violettes qui s’échappent de l’incandescence et laisse divaguer son esprit.
Puig l’a envoyé sur les roses. De mauvaise humeur. Ce type on ne peut pas le mettre en prison comme un vulgaire Espagnol, pas de preuves et une déclaration contradictoire d’un témoin douteux. Qu’est-ce qui lui a pris à cette femme de le dénoncer comme ça et puis de se rétracter ? Guttierez ne comprend pas. On tue parce que l’on a une raison de tuer, bonne ou mauvaise, ce n’est pas la question.  On dénonce parce que l’on sait quelque chose, on n’accuse pas à tort et à travers. C’est simple !
En lui une voix murmure que cet homme doit se reprocher quelque chose, mais c’est tout. Pas assez pour mettre un touriste en prison…trop risqué. Il y a un grain de sable qui grippe son enquête. Il se raisonne, se persuade que tout a été mené avec le sérieux et le professionnalisme qui le caractérisent. Pas question de lui reprocher quoi que ce soit.

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Quand il sort,  l’air marin qui succède à l’atmosphère chaude et lourde du commissariat lui caresse le visage. Décontracté, il esquisse un sourire et marche le long de l’avenue qui mène à la cathédrale. Il pense d’abord à héler un taxi pour se rendre à l’hotel, puis se ravise : autant profiter de la fraîcheur nocturne attablé à une terrasse. Il s’installe non loin du parvis et d’un croisement bordé de palmiers. Sur l’avenue, quelques rares voitures vont et viennent lentement. Echos de musiques rythmées qui s’échappent d’un peu partout. Des grappes de touristes arpentent les trottoirs, bruyants, joyeux, émechés. Les hommes et les femmes ont le teint hâlés et les yeux qui brillent. Mirage des vacances. Il allume une cigarette et laisse son esprit vagabonder.
Il s’est passé quelque chose d’étranger à son plan. Non ! il se reprend : il n’avait pas de plan. Juste un geste, rien d’autre que ce geste épuré et à peine pensé. Un geste comme ceux des pratiques martiales. Parades au sabre, à l’épée, ikebanu ou cérémonie du thé, c’est dans ce registre de la beauté du geste gratuit qu’il se situe, nulle part ailleurts. Alors pourquoi ce détour non intégré ?
Il l’a abordé vers quinze heures alors qu’il se trouvait au bar de la piscine en compagnie de cette Suzanne. Il lui a demandé de le suivre. Il a obtempéré et demandé à se changer dans sa chambre. Ce qu’il a fait en compagnie du commissaire et d’un policier. Dans sa chambre le commissaire a demandé s’il pouvait inspecter l’armoire et ses bagages. Il a dit que oui.  Il a longuement regardé ses vêtements de la veille, ses chaussures, fouillé dans l’armoire, sous le lit, ouvert sa trousse de toilette, passé la main le long de la baignoire, du lavabo. Tout y est passé. Puis il sont partis au commissariat.
Il s’est rendu compte que quelque chose le menaçait quand ils l’ont conduit dans une pièce annexe où se trouvait un miroir. Un miroir sans tain. Il y avait là derrière, quelqu’un qui devait le reconnaître ou non. Il est resté en compagnie de trois ou quatre types, il ne les a pas comptés. Puis ils ont éteint la lumière et lui ont demandé de faire quelques pas dans l’obscurité. Ensuite, ils ont rallumé, et il est sorti avec les autres et ils l’ont fait attendre dans le bureau du commissaire en compagnie d’un guardia civil amorphe et muet.
Il s’est étonné de son calme. Si un témoin a vu son geste de la veille, il est cuit ou presque. Il ne voit pas quelle défense adopter. En Espagne, la peine de mort est la garrotte, une strangulation en tout point pareille à celle qu’il vient d’infliger à cet inconnu. Le bourreau se place derrière le supplicié, lui passe une écharpe de soie autour du cou et serre… final à l’identique…
Il y a un grain de sable dans tout ce qu’il a échafaudé et qui a pour nom cette femme de Clermont-Ferrand. Elle devait se trouver pas loin de là, et il ne l’a pas vue. Erreur !
Mais pourquoi n’a-t-elle pas crié ? Les femmes hurlent pour un oui ou pour un non, et là : rien. Elle attend jusqu'au lendemain pour le dénoncer. Pourquoi ? Ce commissaire adipeux ne le lui a-t-il pas demandé ? C’est curieux.
Il se dit que le mieux est d’attendre. Il essaie de converser avec le guardia civil : buenas tardes, beau temps, hein ? L’autre lui jette un regard torve et se tait. Il fixe la porte qui va s’ouvrir tôt ou tard et se dit que rien qu’à la tête du commissaire il connaîtra la suite de son sort. Il y a une pendule suisse au mur qui fait tic-tac, tic-tac, il les compte posément, les accompagne des lèvres : tic-tac, tic-tac.
Combien de temps est-il resté comme ça à compter les pulsations  de la pendule ? Il ne le sait, il se souvient de s’être forcé à rester impassible quand le commissaire est rentré.
Il comprend de suite que, pour lui aussi, il y a un grain de sable. Même s’il tente de le cacher. La sueur au front ne trompe pas ni les claquements des doigts quasi compulsifs et le pas moins assuré.
Et il réalise alors qu’il va gagner. Discrètement, ce sentiment l’exalte et le venge de cette passe dangereuse qu’il a traversée. Maintenant il sait exactement comment les choses vont se dérouler. Cet homme ne peut pas deviner qu’il a commis ce qu’il a commis, comme ça, sans but précis, sans raison, sans autre motif que la beauté du geste.
Le commissaire le regarde distraitement. Pose le dossier sur le bureau, s’installe derrière sa machine à écrire et dit, comme si rien ne s’était passé : on reprend tout depuis le début.

Il y a de plus en plus de touristes qui passent sur l’avenue. Ils sont insouciants, gais et à des années lumières de ce qu’il vient de vivre. Il se dit que lui est différent de ces gens qui suivent le mouvement en moutons de Panurge, dépersonnalisés, heureux de n’être dans l’existence que des pions que d’autres placent et déplacent au gré de leur volonté.
Il sirote calmement son « Cuba libre », allume une autre cigarette et laisse son regard errer sans but précis.
Il peut bien se le permettre, il s’est montré à la hauteur. Pour un premier coup, c’était un coup de maître malgré le grain de sable.

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La femme est là devant lui, les traits tirés, toute blême dans sa tenue sombre. Voici deux jours, après l’enterrement de son mari, elle a demandé à se confesser. Il ne la connaît pas plus que ça. Pour beaucoup, l’église ce n’est que le baptême, le mariage et les funérailles. Elle et son mari sont venus dans ce petit village du Vaucluse il y a deux ou trois ans passer leur retraite au soleil. Lui est mort brutalement d’une rupture d’anévrisme. Soixante-huit ans. Classique !
Il l’invite à s’asseoir et lui dit que la confession est devenue le sacrement de réconciliation. Elle l’écoute le regard perdu. Il émane d’elle une tristesse profonde et amère comme souvent après un deuil récent.
Elle parle doucement sur un  ton presque inaudible, son discours est structuré, clair et précis. Il se rend compte qu’elle a dû le répeter plusieurs fois dans sa tête. Ses mains tremblent un peu et les yeux fixent le sol.
Il avait d’abord pensé au cas classique. Le conjoint disparaît et le survivant vient confesser son adultère passager ou récurrent. C’est un vieux confesseur qui connaît les hommes, leurs petites lâchetés, leurs faiblesses, leurs remords.
Mais la suite de son histoire est exceptionnelle. Il l’écoute :
Je revenais de la chambre où j’étais allée me remaquiller quand je l’ai rencontré. J’avais bien vu, quand il nous servait, qu’il me dévorait des yeux et lui se doutait qu’il me plaisait aussi. Quand nous nous sommes croisés, c’est spontanément que nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. J’ai voulu le prendre comme on le fait d’une friandise, c’est difficile à expliquer, je ne ressentais qu’une envie, mordre dans cette pomme comme Eve, la première, le fit .
Nous nous sommes cachés à l’ombre d’un laurier, il m’a serrée dans ses bras…
Alors que je prenais plaisir à cette étreinte furtive et quasi anonyme, j’ai vu à une quinzaine de mètres où je me trouvais un homme déboucher d’un sentier et se diriger vers le restaurant et c’est alors qu’un deuxième a surgi et, en deux temps trois mouvements, l’a étranglé avant de s’évanouir dans la pénombre du sentier.
J’ai pas réalisé de suite l’horreur de la situation. Je me suis dégagée de l’étreinte de mon partenaire, j’ai tenté de lui expliquer ce qui se passait, mais il ne comprenait pas assez le français. J’étais paniquée. J’ai retrouvé mon mari qui prenait le frais près de la piste de danse, j’ai prétexté un malaise et nous sommes partis nous coucher.
Tout dire ? Je ne le voulais pas. Il était jaloux. Pourquoi risquer mon couple pour un si bref caprice ?
Je n’ai pas dormi de la nuit. J’entendais, venus de la salle, les allées et venues des policiers et des clients. J’ai réfléchi.
Le lendemain, vers onze heures, je suis allée trouver le commissaire chargé de l’enquête et lui ai fait part de mes soupçons. J’ai désigné l’homme de la veille, lui ai dit que je l’avais vu  depuis mon balcon croiser la victime… je l’ai désigné. Quelques heures après, ils l’ont emmené.
Je suis rentrée dans ma chambre et, sur le balcon, j’ai réalisé que le témoignage ne tenait pas la route… de là, il était impossible de voir le lieu du crime…
Elle se tait. Il respecte son silence. Elle a les yeux embués et les traits tirés. Plus de quarante ans qu’elle le traîne, ce secret.
Elle continue : le commissaire aussi est venu sur mon balcon et il a réalisé que c’était pas crédible ce que je disais. Alors je lui ai dit que je m’étais sans doute trompée. Il m’a demandé de le suivre au commissariat et de reconnaître l’homme qu’ils avaient emmené.
Je l’ai reconnu-elle se tait à nouveau-j’en tremble encore aujourd’hui. Il était là au milieu d’autres hommes mais c’était lui ! Il avait l’air banal d’un Monsieur tout-le-monde. J’ai serré les dents, ramassé ce que je pouvais encore de courage et j’ai dit au commissaire que non ! c’était pas lui, j’étais pas sûre, j’avais dû me tromper. Il m’a regardée d’un air tout-à-fait méprisant en me vouant au diable et je lui donnais raison. J’étais lâche, menteuse, adultère et complice d’un assassinat. J’ai signé une déclaration à laquelle je n’ai rien compris, et m’en suis retournée. Arrivée à l’hôtel j’ai demandé à mon mari qu’on parte de suite, et on l’a fait sans se retourner.. C’était nos dernières vacances avant l’achat de la boucherie à Bouldoire. Des vacances, il n’y en a pas eu beaucoup d’autres avant la retraite. Voilà !

Son voilà n’est plus qu’un souffle. Elle se tait.
Le prêtre est pensif. Plus de quarante ans depuis les faits, il ne peut, avant de l’absoudre, lui demander de dénoncer cet assassinat. Il y a prescription. Et ces quarante-six ans de secret à porter. Un adultère lourd comme une croix.
Il la délivre, l’absout. Elle pleure et s’en va.
Il la regarde franchir la porte du presbytère, ombre noire un peu voûtée hésitante et pathétique.
Il y a des démons qui viennent, s’inscrustent et lentement bouffent l’âme au fil du temps.
« Je vous connais, ô monstre !»

 

2.01


Ainsi donc, le mari est mort. Je l’ai appris, hier, chez la boulangère. Elle est veuve, la dame de Bouldoire, qu’elle m’a dit. Les bons commerçants sont comme ça, ils parlent et je sais les faire parler. Son mari est mort brusquement jeudi dernier. Elle a appelé les pompiers, mais ils n’ont rien pu faire. On est pas grand-chose, peuchère !
Je suis rentré lentement, dans ce petit appartement acheté quand Monique et moi avons pris notre retraite. Monique est morte il y a un an au bout d’un cancer foudroyant. Je suis resté seul avec Achille, son caniche.
Seul, pas tout-à-fait… je les savais là, à quelques encablures. Je savais tout sur eux. Tout ou presque. Ne me résistait que ce grain de sable.
Je me demande aujourd’hui,  alors que mes cheveux sont gris et que les rides marquent mon front,  ce qui se serait passé si ce grain de sable n’avait pas enrayé la mécanique, cette nuit là aux Baléares ? Probablement qu’enivré par la brillance de mon résultat j’eusse récidivé, ce qu’il ne fallait surtout pas faire. L’acte gratuit ne vaut que par son unicité. L’acte gratuit c’est de l’art, la série devient vite crapuleuse.
Et ce grain de rien du tout s’est incrusté en moi comme un virus. Il a, petit à petit, pris possession de mon mental. A chaque fois que je croyais l’avoir oublié et que s’échafaudait un scénario nouveau, il revenait hanter mon projet. Rien n’est sûr. On se perd à se croire invulnérable. Et j’abandonnais…
Ce que je ne parvenais pas à comprendre, ce qui m’échappe aujourd’hui encore c’est pourquoi cette femme, qui m’a reconnu dans un premier temps, s’est rétractée par la suite ?
C’est ce mystère qui m’obsède et a fait que durant plus de quarante-six ans je ne l’ai pas lâchée. J’ai vite su que de Clermont ils déménageaient à Bouldoire où ils tiendraient une boucherie. Régulièrement j’ai téléphoné, je l’entendais au téléphone me donner les horaires d’ouverture, les promotions… je savais qu’elle était vivante, qu’elle parlait, travaillait. Chaque anné, sous prétexte de prospection commerciale,  je passais par Bouldoire. Je me promenais devant la boucherie, je la voyais servir des clients ou aider son mari. Je notais la taille qui s’épaissit, les traits qui fatiguent, les cheveux qui blanchissent.
J’ai pensé à l’étrangler à son tour… mais à quoi bon ? Et puis il y avait eu ce grain de sable qui ne demandait qu’à revenir et contrer mes plans les plus parfaits. Qui sait, sans doute lui doit-elle la vie ?
Ne pas savoir ce qui a fait que j’ai pu, jusqu’aujourd’hui, vivre normalement, épouser Monique, ne pas lui faire d’enfants et lui survivre a été, disons-le franchement, un mystère quotidien.
Quand ils ont vendu la boucherie pour s’installer, à Monteux,  j’ai dit à Monique qu’il était temps que je prenne, moi aussi, ma retraite, et que rien ne valait le soleil de Provence. Nous nous sommes donc fixés à Sarrians, le village d’à côté.
Elle est veuve, je suis veuf…Allez-vous en savoir ce qui peut se tramer dans ma tête ?
Car, je vous l’avoue, ce grain de sable, pour l’extirper je ferai tout.
Absolument tout !

 

 

14:08 Écrit par Dim's dans Général, littérature | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, nouvelles |  Facebook |