08/11/2012

Sous "X"

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L'homme ne dit rien, il se tient assis tout raide sur sa chaise. Il est maigre, de haute taille, ses joues creuses sont glabres, le crâne dépourvu de cheveux, il n'a ni cils, ni sourcils, le regard est halluciné. Il fixe, d'un air rebelle et craintif à la fois, son interlocutrice. De temps à autre il est agité par des tremblements.
En face de lui, une une femme revêtue d'une blouse blanche. Un stéthoscope dépasse de la poche de droite. Elle est assise derrière un bureau de facture modeste. La quarantaine, des cheveux blonds coupés courts, le regard attentif derrière de sévères lunettes. Elle remplit de son écriture en arabesque les lignes d'un épais cahier à couverture noire et spirales blanches.
L'homme la regarde faire, il jette de temps à autre un coup d’œil vers la fenêtre derrière laquelle se détache la cime des arbres et le bleu d'un ciel printanier.
Voilà, dit la femme en refermant le cahier et fixant l'homme qui la dévisage de son air allumé.
Vous allez rejoindre votre chambre et continuer vos traitements, n'est-ce-pas ?
Elle n'attend pas de réponse :
Je vous revois la semaine prochaine, je pense que vous irez encore mieux, à chaque jour suffit sa peine.
Un infirmier, qui se trouve près de la porte, vient prendre par le le bras l'homme qui n'a toujours pas prononcé le moindre mot, et le sort de la pièce.
La femme sort à son tour et se dirige à pas lents vers une salle d'attente où des gens de tout âge sont assis les uns à côté des autres, lisant des magazines ou chuchotant entre eux.
Elle fait signe à une femme assise près de la fenêtre, la quarantaine elle aussi, des cheveux bruns, une taille mince sous un visage marqué de quelques rides. Elle voit la doctoresse, replie machinalement le journal qu'elle parcourait sans le lire et la suit dans une petite alcôve contiguë à la salle d'attente.
Et alors ? Demande-t-elle sans préambule.
Rien, nous n'avançons pas d'un pouce !
La femme a un soupir, puis ajoute sans trop y croire :
Et le traitement ?
N'a rien donné, répond sèchement la doctoresse, comme si ce rappel d'un échec constituait un affront personnel.
La femme se tait, fixe le carrelage blanc et rouge duquel émane une odeur entêtante de détergent javellisé.
Reprenons, dit la doctoresse : vous êtes bien sûre que vous ne le reconnaissez pas, qu'il ne vous dit rien et ne vous est en aucune sorte apparenté ?
Tout-à-fait, répond la femme d'une voix lasse.
La doctoresse continue sur le même ton désabusé : Nous avons essayé quelques médicaments très récents qui, dans d'autres cas, ont donné de bons résultats, mais là, rien ! Le psychiatre parle d'amnésie et d'évocations particulièrement ancrées et résistantes à tout processus de réveil. Mais cet homme ne dit pas un mot, ne réagit à aucun stimulus mémoriel. En plus, toute tentative d'introspection semble lui être particulièrement traumatisant.
Elle interrompt son discours, tousse, fixe la femme derrière ses lunettes à monture invisible, puis sur un ton plus sec, reprend :
Un face à face entre vous et lui serait intéressant. Jusqu'à présent vous ne l'avez aperçu qu'à travers une glace sans tain et lui n'a vu que d'anciennes photos. Il faudrait que vous soyez confrontés physiquement l'un à l'autre, nous pensons que cela pourrait engendrer une prise de conscience qui réveillera des souvenirs enfouis.
Mais puisque je vous dis que je ne le connais pas, réplique la femme.
Et puis, continue-t-elle, toutes vos histoires me ramènent des années en arrière, c'est une épreuve pour moi aussi, il faut me comprendre, cela me perturbe .
La doctoresse se tait puis tapote l'avant-bras de la femme afin qu'elle relève la tête et soit face à elle.
Je sais que cela réveille en vous de tristes souvenirs, lui dit-elle, c'est tout votre passé qui revient à la surface, mais crevons l'abcès, non ? Cet homme n'a peut-être aucun lien avec vous, et dans ce cas l'incertitude sera levée.
Elle ne répond pas.
Elle vit par et avec cette incertitude, se dit la doctoresse qui, sur ce, ouvre son cahier pour y consigner sa réflexion.
Je peux partir ?
C'est la femme, elle n'attend pas de réponse et se lèvre.
Je veux vous revoir demain après midi à quatorze heures, lui dit la doctoresse quand elle se trouve sur le pas de la porte.
La femme ne répond pas et s'en va.
Elle ne me convainc pas, se dit la doctoresse, il y a chez elle un phénomène de rejet très évident et significatif, elle fuit ses souvenirs. Puis, après un temps : Après tout, si ce n'est pas ici que la confrontation aura lieu, ce sera chez les flics, conclut-elle, et elle se lève elle aussi.

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Elle rentre chez elle, Guy est devant la télévision à suivre un match de football, c'est le mondial et tous les jours c'est le même programme. Il la dévisage avec cet air qu'ont certains quand ils accueillent le chat qui rentre à la maison au terme d'une nuit de cavale.
Tu pourrais dire bonjour...
B'jour !
Il ajoute sur ce ton paresseux : y 'a le flic qu'est venu pour te remettre une convocation. C'est cet après-midi !
Oh, non ! Le cri fuse naturellement du plus profond de sa gorge.
Il s'extraie de mauvaise grâce de son fauteuil et lui lance :
C'est encore pour l'histoire de ce fou ?
Elle ne répond pas, et sans le regarder se dirige vers le couloir qui donne sur la petite pièce où se trouve son bureau.
Mais bon sang de bon sang, tu ne leur as pas tout dit ?
Tu connais les flics, non ? Il faut toujours leur raconter dix fois la même chose avant qu'ils te croient. Et les médecins des fous, c'est pareil !
Mathilde ! Il crie à présent : Mathilde ! Tu es sûre de ce que tu avances, il ressemble beaucoup à Alexis, ce type !
Elle ne répond pas, ouvre la porte de son bureau, la referme et pousse le verrou.
Dans la pièce, il y a une table avec un ordinateur en évidence, un meuble de rangement, une chaîne stéréo. Une photo de son fils, gamin de cinq ou six ans, la bouche édentée et souriant. A côté, une image de sainte Thérèse d'Avila.
Et un tableau peint à l'huile. Dans ses étalages de couleur, on dirait du Rothko.
Elle s'assied face à l'ordinateur, se prend la tête entre les mains et reste dans cette position une minute ou deux avant d'expirer longuement, puis elle sort du tiroir du meuble un vieux classeur à anneaux qu'elle ouvre pour le parcourir lentement.
C'est lui, se dit-elle. Et elle sent des larmes lui couler sur les joues. Mon Dieu, pourquoi lui, tant d'années après ?
Il y a des coupures de journaux, elles ont quinze ans, des photographies, des lettres, des avis de recherche et les ordonnances du Tribunal pour constater l'état d'absence et puis les notes d'honoraires des avocats. Tout est soigneusement rangé par date avec des annotations à l'encre rouge, celle dont elle se sert pour corriger les devoirs de ses élèves.
Elle pleure silencieusement, contenant ses sanglots, cherchant fébrilement un mouchoir pour essuyer les larmes et son rimmel qui coulent en longues traces grises sur son visage. Elle se sent subitement moche, vieille, usée par le temps et les souvenirs, serre les poings, retient sa respiration, suscite dans son mental l'éclosion d'une boule orange qui tournoie en elle au niveau du plexus et essaie de se concentrer sur ce feu purificateur.
Ce n'est pas lui ! Elle prononce plusieurs fois cette affirmation. Ce ne peut être lui. Ils ne reviennent jamais. Pourquoi serait-il revenu, lui ? Il n'en avait pas le droit ! Je dois m'éveiller, quitter ce cauchemar. Qui sont-ils pour croire que c'est lui ? Toi seule le sait ! Ils n'ont pas le droit de croire que c'est lui !
Elle contient ce long gémissements qui tord ses entrailles depuis un moment, étouffe un dernier sanglot avant d'enfouir sa tête entre les mains.
Et voilà que je me persuade, se dit-elle à haute voix avant que les sanglots ne reprennent de plus belle.
Derrière la porte, elle entend la voix de Guy, plus grave et avenante :
Tu sais, si t'as besoin de quelque chose, je veux bien fermer le poste, je veux pas que tu restes seule à te morfondre, cela ne vaut rien tout ça et puis...
Elle ne répond pas, détourne son attention de la porte et se met à respirer d'une narine, puis de l'autre, le tout d'une manière bien réglée ; trois secondes d'inspir, trois de rétention, puis six d'expir et ainsi de suite durant de longues minutes tout en ne quittant pas de l’œil intérieur la boule orange qui, petit à petit, se met à tourner de plus en plus vite. Elle ressent en elle comme une mystérieuse chaleur qui envahit son corps tout entier. Ses pensées se disciplinent, se présentent maintenant une à une devant sa conscience, elle retrouve le sourire hermétique qu'elle chérit entre tous, il lui revient aux lèvres creusant une fossette de chaque côté des joues.
Ils ne reviennent jamais, se dit-elle , jamais ! C'est Mémé Christine qui l'a dit !
tempete_dailymail.jpgL'officier de police est un homme replet, le cheveu rare, les yeux cernés et les doigts boudinés. On le devine à quelques mois de la retraite, désabusé au bout d'une carrière terne et fossoyeuse d'illusions. Il la reçoit sans égards particuliers, comme s'il y allait d'une corvée de plus. Il l'interroge d'une voix éteinte et sans relief.
On reprend tout depuis le début.
Je vous ai déjà tout raconté, lui réplique-t-elle d'un ton énervé.
Il fait comme s'il ne l'entend pas.
Le 26 septembre 1986, vous passez quelques jours de vacances dans un petit village de Galicie, tout proche de la frontière portugaise, avec votre mari, Alexis Chevarnadzé, de nationalité soviétique, vous êtes marié depuis six mois, votre mari est physicien et travaille à l'Université de Bordeaux où vous séjournez, c'est bien ça ?
Elle approuve de la tête.
Vous logez chez une vieille veuve, un peu sourde et ne voyant plus très clair.
Elle était aveugle, précise-t-elle.
Bon ! Il note la précision sur son cahier.
Elle se voit avec Alexis dans ce tout petit village de pêcheurs. Ils se promenaient le long des grandes falaises crayeuses, refuges de mouettes assourdissantes et querelleuses. Ils faisaient de longues promenades sous les embruns mousseux et le mugissement de l'océan rageur. Ils allaient et venaient, comme ça, tous les deux, sans personne, rien que le ciel pourpre, la mer bouillonnante et le vent sauvage.
Le policier reprend :
Le 29, à votre réveil, vous constatez que votre mari n'est pas dans la chambre. Vous pensez qu'il est parti chercher du tabac ou un journal, mais vers dix heures, ne le voyant pas renter, vous partez à sa recherche, puis, bredouille, vous avertissez la police. C'est bien ça, il n'y a rien à ajouter ?
Rien !
Des gouttelettes de sueur perlent sur son front, elle en éprouve du dégoût. Il lui parle en baissant la tête pour lire, de temps à autre, des notes éparses sur son bureau. Au milieu d'elles une photo d'Alexis en noir et blanc, c'est elle qui la leur a prêtée, voici dix jours, quand l'homme est arrivé du Portugal et a été hospitalisé ici, à Biarritz.
La police espagnole a conclu que votre mari était parti seul faire une promenade le long des falaises. Il y avait tempête ce jour,-là, il a dû être emporté par le vent ou allez savoir quoi ? Ils ont cru que la mer rendrait le corps, mais ce ne fut pas le cas … ça colle toujours ?
Elle approuve du chef.
Il postillonne et exhale une odeur de tabac froid qui l'agresse, elle est pressée de partir, fuir ce type qui la révulse et ce bureau qui suinte l'ennui et la mort.
Il y a quinze ans, en décembre 1982 exactement, un homme est signalé dans le village de... près de la frontière espagnole. Il présente tous les signes d'une aliénation profonde, ne parle pas, semble ne se souvenir de rien. Il est aussitôt hospitalisé à Porto. Personne ne le réclame. Il y a huit mois, au cours d'une crise d'épilepsie, il se met à parler dans ce qui semble être du français, puis dans une langue identifiée comme approchant le géorgien, les mots sont difficilement audibles, mais les médecins déchiffrent Alexis, Vigo, Bordeaux. Le phénomène se répète trois fois en six mois, toujours durant des crises d'épilepsie. Toujours les mêmes paroles, toujours ces Alexis, Vigo, Bordeaux.
Puisque vous le dites... rétorque-t-elle sans le regarder.
Puis elle se reprend : d'après vous, cet homme retrouvé deux mois après la disparition de mon mari, cet homme manifestement fou, qu'a-t-il fait dans cet état tout seul ?
C'est ce que nous aimerions savoir, madame. Si du moins cet homme est votre mari.
Je vous ai déjà dit que je ne crois pas qu'il le soit.
Puis elle poursuit sur un ton de plus en plus énervé : si je crois à toute votre histoire, mon mari a dû faire une chute de plusieurs mètres, puis se retrouver dans une mer démontée. Blessé ou pas, ce n'est pas de la tarte pour en ressortir, puis errer deux mois, je ne sais où, ni comment et se retrouver au Portugal.
Le policier ne répond pas, la regarde d'un air fatigué et poursuit :
ce n'est donc pas votre mari, d'après vous ?
En tout cas, je ne le reconnais pas !
Il la fait signer au bas d'une déposition où elle lit : individu enregistré sous « x », elle se lève en toute hâte et s'en va sans un regard pour le fonctionnaire.
Lui rallume sa pipe, range le dossier et en prend un autre. Il hausse les épaules en la voyant passer le long du couloir.
Moi, à la place des Espagnols... maugrée-t-il. Puis termine : tous des fadas !
tempete-372668.jpgElle voit Alexis marcher à ses côtés le long de la falaise, le soir tombe et la tempête se lève , il rit de tout ce qu'elle lui raconte, de ce qu'elle sait et que Mémé Christine lui a apprise. Il ne crois pas aux esprits, ni aux fantômes, Alexis. Elle lui avait dit durant cette promenade, qu'il terminerait comme une âme damnée, condamnée à errer sans fin sur des océans en furie. Et il avait ri de plus belle, Alexis. Il n'est pas ce pauvre type sans poils, au regard embrasé, lui, c'est un fou comme il y en a tant et tant. Alexis expie son hérétique incrédulité, et cela durera encore des siècles et des siècles. Il avait voulu la prendre dans ses bras, il riait, il ne la croyait pas...
Le lendemain, quatorze heures, elle est à l'hôpital dans une pièce toute blanche. Devant elle, la doctoresse peste sur la climatisation qui ne donne pas à plein rendement.
Elle ne lui a rien dit, l'a à peine saluée et l'informe : le docteur Rappaport assistera à l'entrevue, c'est le psychiatre qui suit votre mari... enfin, le supposé tel.
Elle n'est ni nerveuse, ni même impatiente que cette épreuve se termine. Le matin, en se levant, elle avait longtemps médité en suscitant dans son esprit l'apparition de grandes flammes rouges et vertes, d'étoiles à cinq branches et de swastikas, tous talismans bienfaisants et protecteurs. Elle se sent forte, protégée, entourée d'anges gardiens, le glaive flamboyant en main.
Elle entend du bruit dans le couloir et le voit. Il est accompagné par deux infirmiers et précédé d'un médecin en blouse blanche. Il a le crâne chauve et les yeux, dépourvus de cils et sourcils, ressemblent à des billes.
Ils le placent entre la doctoresse et le docteur, les deux infirmiers se tiennent derrière lui. Elle fixe son regard qui fuit et passe d'un côté de la pièce à l'autre, détaillant Dieu sait quoi sur les murs maculés de tâches de doigts.
Sur son front il y a des renfoncements, une suite de bosses et de creux.
Mon Dieu, se dit-elle, et des larmes embuent son regard. Elle se contient, elle ne veut pas que les médecins qui l'épient remarquent davantage son émoi. Un léger tremblement gagne sa jambe gauche, elle se maîtrise .
Au bout de deux interminables minutes, l'homme fixe obstinément un point situé au dessus du mur, tout juste derrière elle.
Rappaport lui met la main sur le bras et dit à l'homme : vous reconnaissez cette dame ?
Il détache chaque syllabe, comme s'il parlait à un enfant.

 

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Il émet une sorte de grognement, un peu de bave s'échappe de sa bouche, puis il se met à faire des signes désordonnés de la tête.
Elle se voit sur les falaises. Lui aussi ne répondait jamais clairement aux questions. Elle l'appelait : « l'impénétrable Sphinx ».
Ils sont tous pareils, ces physiciens, ils veulent aller au-delà de l' apparaître, remettent tout en question, découpent les cheveux en quatre avec leurs théories délirantes.
Rappaport, se lève, se place derrière elle, lui met les mains sur les épaules, tente de fixer le regard de l'homme et dit, toujours en détachant les syllabes : vous voyez cette femme ?
Subitement, l'homme lève le bras gauche, les infirmiers se préparent à intervenir, mais il le rabaisse aussitôt. A côté de lui, la doctoresse, impassible, prend note sur note. Mathilde sent le regard de l'homme fixé sur elle. Il ne dit rien, il a un doigt qui bat une mesure sur le bureau. Le regard devient de plus en plus insistant, elle se sent détaillée centimètre par centimètre. Les yeux ronds et nus vont et viennent sur toute sa silhouette, s'attardent sur ses mains, ses seins, son cou, le visage, de retour sur les seins et les mains, puis filent vers le plafond, reviennent, le tapotement devient frénétique, elle l'entend respirer par saccades, remarque le tremblement un peu convulsif de la tête. On dirait qu'un robot fou la scanne. Les mains de Rappaport pèsent sur ses épaules et elle allait lui demander de relâcher la pression quand fuse de la poitrine de l'homme une plainte rauque et longue, pareille à celle des chiens qui hurlent à la mort.
Ses yeux se révulsent, la tête bascule vers l'arrière, les deux infirmiers se précipitent avant qu'il ne tombe à terre.
Il fait une crise d'épilepsie, crie Rappaport qui se précipite de l'autre côté de la table pendant que les infirmiers couchent l'homme à terre et le maintiennent.
Mathilde le voit remuer bras et jambes, se débattre pour échapper à l'étreinte des infirmiers, mais ce qui l'impressionne le plus, ce sont ses yeux qui tournent follement, pareils à des billes lancées à toute vitesse.
Brusquement, ils cessent leur manège fou, se fixent sur Mathilde et elle l'entend hurler avec force : Christine ! Christine ! Christine !
Les yeux énormes, dilatés, sont sur elle comme s'ils voulaient s'emparer de son corps.
Elle se sent dévoilée et va céder à la panique, mais, l'homme se calme ferme les yeux et se laisse, sans plus, dominer par les infirmiers.
Ce n'est pas la peine d'insister, vous pouvez y aller, Madame, n'est-ce pas, Madame Legros ?
La doctoresse opine du chef.
Il la détaille et lui demande : Christine, cela vous dit quelque chose ?
Rien ! Je m'appelle Mathilde.
Et elle s'en va.
Elle est en nage,épuisée, mais somme toute légère et libérée du poids et de la menace que faisaient planer sur elle cette confrontation. L'homme n'est pas Alexis, il ne peut pas l'être. Ils ne reviennent jamais, c'est interdit. Les âmes comme la sienne errent indéfiniment sur les crêtes des vagues folles et hantent les nuits de tempête. Mamé Christine était formelle , on ne met pas ces choses en doute, on ne se gausse pas de ces histoires, comme le fait Guy à présent. Un jour, lui aussi l'apprendra à ses dépens. Alexis, n'est pas dans cet hôpital, il est ballotté d'une mer à l'autre au gré de la volonté des esprits. Il avait ri, Alexis, il avait ri et il ne savait pas...
Désormais il est seul à charrier son désespoir au faîte de vagues meurtrières, comme celles qui l'ont emporté cette nuit à Vigo.
Mamé Christine avait raison !

 

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L'avant-dernière illustration est du peintre Nico. Qu'il en soit remercié.
Texte déposé à la Société des Gens de Lettres (Paris octobre 2012)

 

11:44 Écrit par Dim's dans littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : nouvelles, folie |  Facebook |