09/06/2014

Aérienne Arachnée

Quand j'ai réalisé que j'étais pendue au bout d'une espèce de corde fine, je me suis dit que nous étions mardi et que j'étais plutôt sensée me trouver au bureau de l'agence de communication : Springer, Fuchs & Fitzberg. Il y avait comme une distorsion spatiale et temporelle que je ne m'expliquais pas, mais à vrai dire, cela ne me perturbait pas plus que ça, même si je n'avais aucune raison de me balancer de gauche à droite méprisante du vide sous mes pieds. D'autant plus, que je me trouvais en compagnie de mes collègues, environnée du bruit feutré des ordinateurs, des sonneries des portables et des conversations en catimini.
A côté de moi, mais en contrebas, il y avait Simone, vingt-sept ans, vingt-sept amants comme elle le trompetait en gloussant vulgairement. Je haïssais ses seins triomphants, moi qui suis plate comme une planche à repasser, poil au nez ! Tout le monde savait qu'elle couchait avec Antoine, l'échalas préposé à la presse écrite et qui couvrait ses bourdes symétriques à son incompétence. Ce n'est pas de la jalousie ce que je dis là, c'est la vérité vraie. Justement, à propos de vérité, il fallait que je définisse cette étrange sensation qui faisait que j'étais là où je suis sans me sentir là où je devais être. Mais j' avais beau faire, je n'y arrivais pas. Et puis, c'était quoi cette bizarre sensation dans la bouche qui me faisait saliver d'une manière torrentielle inconnue de mes sens ? Je me tâtai à la recherche d'un mouchoir en papier, mais en vain. Je vis, comme perdu dans une brume baroque, mon bureau sur lequel traînaient des documents soigneusement rangés et que j'étais sensée éplucher avant de les résumer pour la direction générale de l'agence. Personne ne semblait remarquer mon absence. Et me voilà à tortiller de ma jolie personne pour cacher mon énervement consécutif à cette navrante constatation. Au final, au bureau, que je sois là ou pas, cela revenait au même, comme toutes les activités de cette agence qui, je le soupçonnais depuis mon premier jour de travail, ne vendait que du vent et des statistiques creuses dont ses clients riches et sophistiqués étaient friands tant pour l'image de marque que l'imputation des honoraires aux frais généraux. Toujours ça en moins pour le fisc.
Je me remémorai, je ne sais pourquoi, l'an dernier partie en randonnée avec Daniel, un copain d'enfance, garçon un peu fade et introverti. Copain-copain, que cela devait être. Jusqu'à ce jour, quelque part dans un coin perdu de la Lozère où l'orage nous forçat à prendre pour refuge nocturne une grange solitaire dans une campagne qui l'était tout autant. Nous nous étendîmes à même la paille décidés à passer la nuit protégés un peu des éclairs et des trombes d'eau que le ciel déversait rageusement sur nos têtes. Daniel était aussi squelettique que moi, je le remarquai alors qu'il se séchait éclairé furtivement par la lampe de poche que nous avions heureusement emportée
avec nous. La vision de ce corps maigre ne m'inspirât que de l'indifférence teintée d'une pointe de dégoût morbide. Au bout d'un moment, épuisé sans doute il s'endormit bouche ouverte et poing serré, comme l'enfant qu'il n'avait cessé d'être. Je pensai que s'il m'avait fait la moindre avance, je l'eusse volontiers laissé faire, pour mieux le tuer ensuite. Cette pensée me glaçât. Cela me ramenait, quelques mois en arrière, dans le studio délicieusement décoré de littérature, arachnée et pallas, araignée, symbolique de l'araignée, femme et araignéeMaurice, un cadre dans une banque qatarienne, il était timide, il y avait de quoi ! Son éjaculation précoce y était pour quelque chose. Loin de me décevoir, cette carence m'inspirât un sentiment de puissance dont je me délectai sans vergogne. A l'aube un soleil rose me réveillât. Daniel me regardait, ou plutôt ce téton insignifiant à mes yeux qui s'était échappé de ma chemise dégrafée. Il s'était masturbé, je le constatai à la tâche humide sur son caleçon blanc. Sans un mot, je me levai et, consciente de mon audace provocatrice, je changeai de culotte, lui découvrant mes fesses maigres et blanches. Je m'étonnai de ma témérité, mais fis comme si cela était on ne peut plus normal. Sur ce, en route vers un petit déjeuner roboratif il se crut permis, en vertu de ce qu'il venait de découvrir, de me détailler l'état de ses hémorroïdes sanglantes et je lui rendis la pareille avec mes récurrentes aménorrhées.
Mais qu'est-ce qu'il fait chaud dans ce bureau ! La poitrine de Simone se soulevait au rythme de sa respiration palpitante et je devinais le regard lubrique de Garcia, le comptable, scotché entre le deuxième et troisième bouton de son chemisier jaune pâle. Je me laissai, à mon corps défendant glisser le long de cette fine membrane visqueuse et, somme toute répulsive, qui me servait de corde et remontai aussitôt, étonnée de ma souple vélocité. Je rêvais de pénétrer le corsage de Simone et de planter un dard dans son mamelon que je devinais sombre et dur. Pour sûr, elle aurait crié, d'autant plus que je l'aurais enroulée dans cette salive collante qui était devenue la mienne, pour mieux l'étouffer ensuite. Je la voyais déjà hurlante et se débattant, jupe relevée, exhibant de partout ses cuisses nervurées de cellulite, cintrées dans un string incongru sur sa dodelinante personne Pauvre marshmallow !

Il y eut un hurlement pareil au goret qui sent le coutelas lui trancher la carotide et le sang tiède lui gicler sur le corps. Auquel répondit comme un froissement sinistre de tôles au bout d'un d'un accrochage inopiné. Je vis Simone, hors d'elle, brandir son « Fémina » roulé en boule et s'approcher furieusement de moi, regard assassin et terrifié à la fois. Mais qu'est-ce qui lui prend, pensai-je, avant d'esquiver de justesse son coup. Le bruit me fit sursauter et je me laissai filer à toute vitesse jusqu'au sol, espérant trouver dans un recoin sombre un refuge à son ire.
Sale bête, hurla-t-elle d'une voix stridente et haineuse.
C'est bien elle, me dis-je, tous ses sourires, ses pseudos-confidences, tout cela ne respire qu'envie, jalousie et frustration rentrée.
Avec horreur je découvris le talon de sa chaussure. Il était passablement usé, même s'il y allait d'une Charles Jourdan modèle un peu dépassé, mais pas tant.

Cette vision, on ne peut plus fashion, fut la dernière de mon existence. Une voix venue de je ne sais d'où me susurra doucereusement à l'oreille
O folle Aragne, sì vedea io te
già mezza ragna, trista in su li stracci
de l’opera che mal per te si fé.
(1)
Et puis plus rien.

 

 

(1) O folle Arachné, je te voyais déjà à moitié araignée, et triste, sur les débris de la toile que par malheur tu ouvris ! Dante Allighieri. La divine comédie (Purgatoire) chant 12

04/06/2014

Carole et moi.

 

Carole et moi avons décidé de nous marier. Cela va vous sembler d’un banal insoutenable, mais c’est pourtant ainsi et bien réfléchi.
Après tout, se marier passé la cinquantaine ne choque plus personne sauf les éternels sceptiques qui se demandent comment passer d’une solitude souveraine à une cohabitation conventionnée.
C’est pourtant bien simple : il suffit de communiquer ! Et Carole et moi l’avons fait. Certains nous reprochent même de n’avoir fait que cela.
Durant des heures nous avons patiemment évoqué cet instant qui nous verrait à deux et pour toujours. Nous n’avons négligé aucun détail –fut-il d’une trivialité extrême- nous attardant même sur ce qui, au premier abord, paraîtrait saugrenu ou superfétatoire.
Mais conscients que gouverner est prévoir, nous sommes allés jusque là où nous le souhaitions : éviter toute surprise.
Des surprises, il y en a suffisamment comme ça dans l’existence, ne pensez-vous pas ?
Et le mystère ? on objecté d’autres …
Mais quel bonheur y aurait-il à vivre dans le "mystère de l’autre" ?
Franchement, je me demande quel plaisir vous pourriez tirer de cette part voilée que vous soustrait un partenaire avec lequel vous allez convoler pour ne faire qu’un ?
Le mystère est source d’angoisse, d’interrogations vides et vaines, genèses d’un prurit intellectuel stérile et réducteur.
A l’heure où tout se résous, pourquoi aspirer au mystère, ce trou noir de la pensée ? Pourquoi en mettre là où se veut la toute lumière resplendissante dans sa vérité ?
Dites-le moi !
J’ai eu bien de la chance de rencontrer Carole et de percevoir en elle l’écho de mes aspirations les plus exigeantes. Elle y a répondu de la manière qui est la sienne : calme, posée, logique et surtout rationnelle.
Voilà le mot est lâché : rationnel !
Je sais qu’il fait bondir, comme si le rationnel en sentiment était prohibé, remisé au vestiaire des banalités du quotidien. Comme si l’amour n’était qu’un soulèvement impulsif du désir.
Ce qu’un ami résumait par : vous n’allez tout de même pas mettre de la raison dans un sentiment pareil ?
Eh bien oui ! Au risque de déplaire aux derniers romantiques qui nous assiègent de leurs prétentions gélatineuses, nous avons décidé de privilégier le solide, le mesurable et rien ne l’est plus que la rigueur de la raison.
Voilà pourquoi, au terme d’une année de réflexion, nous passons à l’étape suivante et matérialisons notre relation.
Cette semaine, Carole11784@hotmail.com et moi-même Renaud 22971@yahoo.fr avons décidé de nous rencontrer « Au Trois maillets », une auberge calme et discrète.
Les signes ne trompent pas : 11764 réduit égale 3 : 22971 de même. Les Trois maillets, ce n’est pas un hasard non plus.
Au terme d’une année bissextile de 366 jours (366 se réduit à 6, soit deux fois trois), le temps est venu qu’on se voie.
Les plus fécondes correspondances sur la Toile ont une fin.




 

 

13/04/2013

L'appât

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J'ai toujours aimé me promener dans l'environnement privilégié qui est le mien : Dentelles de Montmirail, Mont Ventoux, Lubéron, avouez qu'il faudrait être difficile pour vouloir mieux. Certaines randonnées  me sont à ce point connues que leurs sentiers, à force de les avoir arpenté par tous les temps et en toutes saisons, n'ont plus de secrets pour moi. C'est, l'âge de la retraite venu, un des rares luxes que je me permets encore. Depuis que mon chien est mort, je suis seul désormais à marcher mais je ne souhaite pas en avoir un autre, les animaux, chiens ou chats, sont des puits à chagrins. Les femmes aussi me répondrez-vous, mais ce n'est pas la même chose. Alors je vais seul, c'est plus de solitude, mais, après tout, la vie est faite d'une addition de solitudes, autant ne pas l'oublier.
En allant mon petit bonhomme de chemin je retrouve au détour de la route des ombres familières : amours toujours vivantes, douleurs cicatrisées, regrets évaporés, espoirs déçus et soucis quotidiens. Pas de quoi en faire une déprime dès lors qu'on les prend et les replace aussitôt là où ils doivent se trouver, au plus profond de sa mémoire.
Nous étions en avril quand le printemps reprend force et vigueur. Il était environ onze heures et demie, je me reposais à l'ombre d'un pin, près du canal de Carpentras, à une portée de fusil de Beaumes de Venise. A quelques mètres en contrebas, une modeste villa beige isolée devant laquelle étaient garés deux 4x4 agressifs qui juraient avec le ton bucolique du paysage. Je songeais à la randonnée que je ferai dimanche à travers les Dentelles , quatre heures à crapahuter dans la garrigue, de quoi fatiguer un sexagénaire vigoureux dans mon genre et une belle journée en perspective.
Ma méditation fut interrompue par des bruits de voix qui venaient de l'extérieur de la villa. Je jetai un coup d’œil et vis deux hommes, l'un dans la quarantaine, vêtu d'un polo et d'un pull, l'autre manifestement plus âgé. Devant une bouteille de vin rosé et deux verres ils avaient pris place autour de la table du jardin.
J'entendis le jeune dire : Je pars demain en début d'après-midi.
Il dut s'y reprendre à deux fois, le vieillard ne devait pas avoir l'oreille fine.
T'as pas peur de laisser la villa, avec tous ces cambriolages ? Dit le vieux.
Que veux-tu, c'est comme ça. Si je mets un écriteau avec « alarme » dessus, c'est quasiment avouer qu'il y a des valeurs dans la maison. Alors, c'est bien simple, je place en évidence trois cents euros sur la commode de la salle à manger et des bijoux en plaqué or sur la table de nuit de Florence. Et si, en prime, ils veulent la vieille télé, qu'ils se servent, cela m'évitera d'aller la jeter à la décharge.
Oui, mais là c'est cent mille ! Rétorqua le vieux.
Dans le coffre, derrière la grande toile de la salle à manger, compléta le jeune.
Quand même, insista le vieux, c'est risqué, le coffre il est pas en béton.
Et où tu veux que je les mette ? l'interrompit le jeune, je vais quand même pas me balader à Béziers avec cet argent en poche ? Et puis qui, en rentrant dans cette maison, imaginerait qu'il y a cent mille euros en liquide dans un coffre derrière le tableau de la salle à manger ? Dis-le moi...
T'as peut-être raison répliqua le vieil homme. Et, après un temps de silence : ce qui est parfois le moins bien caché, l'est le mieux, les gens de nos jours sont tellement sophistiqués qu'ils s' imaginent des tas de trucs pas possibles, de l'électronique fourrée partout et des caméras alors qu'au bout du compte, c'est encore les vielles recettes qui sont les plus sûres.
De toutes façons, il n'y pas le choix, cela fait trois mois que c'est comme ça, répliqua le jeune...
Ben oui...
Ils burent en silence. Je m'étais fait tout petit derrière le pin, gêné par cette confidence qu'ils me faisaient ainsi partager et de laquelle, à cet instant, je n'avais cure. Je pensai qu'il valait mieux que je m'en aille.
On sera de retour lundi après-midi, dit le jeune. L'enterrement, c'est lundi matin, le temps de présenter les condoléances, boire un coup
et ...
Je serai bien venu, mais là, c'est trop loin, interrompit le vieux, je retourne à Marseille.
Je les présenterai à ta place, t'en fais pas...
Quel âge il avait encore, Marcello ?
Soixante-quatre.
Peuchère, c'est mourir jeune, quand même !
Ils continuèrent ainsi durant cinq à dix minutes je pense. Moi, je voulais partir sans être vu mais n'osais le faire de peur de me faire remarquer ce qui eut été difficile car déjà en ce printemps renaissant la végétation était dense et fournie, de quoi m'offrir une couverture suffisante, mais je ne le réalisais pas vraiment et puis, inconsciemment sans doute, je souhaitais en savoir plus sur eux et le magot dans la villa.
Le jeune se leva et dit.
Je vais prendre quelques clopes. Et il disparut de mon champ de vision.
Estimant, à tort ou à raison , que celle du vieux valait son acoustique, je me décidai à me lever et à disparaître le plus vite possible en faisant le moins de bruit.
D'abord, je n'attachai qu'une importance anecdotique à ce que je venais d'entendre. Voilà un bonhomme qui a cent mille euros dans un coffre caché derrière le tableau de la salle à manger de sa villa. Quelle curieuse idée, pourquoi ne pas les avoir mis dans un coffre à la banque ? Ou sur un compte bancaire ? Sans doute s'est-il abstenu de le faire parce que cet argent provenait d'une source frauduleuse, l'occulte d'une vente immobilière par exemple. Je n 'imaginais rien de plus grave, preuve que même avec les ans je suis toujours resté candide et naïf. Et puis ce bonhomme part à un enterrement à Béziers et laisse la villa sans surveillance. La villa ne fait pas riche, mais ce n'est pas cela qui arrête les voleurs, c'est connu, crise oblige, pauvres ou riches, on court tous le risque de se faire dévaliser. Ma femme m'avait raconté un reportage qu'elle avait vu sur France 2 ou je ne sais quelle autre chaîne à propos de la « démocratisation » des cambriolages, on n'arrête pas le progrès social avait-elle ajouté, c'est toujours ça !
Et puis, insidieusement, mon mental se mit travailler et me souffler que, somme toute, c'était bon à savoir ce que j'avais ainsi entendu à mon corps défendant, et tant qu'à faire, c'était peut-être une invitation du Destin dans mon vécu personnel que cette information inopinée. Et pourquoi ne pas sauter sur l'occasion ? S'introduire dans la villa, décrocher le tableau de la salle à manger, ouvrir le coffre et se servir.
Ma première réaction fut un refus brusque. Je n'irai pas me fourvoyer sur de pareils chemins interlopes. M'imaginer, vêtu de noir, un pied de biche à la main, rentrant par effraction dans la villa d'inconnus pour leur dérober un magot qui, frauduleux ou pas, n'était pas le mien, cela heurtait ma conscience. Allons, à mon âge, des galipettes peut-être, mais pas celles-là !
Justement, à propos de galipettes, t'as plus les moyens, me dis-je, ta maigre retraite, ton dépôt de bilan encore frais dans les mémoires, te laissent tout juste de quoi vivre modestement et supporter, stoïque, le regard méprisant de ta femme. Cent mille euros, cela fera du beurre dans les épinards et te permettra aussi de...
Mais je chassai ces pensées au fur et à mesure que j'approchais de l'endroit où ma voiture était garée. C'était une petite clairière entourée de conifères touffus. Il fallait savoir qu'une voiture s'y était garée à l'ombre de ces arbres mémorables. Je devais être le seul à en connaître l'emplacement, car, au bout de toutes ces années, été comme hiver, jamais elle ne fut occupée par autre que moi.
Arrivé à la maison, je rangeai mes chaussures comme je le faisais à chaque fois, caressai la chatte et me préparai un tofu aux légumes. A chaque absence de Valérie j'en profitais pour manger végétarien, régime qu'elle abhorrait particulièrement.
Et puis la sieste ! Mais cette dernière ne vint pas. Je ne pouvais m'empêcher de me souvenir de la conversation de ces deux hommes et la perspective de tout cet argent caché dans un coffre de pacotille excitait mon imagination et chassait illico le sommeil.
Avec cent mille euros, t'auras de quoi rembourser Martin, pensai-je. Martin, c'était un vieux copain qui m'avait prêté trente mille euros au moment où mes affaires allaient au plus mal. Il l'avait fait de bon cœur, sans même me réclamer d'intérêts, juste pour m'aider. Je lui avais dit que dès retour de bonne fortune je rembourserai ce prêt séance tenante. A la place, il y avait eu le dépôt de bilan, la liquidation de la société et ma retraite forcée. Je ne m'en voulais pas d'avoir planté le fisc, la sécurité sociale et mes fournisseurs, mais Martin, c'était autre chose, une dette d'honneur en quelque sorte et le fait de ne pas l'avoir honorée me pesait.
Oui, mais si tu cambrioles cet inconnu et lui pique son fric, tu substitues à un emprunt de bonne foi, que tu comptais rembourser, un vol qualifié, c'est pas mieux, c'est même plus grave, me disais-je. Oui, mais ce type tu ne le connais pas et, va-t-en savoir de quel trafic louche provient cet argent ? Après tout, à voleur, voleur et demi.
Et si tu ne volais que trente mille euros, juste de quoi rendre son dû à Martin ? L'opération en vaut la peine, les risques sont minimes. Tu achètes chez Bricorama ou ailleurs un pied de biche, te pointes la nuit dans la villa et tu tentes le coup. Si ça ne marche pas, si la porte résiste, tu n'insistes pas, c'est que le Destin ne veut pas que tu le fasses. Si tout baigne, tu prends trente mille euros, et même que tu laisses un mot du genre : merci beaucoup, monsieur, je tâcherai de vous rembourser !
Et gentleman cambrioleur, avec ça !
Cela me fit sourire, après tout, pourquoi pas ? Il est de ces moments où la vie vous réserve des opportunités qu'il faut savoir saisir. J'ai toujours été honnête, si je ne l'avais été, j'aurais déposé le bilan plus vicieusement, en planquant du fric, maquillant mes comptes et racontant des bobards aux banquiers, mais non ! j'ai été réglo jusqu'au bout, un débiteur de bonne foi en déconfiture, comme dit le Code de Commerce. Alors, pourquoi ne pas saisir ce que le hasard et la chance vous tendent à bout de bras ?
Je ne cessais de penser à cela et, imperceptiblement, à mettre l'affaire en musique. Demain, j'irai au Pontet acheter ce qu'il me faut : un pied de biche, des gants noirs, un petit sac à dos de la même couleur et une lampe de poche qu'on peut se fixer au front. Le tout dans deux ou trois magasins différents. Je paierai en espèces, bien entendu et j'attendrai vingt deux heures pour agir. L'après-midi, vers seize heures, je ferai un tour dans le coin pour être sûr que le type était bien parti. Et puis, à la grâce de Dieu !
C'est vite dit tout cela, mais quand on n'a pas l'habitude de ce genre d'expédition, le cœur bat la chamade quand même et je n'osais imaginer l'état dans lequel je serai demain quand je devrai forcer la porte de la villa.
Valérie me téléphona le soir venu pour me dire que son séjour parisien chez sa belle-sœur se passait à merveille et qu'elle arriverait en gare d'Avignon dimanche soir. Bien sûr, elle comptait sur moi pour venir la chercher. Pas de problèmes, ma chérie !
C'est alors que je me demandai ce que j'allais faire de cet argent une fois rentré chez moi. Trente mille euros, cela devait prendre de la place, surtout si c'était en petite coupure et je n'avais pas de coffre pour les planquer, et puis, pas question que ma femme apprenne l'existence de cette somme. Martin habitait Montpellier et je ne me voyais pas débarquer chez lui dimanche pour la lui rendre, d'autant plus que sa femme ignorait qu'il me l'avait prêtée. Je mis ce point entre parenthèses et essayai de rester le plus calme possible.
Je risquais quoi ? A moins d'être pris en flagrant délit, rien ! Pas de voisins immédiats, pas d'alarme, un coffre qui, d'après ce que le vieux disait, n'était pas en béton, pas besoin de retourner toute la maison pour savoir où il se trouvait, une planque sûre pour ma voiture et une connaissance parfaite du terrain. Sans compter ma détermination à me débiner si quoi que ce soit venait à compliquer ma tâche. Un boulevard en quelque sorte.
J'ai passé la soirée à gamberger de la sorte, à tourner et retourner toutes les hypothèses possibles et imaginables dans ma tête. Le film sur France 3 ou 2 , un classique d' Hitchcock, n'a pas réussi à me distraire de mes pensées. Je ne me souviens même plus du titre.
La nuit, j'ai fait un rêve plutôt dégoûtant, j'avais les jambes couvertes de pustules que je grattais nerveusement à l'aide d'un couteau. Elle se détachaient facilement en plaques noires et jaune toutes bouffies et dégueulasses laissant cependant la peau indemne et joliment rose. Curieux et perturbant. A sept heures du matin j'ai consulté Google pour connaître la signification de ce rêve et là, oh, surprise ! rêver de pustules signifie que la fortune attend le rêveur ! Bon présage, pensai-je.
J'ai attendu dix heures du matin pour me pointer chez Bricorama et y acheter un pied de biche, histoire de bien me fondre dans la masse des bricoleurs compulsifs qui envahissent ce genre de magasin un samedi matin. Dans la foulée j'ai trouvé une lampe de poche et un tournevis costaud, je me suis dit que ce dernier pouvait toujours servir. Le sac et la lampe qui se fixe au front je les ai trouvés chez Aventure du Monde, dans la galerie commerciale. Voilà, j'étais paré. Ma détermination me surprenait.
Vers dix-huit heures je suis parti en reconnaissance. Passant à pied à proximité de la villa je n'ai rien remarqué qui décelât une présence quelconque, pas de voiture garée, pas de bruits ni de lumières, rien.
Je me suis dit que, cette fois, c'était parti. J'avais quand même une boule au ventre, on ne s'improvise pas comme ça malfaiteur quand on a été toute sa vie un homme honnête avec soi-même, les femmes et les autres. Mais bon, on n'a jamais rien sans rien, comme disait mon grand-père, j'aurais préféré le trouver, ce fric, dans un sac perdu au bout d'un de mes chemins de traverses. Je l'aurais ramassé, pour ça je n'avais qu'à me baisser, mais faut pas rêver, la réalité est plus dure et ne fait pas ce genre de cadeau, je pouvais m'estimer gâté.
Je me demandai ensuite ce que je dirai à Martin quand je lui rendrai la somme, à part lui raconter que je l'avais gagnée au Loto, je ne voyais guère d'autre explication ? Et puis qui me dit qu'il me posera des questions, il sera content d'avoir récupéré cet argent, ça c'est sûr.
J'avais choisi vingt-deux heures passées pour y aller plutôt que le milieu de la nuit, temps où les bruits du dehors se perçoivent avec plus d'acuité que vers vingt-deux heures quand les gens sont encore devant la télévision ou dans leur premier sommeil. La maison la plus proche a beau être à plus de cinq cents mètre, le vent porte ici, je le sais. Je partirai donc de chez moi à vingt-deux heures tapantes, je serai sur place vingt minutes après. Et puis, à supposer que quelqu'un me croise sur le sentier, un type qui promène son chien par exemple, il pourrait toujours voir en moi un randonneur attardé qui rentre chez lui. Toujours plus crédible qu'à trois heures du matin.
Le temps était sec, la nuit sombre, éclairée par un dernier quartier de lune, tout ce qu'il me fallait, n'empêche qu'en montant dans ma voiture j'étais pour le moins stressé comme un comédien quelques minutes avant une première. Je conduisais comme il faut, respectueux du code, bien à droite, réalisant qu'à partir de maintenant mon délit prenait cours. Si je me faisais arrêter par un contrôle routier et que les pandores découvraient mon pied de biche et le reste de l'attirail, il y aurait ce que le Code Pénal appelle un « commencement d'exécution » et c'est sérieux ça.
Vingt minutes après, je garai ma voiture et empruntai le sentier le long du canal. Mes chaussures je les avais choisies légères, pas trop marquées aux semelles, j'arborais un capuchon noir tout ce qu'il y a de plus inoffensif et mon sac à dos me faisait effectivement ressembler à un randonneur nocturne en goguette, il y en a, je sais ça aussi.
J'ai vu la villa en contrebas, elle était vraiment petite et franchement moche. Les volets d'une couleur indéfinissable n'étaient pas tirés, sans doute pour faire croire à des types dans mon genre que les occupants y étaient. Le beige sale des murs demandait avec insistance à être rafraîchi, tout me faisait croire que cette demeure était on ne plus plus secondaire pour ses occupants.
Allons, me suis-je dit, c'est maintenant que les Romains s’empoignèrent, comme le répétait ad libitum, monsieur Charlier, mon professeur de latin au Lycée. Va falloir y aller et sans faire de fautes. Je quittai le sentier pour descendre les deux ou trois mètres qui me séparaient de la villa. Il était vingt-deux heures et vingt-cinq minutes, j'avais consulté ma montre, c'est un tic que j'ai de toujours vouloir connaître l'heure qu'il est.
Quand je suis arrivé devant la porte, je n'étais pas rassuré du tout, j'ai même carrément penser à faire demi-tour, mais, malgré les battements de cœur, j'ai introduit le pied de biche dans l'interstice de la porte, tout près de la serrure et tiré sur le levier. Et la brave porte, sans opposer la moindre résistance s'est ouverte d'un coup, la serrure a, certes, émis un craquement discret avant de céder, mais ce fut tout. Pratiquement pas de bruit, une porte qui s'ouvre toute seule, comme si elle n'attendait que ça. Trop beau pour être vrai. Je me suis engouffré à l'intérieur, puis j'ai marqué un temps d'arrêt. Malgré ce superbe début, je réalisai que je transpirais comme aux jours les plus chauds et que ma respiration était oppressée. Du calme, me dis-je, il n'y a aucune raison d'avoir peur, jusqu'à présent tout est nickel, voyons où se trouve la salle à manger.
J'ai posé mon sac, fixé la lampe sur ma calotte, j'étais dans un petit couloir qui donnait à droite sur une  pièce qui ne pouvait être que celle qui m'intéressait. Il y avait dans cette petite salle une table, une commode, avec sans doute trois cents euros bien en évidence et un tableau accroché au mur, une de ces œuvres que je qualifie de « peinture à l'ail », un mont Ventoux entouré de champs de lavandes bien mauves et d'oliviers trop verts sur un ciel bleu carte postale. Minable !

 

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Je ne me suis pas attardé, bien au contraire, le tableau je l'ai décroché en deux temps, trois mouvements, placé contre le mur et puis j'ai examiné ce dernier. Le coffre devait être derrière le tableau, mais je n'ai rien vu . Il faut dire que la lumière de la lampe de poche frontale n'avait pas la puissance de celles qu'utilisent les spéléologues, tout juste un maigre rayon diaphane, rien de plus. J'ai donc sorti du sac la lampe de poche et là j'ai vu que le coffre était bien en place, mais qu'il était recouvert d'une couleur blondasse, comme celle du mur ce qui faisait qu'il se confondait avec ce dernier. C'était un tout petit coffre, sans sécurité particulière, que l'on pouvait ouvrir au moyen d'une clé. S'il y a cent mille euros dans ce coffre, pensai-je, ces gens doivent être fadas de les laisser comme ça à la portée du premier amateur venu. Sans doute me suis-je aussi demandé pourquoi ce coffre était ainsi peint de la même couleur que les murs, preuve que ce fric, ses possesseurs n'en avaient vraiment pas besoin. C'était bizarre tout cela. Mais je n'ai pas perdu de temps en conjectures, j'avais autre chose à faire.
Le pied de biche que j'avais acheté était d'un modèle particulièrement raffiné et à fonctions multiples, il servait à ce que sert un pied de biche pour un malfaiteur, cela va de soi, mais il était capable d'arracher des clous, d'être marteau et servir le café... enfin presque. Eh bien, figurez-vous que pour le coffre, je n'ai eu qu'à forcer la serrure avec le tourne-vis tout neuf que j'avais acheté le matin même et il s'est ouvert aussi sec, je travaillais dans du beurre.
Et puis, éclairés par la lampe de poche frontale, je les ai vus. Ils étaient là, bien empilé les uns sur les autres, tous ces billets de deux cents euros en liasse de vingt-cinq.
Alors, je n'ai plus réfléchi, j'ai tout empilé dans le sac, en vitesse, n'écoutant plus les battements de mon cœur, indifférent à la respiration qui dégoulinait de mes aisselles, j'ai tout fourré pêle-mêle, refermé le sac et suis sorti tout de go. A l'air libre, après avoir refermé la porte qui n'était même pas endommagée plus que ça, je me suis arrêté une seconde pour écouter. Mais rien qui ne puisse m'alarmer, la nuit était toujours aussi sombre, le vent nul, le temps semblait s'écouler comme si rien d'exceptionnel ne s'était produit.
Je me suis retrouvé bien vite sur le sentier et j'ai réalisé alors que j'avais oublié le pied-de-biche dans le salon. Aucune importance, j'étais ganté, mes empreintes ne risquaient pas d'être relevées et puis, à quoi bon, j'ai un casier judiciaire on ne peut plus vierge. Quand même, je me suis efforcé de me calmer et de constater ensuite que la lampe était toujours fixée sur mon front. Du calme, du calme, retire ça de suite, redevient un randonneur attardé et regagne, l'air de rien, la conscience en paix, ton véhicule. J'ai rangé la lampe, regardé ma montre : il était vingt-deux heures et trente-sept minutes. En douze minutes j'avais raflé cent mille euros.
Et pas trente mille comme je l'avais prévu. Dans ma précipitation, j'avais complètement oublié ce détail capital cependant. Mais je n'allais tout de même pas retourner dans la villa pour remettre en place le solde. Et puis, j'avais encore en poche le mot que je devais déposer dans le coffre une fois mon larcin accompli : merci, monsieur, je vous les rendrai dès que possible. Après tout, me dis-je, c'est le Destin qui l'a voulu. Il avait bon dos, ce destin, moi j'étais plutôt euphorique et les cent mille euros, je les considérais déjà comme miens.
Je suis retourné calmement vers la voiture et, avec la même prudence qu'à l'aller, j'ai regagné mon domicile. Mission accomplie. Pour un début, c'était pas mal du tout, j'étais doué !
Dans la voiture, une interrogation nouvelle m'a taraudé l'esprit. Maintenant que j'avais non pas trente mille euros à rendre à ce sympathique Martin, mais cent mille, où allais-je les planquer ? Pas à la maison bien sûr, où Valérie risquait de les découvrir et encore moins en banque. Alors ?
Rentré chez moi, ma chatte m'a accueilli avec des miaous de contentement, elle s'est lovée contre ma jambe et réclamé ses câlins, ce qui fut fait avec enthousiasme. Je me suis servi ensuite un double whisky sec, un Islay des grandes occasions, quel bonheur ! Je dois bien l'avouer, j'étais fier de moi !
Euphorique et même speedé, j'avais subitement envie d'un steak-frites accompagné d'un Côte du Rhône, je crevais de faim, mais je me suis retenu, me contentant de pâtes. Il était vingt-trois heures et vingt minutes.
Tout en mangeant, je me disais que, vraiment, j'avais réussi un beau coup. Cent mille euros, comme ça et l'adrénaline en prime, la vie de cambrioleur doit avoir du bon, quand même. Restait la question cruciale, où planquer tout ce fric ? Au bout du troisième verre, l'idée me vint de le déposer dans une banque du Luxembourg. Tout le monde sait que ce petit duché d'opérette est un paradis fiscal toléré et que tous ceux qui peuvent se le permettre y planquent leur magot, ni vu ni connu. Après tout, pourquoi ne pas y aller sans tarder, avant que Valérie ne revienne ? J'ai consulté le site de la SNCF, j'y ai lu qu'il y avait, le dimanche, des trains pour Bruxelles dès sept heures du matin, de là, je louerai une voiture pour rejoindre Luxembourg, c'était faisable. Mais je devrai donner à Valérie une raison quelconque pour motiver ce voyage et subir sa colère de ne pas me savoir à la gare quand elle arriverait de Paris demain soir. Mais je n'avais pas le choix, et puis l'humeur de ma femme à côté de ce que je venais de faire, c'était, croyez-moi, de la roupie de sansonnet.
Je me suis couché sur cette résolution, la meilleure qui soit, mais je n'ai pas vraiment dormi du sommeil du juste, j'étais encore trop excité par tout ce que je venais de vivre.
C'est l'effet papillon, me suis-je dit, une fois dans la voiture première classe du TGV Avignon-Bruxelles. Si je n'étais pas allé me promener vendredi matin, si je ne m'étais pas reposé sur la hauteur de cette villa, si ces deux types... je ne me serais pas retrouvé ici, en route pour Luxembourg avec dans mon sac cent mille euros. Et déjà je songeais à tout ce que je pourrai faire avec cette somme, une fois les trente mille euros remboursé à Martin. En placer une partie et m'offrir des extra avec l'autre. De quoi rêver durant tout le trajet.
Le train est arrivé à l'heure militaire à la gare du Midi à Bruxelles, décidément, la chance ne me lâchait pas.
Et puis les choses se sont passées bien vite. J'ai appelé le portable de Valérie qui, pour une fois, n'a pas mis dix minutes à répondre. Quand je l'ai informée de mon arrivée à Bruxelles « pour affaires », elle a, comme je m'y attendais, poussé des cris d'orfraies : pour voir une poule, je suppose, comme si ce qui te reste de fric était encore à dilapider en lubricité, je te reconnais bien là et autres amabilités du même acabit Je lui ai dit que la voiture, dont elle possédait le double de la clé, était garée à tel endroit du parking de la gare TGV d'Avignon, que le ticket se trouvait dans la boîte à gant et même vingt euros pour qu'elle puisse le payer et j'ai ajouté que je serai de retour mardi avec le train de quatorze heures trente-huit. Au revoir chérie, je te ramènerai une eau de toilette et des cigarettes. Exit Valérie furieuse et départ pour Luxembourg-Ville dans une voiture de location payée en espèces.
La capitale du Duché, un dimanche tranquille et aux routes dégagées se trouve à deux-heures trente minutes de Bruxelles. Le trajet fut sans histoires, je passai la Meuse à Namur, atteignis les Ardennes belges, belles successions de forêts paisibles où se nichait un printemps frais et accueillant et puis traversai la frontière virtuelle entre les deux pays. A Luxembourg, ville provinciale sans cachet ni charme particuliers, je m'installai au Mercure puis, une fois douché et bien installé dans ma chambre vaste et confortable, me reposai. Intermède bien mérité.
Je passai la soirée à sélectionner la banque qui allait réceptionner le magot. J'avais décidé d'éliminer toutes les banques françaises sur place et aussi toutes celles qui étaient trop connues du vulgum pecus dont j'étais. L'une d'elle retint mon attention : la National Republican Bank of New-York, une banque d'affaires dont je n'avais jamais entendu parler. Pourquoi pas, pensai-je ? Avec cent mille euros, il y avait des chances qu'elle ne fasse pas la fine bouche et accepte ce dépôt. Sur ce, je pris à l'hôtel un excellent repas, regardai ensuite un programme débile sur France 2 et me couchai fatigué mais content.
Le lendemain à la banque, je fus reçu par un Américain qui parlait parfaitement le français. Il accepta les quatre-vingt-dix-sept mille euros que je lui proposai sans me poser de questions. Les trois mille restants couvrant mes frais. Puis, en bon banquier, me proposa des tas de placements sur des start-up vedettes du NASDACQ, mais je lui répliquai qu'il était encore trop tôt pour que je me décide. Pas de problèmes, répondit-il, je place votre dépôt sur un compte à vue, vous recevrez tous les mois un relevé sans en-tête ni nom de titulaire, seul le numéro du compte vous identifiera et quand vous le souhaiterez on vous proposera nos meilleurs produits pour faire fructifier votre apport. OK ? OK !
Il était près de midi quand je repris la route pour Bruxelles. Je quittai sans regret Luxembourg, ville où les automobiles sont plus belles que les immeubles et dont les habitants jouent à qui frimera le plus dans sa belle « cross-over ».
Le soir à Bruxelles, je passai ma soirée au Sablon, j'y dégustai un superbe « tartare » que les Belges appellent, allez-vous en avoir pourquoi ? « américain », accompagné des meilleures frites de ma vie. La bière blonde était rafraîchissante, l'atmosphère bobo, les femmes élégantes et j'étais d'excellente humeur. Il ne faut pas grand-chose pour être aux anges.
Trois semaines plus tard, ils débarquèrent à six heures du matin. Sans enfoncer la porte, mais avec suffisamment de bruit pour alerter le voisinage. Ils étaient sept, six gendarmes et une gendarmette. Ils nous mirent en garde à vue, Valérie et moi pour « cambriolage en bande organisée à Toulouse, le ... », j'ai pas bien compris tant j'étais, vous vous en doutez, choqué. Et puis, Toulouse ? J'y avais plus mis les pieds depuis des années, alors quoi ? Ils ont procédé à une perquisition en règle, sans se préoccuper des protestations outrées de Valérie qui, épuisée au bout d'une demi-heure, m'a jeté un regard noir, un de plus. Mon ordinateur fut saisi, mes relevés bancaires aussi, ceux de Valérie subirent le même sort. Après, ce fut la caserne de gendarmerie de Carpentras où nous fûmes séparés, ma femme et moi.
Le gradé qui se tenait de l'autre côté de la table m'observait comme doit le faire un chasseur face à sa proie. C'était un homme noiraud, moustachu et mince dont le tapotement des doigts sur la table trahissait une nervosité à peine contenue.
Vous pouvez me dire d'où provient l'argent que vous avez déposé sur un compte de la « National Republican Bank » de Luxembourg ? Me demanda-t-il sournoisement.
J'avais pas à faire le malin, ils avaient sûrement découvert parmi mes papiers ceux de la banque.
C'est des économies sauvées de ma faillite, que j'avais planquées avant de les y déposer.
Ah bon ? Qu'il a fait, et après il m'a longuement interrogé sur ma faillite, ses conséquences budgétaires sur ma vie et comment je faisais depuis pour payer les factures. C'était le chat qui jouait à la souris, je savais qu'il allait aborder un autre chapitre, autrement plus compromettant qu'une fraude fiscale pour laquelle on ne dérange pas les braves gens à six heures du matin. Et je me suis demandé comment, depuis le casse de la villa, il avait réussi à remonter jusqu'à moi.
Cela a duré au moins une heure et demie. Il ne semblait pas pressé du tout. Moi, je n'ignorais pas qu'une garde à vue, c'est au maximum deux fois vingt-quatre heures, alors j'essayais de gagner du temps en répondant lentement et réfléchissant plus que de coutume. Il avait un petit sourire narquois, le pandore, il devinait parfaitement ma tactique, c'était un pro.
Je ne me faisais pas trop de soucis pour Valérie, elle ne savait rien et, par conséquent, ne pouvait qu'épuiser son auditoire par ses pleurnicheries et ses crises d'anxiété. De ce côté, elle était plus forte que moi.
Au bout de ce qui n'était pour lui que zakouskis insignifiants, il a abattu son poing sur la table et m'a lâché d'une voix forte et accusatrice : une convention internationale oblige, dans le cadre de la lutte contre le blanchiment d'argent et la criminalité organisée les organismes bancaires luxembourgeois à signaler aux autorités compétentes des pays signataires tout dépôt suspect, or le vôtre provient d'un braquage perpétré à Toulouse il y a trois mois. Les numéros de série des billets le prouvent. Qu'avez-vous à répondre à cela ?
Mince alors, j'étais coincé ! J'avais, le matin au réveil, entendu « cambriolage » à la place de « braquage », ce qui était autrement plus sérieux. Je restai de longue minutes à réfléchir, dévisagé sans complaisance par le gendarme, ne sachant quoi répondre. Je fus sauvé par l'arrivée du médecin et de l'avocat requis d'office pour superviser ma garde à vue.
Le premier m'a demandé si j'étais cardiaque, si je prenais des médicaments et si je me sentais bien. Ça pourrait aller mieux, merci ! Quant au deuxième, manifestement un stagiaire dérangé dans la rédaction d'attendus, il s'est contenté de lire les papiers des gendarmes, me demandant si j'étais bien d'accord avec l'heure de début de la garde à vue et m'a quitté en me conseillant de dire toute la vérité. C'était, je l'avoue, la seule chose à faire.
Étrangement, je me sentais d'attaque, j'avais appris, au terme de quelques longues pratiques de yoga et d'arts martiaux, à refréner mes émotions et assumer mes responsabilités. Remis en présence de mon interrogateur, j'ai commencé par lui demander une tasse de café et des nouvelles de ma femme. Il a accepté le café, qui me fut apporté et s’avérât, somme toute, pas si mauvais que ça, mais il ne m'a pas donné des nouvelles de Valérie.
Je décidai donc de tout lui raconter. Qu'est-ce que je risquais ? Vol avec effraction, pour un primo-délinquant dans mon genre cela devait valoir deux ou trois ans de prison avec sursis. Peut-être moins puisque la totalité du magot avait été récupérée. Évidemment, pas question par après de trop se montrer dans le secteur de la villa au cours de mes futures promenades, mais ce n'était là qu'un détail. Ensuite, une amende que je serai dans l'impossibilité d'acquitter, cas classique dans notre justice. Et un casier judiciaire dépucelé ce qui, à mon âge, n'était pas grave.
J'ai donc, avec sang-froid, déclaré que je lui raconterai la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. A condition, cependant, qu'on n'embête plus ma femme avec cette histoire dans laquelle elle n'avait rien à voir. Compris ? Manifestement pas !
Et je l'ai fait. Tout y est passé, ma promenade bucolique, la conversation surprise entre les deux hommes, ma décision de rafler le magot si peu protégé, mes achats au Pontet, le cambriolage et le voyage à Luxembourg, l'argent déposé sur le compte de cette banque. Voilà !
Il a tout noté sans rien dire. Le temps passait, il était presque midi. Je me suis dit qu'il allait avoir faim et qu'à cette occasion je ferai la connaissance des cellules de la caserne. Bon, il n'est jamais trop tard pour apprendre et vivre de nouvelles expériences. J'avais joué, j'avais perdu, c'est la vie !
On va contrôler vos dires, m'a-t-il, en attendant vous êtes notre hôte. Et je suis retourné dans la cellule.
Quelques heures après, ils m'ont tiré de cette dernière. Il devait être 19 ou 20 heures, et ils avaient l'air plutôt l'air énervés.

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On commence à en avoir assez de vos histoires. Vous nous prenez pour des cons ? Il n'y a jamais eu de cambriolage dans la villa de votre histoire. Jamais ! Vous pigez ? Alors, vos salades, elles commencent à nous porter sur les nerfs. Vos billets, ils proviennent du braquage de la BNP à Toulouse il y a quatre mois. Et il y a eu un flic d'abattu dans cette histoire. Vous allez payer pour tout ça, sachez-le !
Bonne mère, cela sentait très mauvais ! J'étais sonné, vous pensez bien. Mon histoire de cambriolage s'évanouissait, je n’étais pas en état d'analyser ce retournement aussi subit qu'inattendu, mon esprit et ma faculté de raisonnement étaient en disjonction totale. Je ne pouvais croire à ce qu'ils me disaient.
C'était une histoire qui avait fait la « une » des journaux. Il y a quatre mois, des malfrats venus par le toit avaient réussi à pénétrer dans la salle des coffres de la BNP de Toulouse. Ils y avaient dérobé près de six cent mille euros en liquide et des lingots d'or. En sortant, ils sont tombés nez-à-nez avec deux policiers municipaux qui verbalisaient des automobilistes mal garés. On ne sait pas pourquoi au juste, mais il y eut une fusillade au cours de laquelle un des policiers, une femme, fut tué. La totale, quoi !
Ils ont continué à me questionner sur un ton de plus en plus agressif. Moi, j'avais beau leur raconter que je n'étais pour rien dans cette histoire toulousaine, que j'étais un citoyen lambda inconnu de leurs services, que je n'avais pas le profil d'un braqueur et que sais-je encore ? Ils ne m'ont pas cru. Pire, ils ne voulaient pas me croire ! Ils avaient un coupable idéal sous la main, un type qui possédait des billets dérobés dans cette banque, quoi de plus ? Je me cramponnais à cette histoire de cambriolage d'une villa isolée, mais eux, manifestement, ils n'en avaient rien à cirer et se mettaient en colère à chaque fois que je revenais sur cette rocambolesque affaire. Cela a duré jusqu'au petit matin, j'ai rien cédé, bien sûr, de toutes façons que faire d'autre ?
Au bout de la nuit, épuisé, j'ai regagné ma cellule pour me retrouver un peu avant midi devant un juge au Palais de Justice de Carpentras. Ce dernier, une femme, m'a regardé d'un drôle d'air, m'a demandé quoi et j'ai repris l'histoire de la villa isolée, ce qui ne l'a pas fait ciller un seul instant. Manifestement elle n'avait qu'une hâte, me voir partir de son bureau entre les gendarmes. Mon avocat commis d'office et ignorant de la teneur du dossier se taisait et regardait sa montre. Au bout du compte, la magistrate d'une voix monocorde m'a mis en examen pour « association de malfaiteurs, attaque à main armée, homicide volontaire sur agent dépositaire de l'autorité publique », je crois que c'était tout pour le moment. Elle m'a, en outre, annoncé que je serai transféré à Toulouse dans le cadre de cette enquête. Terminé.

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J'ai donc connu la maison d'arrêt de Toulouse où, chose curieuse, les détenus, apprenant que j'étais mis en examen pour le braquage si médiatisé de la BNP, m'ont considéré avec respect. C'était toujours ça. Mon « camarade » de cellule, un jeune maghrébin récidiviste notoire pour des histoires de trafic de drogues me demandait poliment la permission de regarder tel ou tel programme sur notre télévision et récurait tous les jours la cellule avec zèle dans le but de complaire au caïd que j'étais à ses yeux. Quant à moi, passé les premiers moments d'abattement, j'ai repris la main et me suis dit qu'il fallait absolument me sortir de là.
Heureusement que dans ma vie j'ai une propension à me couler dans les événements comme un poisson dans l'eau. A présent que j'étais catalogué comme malfrat, il ne servait à rien de pleurer une respectabilité perdue, autant rebondir à partir de cette nouvelle donne. L'avenir, c'est un peu nous-mêmes qui le faisons, pas question donc de vivre en regardant derrière soi. De plus, j'avais appris que ma chère Valérie avait été remise en liberté sous contrôle judiciaire, c'était déjà un souci de moins.
J'ai d'abord changé d'avocat et pris comme défenseur Me Robiot, le meilleur pénaliste de mon coin, ce que ce dernier a accepté. Son assistant est venu me voir à Toulouse et était présent lors de ma première comparution devant le juge d'instruction chargé de l'affaire de la BNP.
Ce juge, un quinquagénaire élégant au verbe fleuri, a repris le dossier à zéro. Je lui ai d'abord déclaré que le jour du braquage j'étais à Nice avec Valérie où nous rendions visite à notre fille, ce qu'il pouvait vérifier sans peine, Noémie confirmerait et j'avais conservé les notes d'hôtel payés par ma carte bleue. Ensuite, il y avait ce bon Martin qui confirmerait que je lui devais de l'argent. A mon retour de Bruxelles, je l'avais contacté pour lui dire que ses trente mille euros, j'allais les lui rembourser et avec les intérêts en plus. Il avait paru étonné mais content quand même. Et il a ajouté que cela ne pressait pas plus que ça, me proposant de l'appeler quand je pourrai lui remettre cette somme en main propre. Brave Martin, il allait croire que j'avais dévalisé une banque rien que pour lui rembourser son prêt. Monsieur le juge n'avait qu'à se faire confirmer mes dires. L'assistant de Robiot auquel j'avais envoyé un long mémorandum sur mes tribulations champêtres connaissait le dossier et me présentait devant le juge comme un type dépassé par des événements dans lesquels ils s'était fourvoyé à son corps défendant. Dans la foulée, il a déposé une demande en libération conditionnelle.
Quelques jours par après, il est venu me trouver à la prison et m'a conseillé de revoir ma ligne de défense. Abandonnez cette histoire de cambriolage de la villa - m'a-t-il dit - elle n'est pas crédible. Revenez sur votre première déclaration, celle qui vous voit mettre à l'abri, au Luxembourg, la somme de cent mille euros rescapés de votre faillite, la suite de l'histoire n'étant qu'affabulations consécutives aux conditions de votre garde à vue et l'interrogatoire musclé des gendarmes. J'étais un peu estomaqué par ce qu'il me demandait, m'imaginant, dans ma candeur naïve, qu'il valait mieux raconter à ces gens de la Justice la vérité et rien qu'elle, mais il insistait, m'assurant qu'il tracerait, à partir de ce retournement, une nouvelle ligne de défense bien plus crédible que la première. Allez-vous en comprendre quelque chose dans ces milieux ! J'ai donc fait ce qu'il m'a dit et écrit, sous sa dictée, une lettre au juge.
Ce dernier n'a pas tardé à me revoir et là, dans son bureau encombré de dossiers et dans lequel flottait avec insistance la fragrance d'une eau de Cologne Roger & Gallet, il m'a écouté sans rien dire, puis, avec un petit sourire énigmatique m'a répondu : en somme j'ai le choix de voir en vous un fraudeur du fisc ou un cambrioleur amateur. Choix cornélien s'il en est, monsieur ! La Chambre d'Instruction le fera à ma place.
J'avoue que je n'étais pas très confiant dans cette procédure. Alors, quand le jour venu j'ai été présenté devant cette Chambre qui allait confirmer ou infirmer la décision du juge d'instruction de me mettre en examen pour tous ces faits gravissimes, je ne me faisais guère d'illusions. Robiot en personne s'était déplace, preuve de l'importance du moment que j'allais vivre et je ne fus pas déçu.
Par le Substitut général d'abord. Ce dernier a admis, sans réserves, que j'étais effectivement à Nice le jour des faits, preuve que je n'étais pas sur place à Toulouse pour vider les coffres de la banque et abattre une policière. Et que le fait de posséder des billets dont les numéros de série correspondent à ceux du braquage de la BNP n'était pas constitutif de ma participation à cette attaque. Par conséquent, il a donc laissé à la Chambre le soin de voir en moi un fraudeur du fisc ou n'importe quoi ! Robiot s'est engouffré dans cette brèche et, avec le talent que je lui prêtais, sans abuser du temps des magistrats de la Chambre, a collé sa plaidoirie sur le réquisitoire du Substitut Général et demandé ma remise en liberté.
Ce qui fut fait dix jours après !
A mon retour, Robiot m'a convoqué. Il était très content de lui. Tous les journaux du coin lui avait fait une publicité monstre. Sortir des griffes des magistrats un suspect dans une affaire où un flic avait été abattu, c'était pour le moins un coup de maître et il en était particulièrement fier. Moi, je ne comprenais toujours pas pourquoi il m'avait fait changer de ligne de défense, même si désormais, les seules foudres qui m'attendaient allaient être celles du fisc. J'essayai donc de connaître le sens de sa tactique.
Las, il est resté muet comme une carpe et je fus encore plus troublé quand il m'a déclaré sur le ton intimiste qui était sa marque de fabrique : vous savez, cher monsieur, les voies de la justice sont comme celles de Dieu, impénétrables, totalement impénétrables, allez-vous en savoir pourquoi ils ont pris cette décision, ô combien justifiée, de vous libérer sans multiplier les procédures coercitives. Il tira une bouffée sur son Havane, puis ajouta ces paroles mystérieuses : désormais il vous faudra vous méfier, les journaux ont beaucoup publié sur cette affaires et des détails qui n'auraient pas dû filtrer. Trop de gens en savent trop sur les cent mille euros dont vous êtes possesseur...
Que voulez-vous dire, Maître ?
C'est très simple, les cent mille euros au Luxembourg sont les vôtres. En toute légalité. Le fisc peut vous demander des comptes et, à mon avis, il le fera, mais jusque là, vous en faites ce que vous voulez. Méfiez-vous cependant de gens qui pourraient croire à votre histoire …
Mon histoire ?
Oui, celle qui vous voit en cambrioleur amateur. Certains pourraient croire à ce conte.
Vous visez les habitants de cette villa ?
Oh, eux ou les autres... et ces derniers peuvent profiter de l'occasion pour approfondir une enquête que jusqu'à présent ils ont pervertie par la hâte qu'ils ont eue à vous inculper. A votre place je serai prudent, je me méfierai de tout ce qui ne rentre pas dans la normalité quotidienne. Maintenant que vous avez de l'argent, partez quelques semaines ailleurs, ce ne serait pas plus mal. Me conseilla-t-il avant de mettre fin à l'entretien.
Je me retrouvai donc dans la rue, plus riche de cent mille euros tout-à-fait légaux et dont je pouvais faire ce que je voulais. Cambrioleur et blanchisseur d'argent sale, pour un début, c'était un doublé ! Pour le reste, il y avait de quoi se faire des soucis. Outre le fisc, ce qui était dans l'ordre des choses, j'eus subitement l'impression fort désagréable que j'étais manipulé et que tous ces événements heureux mais extraordinaires avaient pour seul but de me transformer en appât pour les vrais auteurs du braquage de Toulouse. Et, avouez-le, il y avait de quoi être inquiet, sachant que ces types avaient déjà tué.
Tout cela est illégal, pensai-je. Les magistrats ont pour mission de rendre la justice et pas à transformer d'honnêtes (?) citoyens en amorce pour malfrats sur le sentier de la guerre ! Et si le changement de stratégie de Robiot était un rouage de cette manœuvre conjointe des flics, magistrats et avocats ? C'était complètement dément de penser à quelque chose de pareil, mais que voulez-vous, les hommes étant ce qu'ils sont à l'ère où tout le monde doit remplir des critères de rentabilité, comment respecter la spécificité de la mission qui est la vôtre, que vous soyez magistrat, policier ou avocat ? J'avais bonne mine, moi, avec ma liberté retrouvée et mes euros. Désormais j'étais le point de mire de gens qui ne me voulaient certainement pas du bien.
C'est finalement assez déprimé que je suis rentré chez moi où les silences éloquents de Valérie et son regard fourbe ne m'ont guère remis d'aplomb. Alors, quand vers dix-neuf heures trente la sonnerie du téléphone a retenti et que j'ai décroché sans que personne ne dise mot au bout de la ligne, j'ai comme ressenti une confirmation de tout ce que je psychotais depuis le début de l'après-midi.
C'était qui ? A demandé Valérie.
Sais pas, il n'y avait personne à l'autre bout de la ligne.
Valérie s'est tue durant quelques secondes puis a explosé : dès demain je file chez ma belle-sœur à Paris, j'en ai marre de vivre avec un irresponsable qui nous a foutu dans une merdouille pas possible. Je demande le divorce...
Tout ce blabla hystérique a duré une demi-heure avant qu'épuisée elle ne se retire dans son boudoir. Bon débarras !

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C'est le le lendemain vers onze heures qu'elle s'est présentée. Quadragénaire, blonde, grande, superbes yeux bleus et silhouette longiligne, elle ressemblait à une de ces belles touristes allemandes qui sillonnent, le printemps revenu, nos paysages. Elle s'est présentée fort civilement, sa carte de flic bien en évidence : Michèle Peyrelevade, inspecteur de police. Heureux que Valérie soit partie au village pour faire des courses et pérorer chez les commerçants, je lui ai proposé un siège et une tasse de café qu'elle a refusée et l'ai écoutée sans détacher du regard ses yeux qui, il faut bien que je l'avoue, me fascinaient.
Vous avez été quelque peu secoué, je suppose - m'a-t-elle dit en préambule - toute cette histoire est perturbante, je vous le concède volontiers.  Ma venue n'a d'autre but que d'assurer votre sécurité dès fois que des événements imprévus troublent votre quotidien.
Vous voulez dire quoi au juste, madame ?
Rien de très inquiétant, je vous rassure, mais la presse a dévoilé pal mal de détails sur cette affaire, des tas de gens ont lu que vous aviez – bien à tort - avoué avoir cambriolé une villa pour y dérober cent mille euros, ils seraient donc tentés de croire à cette fable, ce qui pourrait vous causer des désagréments comme des sollicitations, des demandes répétées, voire des menaces. C'est pourquoi je souhaiterais si de tels faits occurrent que vous m'en fassiez rapport directement, vous me suivez ?
Le discours de Robiot, copier-coller !
Pas tout-à-fait – lui dis-je, après un temps de confusion - qui pourrait avoir intérêt à m'inquiéter dès lors qu'il sait que j'ai été arrêté et emprisonné pour un fait que je n'ai pas commis ?
Ne cherchez pas de la logique, surtout chez les criminels. Imaginons que les braqueurs de Toulouse, ou d'autre malfrats, ne croient pas un seul instant à votre version. Ils savent, par contre, que vous avez une somme importante en votre possession. C'est suffisant pour vous intimider ou vous faire chanter. Et c'est précisément ce qui nous préoccupe car il y va de votre sécurité. Je vous demande donc de me signaler personnellement tout ce qui pourrait conforter nos présomptions.
Mon intuition était donc la bonne, j'étais l'appât dans toute l'acceptation du terme. Les flics, pas plus que les magistrats ne croyaient à mon histoire d'argent planqué après ma faillite, ils savaient pertinemment que je l'avais volé et espéraient que les vrais possesseurs du magot se manifestent, tôt ou tard, pour se le faire restituer. J'ai eu envie de lui exprimer cette conviction intime, mais je me suis abstenu, pourquoi, je ne le sais exactement, mais à quoi m'aurait-il servi d'émettre cette hypothèse dès lors que ma sécurité était en danger ? Et à supposer même que je le lui eusse dit, aurait-elle changé d'un iota sa ligne de conduite ? J'étais la chèvre offerte au loup qui, quelque part en lisère de forêt, devait sortir de son antre pour me dévorer.
Elle s'est tue un moment puis, avec un beau sourire, m'a tendu sa carte.
Voici toutes mes coordonnées, vous pouvez m'appeler de jour comme de nuit, n'hésitez pas.
Je lui ai donc rapporté le coup de fil anonyme de la veille, elle a soigneusement noté l'heure que j'avais enregistrée, m'a rassuré en évoquant une erreur de numéro et des gens sans éducation qui ne s'excusaient pas, mais elle a bien insisté pour que je l'informe illico si de tels appels ou quoi que ce soit de suspect devaient se répéter.
Elle s'est levée, a pris congé de moi. Son sourire était lumineux.
Sur le pas de la porte elle a croisé Valérie qui revenait des courses son panier en osier sous le bras. Rentrée, elle m'a aussitôt demandé qui était cette « créature ».
La police, lui ai-je répondu.
Tu n'es pas sorti de l'auberge, persifla-telle.
Quand elle fut partie, un détail m'a tarabiscoté : c'était la gendarmerie qui s'occupait de l'affaire quand j'ai été interrogé et pas la police judiciaire, c'était bizarre quand même que les pandores aient levé la main et repassé le dossier à leurs ennemis intimes de la judiciaire. Décidément, l'affaire se troublait. Et je ne sais pourquoi, mais je me sentais de plus en plus exposé.
Tu en fais une drôle de tête, m'a dit Valérie.
Je n'ai pas répondu.
L'après-midi, j'avais rendez-vous avec Martin qui s'était déplacé pour recevoir son dû. J'allais lui remettre un chèque qu'il se dépêcherait d'encaisser. Je ne voulais pas qu'il vienne à la maison, car Valérie ignorait tout de ce prêt. J'ai donc raconté une histoire pour prendre la voiture et le rejoindre là où nous devions nous rencontrer, un bar discret d'Avignon.
C'était vraiment un copain en or, Martin. Je lui avais donc calculé fort généreusement des intérêts. Après tout, ce cambriolage, c'est pour le rembourser que je l'avais fait, autant qu'il en profite avant que le fisc ne vienne rafler la mise.
Sur la voie rapide, j'eus comme l'impression qu'une voiture sombre aux vitres fumées me suivait. Je conduisais plutôt lentement, à une vitesse inférieure à la limite autorisée et m'étonnais qu'elle ne me dépasse pas. Connaissant les braves gens d'ici et leur propension à exhiber la nervosité de leurs bagnoles, ce comportement me paraissait marginal. Je me suis efforcé de chasser cette impression. Reste calme, me disais-je, pas la peine de céder à la paranoïa. Je me suis garé au parking des Papes où la voiture sombre ne m'a pas suivi et, en surveillant mes arrières quand même, ai gagné le lieu du rendez-vous, un bar de la place de l'Horloge.
Martin y était déjà. On a parlé de choses et d'autres, mais surtout de mon incarcération.
Dis-moi, m'a-t-il demandé sur la fin, tu es sûr que tu ne l'as pas volé, cet argent ?
J'ai juré mes grands dieux que non, mais sa question me mis mal à l'aise, il n'avait pas trop l'air de croire à ma version d'un magot caché en attendant que l'orage de ma faillite passe. Et si lui émettait des doutes, que dire des autres, alors ?
On s'est quitté au bout d'une heure, j'ai flâné un peu dans Avignon sans pouvoir m'empêcher de vérifier si je n'étais pas sous filature.
Sur le chemin du retour, je n'ai rien remarqué de suspect, il faut dire que c'était l'heure de fermeture des bureaux et que la voie rapide était chargée. Mais arrivé chez moi, en fermant le portail je l'ai vue, c'était la voiture sombre qui m'avait suivi sur le chemin, celle avec les vitres fumées, j'en étais sûr. Elle est passée devant chez moi sans que je puisse distinguer qui que ce soit à l'intérieur, je n'ai pas non plus eu le réflexe de noter la plaque d'immatriculation, j'étais tétanisé.
Rentré dans la maison, il y avait un mot de Valérie laissé sur la table basse du salon : suis parti chez ma belle-sœur, rentrerai quand cela me plaira, merci de m'avoir accompagnée à la gare ! Toujours la pique féroce, sacrée Valérie ! Et puis tant mieux qu'elle ne soit pas là , autant être seul sur le pont quand le vent prend de la force et que le bâtiment tangue, cela m'épargnera ses cris et ses angoisses, toujours ça de gagné ! J'ai donc appelé l'inspectrice Michèle et lui ai raconté l'épisode de la filature sur la voie rapide. Vous êtes sûr que c'est après vous qu'ils en avaient, a-t-elle insisté. Parfaitement, ce n'était pas une coïncidence, je suis formel. Bon, qu'elle a répondu, je crois qu'ils ont expressément fait en sorte que vous les remarquiez, ce qui me fait penser qu'ils prendront bien vite contact avec vous. En attendant, prenez quelques précautions, fermez la maison, n'ouvrez à personne d'inconnu et tenez un téléphone à proximité. Vous m'appelez à n'importe quelle heure, c'est entendu ? Entendu !
Et cela n'a pas tardé. Une demi-heure après le téléphone a sonné, j'ai décroché, au bout du fil un homme au fort accent marseillais :
Monsieur Meffre ?
C'est moi !
Bon, je vais pas y aller par quatre chemins, vous vous doutez de qui vous appelle ?
Pas vraiment …
Si Monsieur Meffre, je suis l'homme à la voiture sombre, celle que vous avez remarquée à deux reprises, non ?
Puisque vous le dites …
Jouez pas au plus fin, Monsieur Meffre, je n'aime pas ça.
Que voulez-vous au juste ?
Qu'on se voie, Monsieur Meffre, nous avons des choses à nous dire.
Quoi exactement ?
Vous le savez fort bien, des comptes à mettre en ordre …
Un silence. Puis il a repris.
Demain à la « Civette » de Carpentras, à dix heures tapantes, reçu ?
Pas de problème, monsieur … monsieur ?
Mon nom n'a aucune importance, vous me reconnaîtrez en rentrant dans le bistrot, vous m'avez déjà vu, pas besoin de vous dire où.
Et il a raccroché.
L'intuition de l'inspectrice était excellente. J'ai donc aussitôt formé son numéro, elle a décroché aussi sec et je lui ai tout raconté.
L'homme que vous allez rencontrer demain, c'est José Perez, le vieux au côté duquel se tenait son neveu, Robert Masséna, le conseiller général de l'Hérault, dont l'épouse est propriétaire de la petite villa où vous les avez vu.
C'était donc lui, l'homme au fort accent marseillais.
José Perez n'est pas un inconnu de nos services, il a été condamné à plusieurs reprises pour faux et usage de faux, escroqueries diverses, banqueroute frauduleuse, associations de malfaiteurs dans le cadre de blanchiment d'argent. Sa spécialité est très simple : si des braqueurs ont des billets suspects, des billets dont les numéros sont repérables par exemple, il les rachète à vingt pour cent de leur valeur. Ensuite, par le biais d'une société d'import-export de pierres précieuses, il les écoule en Amérique du Sud, en Colombie notamment. Il s'y rend fréquemment avec du liquide qu'il change sur place, là où les contrôles sont inexistants et il revient en fraudant des émeraudes et des diamants qu'il écoule à Marseille et sur Anvers grâce à un complice local, Zsylberstein. Aussi simple que ça. Il est aussi dans le trafic de l'or volé. Lui, les braquages, il n'y a jamais touché, mais c'est un type connu du milieu dont il jouit de la confiance. Un type dangereux qui a d'excellents amis. Donc demain, inutile de jouer au plus fin, il faudra faire ce qu'il vous demandera, c'est-à-dire promettre de lui restituer les cent mille euros dérobés, sans quoi vous risqueriez gros de la part de ses copains.
Je ne pus cependant m'empêcher de lui demander :
Mais pourquoi un type pareil conserve-t-il cent mille euros dans un coffre minable dans une villa moche et ouverte à tous les vents ?
Je sentis à l'autre bout du fil comme une hésitation :
Allez vous-en savoir, me dit Michèle, à mon avis c'est pour le planquer, des fois que son bureau et son coffre à Marseille fassent l'objet d'une perquisition. C'est tout ce que je peux vous dire. Pour le reste, faites comme je vous l'ai dit, d'accord ?
C'était sans appel. Je ne pouvais que m'incliner. Elle ajouta :
Bien sûr, nous ne resterons pas inactifs. Demain, ne refusez qu'une chose, l'accompagner quelque part s'il vous le demande, mais je ne crois pas que ce sera le cas. A mon avis, il vous mettra en condition et vous donnera un rendez-vous pour la restitution, c'est à ce moment que nous aviserons d'une stratégie adaptée. Vous me rappelez discrètement aussitôt après, compris ?
Et Masséna dans cette histoire ? Demandai-je.
C'est son neveu, un homme sans casier, du moins pour le moment, mais nous le soupçonnons de traficoter avec son oncle. Il a besoin de beaucoup d'argent pour payer ses campagnes électorales et entretenir ses clients politiques. Nous aimerions bien le coincer, mais jusqu'à présent on a fait chou blanc.
Elle me prodigua encore quelques conseils, se fit rassurante : Perez, me dit-elle, n'est pas un tueur, il est trop intelligent pour s'abaisser à pareille besogne, plutôt du genre à imposer sa volonté par la force de sa personnalité. Se méfier, par conséquent.
Vous dire que j'ai bien dormi après cette conversation serait inutile. Je me suis dit que je m'étais mis dans un sacré pétrin et que, tant du côté des magistrats que celui des malfrats, tout m'envoyait dans une nasse d'où je risquais de ne pas réapparaître. L'appât de choix !
Le lendemain c'était vendredi, jour de marché à Carpentras. Il faisait beau, un doux mistral rafraîchissait l'atmosphère un peu lourde de la ville, des chalands, des touristes il y en avait plein en goguette, bref, une journée de rêve pour tout le monde, sauf moi. Après avoir tourné en rond tant et plus je finis par trouver une place potable au parking de l'Ouvèze et remontai lentement vers le centre-ville et le bar de la Civette. Il était dix heures moins cinq, j'y arriverai avec cinq ou dix minutes de retard, ce qui n'était pas grave, après tout, on est en Provence !
Comme tous les vendredis, il y avait un monde fou à la Civette, la terrasse comme l'intérieur du bar étaient bondés. Les cris des forains, le bruit de la foule, les conversations animées des badauds et les voitures un peu plus loin se fondaient en un brouhaha qui masquait toute conversation, sans doute ce que Perez souhaitait.
C'est lui, lunettes noires, jean et chemise blanche qui m'a vu le premier. Il a agité un journal, l'Equipe je pense et je me suis attablé près de lui.
Il n'avait pas vraiment changé, même si j'ai trouvé qu'il avait l'air un peu moins vieux que la première fois, ce qui était sans doute dû aux bienfaits de l'été. Il ne parlait plus haut et fort aujourd'hui, il était même carrément dans le registre du chuchotement, c'est à peine si j'entendis son « bonjour » de circonstance et je dus même tendre l'oreille pour bien comprendre ce qui suivrait débité sur un ton monocorde et rapide qui n'appelait ni commentaire et encore moins d'objection :
je vais pas vous retenir outre mesure, monsieur Meffre, pas la peine de faire de longues présentations surtout que moi, voyez-vous, j'ai toujours été dans le genre discret et expéditif. Vous avez mon pognon, vous me le rendez, c'est de cela qu'il s'agit, de rien d'autre et j'entends que cela soit fait mardi prochain au plus tard. Après, on se connaît plus, compris ?
Court et bref ! Pas de fioritures, pas de menaces, pas de chichis. Il ma donné rendez-vous mardi prochain à midi pile dans la villa « que vous connaissez parfaitement, non ? », j'avais juste le temps de prendre un train, d'aller à Luxembourg et de mettre un point final à cette aventure. Il ne m'a même pas proposé un café durant les cinq minutes que je suis resté avec lui et je n'ai pu déceler s'il y avait aux tables voisines ses compères qui surveillaient notre rencontre, rien ne m'a paru suspect, tout est allé très vite, comme, sans doute, il le voulait !
J'ai donc pris congé de l'homme en lui promettant d'être au rendez-vous mardi prochain. C'était tout juste le temps d'avertir la banque, d'aller à Luxembourg, de prendre les sous et rentrer. De quoi être déprimé d'autant plus qu'il n'y avait plus cent mille euros, mais soixante-cinq mille sur le compte en décomptant mes frais et mon remboursement à Martin. Histoire de compliquer la donne et mettre Perez de mauvaise humeur. J'ai eu comme une impulsion subite de me rendre à la police ou à la gendarmerie et raconter tout ce qui s'était passé, mais je me suis raisonné en me disant que c'était déjà chose faite avec l'inspectrice que je ne manquerai pas de contacter une fois rentré chez moi.
Ce qui ne fut pas nécessaire, à peine avais-je quitté Carpentras que je vis dans mon rétroviseur une Mini me suivre. Je reconnus bien vite au volant la chevelure blonde de Michèle. Elle me dépassa au bout d'un moment et me fit signe de la suivre derrière la station Elf au rond-point de la route de Loriol. Un coin ombragé et discret, sans doute connu des amoureux de la région.
Là, sous la pinède elle m'a rejoint dans ma voiture. Elle portait un pantalon beige, un chemisier couleur crème et une veste bleue en lin sous laquelle j'ai vu distinctement un holster avec son revolver niché dedans. C'était impressionnant.
Elle n'a pas duré très longtemps votre conversation – me dit-elle – il est pas très causant notre homme, plutôt du genre pressé, non ? Il ne vous a même pas proposé un café.
Elle avait l'air d'excellente humeur …
Comment le savez-vous ?
J'étais pas très loin de là, mon cher, et vous ne m'avez pas remarquée, on voit que vous n'êtes pas coutumier de ce genre de situation.
Elle me bluffait, cette madame.
Vous allez suivre ses instructions, ajouta-t-elle sur un ton de flic, partez-donc à Luxembourg et revenez avec le pognon. Lundi soir, on se voit et je vous mettrai au parfum de notre plan pour neutraliser ce bonhomme. D'ici là, soyez confiant, tout se passe conformément à nos prévisions. Je la trouvais particulièrement belle et me demandais si elle était mariée, où elle vivait et si elle avait des enfants, preuve que tout n'allait pas si mal que ça quand même dans ma petite tête secouée. Il faut pas grand chose pour se sentir revivre. Elle possédait cette faculté propre à certaines femmes de hausser les cœurs et affermir les volontés.
Mais cette euphorie passagère n'a pas duré très longtemps. Après avoir téléphoné à la banque luxembourgeoise pour l'avertir de mon passage lundi, je me suis en voulu à mort de m'être laissé emporter dans toute cette affaire qui ne me rapportait que des ennuis et des angoisses. Il y a des temps dans la vie, un temps pour ceci et un autre pour cela, c'est écrit quelque part dans l'Ecclésiaste et c'est pas des paroles en l'air, mais bien de la sagesse concentrée et qui peut servir à des types qui ont quelque chose de sensé dans la tête, bref, pas des numéros comme le mien. Quand on a dépassé soixante ans, il faut freiner, sans quoi c'est le dérapage assuré, je l'ai appris à mes dépens, c'était pas très malin !

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La nuit, en rêve, j'ai vu un cou tout gracile, d'une blancheur d'albâtre sur lequel on devinait la trace bleutée d'une veine. Hélas, à la base poussaient, pareils à d'indécents phallus, des champignons hideux de couleurs repoussantes. Dégoûtant ! J'étais fasciné par cette offense faite à la beauté de ce cou et ne savait que faire pour le rétablir dans sa pureté initiale.
Le lendemain matin, c'est encore vaseux que j'ai recherché la signification de ce rêve, et j'ai de suite appris que les champignons poussent sur des matières en décomposition, mortes en quelque sorte et je me suis dit qu'en l'occurrence, c'était moi, peut-être pas la mort physique, mais du moins la vitale. Vous pensez bien, dès lors, que c'est sans moral que j'ai abordé le week-end et le voyage vers Luxembourg.
Pour couronner le tout, vers midi Valérie m'a téléphoné pour m'informer qu'elle rentrerait de Paris dimanche soir et que …. vous avez compris qu'il fallait que je sois à la gare pour réceptionner madame. Alors, j'ai poussé un gueulante : je lui ai dit qu'il fallait qu'elle sache ce quelle voulait. Elle m'avait annoncé le divorce, eh bien qu'elle divorce ! Qu'elle se prenne en main, qu'elle se trouve quelqu'un pour l'attendre à la gare, mais que moi, je ne serai pas là, que j'avais autre chose à faire, qui était de mon ressort on ne peut plus personnel. Du coup elle a raccroché aussi sec en me disant qu'à l'avenir c'est son avocat qui m'écrira. Exit Valérie, et merci pour ce coup de gueule qui m'a fait du bien.
Passons sur l'absence de péripéties de mon voyage à Luxembourg d'où je suis revenu le lundi soir juste à temps pour retrouver Michèle derrière la station service de vendredi dernier. J'étais fourbu, nerveux, fatigué par le voyage et pressé d'en finir une fois pour toute avec cette comédie. Elle au contraire, était plus radieuse que jamais et semblait prendre toutes cela comme faisant partie d'une routine journalière sans plus d'intérêt qu'anecdotique. C'était peut-être vrai pour elle, la suite me dira quoi, pensai-je.
Bon, fit-elle, après s'être discrètement assurée que nous étions bien seuls, semblables à des amoureux clandestins, vous avez l'argent ?
Oui, mais pas les cent mille exigés.
Pas grave, dit-elle, comme s'il s'agissait d'un détail insignifiant. Dites-moi où se trouve exactement le parking que vous êtes bien le seul à connaître à proximité de la villa ?
Je lui expliquai clairement où il se trouvait, fis un plan et le lui donnai.
Je vous y retrouve demain à onze heures quarante-cinq, continua-t-elle, vous me donnerez la somme et j'irai, moi, au rendez-vous.
J'étais un peu estomaqué : vous, au rendez-vous, comme ça, toute seule ?
Posez pas trop de question, monsieur Meffre, contentez-vous de vous pointer à la villa à midi vingt-cinq, c'est tout … Ah oui, j'oubliais, vous venez sans votre portable, vous m'avez compris ? sans votre portable, j'insiste.
C'était compris, j'étais fatigué et ne souhaitais qu'une chose, me retrouver au lit. J'ai bien songé l'espace d'un court instant que, peut-être, l'inspectrice Michèle se ferait la belle une fois l'argent dans son sac, mais j'ai mis cette pensée sur le compte d'une paranoïa consécutive à mon angoisse. J'ai donc pris congé en lui promettant d'être à l'heure dite et au lieu convenu, ce parking caché le long du canal de Carpentras. Et sans portable !
Cette nuit là, j'ai pas rêvé.
Le lendemain, j'ai retrouvé à onze heures quarante cinq l'inspectrice là où il le fallait. Curieusement, elle y était seule, sans voiture, quand je lui ai posé la question elle a mis un index sur ses lèvres et m'a fait : chut ! J'en ai conclus que le périmètre devait être truffé de flics armés jusqu'au dents, bigre ! Je lui ai tendu, l'enveloppe, elle m'a recommandé de rester sagement dans ma voiture jusqu'à midi vingt-cinq et de ne sortir sous aucun prétexte. Nous avons vérifié l'heure de nos montres, un peu comme devaient le faire les commandos de la dernière guerre avant une opération risquée et puis elle est sortie de la voiture et s'est dirigée, sans trop de hâte ver la villa. Sa longue silhouette vêtue d'une veste de cuir noir sur un jean bleu la faisait, pour une fois ressembler à un policer en action, comme ceux que l'on voit dans les séries télévisées. C'était bien la première fois que je la voyais ainsi et cela m'a rassuré. J'étais sûr que sous la veste il y a avait, niché dans son holster, le revolver que j'avais entrevu vendredi dernier.
Je 'ai rien remarqué ni entendu de suspect durant ces longues minutes d'attente . Je me demandais bien ce qui allait se passer dans cette villa maudite qui n'en finissait pas de servir de décor à mon existence, et puis me vint cette pensée : après tout, qu'avais-je à faire là dedans, pourquoi les flics m'associaient-ils subitement à leur opération commando ? Dans les meilleures films je n'avais jamais vu cela. Et puis, cela pouvait être dangereux, une balle perdue c'est pas fait pour les chiens, enfin, en principe …
C'est dans cet état d'esprit qu'à mon tour j'ai quitté la voiture et m'en suis allé vers la villa. Il fallait bien cinq minutes à pied pour y parvenir. Elle m'est apparue petit à petit nichée en contrebas du canal de Carpentras, aussi moche qu'avant. Une 4x4 était garée devant, celle, sombre, aux vitres fumées, qui m'avait suivi récemment.
J'ai frappé et c'est Michèle qui m'a ouvert. J'ai de suite senti quelque chose d'âcre qui flottait dans la pièce sans que je puisse mettre un nom dessus, et puis j'ai compris : le corps de l'homme gisait sur le sol, les bras en croix, une blessure sanglante au front. Il était mort. L'odeur, c'était celle de la poudre.
Cela s'est mal passé, m'a dit Michèle.
Mais où est la police, ai-je balbutié ?
Elle va pas tarder - a-t-elle répondu - en esquissant un sourire.
Sur la table de la salle à manger, il y avait un sac en jute, les bords s'étaient affaissés et j'ai vu comme des lingots d'or qui y étaient contenus.
C'est son trésor de guerre – m'a dit Michèle sans que je ne lui demande quoi que ce soit - il y en a pour au moins quinze kilos.
Et, toujours sur la table, mais cachés par le sac, des liasses de billets de banque.
Ça c'est son stock stratégique, continua Michèle,comme si elle faisait l'article dans un magasin.
Quinze kilos d'or, au prix du lingot, plus toutes ces liasses, cela faisait un sacré magot et dire que ce radin me chipotait cent mille euros !
On fait quoi ? dis-je à Michèle.
Elle était en face de moi à un mètre à peine, elle avait un petit sourire indéfinissable et ses yeux bleus pétillaient, je remarquai alors que ses mains étaient gantées, ses cheveux retenus strictement en arrière et qu'elle n'avait pas de rouge à lèvres.

On s'imagine que ça fait mal, mais non, pas du tout. J'ai vu comme un éclair jaillir de l'arme et puis j'ai ressenti, mais très brièvement, comme une brûlure entre les deux yeux, pas douloureux du tout, même pas une piqûre de moustique ! Et je me suis retrouvé à terre, atteint entre les deux yeux. Mort ! Passé le premier moment de stupéfaction, j'ai eu comme un sourire entendu : elle m'avait possédé sur toute la ligne, la belle. Elle n'était pas plus flic que moi soliste dans un orchestre symphonique, elle avait monté le coup pour s'emparer, à travers moi, du butin de Perez. Et une fois mon rôle d'appât épuisé, elle m'avait froidement buté, comme elle l'avait fait pour le vieux. C'était un vrai travail de professionnelle, exécuté avec une maîtrise et un sang froid hors pair. Et je devinais la suite de l'histoire : les flics finissant, un jour quand même, par découvrir nos deux corps et concluant à un règlement de compte entre malfrats. Ils n'iraient pas chercher plus loin je le savais, ne me demandez pas comment, là où je suis à présent les règles logiques n'ont plus leur place.
Je l'ai vue se mettre à genoux, se pencher vers moi et me mettre son flingue entre les mains, sans doute pour y imprimer mes empreinte digitales, puis le jeter un peu plus loin pour faire croire aux enquêteurs que Perez et moi nous nous étions retrouvés face à face et que nous avions tous les deux tirés en même temps, faisant chacun mouche. Cela n'allait pas tenir la route très longtemps, cette explication, mais suffisamment que pour compliquer les recherches. Étendu, les bras en croix, comme je l'étais, j'ai pu voir son cou, lequel est on ne peut plus gracile et je vous jure qu'à la base j'y ai bien distingué les champignons de mon rêve. Ils se sont détachés, un par un, et sont doucement posés sur mon torse.
La porte s'est ouverte et un homme est resté à l'extérieur. C'était, vous vous en doutez, Masséna. Elle lui a fait un signe, a pris le sac en jute, en peinant quelque peu, y a fourgué les liasses de billets de banque puis elle l'a tendu à l'homme qui a dit quelque chose comme : bon Dieu, que c'est lourd ! Elle est sortie de la pièce et j'ai remarqué que par dessus ses chaussures elle avait mis des plastiques transparents. Je les ai bien regardés, ces deux là, ils étaient amants, cela me sautaient aux yeux maintenant, tout était clair, limpide et transparent. Il s'étaient débarrassé du vieux grâce à moi.
Je vous raconterai la suite quand on se retrouvera, en attendant, je vais prendre le départ pour ma dernière destination. La force de l'habitude me soulève une dernière interrogation. Valérie n'étant pas rentrée hier, qui viendra la chercher à la gare quand elle finira par rappliquer ? Je ne me suis cependant pas angoissé là dessus, croyez-moi !
J'ai entendu le 4X4 démarrer en faisant crisser les pneus et puis j'ai décidé à mon tour de partir là où je devais me rendre pour toute une éternité.

Texte déposé à la Société des Gens de Lettres (Paris) avril 2013


22/10/2012

Lune de jour

 

 

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On s'est retrouvé dans le petit café jouxtant la Torre Belem. L'atmosphère était un peu nostalgique, Lydia, ma secrétaire, essuyait une larme qui perlait au coin de sa paupière et Joa, le commercial, tentait, comme d'habitude, de dérider la compagnie par quelques blagues et facéties. Dehors il faisait un temps magnifique, les hirondelles, sous les rayons du soleil, épousaient des montagnes russes en se poursuivant dans le ciel et les eaux du Tage se jetaient avec une lenteur majestueuse dans l'océan tout proche. Sous le pont du vingt-cinq avril, un énorme conteneur, aussi haut que le pont lui-même, quittait le port en faisant mugir tristement ses sirènes.
Ils disaient qu'ils me regretteraient, que c'était dommage que je doive retourner en Belgique au bout de ces deux années de Portugal, qu'on avait bien travaillé ensemble et qu'ils espéraient tous me retrouver plus tard : « ochalà ! »
Je n'avais pas trop envie de répondre, alors je souriais à l'un ou à l'autre, j’acquiesçais d'un air entendu, retenant les mots, serrant une main qui se tendait pour la dixième fois ou plus, m'efforçant de rester égal à moi-même qui avait été leur directeur dans les locaux de la « Speed Insurance, Portugal, Ltda ».
Quelques minutes auparavant, j'avais pris congé de Wilson, le directeur pour l'Europe, qui me remplaçait dans l'attente de mon successeur ; il avait été fort compréhensif et courtois : Dommage que vous soyez obligé de partir, Alex, vous faisiez un bon travail ici, et puis le pays vous convenait à merveille, mais bon, la maladie de votre femme vous rappelle à vos obligations et ni la compagnie, ni moi-même ne souhaitons vous en soustraire. Vous retrouverez votre ancienne affectation et vous pourrez compter sur notre sympathie.
C'était donc une page lisboète qui se tournait irrémédiablement et j'en concevais un regret profond tant je m'étais fondu dans ce peuple singulier qui, dédaignant les conquêtes terrestres et snobant l'arrogance de son puissant voisin, portait ses regards vers ces espaces immenses au-delà des océans. Je pouvais voir à ma gauche la statue en forme de proue d'Henri le Navigateur exhortant les Portugais à découvrir le monde et le peupler un peu partout de leurs métis.
Cela expliquait la diversité des couleurs et des types d'hommes et de femmes que je pouvais croiser dans les rues de la capitale : grandes blondes aux yeux bleus, petites noiraudes, ombres silencieuses venues de Goa ou de Macao, noirs hilares de Mozambique ou de l'Angola, pas loin de Wisigoths roux et de Maures au regard brûlants. Certaines nuits de tempête, j'entendais les craquements sinistres des caravelles qui se fracassaient sur des récifs lointains et les cris désespérés des naufragés emportés à jamais par des flots déchaînés ; des fantômes tristes devaient hanter les rues qui rappelaient le tremblement de terre de jadis et les invasions sarrasines et la furie des Castillans. Je montais alors les ruelles escarpées de l'Alfama et savais où se chantait le fado le plus déchirant, celui qui au bout de ses notes emporte toute la misère du monde pour la noyer, une fois pour toute dans la bouche du Diable, non loin d'ici, celle qui broie les vagues anémiées venues de l'autre bout de la mer.
7.jpgEt au petit matin, sous une pluie fine et triste comme les accords des guitares, je rentrais dans mon appartement du Bairro Alto. Le chauffeur de taxi ne disait rien, on n'interrompt jamais la mélancolie d'un fadista ; tous les Lisboètes savent ça.
Je songeais que ma vie aurait pu continuer ainsi son petit bonhomme de chemin, sans détours périlleux, ponctuée par le travail, mes promenades solitaires du côté de la Praça Luis de Camoes où j'aimais m'attabler à la terrasse du « Brasileira », y déguster un « bica », et mes relations épisodiques avec Angela.
Elle était arrivée voici quatre ans de son Brésil natal et avait vite compris qu'une fille de vingt ans qui se couche toute seule ne devient pas riche. Elle a donc monnayé ses charmes pour se payer et le nécessaire pour sa famille et le superflu pour elle, sans état d'âme, consciente qu'un amant de cinquante ans qui dépense vaut bien un jeune qui engrange.
Fortalezza c'est tout droit m'avait-elle dit un jour que nous contemplions l'océan depuis le Cabo. Enfin, je veux dire, tout droit en tournant un peu à gauche, pas loin en somme !
Elle en rêvait de Fortalezza et de ses parents à qui elle avait dit qu'elle était secrétaire dans une boîte internationale où elle avait appris l'anglais, ce qui était vrai, mais pas pour répondre au téléphone.
Une à deux fois par mois, nous passions une partie de la nuit ensemble à l'hôtel Ritz après avoir dîné dans une taverne de l'Alfama ou des docks voisins. Son corps était celui d'une adolescente, souple et sauvage, un peu comme celui d'une jeune chatte, la nuit, sur le sentier de la chasse.
Il y a trois jours, je lui avait dit que je retournais chez moi, que ma femme était malade, qu'elle allait même mourir d'un cancer qui lui crevait petit-à-petit le foie et que je devais l'assister dans ses derniers moments. Je ne pouvais faire autrement, c'était mon devoir.
Sans rien dire, elle a détaché le pendentif qu'elle portait au cou, une espèce de petit diable en onyx et elle m'a dit qu'elle me l'offrait, cela portait chance a-t-elle ajouté, c'était une sorcière qui le lui avait donné au Brésil avant qu'elle ne parte, et de la « chance », elle en avait eue, avec des amis comme moi.
Elle est resté toute la nuit et le matin venu, elle a refusé ses honoraires.
Elle m'a dit qu'elle était triste de me savoir parti, et moi aussi j'étais triste de la quitter, il y avait en elle une spontanéité quasi animale que les femmes policées et asexuées de ce continent avaient depuis longtemps perdue.
Elle allait me manquer, comme cette ville, son fleuve et cette atmosphère mélancolique qui des collines vertes du Nord se répand sur les maisons blanches recouvertes d'azulejos multicolores.
Trois mois auparavant, Florence, ma fille, vingt-six ans et architecte, ne doutant de rien et surtout pas d'elle-même, la rage carnassière que masque un sourire étudié, avait débarqué inopinément pour m'annoncer la nouvelle :
Elle est très malade, il faut que tu rentres, elle en a pour six moi au plus... je ne te pardonnerai pas de ne pas l'avoir soutenue dans ses derniers moments.
J'étais parti depuis deux ans, elle habitait avec sa mère dans la grande villa de Lasne, dans la banlieue chic de Bruxelles. Andrée, ma femme, n'avait rien dit, rien laissé transparaître. J'étais le mari qui travaille à l'étranger, un point, c'est tout. Je les imaginais toutes deux pénétrées d'un sentiment fait de ressentiment ou de colère ou des deux à la fois sur ce mari et père qui, à bout de leurs intrigues, s'était éloigné d'elles.
J'avais bien essayé d'expliquer à Florence ce sentiment de vide qui m'habitait, cette impression glacée qui fait que la vie n'est plus qu'un ensemble de convenances et d'habitudes savamment entretenues et qui, à la longue, me transformait en zombie. Mais elle n'a rien voulu entendre !
Tu rentres et tu assumes, après tu feras ce que tu voudras.
Voilà, c'était prononcé, pas d'appel possible.
images.jpgA Lasne, elles m'attendaient. Sourires de circonstances, jupe plissée d'Andrée, le petit chien sur les genoux et la permanente sévère. Florence en maîtresse de maison. Ce qui m'a surpris ce fut la présence d'un homme encore jeune, Olivier comme l'appelait Florence, le médecin d'Andrée.
Dès l'abord, il ne m'a pas plu, je l'ai trouvé fat et arrogant malgré l'effort que manifestement il faisait pour me plaire. Directement j'ai senti qu'entre Florence et lui, il y avait plus que des liens tissés par la maladie d'Andrée. Ils étaient de la même race, ces deux-là, de celle qui tue tout ce qui fait ombrage à leur soleil, c'était très clair, ils étaient encore un peu trop jeune que pour cacher parfaitement leur jeu.
Ils ont tous fait comme si rien ne s'était passé depuis les deux années que j'avais quitté la maison. C'était comme si je revenais d'un voyage d'affaires de deux ou trois jours. La maison était, comme d'habitude, dans un ordre parfait, dans le jardin la piscine étalait sa couleur bleue au milieu du gazon bordé d'hortensias roses et gras. Le petit chien gambadait et la domestique polonaise servait sous la tonnelle des sushis livrés par le traiteur à la mode.
Je n'ai pas trouvé Andrée aussi malade que Florence me l'avait décrite. Elle ne mangeait pas beaucoup, mais elle ne l'avait jamais fait. Elle me semblait amaigrie, mais pas trop. Je m'étais attendu à la voir décharnée, le cheveu rare, affaiblie par la chimiothérapie, mais non !
Olivier m'avait brièvement mis au parfum : Il n'y a pas de chimiothérapie, Monsieur, c'est inutile, elle prend des antalgiques, des médicaments dont certains sont de purs placebo et des concentrés de vitamines. Il y a une garde-malade qui nous assiste deux fois par semaine quand elle passe la nuit sous perfusion. Les spécialistes ne peuvent faire autrement. Le moment venu, il y aura les soins palliatifs, c'est tout.
Florence à ses côtés opinait du chef, elle ajouta avec un sourire que je ne pus interpréter : La garde-malade est une Portugaise, elle s'appelle Mariza, vous pourrez parler du pays.
La nuit venue, dans ma chambre, l'impression de malaise s'est encore accentuée. Je ne reconnaissait plus cette maison, j'étais un étranger invité, rien de plus qu'un homme en transit. Andrée, Olivier, Florence, tous me faisaient l'effet d'être des ombres dansant un ballet mystérieux, œuvre d'un chorégraphe allumé qui déplaçait les corps au gré de ses caprices. Tard dans la nuit, j'ai entendu la voiture d'Olivier quitter la villa, puis, dans le couloir du bas, il y eut des pas furtifs, une porte qui se ferme et puis le silence de la nuit a tout recouvert d'une chape de plomb.
Les semaines qui suivirent mon retour furent très occupées. C'est sans plaisir que je repris le chemin de la « Speed Belgium », avec le sentiment de revenir lieutenant dans une caserne que j'avais quittée colonel. Je ne connaissais plus grand monde dans ce bureau fébrile au sommet d'une tour de l'avenue Louise. Sous leurs airs compassés, ils me regardaient tous un peu comme si j'étais un sans-papiers égaré dans une réception mondaine. Le directeur belge, conscient de la sympathie que me portait Wilson, et soucieux de ne pas se l'aliéner, me trouva bien vite un placard, une secrétaire et m'oublia aussi sec. J'étais face à moi, sans travail, tout un programme, en somme.
Le matin au petit-déjeuner, Andrée muette et imperturbable me fixait de ses grands yeux clairs. Je la saluais, lui demandais si elle avait passé une bonne nuit et je recevais toujours les mêmes réponses polies et mesurées, puis je m'en allais accompagné par les bonds et les aboiements du teckel.
Florence passait le soir en trombe et puis disparaissait aussitôt dans sa vie faite de réunions, relations intéressées, restaurants branchés et sympathies artificielles nettement moins solides que les haines farouches qu'elle portait à tout ce qui barrait sa route.
Les fins de semaine me semblèrent bien vite insupportables. Pour fuir cette nécropole j'avais décidé de faire du bénévolat et demandé à devenir visiteur des prisons, cela me permettrait au moins de visiter les geôles des autres et occuper mes week-end. Je n'en dis rien à Florence qui m'aurait, une fois de plus, saqué, aussi sec au bout d'un de ces jugements sans appel dont elle avait le secret. Mais pour ce sacerdoce, il fallait remplir un tas de papiers, les soumettre à des policiers, à des juges... Aujourd'hui encore, j'attends leur réponse.
Je n'avais toujours pas fait la connaissance de cette Mariza dont m'avait parlé Florence. Elle était en vacances et remplacée par une Slovène ou autre Moldo-Slovaque. Je pestais intérieurement sur ces européens qui réclament de l'assistance sur tous les tons, mais laissent aux autres le soin d'exécuter les tâches qui les répugnent.
Andrée, au bout de ses perfusions nocturnes, reprenait place dans le salon sans que je puisse discerner le moindre changement dans sa manière d'être et de faire. Elle était là, aux portes de la mort, à se soucier de son rendez-vous avec le coiffeur, du portail qu'il fallait traiter contre la rouille et de se demander si, oui ou non, il fallait installer une caméra de surveillance.
Il me restait un ami, le docteur Gutfreund.
bars.jpegNous avions pris l'habitude de nous rencontrer tous les dix jours dans un restaurant sympathique pour manger et boire en nous racontant les histoires de jadis. Un jour, inspiré sans doute par le dernier verre, il m'a confié :
T'es trop bon, Alex, tu cultives encore des sentiments d'altruisme, si rares chez les sauvages qui nous entourent, à chaque fois tu te fais piéger...
Pourquoi tu me dis ça ?
Tu le sais bien... Ne me dis pas que t'es heureux de te retrouver ici, près de ta femme et de ta fille ! Je pense, que tu aurais dû ignorer sa supplique et rester à Lisbonne.
Et pourquoi, donc ?
C'est pas ta femme qui insistait tellement pour que tu rentres. Ta fille, elle roule pour elle et personne d'autre. Ton retour, elle doit le présenter à sa mère comme une victoire et asseoir encore plus son influence sur elle.
Mais Andrée est malade et mon retour...
Ne l'aurait sûrement pas guéri. T'aurais pu passer quelques week-end en Belgique et la conforter de cette manière. Mais pour ta fille, sa mère, fille d'un riche banquier catholique, ne pouvait être délaissée par son mari. Maintenant elle peut se prévaloir de ton retour, te présenter comme celui qui a préféré ses obligations conjugales à sa carrière...
Il vida son verre, et devant mon air un peu buté, n'insista pas. J'avais compris que son analyse était exacte. Je me refusais à admettre que je m'étais laissé prendre aux sentiments, que Florence était à la base de tout cela.
C'est six semaines après mon retour que je fis la connaissance de Mariza. J'avais oublié que cette nuit Andrée était sous perfusion et fus tout surpris de voir dans la cuisine une inconnue rincer une éprouvette.
Elle avait une peau étonnement pâle, constellée de grains de beauté, des cheveux châtains qui lui tombaient jusque sur les épaules. Grande, elle aurait pu ressembler à une Anglaise, s'il n'y avait eu ces immenses yeux noirs qui dénonçaient des origines maures.
La quarantaine à peine entamée, elle avait épousé un Belge qui était mort dans un accident de voiture voici deux ans. Elle était restée au Royaume et officiait comme garde-malade, son diplôme portugais d'infirmière n'étant pas homologué.
Je pris alors l'habitude de la savoir deux fois par semaine dans la villa, la nuit, à veiller sur Andrée. Parfois je l'entendais qui passait de sa chambre à celle de ma femme en faisant un crochet par la cuisine. Une nuit où l'insomnie, une fois de plus, ne m'accordait aucun quartier, je décidai de descendre au séjour et de lui faire la conversation.
Il était trois heures du matin, dehors la vent d'automne secouait hargneusement les arbres en hurlant sur des tons mineurs. Le teckel est sorti de son panier pour me saluer, puis il est parti derechef, la queue entre les jambes, se coucher. Mariza ne semblait pas surprise de me voir.
J'ai bu un verre de soja en lui racontant mon séjour portugais. Nous étions assis côte à côte sur le grand chesterfield face à la cheminée.
C'était une auditrice fort agréable qui me laissait deviser en me regardant sans rien dire, opinant d'un signe de tête ou d'un sourire. Vers six heures du matin elle m'a fait remarquer que le jour allait se lever. Je n'ai pas insisté, je ne voulais pas lui donner l'impression que je serai resté à lui parler jusqu'au bout de la nuit.
Cela devint, petit-à-petit une habitude que de la rejoindre au milieu de la nuit et de converser ensemble, comme si nous nous étions connus de toute éternité. En fait, je me rends compte à présent que c'était surtout moi qui parlais.
Un dimanche, Florence, flanquée du sempiternel Olivier me demanda à brûle-pourpoint :
Alors, tu la trouves comment, cette Mariza ?
Je savais qu'elle te plairait, ajouta-t-elle, puis, sans attendre ma réponse, me laissa perplexe à tenter de deviner ce que cachait son sourire énigmatique et son regard entendu.
C'est Gutfreund qui a sans doute compris tout ce qui se tramait, mais il ne m'a rien dit d'autre que : C'est vrai qu'elle te plaît cette Mariza, d'ailleurs tu n'as fait que parler d'elle depuis une heure et tu ne t'en est même pas rendu compte !
Et il ajouta : Si je l'ai vu, ta fille l'aura vu aussi.
M'a-t-il vraiment livré le fond de sa pensée ? Aujourd'hui je me le demande.
C'est une bûche qui tout déclenché, comme dans la nouvelle de Maupassant où un homme et une femme assis face à la cheminée se précipitent pour ramasser la bûche incandescente qui s'en échappe et se retrouvent dans les bras l'un de l'autre.
Parfois je me demande ce qui se serait passé s'il n'y avait pas eu, cette nuit là, le froid mordant, mon insomnie chronique et l'envie de tenir compagnie à cette femme. La vie doit être ainsi faite et il ne faut pas se perdre en conjonctures stériles, les choses sont telles que les dieux l'ont décidé.
Il était quatre heures et quelque chose du matin, nous étions assis dans le chesterfield face au feu quand une bûche s'est projetée brutalement sur le carrelage. D'un bond, nous nous sommes précipités pour la remettre dans l'âtre et, le danger écarté, nous nous sommes retrouvés l'un face à l'autre, nez à nez, bouche à bouche et à quatre pattes.
Je réalise à présent que ce sont ses lèvres qui, les premières, se sont collées aux miennes. Toujours est-il que le chesterfield nous a reçu, nous cherchant de partout, nous trouvant, nous perdant, pour mieux nous retrouver ensuite et nous étreindre farouchement, inconscients de l'heure, de l'endroit, épanchant ce désir qui, depuis des semaines, couvait en nous.
Le lendemain au petit-déjeuner j'ai eu un choc en voyant Florence attablée dans la cuisine devant son bol de céréales. J'avais complètement oublié qu'elle passait la semaine à la maison, je la croyais chez elle...
Elle m'a demandé, l'air de rien, si j'avais passé une bonne nuit. C'est cet « air de rien » qui m'a perturbé et me perturbe encore.
Mariza est sortie de la chambre d'Andrée et nous a souhaité à tous les deux une excellente journée. L'air de rien, elle aussi !
Si je comprends bien, tu es en train de tomber amoureux d'elle.
C'était Gutfreund qui concluait ainsi une de mes sorties.
Je ne sais pas. Peut-être amoureux de l'idée de l'être, tu crois pas ?
C'est les femmes qui sont amoureuses de l'état amoureux, mon vieux, avec nous, c'est plus carré, moins tordu, plus direct...
Derrière nous, près du bar, deux ou trois belles de nuit albanaises criaillaient entre elles et, assise, patiente, près du docteur, une jeune Bulgare attendait qu'il l'emmène à l'hôtel.
Si la pensée crée le réel, alors le réel n'est que pure création de l'esprit, c'est-à-dire rien. Peut-être en est-il de même avec l'amour. C'est nous qui le créons parce que nous voulons connaître ses « rousseurs amères » dont parle le poète.
Gutfreund était plus direct : En attendant, ce qui est pris est pris. Ne te tracasse pas avec les tenants et les aboutissants de cette histoire, jouis, mon vieux.
Je le sentais pressé de partit, la Bulgare sous le bras. La fille était avenante, chaussée de hauts talons et bas à résille. Des rondeurs fermes et invitantes. Sacré Gutfreund !
Nous prîmes congé et je m'en allai, déclinant au passage, les incitations insistantes des Albanaises.
Dehors, une pluie fine et glacée me ramena bien vite à la maison. Mariza me manquait.
Et décembre se mourait...
C'est le deux janvier suivant que j'ai tout appris. Enfin, presque...
Cafe_Brasileira_in_Lisbon.jpgNous étions à Lisbonne, Mariza et moi, dans la petite suite que j'avais retenue à l'hôtel Dom Pedro. Nous étions amants depuis six semaines et, passé le traditionnel Noël en famille, je m'étais éclipsé avec elle au Portugal.
Ce matin, il pleuvait à Lisbonne et le ciel était tout gris. Depuis notre suite au vingtième étage nous regardions la ville. Les eaux du Tage agitée par le vent secouaient les remorqueurs qui revenaient du large entourés de mouettes virevoltantes.
Nous n'avions absolument rien à faire, sinon l'amour. Après, étendus sur le grand lit, les sens apaisés et avec au corps cette sensation de plénitude particulière qui suit l'étreinte amoureuse, nous avons commencé à parler de tout et de rien et puis, petit-à-petit, de ce qu'elle avait vu et entendu chez moi, depuis tous ces mois.
Elle n'a pas le cancer, ta femme, c'est moi qui te le dis.
Allons...
Je ne suis pas médecin, mais j'en sais assez pour reconnaître les cancéreux des asthmatiques, elle n'a pas le cancer !
Mais Olivier ?
Olivier est l'amant de ta fille, et pour la garder, il est prêt à tout. Ils ont inventé cette histoire pour te faire revenir.
Mais pourquoi ?
Parce que ta femme devenait neurasthénique. Ton départ avait bouleversé un ordre qu'elle croyait immuable et elle ne pouvait le supporter. Ta fille a compris que si elle te faisait revenir, son influence auprès d'elle serait décuplée. Alors, tout était bon pour le faire, même le mensonge le plus grossier et la ruine de ta carrière.
Elle se tut une seconde, puis ajouta :
Son ambition est démesurée, elle lorgne sur la fortune de ta femme qui lui a déjà donné énormément pour ouvrir un cabinet d'architecte.
Tu l'as remarqué quand, ce mensonge ?
Très vite. Au départ Olivier ignorait que j'avais un diplôme d'infirmière. Un jour il m'a demandé si je savais faire des injections intraveineuses et j'ai dit oui, que j'en avais fait tant et plus au Portugal quand je travaillais à l'hôpital. Il m'a regardée d'un drôle d'air, a semblé hésiter, puis il a dit qu'alors je savais parfaitement ce que signifiait le secret professionnel.
J'ai fait à ta femme des injections de vitamine C, ce qui la faisait dormir. C'est tout !
La perfusion, ce n'était que du glucose et de la poudre aux yeux.
Alors elle ne mourra pas ?
D'un cancer ? Pas du tout  !
Et elle était complice ?
Non... manipulée aussi et hypocondriaque. Elle croit qu'elle est malade, mais, depuis ton retour, m'a dit aller beaucoup mieux. En fait, elle se demande ce que je fais encore à la maison.
Et Florence ?
Elle se tut, me fixa de ses grands yeux noirs, vint se lover tout contre moi, sa peau à même la mienne, ses seins reposant sur ma poitrine, elle me caressa le visage et... :
En ce qui te concerne, elle a fait l'article, c'est le moins que je puisse dire.
Vous savez, mon père est un homme fort séduisant, je suis sûre qu'il vous plaira, et puis il aime tellement le Portugal, vous aurez des choses à vous dire tous les deux.
Un ange passa. De toute cette histoire se décantaient des effluves empoisonnés qui polluaient les esprits.
Elle aurait souhaité que l'on soit amants, rien que pour te garder à la maison, elle est machiavélique.
Gutfreund m'avait dit la même chose. Nous étions donc, elle et moi, pris dans les rets de Florence.
Non pas pris ! Elle voulait que tu couches avec moi comme on le fait avec une bonniche, elle n'avait pas prévu le sentiment qui nous unit, c'est son maillon faible désormais, elle ne pouvait le concevoir, celui-là !
Quoi faire alors ?
Pour le moment, rien! On s'aime, c'est le principal, on verra après. Surtout ne pas leur montrer qu'on a percé leur jeu.
Silence. La pluie a tambouriné sur la grande fenêtre et le ciel s'est fait encore plus menaçant, comme si tous les éléments du monde s'étaient ligués contre moi. Tous, sauf Mariza !
Andrée est morte un mois après. C'est Mariza, de garde cette nuit là, qui nous a réveillé, Florence qui passait une nuit à la maison, et moi. Elle gisait sur sa couche, les yeux grands ouverts, la bouche entrouverte, figée dans une ultime et vaine interrogation.
Olivier est venu de suite, a constaté qu'elle avait succombé des suites d'une rupture d'anévrisme, et a signé le permis d'inhumer.
J'ai bien observé Florence durant tous ces moments. Elle semblait plus contrariée que triste.
Andrée fut incinérée dans la plus stricte intimité. Florence et Olivier affichaient un deuil discret et semblaient prendre des distances avec moi. Comme le contrat de mariage stipulait que les biens allaient au dernier survivant, j'héritais, par conséquent, de la fortune d'Andrée. Je pouvais prendre un nouveau départ, démissionner de la « Speed Belgium » et partir avec Mariza au Portugal.

 

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Ces lignes, je les écris deux ans après les faits. Mariza et moi, nous nous sommes mariés il y a six mois. Nous habitons désormais dans notre villa de Cascais. Nous avons tout pour être heureux, un pays que nous aimons, l'aisance financière et ce sentiment d'avoir triomphé de forces hostiles. Depuis la mort d'Andrée, mes rapports avec Florence se sont petit à petit dégradés. Après la mort de sa mère, elle a poussé des cris d'orfraies quand elle a découvert ma liaison avec Mariza, puis elle en a poussé d'autres plus tonitruants encore quand j'ai résisté à ses demandes de plus en plus pressantes de fonds pour créer un deuxième cabinet d'architectes. Je n'ai pas cédé. Elle ne voulait pas que je vende la villa de Lasne, mais je l'ai fait quand même. Depuis , nous ne communiquons pratiquement plus, même si je sais que, curieusement, elle est restée en contact avec Mariza. Elle se serait mariée, parait-t-il, avec Olivier je suppose, ou un autre, allez savoir quoi avec une fille pareille !
Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes s'il n'y avait, depuis trois mois, mes problèmes de santé, cette maladie qui me tarabuste le corps et l'esprit. Une affection rare et peu facile à soigner. Mais Mariza y veille, ainsi que le docteur Joachim Peireira da Silva, son cousin.
Ils s'occupent bien de moi, deux fois par semaine, leur nièce, Cristina, vient me veiller la nuit lorsque je suis sous perfusion. Mariza et lui me disent que dans quelques mois tout sera comme avant, que la maladie sera une fois pour toute vaincue. Il sont tous les deux très optimistes.
Je veux bien les croire, tout est dans le mental comme disait le docteur Gutfreund. Et je me dis que je vais guérir, qu'il n'y a aucun doute là dessus, le talisman d'Angela, je l'ai toujours et il pense la même chose. Mariza ne veut pas que je rédige ces notes, elle affirme que cela me fatigue, mais je passe outre et les donne au jardinier qui les poste pour la Belgique et Gutfreund.
Il y a un fado qui résume très bien ce que je vis :
« Por estranha magia
brilha o sol de noite
e o luar de dia »
Par une étrange magie, la lune brille le jour et le soleil la nuit.
Ce ne sont pas des mots alignés comme ça, pour faire beau.
C'est du réel, du fado !

 

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08/03/2008

Le grain de sable.

Majorque (15)Il les avait repérés depuis trois jours qu’il était là. Elle petite, blonde, riant fort, silhouette élancée et chevilles fines ; lui, plutôt grand, brun, visage ovale, dents blanches, musculature moyenne et chemise échancrée sur un torse imberbe.
Un jeune couple comme on en voit des tas dans cet hôtel des Baléares. Jeune, sans enfants, promis à un avenir sans histoires.
Pour lui, un avenir sans histoire est la chose la plus lamentable qui puisse arriver aux gens. Naître, vivoter et puis mourir. Rien de plus banal.
Il pense que la vie, la vraie, n’est faite que de tours et détours à flanc l’abîme avant le grand saut final dans l’inconnu.
Il pensait à tout cela quand il les voyait sur la plage se dorer au soleil chaud de juillet, elle dans un petit bikini blanc qui mettait son teint cuivré en reliëf.
Trop petit, le bikini.
Il les regardait à la dérobée quand il s’étendait, lui aussi, sur la plage où quand il jouait au volley non loin d’eux.
Leur chambre est au rez-de-chaussée, de l’autre côté du restaurant et de la réception de l’hôtel, pas loin de la piscine. Ca aussi, il le sait.
Tous les jours il y avait une soirée dansante animée par un orchestre local. Les couples virevoltaient au son d’une musique syncopée. Elle faisait tournoyer sa robe, et il pouvait contempler ses jambes nerveuses esquisser les pas en rythme et avec grâce. Elles sont belles, ses jambes.
Lui restait seul au bar à siroter un « Cuba libre », lentement, et en fumant une cigarette américaine. Les volutes de fumée montaient en spirales au plafond et s’étendaient paresseusement avant de mourir emportées par la brise discrète de la mer.
Cette nuit là, il l’a vu quitter la salle pour se diriger vers leur chambre. Elle est restée à sa table entourée d’une cour de bellâtres aux yeux brillants qui parlaient fort et se disputaient pour l’inviter à danser.
Une allumeuse, s’était-il dit plusieurs fois.
Il règle sa consommation, souhaite une bonne nuit au barman taciturne qui lui rend la monnaie et prend la direction du sentier qui mène vers leur chambre.
Odeurs mélangées de pin et d’air marin.
La lune est à son dernier quartier, il sait cela aussi. De hauts lauriers roses bordent le sentier, le jour ils donnent un peu d’ombre, tard dans la nuit ils sont autant de masses noires propices à des apartés romatiques ou à de furtives étreintes. Il l’a observé.
Il l’a vu rentrer dans la chambre où une lumière s’est allumée. Il est resté à l’ombre d’un laurier épiant les alentours, seul sans être vu. Dans la main il tient le lacet.
C’est un modèle particulièrement long : 110 cms. Il l’a détaché le soir même d’une paire de chaussures montantes emportée au cas où l’envie le prendrait de faire de la marche dans les montagnes aux alentours. Mais il a renoncé à cette excursion, il préfére rester sur la plage à jouer au volley, ou se promener, solitaire, le long de la mer.
 De la chambre lui vient le bruit d’une chasse d’eau. La lumière s’est éteinte et il l’a vu sortir et emprunter le sentier pour revenir vers la piste de danse. Il porte une chemise blanche bien visible dans l’obscurité ambiante, son pas est souple et silencieux, le pas d’un homme sans histoires.
Il arrive à sa hauteur quelques secondes après, le salue d’un « B’soir » poli et indifférent, et poursuit son chemin.
Quand l’homme sent le lacet autour de son cou il a un mouvement de recul stupéfié. Il ne se débat qu’après une ou deux secondes, trop tard...la mince lanière lui serre encore plus la gorge et l’étouffe indifférente aux soubresauts de son corps qui se cabre et recabre désespérement. Derrière le lacet, il évite les coups de pieds qu’il tente de lui donner et qui se perdent dans le vide. L’homme pousse un râle ou deux et s’affale de tout son poids sur les graviers. Deux minutes au plus…
Autour de la gorge, il y a un peu de sang. La langue pend, misérable, hors de la bouche. Il git, là, sur le sentier, ses yeux vides regardent le petit quartier de lune et les étoiles muettes du ciel.
L’homme, longeant les lauriers, est parti doucement en direction des chambres. Avant d’y arriver, il  prend à droite pour couper, pieds nus, à travers la pelouse. Puis il rejoint l’aile où il loge.
Arrivé dans sa chambre, il examine ses mains, son pantalon, sa chemise, nettoie le lacet à l’eau froide. Il prend une douche et se couche.

 

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Quand il se réveille, le lendemain, il remarque d’abord le lacet qui manque à l’une des chaussures montantes. Il se reproche de ne pas l’avoir remis en place avant de s’endormir. Il répare cet oubli, fait le tour de la chambre, inspecte soigneusement ses vêtements de la veille, les talons des chaussures, se douche et descend pour le petit-déjeûner.
Dans la salle il ne remarque rien d’anormal sinon qu’il n’y a pas de musique. Les gens vont et viennent autour du buffet, ils ne disent pas grand-chose, mais c’est comme ça tous les matins. Ils ont faim.
Il est entouré de touristes italiens, il essaie de comprendre ce qu’ils disent mais manifestement, ils ne parlent pas de ce qu’il voudrait. Ils terminent leur petit-déjeuner, se lèvent, lui disent  Ciao ! et il répond Ciao !
Après, il se dirige à pas lents vers la réception, il passe devant le panneau qui affiche les activités du jour, un avis y est accroché : la soirée dansante de ce soir est annulée en raison de l’événement dramatique de la veille.
Il se sent comme rassuré. L’événement est « dramatique ». Il finissait par en douter.
Devant la réception il jette un oeil dans le bureau du directeur dont la porte est entrouverte. Il y a du monde dans le bureau, des hommes en costume. Il pense que ce sont des policiers. Ils parlent sans trop couvrir leur voix. Il ne comprend pas l’espagnol.
A la plage il y a moins de monde. C’est ce qu’il lui semble et que lui confirme une touriste, une Française, Suzanne, rousse trentenaire et esseulée.
Elle dit que c’est terrible ce qui s’est passé hier. Des gens ont quitté l’hotel traumatisés. D’autres sont partis se baigner ailleurs. Vous savez pas pourquoi il l’a tué, ce pauvre type ? Non je ne sais pas. Et puis pourquoi il l’a fait, il ne l’a même pas volé à ce qu’il paraît ? Non, je ne sais pas. Vous voulez pas me tenir un peu compagnie, je ne me sens pas à l’aise ? Oui, je veux bien.
Ils s’étendent sur le sable. Serviettes côte à côte. Elle parle… une vraie logorrhée.  Il l’écoute moins distraitement quand elle évoque la veille. On s’est demandé pourquoi la police était dans la salle. Il n’y avait plus de musique, plus rien, on a tous été prié de rester sur place, le directeur a pris sa femme à part avec deux autres hommes. On l’a entendue pousser des cris !
On sait pas où elle est aujourd’hui. Terrible, je vous dis.
Il ne répond pas.
Je suis de Paris et vous ? De la province. Elle pouffe. On est tous des provinciaux, même à Paris. Vous restez encore longtemps ? Cela ne vous angoisse pas cette histoire ? Moi, je sais pas si je vais rester. Savoir que ce type a été assassiné comme ça à quelques mètres de là où je me trouvais, cela me glace. Pas vous ? Si, moi aussi, mais pas de la même façon. De quelle façon alors ? Je sais pas, de la façon qu’un homme se glace pour ce genre de chose. Ah ! et vous croyez que c’est différent pour une femme ? Je suppose que oui, c’est une question de sensibilité. Ben oui, c’est possible ce que vous dites là, une femme doit être plus sensible à ce genre de drame, enfin, je veux dire, le ressentir autrement, non pas que les hommes le soient moins ou insensibles. C’est quoi encore votre prénom ? Il répond. Ah, c’est joli comme prénom ! 

 

sans lune


Le commissaire Ramon Guttierez regarde l’homme qui est assis en face de lui derrière une table à côté du traducteur. Depuis sept heures qu’il l’interroge, Ramon le trouve étrangement frais et décontracté.  Lui est fatigué et songeur. Au plafond, les pales du ventilateur tournent en grinçant et font comme un miaulement de chaton affamé, cela l’énerve et ajoute à l’impression trouble qu’il a de ne pas contrôler la situation.
L’ampoule du bureau diffuse une lumière de plus en plus blafârde, c’est toujours ainsi passé une certaine heure. L’île n’est pas encore équipée comme il faut pour dispenser à tous ces touristes qui l’envahissent les besoins électriques qu’ils exigent, alors les autochtones trinquent.
Depuis la nuit dernière il est sur la brêche avec cette histoire de meurtre dans cet hotel flambant neuf et en ce moment rien ne dissipe le brouillard qui enveloppe cette affaire dont il ne discerne pas les tenants et aboutissants.
A chaque fois qu’il lui a demandé s’il l’avait tué, l’homme a répondu calmement en haussant un peu les épaules : pourquoi je l’aurais tué ? Je ne le connaissais même pas. Ce qui était la vérité toute nue, agaçante dans son énoncé froid et brutal. Personne ne les avait vus ensemble, sa femme non plus ne l’avait jamais vu de près. Pourquoi l’aurait-il tué ? Guttierez sait que l’on ne tue pas comme ça. Il a tué, lui. Souvent et beaucoup. Combien ? Il ne sait pas. Mais c’était durant la guerre civile et le mobile était clair : lui ou le républicain d’en face.
Et puis avec ce Français, il ne sait pas comment s’y prendre. Ils ne les aiment pas, les Français. Il ne les connaît pas, mais il ne les aime pas, il y en avait trop parmi les « brigatistas » d’en face. Il préfère les Allemamds, comme ça, instinctivement, même s’il ne les connaît pas bien non plus.
Ces interrogatoires prennent trop de temps, pense-t-il. Il faut que le traducteur traduise sa question et puis lui rapporte la réponse, cela traîne et nuit à sa méthode de harcèlement. Il ne sait plus quoi faire.
La Française, par exemple, elle lui a dit qu’elle l’avait vu tuer, lui, le type d’en face. Elle était sur son balcon au premier étage quand il a étranglé ce touriste. A onze heures elle était affirmative, mais quand il a fallu qu’elle le reconnaisse derrière un miroir sans tain, elle est devenue hésitante, et a fini par dire qu’elle n’était plus sûre du tout, qu’elle ne savait pas, qu’elle hésitait, que c’était pas lui au  bout du compte. Les femmes…
Il est allé dans la chambre de cette femme, sur ce balcon d’où elle avait aperçu la scène du meurtre. Et là, il avait réalisé que de ce balcon il était impossible de voir le lieu du crime. Pourquoi a-t-elle lancé cette accusation ? Elle non plus ne connaissait pas cet homme, un touriste, un type à qui elle n’avait jamais adressé la parole, pas même salué d’un hochement de tête. Les enquêteurs étaient formels. Alors pourquoi ?
L’homme était resté très calme quand, vers quinze heures, il lui a demandé de le suivre au commissariat pour lui poser quelques questions comme il le lui avait dit. A côté de lui se trouvait une autre Française, une fille grande et rousse. Elle l’a regardé partir un peu surprise et a déclaré à son adjoint qu’elle avait fait sa connaissance le matin même, qu’il était charmant, de parfaite éducation, et que non ! elle ne savait pas où il se trouvait hier avant et après la soirée dansante. Que bien sûr ! il parlaient de ce drame, comme tout le monde à l’hôtel d’ailleurs. Et qu’il était très calme.
S’il avait été Espagnol, Guttierez l’eut envoyé passer la nuit en prison, histoire de faire pression et de casser cette assurance qui l’énerve, mais c’est un touriste, un client de l’île et de ce tourisme dont l’Espagne exsangue a besoin. Il ne souhaite pas créer d’esclandre avec la presse française si prompte à dénoncer les exactions de la police franquiste et mettre en péril l’expansion de cette nouvelle industrie dont on dit qu’elle est l’avenir de son pays. Il va demander conseil à Puig, le commissaire divisionnaire, se couvrir. Guttierez est fonctionnaire, il sait ce que « se couvrir » veut dire.
Il regarde le piège sur lequel se débattent encore, pattes engluées, quelques mouches, machônne son cigare, tapote nerveusement des mains sur le bureau et déclare dans un soupir : je sors quelques instants. Le traducteur en profite pour lui demander d’aller aux toilettes, il s’en fout, acquièsce et les deux sortent laissant l’homme seul dans la pièce.
Il les regarde quitter le bureau enfumé et sinistre sous cette lumière jaune déclinante. Le commissaire, malgré la chaleur, n’a pas quitté la veste et la transpiration imprime sous ses aisselles des auréoles sombres et humides. Son pas est hésitant comme un vieillard frappé d’arthrite. Il enregistre sa silhouette qui ferme la porte en murmurant quelques mots au traducteur. Il se détend.
Sur le bureau, la machine à écrire, vieux modèle Remington d’avant la guerre. Elle faisait un bruit insupportable quand il tapait, comme tous les flics du monde, sa déposition à deux doigts. Sa masse grise et sale le fixe impassible. Taches d’encres et de café sur le bois de la table. Un cendrier. A côté de la machine un dossier bordeaux. Il regarde le tout. Quelques minutes passent. Doucement, il ouvre le dossier, parcourt les quelques pages qui s’y trouvent, ne comprend pas l’espagnol et s’arrête à l’une d’entre elle qui porte un nom : Violaine Ménard, Clermont-Ferrand et une adresse. Il referme le tout. Retenu !
La porte s’ouvre. Le commissaire rentre, s’éponge le front avec un mouchoir douteux, le traducteur le suit.Vous êtes libre, lui dit le traducteur, vous pouvez rentrer à l’hôtel, restez à la disposition du commissaire, votre passeport, vous pourrez le récupérer le jour de votre départ si rien ne s’y oppose. Il ne répond pas, ni même un bonsoir et se dirige vers la porte. Exit.
Guttierez le voit sortir. Il a l’impression d’une défaite, il n’aime pas. Il dit au traducteur de partir et l’autre ne se fait pas prier. Il allume un cigare, regarde les volutes violettes qui s’échappent de l’incandescence et laisse divaguer son esprit.
Puig l’a envoyé sur les roses. De mauvaise humeur. Ce type on ne peut pas le mettre en prison comme un vulgaire Espagnol, pas de preuves et une déclaration contradictoire d’un témoin douteux. Qu’est-ce qui lui a pris à cette femme de le dénoncer comme ça et puis de se rétracter ? Guttierez ne comprend pas. On tue parce que l’on a une raison de tuer, bonne ou mauvaise, ce n’est pas la question.  On dénonce parce que l’on sait quelque chose, on n’accuse pas à tort et à travers. C’est simple !
En lui une voix murmure que cet homme doit se reprocher quelque chose, mais c’est tout. Pas assez pour mettre un touriste en prison…trop risqué. Il y a un grain de sable qui grippe son enquête. Il se raisonne, se persuade que tout a été mené avec le sérieux et le professionnalisme qui le caractérisent. Pas question de lui reprocher quoi que ce soit.

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Quand il sort,  l’air marin qui succède à l’atmosphère chaude et lourde du commissariat lui caresse le visage. Décontracté, il esquisse un sourire et marche le long de l’avenue qui mène à la cathédrale. Il pense d’abord à héler un taxi pour se rendre à l’hotel, puis se ravise : autant profiter de la fraîcheur nocturne attablé à une terrasse. Il s’installe non loin du parvis et d’un croisement bordé de palmiers. Sur l’avenue, quelques rares voitures vont et viennent lentement. Echos de musiques rythmées qui s’échappent d’un peu partout. Des grappes de touristes arpentent les trottoirs, bruyants, joyeux, émechés. Les hommes et les femmes ont le teint hâlés et les yeux qui brillent. Mirage des vacances. Il allume une cigarette et laisse son esprit vagabonder.
Il s’est passé quelque chose d’étranger à son plan. Non ! il se reprend : il n’avait pas de plan. Juste un geste, rien d’autre que ce geste épuré et à peine pensé. Un geste comme ceux des pratiques martiales. Parades au sabre, à l’épée, ikebanu ou cérémonie du thé, c’est dans ce registre de la beauté du geste gratuit qu’il se situe, nulle part ailleurts. Alors pourquoi ce détour non intégré ?
Il l’a abordé vers quinze heures alors qu’il se trouvait au bar de la piscine en compagnie de cette Suzanne. Il lui a demandé de le suivre. Il a obtempéré et demandé à se changer dans sa chambre. Ce qu’il a fait en compagnie du commissaire et d’un policier. Dans sa chambre le commissaire a demandé s’il pouvait inspecter l’armoire et ses bagages. Il a dit que oui.  Il a longuement regardé ses vêtements de la veille, ses chaussures, fouillé dans l’armoire, sous le lit, ouvert sa trousse de toilette, passé la main le long de la baignoire, du lavabo. Tout y est passé. Puis il sont partis au commissariat.
Il s’est rendu compte que quelque chose le menaçait quand ils l’ont conduit dans une pièce annexe où se trouvait un miroir. Un miroir sans tain. Il y avait là derrière, quelqu’un qui devait le reconnaître ou non. Il est resté en compagnie de trois ou quatre types, il ne les a pas comptés. Puis ils ont éteint la lumière et lui ont demandé de faire quelques pas dans l’obscurité. Ensuite, ils ont rallumé, et il est sorti avec les autres et ils l’ont fait attendre dans le bureau du commissaire en compagnie d’un guardia civil amorphe et muet.
Il s’est étonné de son calme. Si un témoin a vu son geste de la veille, il est cuit ou presque. Il ne voit pas quelle défense adopter. En Espagne, la peine de mort est la garrotte, une strangulation en tout point pareille à celle qu’il vient d’infliger à cet inconnu. Le bourreau se place derrière le supplicié, lui passe une écharpe de soie autour du cou et serre… final à l’identique…
Il y a un grain de sable dans tout ce qu’il a échafaudé et qui a pour nom cette femme de Clermont-Ferrand. Elle devait se trouver pas loin de là, et il ne l’a pas vue. Erreur !
Mais pourquoi n’a-t-elle pas crié ? Les femmes hurlent pour un oui ou pour un non, et là : rien. Elle attend jusqu'au lendemain pour le dénoncer. Pourquoi ? Ce commissaire adipeux ne le lui a-t-il pas demandé ? C’est curieux.
Il se dit que le mieux est d’attendre. Il essaie de converser avec le guardia civil : buenas tardes, beau temps, hein ? L’autre lui jette un regard torve et se tait. Il fixe la porte qui va s’ouvrir tôt ou tard et se dit que rien qu’à la tête du commissaire il connaîtra la suite de son sort. Il y a une pendule suisse au mur qui fait tic-tac, tic-tac, il les compte posément, les accompagne des lèvres : tic-tac, tic-tac.
Combien de temps est-il resté comme ça à compter les pulsations  de la pendule ? Il ne le sait, il se souvient de s’être forcé à rester impassible quand le commissaire est rentré.
Il comprend de suite que, pour lui aussi, il y a un grain de sable. Même s’il tente de le cacher. La sueur au front ne trompe pas ni les claquements des doigts quasi compulsifs et le pas moins assuré.
Et il réalise alors qu’il va gagner. Discrètement, ce sentiment l’exalte et le venge de cette passe dangereuse qu’il a traversée. Maintenant il sait exactement comment les choses vont se dérouler. Cet homme ne peut pas deviner qu’il a commis ce qu’il a commis, comme ça, sans but précis, sans raison, sans autre motif que la beauté du geste.
Le commissaire le regarde distraitement. Pose le dossier sur le bureau, s’installe derrière sa machine à écrire et dit, comme si rien ne s’était passé : on reprend tout depuis le début.

Il y a de plus en plus de touristes qui passent sur l’avenue. Ils sont insouciants, gais et à des années lumières de ce qu’il vient de vivre. Il se dit que lui est différent de ces gens qui suivent le mouvement en moutons de Panurge, dépersonnalisés, heureux de n’être dans l’existence que des pions que d’autres placent et déplacent au gré de leur volonté.
Il sirote calmement son « Cuba libre », allume une autre cigarette et laisse son regard errer sans but précis.
Il peut bien se le permettre, il s’est montré à la hauteur. Pour un premier coup, c’était un coup de maître malgré le grain de sable.

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La femme est là devant lui, les traits tirés, toute blême dans sa tenue sombre. Voici deux jours, après l’enterrement de son mari, elle a demandé à se confesser. Il ne la connaît pas plus que ça. Pour beaucoup, l’église ce n’est que le baptême, le mariage et les funérailles. Elle et son mari sont venus dans ce petit village du Vaucluse il y a deux ou trois ans passer leur retraite au soleil. Lui est mort brutalement d’une rupture d’anévrisme. Soixante-huit ans. Classique !
Il l’invite à s’asseoir et lui dit que la confession est devenue le sacrement de réconciliation. Elle l’écoute le regard perdu. Il émane d’elle une tristesse profonde et amère comme souvent après un deuil récent.
Elle parle doucement sur un  ton presque inaudible, son discours est structuré, clair et précis. Il se rend compte qu’elle a dû le répeter plusieurs fois dans sa tête. Ses mains tremblent un peu et les yeux fixent le sol.
Il avait d’abord pensé au cas classique. Le conjoint disparaît et le survivant vient confesser son adultère passager ou récurrent. C’est un vieux confesseur qui connaît les hommes, leurs petites lâchetés, leurs faiblesses, leurs remords.
Mais la suite de son histoire est exceptionnelle. Il l’écoute :
Je revenais de la chambre où j’étais allée me remaquiller quand je l’ai rencontré. J’avais bien vu, quand il nous servait, qu’il me dévorait des yeux et lui se doutait qu’il me plaisait aussi. Quand nous nous sommes croisés, c’est spontanément que nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. J’ai voulu le prendre comme on le fait d’une friandise, c’est difficile à expliquer, je ne ressentais qu’une envie, mordre dans cette pomme comme Eve, la première, le fit .
Nous nous sommes cachés à l’ombre d’un laurier, il m’a serrée dans ses bras…
Alors que je prenais plaisir à cette étreinte furtive et quasi anonyme, j’ai vu à une quinzaine de mètres où je me trouvais un homme déboucher d’un sentier et se diriger vers le restaurant et c’est alors qu’un deuxième a surgi et, en deux temps trois mouvements, l’a étranglé avant de s’évanouir dans la pénombre du sentier.
J’ai pas réalisé de suite l’horreur de la situation. Je me suis dégagée de l’étreinte de mon partenaire, j’ai tenté de lui expliquer ce qui se passait, mais il ne comprenait pas assez le français. J’étais paniquée. J’ai retrouvé mon mari qui prenait le frais près de la piste de danse, j’ai prétexté un malaise et nous sommes partis nous coucher.
Tout dire ? Je ne le voulais pas. Il était jaloux. Pourquoi risquer mon couple pour un si bref caprice ?
Je n’ai pas dormi de la nuit. J’entendais, venus de la salle, les allées et venues des policiers et des clients. J’ai réfléchi.
Le lendemain, vers onze heures, je suis allée trouver le commissaire chargé de l’enquête et lui ai fait part de mes soupçons. J’ai désigné l’homme de la veille, lui ai dit que je l’avais vu  depuis mon balcon croiser la victime… je l’ai désigné. Quelques heures après, ils l’ont emmené.
Je suis rentrée dans ma chambre et, sur le balcon, j’ai réalisé que le témoignage ne tenait pas la route… de là, il était impossible de voir le lieu du crime…
Elle se tait. Il respecte son silence. Elle a les yeux embués et les traits tirés. Plus de quarante ans qu’elle le traîne, ce secret.
Elle continue : le commissaire aussi est venu sur mon balcon et il a réalisé que c’était pas crédible ce que je disais. Alors je lui ai dit que je m’étais sans doute trompée. Il m’a demandé de le suivre au commissariat et de reconnaître l’homme qu’ils avaient emmené.
Je l’ai reconnu-elle se tait à nouveau-j’en tremble encore aujourd’hui. Il était là au milieu d’autres hommes mais c’était lui ! Il avait l’air banal d’un Monsieur tout-le-monde. J’ai serré les dents, ramassé ce que je pouvais encore de courage et j’ai dit au commissaire que non ! c’était pas lui, j’étais pas sûre, j’avais dû me tromper. Il m’a regardée d’un air tout-à-fait méprisant en me vouant au diable et je lui donnais raison. J’étais lâche, menteuse, adultère et complice d’un assassinat. J’ai signé une déclaration à laquelle je n’ai rien compris, et m’en suis retournée. Arrivée à l’hôtel j’ai demandé à mon mari qu’on parte de suite, et on l’a fait sans se retourner.. C’était nos dernières vacances avant l’achat de la boucherie à Bouldoire. Des vacances, il n’y en a pas eu beaucoup d’autres avant la retraite. Voilà !

Son voilà n’est plus qu’un souffle. Elle se tait.
Le prêtre est pensif. Plus de quarante ans depuis les faits, il ne peut, avant de l’absoudre, lui demander de dénoncer cet assassinat. Il y a prescription. Et ces quarante-six ans de secret à porter. Un adultère lourd comme une croix.
Il la délivre, l’absout. Elle pleure et s’en va.
Il la regarde franchir la porte du presbytère, ombre noire un peu voûtée hésitante et pathétique.
Il y a des démons qui viennent, s’inscrustent et lentement bouffent l’âme au fil du temps.
« Je vous connais, ô monstre !»

 

2.01


Ainsi donc, le mari est mort. Je l’ai appris, hier, chez la boulangère. Elle est veuve, la dame de Bouldoire, qu’elle m’a dit. Les bons commerçants sont comme ça, ils parlent et je sais les faire parler. Son mari est mort brusquement jeudi dernier. Elle a appelé les pompiers, mais ils n’ont rien pu faire. On est pas grand-chose, peuchère !
Je suis rentré lentement, dans ce petit appartement acheté quand Monique et moi avons pris notre retraite. Monique est morte il y a un an au bout d’un cancer foudroyant. Je suis resté seul avec Achille, son caniche.
Seul, pas tout-à-fait… je les savais là, à quelques encablures. Je savais tout sur eux. Tout ou presque. Ne me résistait que ce grain de sable.
Je me demande aujourd’hui,  alors que mes cheveux sont gris et que les rides marquent mon front,  ce qui se serait passé si ce grain de sable n’avait pas enrayé la mécanique, cette nuit là aux Baléares ? Probablement qu’enivré par la brillance de mon résultat j’eusse récidivé, ce qu’il ne fallait surtout pas faire. L’acte gratuit ne vaut que par son unicité. L’acte gratuit c’est de l’art, la série devient vite crapuleuse.
Et ce grain de rien du tout s’est incrusté en moi comme un virus. Il a, petit à petit, pris possession de mon mental. A chaque fois que je croyais l’avoir oublié et que s’échafaudait un scénario nouveau, il revenait hanter mon projet. Rien n’est sûr. On se perd à se croire invulnérable. Et j’abandonnais…
Ce que je ne parvenais pas à comprendre, ce qui m’échappe aujourd’hui encore c’est pourquoi cette femme, qui m’a reconnu dans un premier temps, s’est rétractée par la suite ?
C’est ce mystère qui m’obsède et a fait que durant plus de quarante-six ans je ne l’ai pas lâchée. J’ai vite su que de Clermont ils déménageaient à Bouldoire où ils tiendraient une boucherie. Régulièrement j’ai téléphoné, je l’entendais au téléphone me donner les horaires d’ouverture, les promotions… je savais qu’elle était vivante, qu’elle parlait, travaillait. Chaque anné, sous prétexte de prospection commerciale,  je passais par Bouldoire. Je me promenais devant la boucherie, je la voyais servir des clients ou aider son mari. Je notais la taille qui s’épaissit, les traits qui fatiguent, les cheveux qui blanchissent.
J’ai pensé à l’étrangler à son tour… mais à quoi bon ? Et puis il y avait eu ce grain de sable qui ne demandait qu’à revenir et contrer mes plans les plus parfaits. Qui sait, sans doute lui doit-elle la vie ?
Ne pas savoir ce qui a fait que j’ai pu, jusqu’aujourd’hui, vivre normalement, épouser Monique, ne pas lui faire d’enfants et lui survivre a été, disons-le franchement, un mystère quotidien.
Quand ils ont vendu la boucherie pour s’installer, à Monteux,  j’ai dit à Monique qu’il était temps que je prenne, moi aussi, ma retraite, et que rien ne valait le soleil de Provence. Nous nous sommes donc fixés à Sarrians, le village d’à côté.
Elle est veuve, je suis veuf…Allez-vous en savoir ce qui peut se tramer dans ma tête ?
Car, je vous l’avoue, ce grain de sable, pour l’extirper je ferai tout.
Absolument tout !

 

 

14:08 Écrit par Dim's dans Général, littérature | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, nouvelles |  Facebook |