04/06/2014

Carole et moi.

 

Carole et moi avons décidé de nous marier. Cela va vous sembler d’un banal insoutenable, mais c’est pourtant ainsi et bien réfléchi.
Après tout, se marier passé la cinquantaine ne choque plus personne sauf les éternels sceptiques qui se demandent comment passer d’une solitude souveraine à une cohabitation conventionnée.
C’est pourtant bien simple : il suffit de communiquer ! Et Carole et moi l’avons fait. Certains nous reprochent même de n’avoir fait que cela.
Durant des heures nous avons patiemment évoqué cet instant qui nous verrait à deux et pour toujours. Nous n’avons négligé aucun détail –fut-il d’une trivialité extrême- nous attardant même sur ce qui, au premier abord, paraîtrait saugrenu ou superfétatoire.
Mais conscients que gouverner est prévoir, nous sommes allés jusque là où nous le souhaitions : éviter toute surprise.
Des surprises, il y en a suffisamment comme ça dans l’existence, ne pensez-vous pas ?
Et le mystère ? on objecté d’autres …
Mais quel bonheur y aurait-il à vivre dans le "mystère de l’autre" ?
Franchement, je me demande quel plaisir vous pourriez tirer de cette part voilée que vous soustrait un partenaire avec lequel vous allez convoler pour ne faire qu’un ?
Le mystère est source d’angoisse, d’interrogations vides et vaines, genèses d’un prurit intellectuel stérile et réducteur.
A l’heure où tout se résous, pourquoi aspirer au mystère, ce trou noir de la pensée ? Pourquoi en mettre là où se veut la toute lumière resplendissante dans sa vérité ?
Dites-le moi !
J’ai eu bien de la chance de rencontrer Carole et de percevoir en elle l’écho de mes aspirations les plus exigeantes. Elle y a répondu de la manière qui est la sienne : calme, posée, logique et surtout rationnelle.
Voilà le mot est lâché : rationnel !
Je sais qu’il fait bondir, comme si le rationnel en sentiment était prohibé, remisé au vestiaire des banalités du quotidien. Comme si l’amour n’était qu’un soulèvement impulsif du désir.
Ce qu’un ami résumait par : vous n’allez tout de même pas mettre de la raison dans un sentiment pareil ?
Eh bien oui ! Au risque de déplaire aux derniers romantiques qui nous assiègent de leurs prétentions gélatineuses, nous avons décidé de privilégier le solide, le mesurable et rien ne l’est plus que la rigueur de la raison.
Voilà pourquoi, au terme d’une année de réflexion, nous passons à l’étape suivante et matérialisons notre relation.
Cette semaine, Carole11784@hotmail.com et moi-même Renaud 22971@yahoo.fr avons décidé de nous rencontrer « Au Trois maillets », une auberge calme et discrète.
Les signes ne trompent pas : 11764 réduit égale 3 : 22971 de même. Les Trois maillets, ce n’est pas un hasard non plus.
Au terme d’une année bissextile de 366 jours (366 se réduit à 6, soit deux fois trois), le temps est venu qu’on se voie.
Les plus fécondes correspondances sur la Toile ont une fin.




 

 

22/08/2012

Péoria, poste restante

 

nouvelle,gi's en europe,inceste,faux souvenirs induits


Située sur la rive de l'Illinois, Peoria comptait en 1996 cent mille habitants. Elle est le siège de la société Caterpillar et cataloguée par les sociologues américains comme parangon de la ville moyenne américaine par excellence. Ce qui se passe, ou ce qui ne se passe pas à Peoria, c'est ce qui se passe, ou ne se passe pas aux États-Unis, avait-on coutume de dire, et à raison.
La ville sans être moche, n'est pas belle, elle fait partie de ces agglomérations que le voyageur traverse sans la remarquer ; succession de constructions anonymes diverses, dépourvues d'âme et de style, toutes discrètes, comme honteuses d'être là et se cachant derrière une généreuse végétation urbaine.
Plus de traces des Indiens Peoria, disparus corps et âme depuis qu'un explorateur français, Henri de Tonti, vint apporter sur leurs terres les fastes morbides et corrupteurs de son continent, ses moeurs et ses croyances. Quelques réminiscences subsistent peut-être ça et là de cette époque, première pour le Français et dernière pour les Indiens, mais le passé n'étant pas à l'ordre du jour dans les petites villes américaines, il est très difficile de les croiser et inutile de demander où elles se trouvent, personne à Peoria ne pourra vous répondre.
Tom Käsmacher, en ce jour de juillet 1996 n'avait pas du tout la tête à s'interroger sur le passé d'une ville où il habitait depuis quatre décennies. Il était âgé de soixante-treize ans et, depuis six ans, jouissait de sa retraite d'électricien de la société Caterpillar. C'était un petit bonhomme mince, à la silhouette fragile, sans relief particulier, le genre de personnage que l'on croise sans le remarquer, sauf peut-être les énormes lunettes teintées qui lui masquaient le visage marqué par une ombre de moustache grise. Il sortait du Tribunal du 5em district de Peoria qui venait de l'acquitter d'une accusation d'agression sexuelle sur la personne de Joan, sa petite fille par alliance et de Vera, la mère de cette dernière. C'est dire qu'il était soulagé. A ses côtés, son avocat, Jim Stagliano, auquel il avait déjà payé plus de quatre mille dollars d'honoraires, lui conseillait de porter plainte contre sa petite-fille et sa mère pour « dénonciation calomnieuse » : cela va nous permettre de leur réclamer deux-cent mille dollars, de quoi vous dédommager largement, insistait-il. Il y avait de quoi ! Tom, en plus des honoraires de son avocat, avait dû hypothéquer sa maison pour garantir la caution de vingt-cinq mille dollars que le juge lui réclamait pour ne pas le mettre en prison. Elle lui serait rendue, certes, mais les frais de constitution d'hypothèque et les agios bancaires restaient à sa charge.

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En sortant du Tribunal il avait croisé la petite silhouette boulotte de sa belle-fille Vera Lucks. Livide, petits yeux gris mi-clos, lèvres tendues, serrant compulsivement les mains sur son sac, elle avait évité son regard, comme elle l'avait fait lors de sa déposition où, à la suite de sa fille, elle l'accusait de l'avoir touchée quand elle était enfant.
Le jury ne les avait point crues, ni elle ni sa fille, et rendu à son beau-père sa liberté et son honneur.
Et Tom pensait que c'était une bonne chose quand même qu'il y ait une justice qui soit juste et ne croie pas les divagations criminelles de Vera et Joan, une justice qui lui permettait maintenant de prendre sa revanche et réclamer réparation pour ce cauchemar que, depuis sept mois, il vivait.
Et puis, il y avait Emma, la mère de Vera, qui l'avait soutenu et défendu durant cette galère et qui avait expliqué aux jurés combien sa fille était, depuis sa plus tendre enfance, une mythomane compulsive, un vrai cas psy doublé d'une attirance névrotique pour les sectes en tous genres. Depuis, elle et Vera étaient étrangères l'une à l'autre, et ne se parlaient plus. Tom était très reconnaissant à Emma de s'être engagée avec autant d'allant contre sa propre fille : c'est une femme épatante, s'était-il dit plusieurs fois durant ces mois maudits.
C'est début janvier que tout avait commencé par l'arrivée impromptue des flics dans l'appartement que, depuis le départ des filles, Emma et lui avaient acheté. Cette dernière était divorcée et mère de deux filles que Tom avait acceptées et considérées comme siennes , comme quoi le métier de beau-père comporte des risques, avait-il pensé maintes fois, amer et désabusé.
Ils les avaient emmenés tous les deux au commissariat après avoir perquisitionné et saisis ce qu'ils pensaient être des pièces à conviction et qui ne s'avérèrent d'aucune utilité pour la suite de l'enquête.
Puis ils furent séparés et interrogés des heures durant. Les flics usaient de tout leur savoir pour lui faire avouer qu'il avait, à plusieurs reprises, touché sa petite fille voici dix ans et la mère de cette dernière quand elle avait le même âge que sa fille. Tour à tour ils s'étaient montrés brutaux, compréhensifs, humiliants, injurieux, mais Tom était resté intraitable, non ! il n'avait pas touché Joan, ni Vera, ni aucun gosse des deux sexe, il était un citoyen respectable, à la sexualité on ne peut plus normale, inconnu des services de police et au casier judiciaire vierge.
Et Emma aussi s'était montrée digne dans une situation où les flics l'accusaient de complicité, dissimulation de crime sexuel et de tas de trucs épouvantables que jamais elle n'avait imaginé dans ses pires cauchemars.
Mais le procureur, un type puritain, pilier de l'église évangélique du coin, échaudé par une série de crimes sexuels non élucidés et craignant pour sa prochaine élection, ne l'entendait pas de cette oreille, il avait décidé, au terme de vingt-quatre heures de garde à vue, de déférer Tom devant un tribunal et réclamait son incarcération. Il espérait ainsi le faire craquer. Le juge lui avait donné partiellement raison et décidé de le transférer à la prison du comté en attendant que Tom verse une caution de vingt-cinq mille dollars.
C'est ainsi qu'il avait passé une semaine dans une maison d'arrêt où la coutume voulait que les prisonniers soupçonnés de crimes sexuels soient sodomisés par leurs codétenus. Tom, avait échappé à cette infamie grâce au directeur de l'établissement qui, magnanime et conscient de sa fragilité due à l'âge, lui avait concédé une cellule particulière et déconseillé fermement de se rendre à la promenade. Il avait donc quitté la prison délesté de vingt-cinq mille dollars, mais le rectum intact.
Et la haine au cœur.
Emma avait été libérée et mise à la disposition de la justice, c'était toujours ça de gagné. L'interdiction de se mettre en contact avec sa fille et petite-fille ne la dérangeait que dans la mesure où elle la privait de leur dire, une fois pour toutes, ce qu'elle avait sur le cœur avant de les vouer, toutes deux aux gémonies.
Il nous faut prendre un très bon avocat, avait-elle dit à Tom, à son retour de prison. C'est pas le moment de faire des économies, j'irai vider mon livret d'épargne et on se paiera Jim Stagliano, c'est le seul qui soit capable de nous tirer de ce merdier. Tom, sonné, ne pouvait qu'acquiescer, une semaine de prison lui avait donné un aperçu de ce que serait son existence s'il lui fallait, au terme d'une condamnation, passer dix ans derrière les barreaux.
Et il fallait faire vite. Le Grand Jury, saisi par le procureur, avait suivit les réquisitions de ce dernier et estimé les charges fondées, sauf pour Emma qui se voyait ainsi blanchie de toute accusation. Tom, lui, conformément à la loi, était déféré devant un tribunal.


tribunal-americain.jpgCurieusement, Tom ne fut plus interrogé par la police, ce qui pour Jim Stagliano était la preuve que l'enquête s'embourbait. Après tout avait dit le ténor du barreau de Peoria, c'était parole contre parole, celle de Jim et Emma, contre celle de Joan et Vera et, élément encourageant, Bridget, la fille aînée d'Emma, que Vera avait mise en cause, en déclarant qu'elle aussi avait été touchée par son beau-père, refusait, comme la loi le lui permet, de témoigner. Or Bridget était officier de police judiciaire à Chicago et pour Jim Stagliano c'était tout bon pour la défense. Il en ferait état lors du procès. Et Tom avait pu apprécier comment.
Alors, en ce 17 juillet 1996, Tom était peut-être soulagé mais une rage de revanche dont il n'aurait pu soupçonner la force avant tout ce qui venait de lui arriver, lui submergeait le cœur et l'épuisait.
D'autant plus qu'il ne se sentait pas bien du tout depuis le début de cette sale affaire. Ses nuits étaient agitées et ses rêves peuplés de fantômes qu'il croyait à jamais enfouis. Des images récurrentes le poursuivaient, celles d'épisodes qu'il croyait avoir rayés définitivement de sa mémoire : la guerre, l'Allemagne, Heidelberg en ruines, son unité de transport, la Cour martiale et puis tout le reste d'une histoire sordide qu'il avait cachée à Emma, ses parents, ses amis, tout le monde...
Le procès avait encore réssuscité davantage tous ses démons. Il avait dit que jamais, au grand jamais, il n'avait comparu devant un juge et c'était faux. Et voilà qu'il s'était retrouvé devant un juge, un procureur, des jurés, un cadre bien civil mais qui lui rappelait cruellement l'autre, celui peuplé de policiers militaires et d'officiers stricts, s'exprimant dans un jargon que ni lui ni Samy ne comprenaient.

L'interrogatoire du procureur l'avait paniqué, à chaque question il se demandait si la prochaine n'allait pas avoir pour sujet la guerre et sa condamnation, ce qui expliquait sa retenue et sa mine déroutée, son débit lent et ses bégaiements dans les réponses. Mais non, manifestement le magistrat ignorait tout de cette affaire et, en fin de compte, comme le lui avait expliqué Stagliano, son attitude prostrée avait joué en sa faveur, c'était un innocent totalement ébranlé par d'odieuses accusations qui comparaissait et répondait tant bien que mal devant le tribunal.
Son avocat avait été quelque peu étonné quand, au début du procès, Tom lui avait demandé de ne pas faire état de sa qualité d'ancien combattant : c'est dommage, lui avait-il répondu, cela pourrait faire bonne impression sur les jurés, mais il n'avait pas insisté.
Tom avait compris, dès le premier jour, que le vent tournait en sa faveur quand Stagliano avait longuement disserté sur le refus de Bridget de témoigner : c'est un officier de police judiciaire, mesdames et messieurs les jurés, à ce titre elle voit régulièrement des enfant victimes d'abus sexuels et déplore, comme nous tous, les dommages irréversibles qu'ils ont subis, pensez-vous un seul instant qu'elle aurait refusé de témoigner dans le seul but de préserver le ménage de sa mère, comme le prétend monsieur le Procureur ? Allons, c'est la pitié que lui inspirent sa sœur, sa nièce et leurs affabulations et le désir de leur voir épargné une condamnation pour dénonciation calomnieuse qui dictent son abstention, rien d'autre !
Assurément, cet avocat, le meilleur de la ville, avait visé juste !
Le téléphone sonna, c'était Bridget. Emma répondit et Tom put saisir des bribes de conversation. Elle se félicitait, Bridget, de l'issue du procès. Elle n'avait pas voulu témoigner, ni dans un sens, ni dans l'autre, parce que ce que racontait Vera était un fatras d'affabulations, certes, mais allez donc savoir avec cette folle... Et puis, son silence à elle, officier de police judiciaire, elle savait qu'il serait interprété comme favorable à la défense si aucun autre élément n'accablait Tom, en somme elle s'était mise en réserve et même si, à supposer, une condamnation avait été prononcée, elle aurait revu sa position pour l'appel. Tom aurait préféré qu'elle s'investisse un peu plus dans sa cause et Emma, certainement pensait comme lui, mais le fait d'avoir été acquitté le rendait indulgent et il fit signe à Emma de saluer Bridget de sa part.
Et si on allait fêter ça au restaurant ce soir ? Lui dit Emma.
Tom pensa que c'était, sans doute aucun, une excellent idée, après tout, ce n'est pas tous les jours qu'on est lavé de tout soupçon dans une affaire de mœurs de cet ordre. Et puis, cela lui changera les idées et lavera peut-être son cerveau de toutes ces images sinistres qui le squattaient pareilles à des tumeurs. Il serait peut-être temps que je m'occupe sérieusement de tout cela, se dit-il, cette sale histoire ne va pas continuer à me poursuivre longtemps comme ça. Il savait très bien ce qu'il entendait par « sale histoire ».

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Quand Vera rentra chez elle, sa première pulsion fut d'avaler du Maalox et d'appeler son psychanalyste, Louis Bellemaison, mais ce dernier était en consultation, elle dut, dès lors, patienter plus d'une demi-heure, temps qu'elle consacrât à se plaindre auprès de son amie Julie. Tout y passa : une justice qui ne fait pas son boulot, sa fille Joan qui s'était faite étriper par ce salaud de Stagliano durant le « cross examination », l'interrogatoire du défenseur, cette garce de Bridget qui se débine, elle-même qui avait été déstabilisée par cet avocat de m.... et n'avait pas vu venir ses coups, puis, elle avait sangloté quelques secondes avant d'ajouter : je me vengerai, je ne sais pas comment, mais je le ferai.
Son copain du moment, Jason, un grutier noir de six ans son cadet, lui avait laissé un message, elle l'écouta distraitement et décida de répondre aussitôt : non, on ne se verra pas ce soir, j'ai pas la tête à te recevoir, ni toi, ni personne, je t'appelle, ok ?
Son, histoire avec Jason durait depuis six mois et lui avait déjà coûté fort cher en relations sociales. Des tas de copines s'étaient éloignées d'elle estimant qu'un amant, noir et grutier de surcroît, était une marque évidente de luxure dans le chef d'une quadragénaire, mère de famille et divorcée d'un type très bien qu'elle avait odieusement trompé. Au laboratoire où elle travaillait comme biologiste, un de ses collègues, avec qui elle avait eu une une relation sexuelle fortuite mais exaltante un soir où tout le personnel du laboratoire fêtait les vingt ans de ce dernier, cessa brusquement de lui faire des propositions salaces, elle avait bien vite subodoré pourquoi.
Jason, c'est sûr, était nettement en-dessous de sa classe sociale, mais c'était mieux que rien et un bon coup quand même.

Au procès, Stagliano, l'air de ne pas y toucher, lui avait demandé : vous prétendez, madame, que suite à ces attouchements dont vous accusez mon client, vous êtes frigide. Objection, Votre Honneur, avait aboyé, Staplleton, son avocat. Objection rejetée avait répondu le juge. Alors Staglinao avait mis le paquet : pour une femme frigide, madame Lucks, vous avez une vie amoureuse bien remplie si j'ose dire, votre divorce a été prononcé à vos torts pour adultère, depuis, vous n'êtes pas demeurée sans amis divers et variés, le dernier que je sache demeure à Germantown...
Objection Votre Honneur a hurlé Staplleton. Objection accordée, a dit le juge. Mais le mal était fait. Germantown, le quartier noir par excellence, le jury avait compris, son amant était un négro ! Salaud de Stagliano !
Alors, elle avait réalisé que les carottes étaient cuites. Les jurés ne croiraient jamais que son amant noir l'était uniquement pour lui permettre d'essayer de vivre, enfin, cet orgasme que jamais dans sa vie elle prétendait n'avoir connu. Ils la prendraient pour une menteuse, une délurée qui se tape du nègre par pur vice et raconte n'importe quoi sur ses valeurs orgasmiques et sans doute aussi sur les attouchements dont elle s'est crue victime quand elle était enfant. C'est à ce moment là que le procès a basculé en sa défaveur, plus même qu'à cause du refus de Bridget à témoigner.
Jason, c''était un expédient, sexuel peut-être, mais un expédient quand même. Elle en avait parlé à Bellemaison qui avait trouvé cette relation intéressante : vous avez raison d'aller au bout de vos expériences et si vous ne parvenez pas à votre but, n'hésitez pas à ouvrir d'autres portes, même limites, avait-il déclaré sur ce ton sibyllin qui lui était particulier.

Mais l'extase divine dont parlait Bellemaison s'était révélée, Jason ou pas, identique à toutes celles qu'elle avait connues avec quantité d'autres hommes, grands, petits, minces, gros, roux, noirs, blonds aux yeux bleus, aux pénis de toutes les dimensions possibles et imaginables. Simone, une copine, férue elle aussi de psychologie et de techniques de développement personnel lui avait dit un jour qu'elle était en veine de lucidité : tu crois pas que tu t’obsèdes avec cette histoire d'orgasme divin, que c'est un truc que Bellemaison t'as mis en tête ? Après tout, prendre son pied n'est pas toujours une excursion sans retour dans le nirvana, c'est un plaisir frémissant et plus même, mais cela passe comme toute les bonnes choses, moi, tu sais... Mais elle l'avait interrompue. Bellemaison la connaissait mieux que personne depuis dix ans qu'il la recevait et l'analysait sur son divan. Il savait qu'elle avait un problème conflictuel avec son animus et qu'il lui fallait réaliser son individuation pour se réconcilier avec les hommes et elle-même. Et c'est seulement à ce prix qu'elle connaîtrait l'orgasme, le vrai.
Un jour elle en avait touché mot à un psychiatre rencontré dans un cocktail mondain, un homme séduisant avec lequel elle aurait, sans hésitation aucune, passé un moment libidineux. Ce dernier l'avait regardée d'un air tout-à-fait clinique et conseillé de poser la question à l'un de ses confrères : je crois sincèrement que vous en tirerez profit, madame, ce genre de frustration se soigne très bien, il y a d'excellentes molécules pour la traiter, faites-moi confiance, ce n'est pas avec une individuation problématique que vous sortirez de vos problèmes.
Alors elle avait décidé de le consulter lui, dont les yeux bleus la fascinaient, il était resté très distant, purement thérapeute, voire même un peu cassant, à ce qu'il lui semblait quand, au bout de la cinquième séance, il lui déclara : je crois que toute cette histoire d'orgasme que vous ne vivez pas est un blocage, voire une affabulation, dans votre chef. Vous vivez des orgasmes, mais vous voulez vivre, vous, le plus somptueux orgasme du monde, celui que seule une femme à nulle autre pareille, vous en l’occurrence, peut ressentir, et, en conséquence, vous niez le plaisir que vous apporte l'acte sexuel et là je crois, madame, que vous faites fausse route, contentez-vous de ce que vous vivez et finissez-en avec cette course effrénée à la perfection.
Et sur ce, il lui avait prescrit un truc comme du Prozac, ajoutant : votre libido est, d'après moi, tout-à-fait normale, mais exacerbée par un mental qui va dans tous les sens. Vous devriez vous calmer, dompter cette compulsion à vous croire unique et parfaite en tous genres.
Hors du cabinet, elle avait déchiré avec colère la prescription et demandé aussi sec un rendez-vous exceptionnel à Bellemaison.
Quand au bout de trois-quart d'heures il la rappela, elle tomba de haut : je vous avais dit que cette procédure contre votre beau-père était aléatoire, madame Lucks, qu'elle n'apporterait rien de positif en ce qui vous concerne, et maintenant que vous voilà déboutée, c'est un recul que nous enregistrons. Je vous avoue que je suis déçu, vous auriez dû réfléchir...
Elle ne se souvenait plus quand il lui avait prodigué tous ces conseils, à vrai dire, elle était persuadée qu'il ne lui avait jamais rien dit de pareil. Elle l'entendit continuer sur ce même ton professoral qui l'impressionnait : vous vous souvenez de ce rêve que vous m'avez décrit dernièrement ? Vous étiez dans une ville inconnue, Prague en l'occurrence. Après avoir visité le centre de la ville, vous avez voulu rejoindre votre voiture de location, mais vous n'avez pu vous rappeler où vous l'aviez garée, et vous vous retrouviez à errer dans cette ville inconnue, dans l'impossibilité totale d'en sortir. C'est très simple comme interprétation, madame Luckx, Prague est la procédure que vous avez initiée et qui vous égare, et la voiture, de location faut-il préciser, ce qui n'est pas fortuit ! est votre animus abandonné quelque part sur un parking. Nous analyserons prochainement ce songe en profondeur, mais en attendant, il va falloir reprendre certaines phases d'individuation à zéro, c'est désolant, mais c'est comme ça. On en reparlera la semaine prochaine, comme convenu.
Voilà, c'était tout !
Quelque chose dans son mental lui soufflait que les propos négatifs de Bellemaison avaient pour origine son hostilité à sa décision, initiée voici deux ans, de suivre une formation en psycho-généalogie. Et qu'il jouissait d'avoir, a posteriori, raison. Elle lui en avait parlé à l'époque et il avait accueilli son désir comme un caprice, une curiosité intellectuelle dépourvue de tout intérêt : vous allez faire quoi quand vous apprendrez que vos névroses sont consécutives a la paranoïa de votre grand-père ou à l'hystérie compulsive de votre tante, dites-moi ?
Mais elle n'avait pas suivi son conseil. La formation durait dix-huit mois et était donnée par un type étrange, d'origine russe ou moldo-slovaque, elle ne savait plus, un étrange bonhomme dont elle aurait volontiers exploré la libido s'il n'avait jeté son dévolu sur deux jeunes femmes atteintes de tics compulsifs, c'est du moins ce qu'elles disaient.

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Au bout d'un an, Boris, c'était son nom, lui avait annoncé sur un ton grave:je ne vois que des abus sexuels perpétrés dans votre enfance pour expliquer vos blocages, vous n'avez pas de souvenirs de cet ordre , non ? Vous devriez chercher dans votre entourage proche . Vous avez été élevée par votre beau-père ? Je vois, je vois... Vous avez sûrement refoulé ces souvenirs, essayez de fouiller dans votre passé, même si cela doit vous faire mal.
Et au bout de deux semaines, elle avait trouvé. C'était Tom ! D'ailleurs cela ne pouvait être que lui !
Bridget, sa sœur, était plus réservée. Quand elle lui en avait parlé, elle lui avait sèchement répliqué : toutes tes conneries ésotériques, je n'en ai rien à cirer. Tom ne m'a jamais touchée et toi non plus, tu racontes vraiment n'importe quoi. Et ce n'est pas parce qu'il nous donnait parfois notre bain quand nous étions petites que pour autant il nous ait vicieusement touchées et que tu sois devenue une névrosée ! Toutes ces histoires d'orgasmes frustrés, tu te les inventes pour justifier une luxure débridée, c'est tout !
Ce refus brutal l'avait exaspérée. Elle était désormais sûre que Bridget refoulait volontairement des souvenirs traumatisants liés à leur enfance commune. Elle allait tirer tout cela au clair avec l'aide de sa fille qui se souviendrait certainement d'avoir été touchée par Tom elle aussi.
Mais au procès, Stagliano l'attendait au tournant : vous avez suivi une formation en psycho-généalogie, n'est-ce-pas, madame Lucks ?

Ce salaud avait donc enquêté très sérieusement sur elle.
Oui !
J'aimerais expliquer brièvement aux jurés en quoi consiste exactement cette application, plutôt hétérodoxe de la psychologie et ses dangers. Stappleton avait objecté, mais là aussi, le juge ne l'avait point suivi. Stagliano avait donc le champ libre pour exposer comme il l'entendait, négativement bien sûr, son cursus : elle suit dix-huit mois de formation à une discipline totalement marginale qui prétend que les névroses peuvent avoir leurs racines dans les relations familiales les plus éloignées. Vous savez à quoi cela conduit, mesdames, messieurs les jurés ? A l'émergence de ce que les psychologues sérieux appellent faux souvenirs induits, qui font que des gens se persuadent que durant leur enfance, par exemple, ils ont été victimes d'abus sexuels et n'en démordent plus. Je crois très sincèrement que c'est tout ce que cette étrange formation a rapporté à madame Lucks, des hallucinations !
Et vlan !
Dans sa plaidoirie il en avait remis une couche, et sur ses amants, et sur le refus de Bridget de témoigner, et sur ses faux souvenirs induits comme il disait. Le résultat était navrant et cruel, elle était la menteuse ou la mythomane, comme sa mère disait, et désormais à la merci de Tom qui allait lui réclamer des comptes.
Cela acheva de la déprimer.
C'est alors que retentit la sonnerie du téléphone. Son premier réflexe fut de ne pas décrocher, elle le fit dans l'espoir que ce serait Bellemaison qui la rappelait , mais non ! c'était une voix qu'elle ne connaissait pas, affublée d'un fort accent du Sud, une voix de noir :
Madame Lucks ?
Moi-même...
Mon nom ne vous dira rien, mâ'am, mais je pense que je puis vous être utile. J'étais au tribunal tout-à-l'heure et j'ai entendu le verdict qui vous déboutait.
Et alors ?
Je peux vous donner quelques informations qu'à mon avis vous ignorez sur votre beau-père et, qui sait ? pourraient vous rendre service si vous le souhaitez...
De quel ordre, monsieur ?
Ça, mâ'am, vous pensez bien que je ne vous les donnerai pas par téléphone, si vous acceptiez de me recevoir, ce serait plus confortable, pour vous, comme pour moi.
Elle resta une bonne minute silencieuse à réfléchir. C'était qui ce type ? Et pourquoi voulait-il lui donner ces informations ?
Vous êtes toujours là, mâ'am ?
Je devrai vous payer ?
Pas du tout, mâ'am, je le fais par pure bonté d'âme !
Je sais pas ce que je dois en penser, monsieur... monsieur ?
Appelez-moi Samy, faisons simple, voulez-vous ?
Bon, Samy, je vous recevrai chez moi, demain à dix heures, cela vous va ?
C'est parfait, Vera.
Vous voulez mon adresse ?
Je l'ai, Vera, il n'y a pas de soucis !
Vera raccrocha, elle ne savait que penser de ce quidam qui lui raconterait probablement des salades, mais elle n'avait plus l'énergie de discuter.
hopper_femme_soleil.jpgElle eut une envie furieuse de se doucher et alla dans la salle de bain, se dévêtit, observa dans le miroir ses seins aux aréoles démesurées pour leur petite taille, son ventre rebondi, ses cuisses flasques, se trouva moche et soupira : je suis une merde !

 

 

Tom débarqua en France le 20 juillet 1944, non pas sur les glorieuses plages de Normandie, mais plus prosaïquement à Cherbourg, port hâtivement rafistolé et d'où il fut directement, avec son chargement, envoyé à une trentaine de kilomètres du front. Jamais plus il ne devait s'en approcher de si près. Sa première frayeur, il la vécut quand, à cinquante kilomètre de Cherbourg, il crut que les avions qui volaient si bas au dessus de son convoi étaient allemands. Son coéquipier Floyd, un noir de Floride qui en remettait une louche sur sa frayeur, doit en rire encore aujourd'hui s'il est vivant.
Neuf mois auparavant, il avait été incorporé in extremis dans l'armée américaine. Sa petite taille, tout juste réglementaire et sa constitution malingre l'auraient rendu inapte au service s'il avait réclamé un complément d'examen, ce qu'un sympathique officier recruteur avait essayé de lui faire comprendre, mais Tom avait insisté et l'officier l'avait désigné apte à servir dans les transports.
Il fut donc envoyé en Caroline du Nord suivre l'instruction ad hoc. Là, premier choc : quatre-vingt pour cent des recrues étaient des Noirs, tous plus grands et baraqués que Tom et qui le lui faisaient sentir. Les officiers et sous-officiers étaient blancs, bien sûr, mais leur arrogance et leur racisme n'épargnaient pas ces petits soldats blancs, tous des gringalets laissés pour compte, tout jute bon à servir dans l'intendance. Tom déchanta bien vite, d'autant qu'en plus de son physique malingre, il y avait ce patronyme allemand, héritage d'un grand-père né en Franconie qui le désignait immanquablement aux moqueries et sarcasmes de tout le régiment. Blanc peut-être, mais Boche sûrement. Arrivé en Angleterre, son régiment fut soumis au régime prévu pour les unités composées majoritairement de soldats noirs. Permissions réduites, retour en caserne à 22 heures au plus tard et discipline accrue. Adieu les petites anglaises qui se pavanaient au bras des combattants, les vrais, lesquels, en la matière, ne supportaient pas la concurrence. Sur le continent les choses ne s'améliorèrent pas. La période de liesse et d'amour fou pour les libérateurs était passée et Tom dut se contenter de quelques putains dûment contrôlées par l'administration sanitaire militaire, toutes avides au gain.
nouvelle,gi's en europe,inceste,faux souvenirs induitsEn octobre son unité fut transférée à Anvers d'où il chargeait tout ce dont les troupes combattantes avaient besoin pour les décharger dans des entrepôts loin du front. Une vie sans histoire, sans gloire et sans passion. Rien de ce qu'il avait espéré en quittant ses parents et Kankanee, son bled de l'Illinois où il s'ennuyait.
Son unité fut transférée en Allemagne, près de Heidelberg, en juillet 1945, et la petite vie pépère et ennuyeuse continua dans la victoire comme elle avait commencé dans la guerre. Avec les Allemandes ce fut cependant plus facile, elles leur accordaient des étreintes furtives au fond de couloirs poisseux, dans des ruines encore fumantes ou des caves à rats pour deux paquets de Camel ou des bas en nylon. Tom appréciait à défaut de mieux.
gi.jpgLa discipline aussi s'était sérieusement relâchée, enivrés par leurs victoire, les Américain avaient laissé la bride sur le cou de leurs troupes et puis, après tout, ils étaient en pays conquis, donc les exactions perpétrées sur des civils, les agressions diverses, voire les viols, ne comptaient pas vraiment. Tom avait eu vent de quelques pillages, de vols divers et de femmes violentées, mais sans que cela éveille en lui un désir d'émulation. Il avait la nostalgie de l'Illinois et pensait sans cesse à une démobilisation que personne n'évoquait. Au contraire, il se murmurait que les Américains allaient coloniser l'Allemagne et que les soldats y resteraient au titre de troupes coloniales, comme les Européens l'avaient fait en Afrique.
Alors, il se mit à boire de plus en plus, à traîner dans les bars réservés aux Américains où des hôtesses blondes les soulageaient de leurs cigarettes, bas et dollars. Il sortit quelques semaines avec une Gretchen rencontrée dans l'un d'eux, mais mit fin à cette relation quand la demoiselle lui fit, petit à petit, entretenir toute sa famille, grand-père y compris.
Ce soir de septembre, Samy, un noir de Géorgie, et lui avaient bu plus que de raison. A la sortie du bar, ils pestaient sur ces Allemandes avides de dollars et avares de câlins. Un crachin sale tombait, note sombre dans un ciel qui l'était encore plus. Le quartier qu'ils traversaient pour rejoindre la caserne était en ruines et ils se demandaient comment des hommes et des femmes pouvaient vivre dans ces trous à rats. Parce que ce sont des rats ! ricana Samy, des rats et des fouines ! Ils virent la fille déboucher d'un tas de pierre un peu plus loin à leur droite, petite silhouette noire surmontée d'une ample chevelure blonde. T'as vu ? dit Samy. Là, la Gretchen ! Elle était toute fine, vêtue d'un ample manteau à coupe militaire, sans doute un rebut de l'armée allemande et ses chaussures à talons faisaient clap-clap sur les pavés luisants.
Elle se retourna, les vit et hâta le pas. Samy se mit à rigoler grassement, puis il la siffla et, parvenu un peu avant sa hauteur, lui cria : schlafen mit mir ! Tom riait bêtement, les yeux rivés sur les cheveux dorés de la fille. Quand Samy la prit par le bras, elle poussa un cri et débita des tas de paroles en allemand que les deux soldats ne comprirent pas et qui les firent encore plus rigoler. Allons, ma poule, dit Samy, tu vas pas nous refuser un petit moment de bonheur, non ? Avec nous t'es vernie, t'aurais pu tomber sur les Russes, tu nous dois bien ça... Mais elle ne l'écoutait pas et en retour, Samy reçut une gifle magistrale qui lui fit pousser un cri de colère. Aussitôt il  la frappa à son tour ce qui déstabilisa la fille et la fit tomber à terre. Samy la releva aussitôt et dit à Tom : tu vas voir comment je vais lui apprendre les bonnes manières à celle-là ! Komm mit mir, ajouta-t-il à l'adresse de la fille. Celle-ci se mit à crier et Samy lui mit la main sur la bouche, mais elle le mordit, alors il la frappa une nouvelle fois au visage et Tom vit que le nez saignait. Un homme âgé passa près d'eux, la fille se mit à se débattre encore plus et lui cria quelque mots qu'il fit semblant d'ignorer et s'en fut sans demander son reste.
Aide moi à la tenir, dit Samy à Tom, ce que ce dernier fit. Ils avisèrent un porche faiblement éclairé par le réverbère à gaz du coin de la rue. Tom tenait les bras de la fille et Samy souleva sa jupe. Elle poussa un hurlement, alors Samy lui donna un coup de plus sur le visage lui intimant l'ordre de se taire. Il lui déchira le haut de la robe et arracha le soutien-gorge. Elle a pas de nénés – ricana Samy – elle a rien dit-il à Tom en lui exhibant la poitrine menue de la fille. Il se mit alors à lui pincer sauvagement les tétons, elle tenta de se défendre en lui donnant des coups de pied. Alors la colère de Samy monta d'un cran, il la frappa à nouveau violemment sur le visage et les seins et, toujours avec l'aide de Tom, la coucha par terre. Tiens-lui les bras fermement ordonna-t-il à Tom. Il releva la jupe de la fille, déchira sa culotte, défit sa braguette, sortit son sexe au gland turgescent et à genou pénétra sans plus de façons la fille qui se mit à hurler de plus belle. Mets-lui la main sur la bouche et gaffe qu'elle te morde, cria-t-il à Tom qui s'exécuta. Avait-elle compris qu'il ne servait à rien de résister davantage, qu'elle risquait, ce faisant de se faire tuer par ces soudards éméchés ? Tom ne l'apprendra qu'au procès, toujours est-il que la fille devint totalement passive et silencieuse.
C'est un vrai sac à pomme de terre, jura Samy. Tu vas pas te remuer un peu plus, Gretchen, t'es nulle ! cria-t-il à la fille gisante, yeux fermés, inerte, sans vie. Tiens, Tom, lève-lui les jambes. Tom lâcha les bras de la fille et souleva les jambes entre lesquelles s'agitait Samy dont il voyait les fesses musclées aller et venir. Va me faire débander cette garce, jura Samy, hey, pute ! frétille un peu du cul, tu veux pas ?
Cela dura encore une minute ou deux puis Tom entendit Samy pousser comme un râle, il le vit se relever, remettre son sexe luisant dans la braguette et faire signe à Tom d'y aller à son tour. Tom se leva, vit la fille toujours allongée, jambes écartées découvrant une toison claire d'où perlaient du sperme de Samy. La pensée de plonger son pénis dans les restes de son ami le refroidit. Je pense que j'ai trop bu, Samy, ce sera pour une autre fois et, après tout, c'est une planche à repasser, moi, il me faut des nanas avec des nénés s'efforça-t-il de plaisanter. Samy s'était assis et fumait calmement une Camel.
La fille, yeux clos, ne bougeait plus.
Bon, on va y aller alors, dit Samy.
Tom chercha un paquet de cigarettes, le posa près de la fille et lui tapota familièrement l'épaule.
Gutes mädchen, dit-il, mais elle ne répondit pas et n'ouvrit non plus les yeux. Son nez était maculé de sang et enflait.

Une pute nazie ! dit encore Samy en sortant du porche. Qu'est-ce que t'avais besoin de lui donner un paquet de cigarettes, elle les méritait pas ! Dehors il n'y avait personne, excepté quelques ombres qui, à leur vue, disparaissaient aussitôt dans une anfractuosité d'immeuble en ruines. La pluie fine et insistante ne cessait de tomber.
Ils pissèrent contre un mur. Toujours pisser après, dit Samy, y'a que ça pour éviter des maladies !
HEIDELBERG2.jpgIls arrivèrent avec une demi-heure de retard à la caserne, furent envoyés au rapport et punis de huit jours d'arrêts.

Quand au bout de deux jours la police militaire vint les interroger, ils comprirent que la fille avait parlé. Ils dirent alors aux enquêteurs que la fille était consentante mais qu'elle les avait trompé sur le prix de la passe, d'où le quiproquo. Et qu'ils n'avaient rien à dire sur des coups qu'ils n'avaient pas donnés. Mais les flics ne les crurent pas et ils se retrouvèrent incarcérés.
Quelques jours plus tard, un jeune lieutenant au visage rongé par l'acné et à l'uniforme impeccable vint tirer Tom de sa cellule.
Je suis votre défenseur, se présenta-t-il sur un ton cassant. Vous ne le saviez pas ? Bon, c'est comme ça ! J'ai lu le dossier à charge, c'est sérieux, mon vieux ! La fille est la petite amie d'un major et, croyez-moi, il ne décolère pas et exige des sanctions exemplaires. Vous risquez gros, vous vous en rendez-compte ? Dix à vingt ans de prison minimum, si pas plus.
Tom pâlit et resta muet.
Viol , coups et blessures, et, accessoirement, fraternisation avec population civile ennemie, cela va chercher loin. Vous lui avez cassé le nez, vous réalisez ?
Tom ne savait que répondre.
Votre pote nie tout en bloc et dit que la fille était consentante et fourbe. Croyez-moi, si vous voulez éviter le maximum vous avez intérêt à collaborer avec le procureur militaire, je ne vois que cette issue. Racontez-moi tout !
Tom s'exécuta et retraça dans les moindres détails l'agression de la fille.
Je vois, dit le jeune lieutenant en se grattant le nez. Il se plongea ensuite durant de longues minutes dans le dossier qu'il avait devant lui, sembla réfléchir un bon moment puis : Cela concorde assez bien avec ce que la fille a raconté. En somme, seul Samy l'a violée, c'est bon pour vous, par contre le fait de l'avoir tenue pendant le viol fait de vous un complice, et cela vous rend coupable de coups et blessures et de complicité dans le viol, c'est pas gratuit non plus...
Il s'interrompit, alluma une cigarette sans en proposer une à Tom, tira longuement quelques bouffées, le regarda droit dans les yeux, puis ajouta : on en a pendu pour ça en Grande-Bretagne et en France, vous le saviez ? Il y a quelques mois encore, on était moins regardant en Allemagne pour des faits de ce genre, mais c'est fini maintenant, l'armée a sa réputation à défendre, pays ennemi ou pas !
Tom, pétrifié, ne répondit pas.
Le lieutenant le regarda un bon moment encore en le dévisageant d'un air dubitatif qui intimidait Tom.
Vous savez ce qu'on va faire ? Non ? Je vais vous le dire. Vous allez avouer avoir tenu les bras et les jambes de la fille pour empêcher que Samy aille plus loin dans les violences, pour qu'il ne la tue pas, si vous comprenez ce que je veux dire. En somme, vous l'avez protégée, vous pigez ça ? Samy était saoul, il fallait le contenir dans son dessein criminel, alors vous avez limité les dégâts en lui donnant un coup de main, à défaut de pouvoir faire plus. C'est compris ?
Tom ne savait pas ce que « dessein » voulait dire, mais il acquiesça.
Le lieutenant souffla un bon coup puis continua sur ce même ton arrogant et cassant :
Vous direz tout au procureur, en insistant bien qu'à aucun moment vous n'avez voulu violer la fille, que vous étiez même pris de pitié pour elle après ce qu'elle a subi et que tout ce que vous avez fait l'a été dans le but d'éviter un sort encore plus funeste à cette malheureuse, c'est bien compris, soldat, Käsmacher ?
Oui, mon lieutenant !
Sans un mot, le lieutenant se leva, ramassa son dossier et quitta le parloir.
Deux semaines plus tard, Tom et Samy, séparés par deux MP, se retrouvèrent sur le banc des accusés de la Cour martiale d' Heidelberg.
rape victim.jpgInterrogé, Samy s'accrocha à la version de la fille consentante qui s'était cassée le nez en glissant peut-être dans des escaliers après sa rencontre avec les deux GI's, le procureur le malmena, le coinça dans ses contradictions et le renvoya sonné dans le box.
Vint le tour de Tom qui répéta servilement ce que son avocat lui avait intimé de déclarer. Il la joua modeste, avec des regrets dans la voix, jura que sans lui les choses se seraient encore plus mal passées et fit passer Samy pour un égorgeur en puissance.
La fille, le nez plâtré, fit une déposition conforme aux dires de Tom.
Le procureur fustigea ces soldats qui avaient terni la réputation de l'armée des États-Unis et réclama vingt ans de prison pour Samy et cinq pour Tom qui, d'après lui, aurait dû appeler, séance tenante, la police militaire en renfort.
Après une demi-heure de délibéré, la Cour condamna Samy à dix ans de prison pour viol et cinq supplémentaires pour coups et blessures.
Tom, lui, écopa d'un an de prison pour « fraternisation avec population civile ennemie ».
Son lieutenant d'avocat était très satisfait : je vous avoue que je m'attendais à plus, je suis soulagé qu'il n'en soit pas ainsi, nous avons très bien manœuvré. Et puis, cette condamnation militaire, comme toutes celles prononcées à moins de cinq ans de prison, ne sera pas reprise sur votre casier civil, c'est excellent ça. En admettant même que, d'ici à quelques années, quelqu'un, par hasard tombe dessus, « fraternisation avec population civile ennemie » ne lui dira absolument rien de la nature exacte des faits, vous comprenez ?
Parfaitement, mon lieutenant, merci beaucoup !
En quittant la Cour, Tom croisa le regard hébété de Tom. Ce dernier était livide, ce qui, chez les gens de sa couleur, se traduit par du gris foncé.
Trois mois plus tard, il fut extrait de sa cellule de la prison militaire d' Heidelberg et conduit chez le commandant qui lui signifia qu'il était chassé de l'armée et renvoyé aux États-Unis.
Il lui fit signer des papiers auxquels Tom ne comprit pas grand-chose puis, en guise d'adieu lui cria :
Vous êtes la honte de l'armée, j'enrage de vous renvoyer au pays quand des tas de braves gars continuent à faire convenablement le boulot. Foutez le camp avant que je ne vous botte le cul !
Tom salua et fit demi-tour.
Un mois plus tard il retrouva les États-Unis, l'Illinois et ses parents.
Notre héros, dirent-ils.
Ne me dites plus jamais ça, gueula Tom.
Ce qu'ils reçurent cinq sur cinq.

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Tom !
C'était Emma qui le secouait.
Tu as hurlé, Tom, c'était un cauchemar ?
Hagard, couvert de transpiration, il ne réalisait plus où il était : Kankakee, dans la maison de ses parents ? Heidelberg en prison ? Peoria au tribunal ? tout se mélangeait dans son cerveau envahi par des spectres hostiles et grimaçants.
Elle lui tendit un verre d'eau.
Tiens, bois, cela te calmera.
Le réveil affichait cinq heures et demie, le soleil se levait, dans les arbres des oiseaux piaillaient en se poursuivant, la journée sera belle et chaude, comme de coutume en cette saison. Tom mit une bon moment à le réaliser, il avait furieusement mal à la tête.
Je vais prendre de l'aspirine, cela me fera du bien.
Attends, je t'en apporte.
Il vit la silhouette lourde d'Emma se lever de la couche et se diriger vers la cuisine. Il se sentait épuisé, le cerveau envahi d'image morbides.
Elle revint avec le cachet et le lui tendit : salope de Véra qui t'as mis dans un état pareil, elle nous le paiera, compte sur Stagliano, il ne la lâchera pas !
Il ne répondit pas, avala le cachet et regarda fixement le plafond.
Essaie de dormir encore un peu, Tom, ne te laisse pas abattre par toute cette histoire, songe que tu as été acquitté et que ce sera désormais à elle de répondre du mal qu'elle nous as fait.
Il acquiesça en silence, se remit sous les draps, ferma les yeux et tenta de se calmer.
Il avait rêvé d'Heidelberg, de Samy, de son avocat, ce petit lieutenant prétentieux mais calculateur dans la défense de ses intérêts et qui était tellement fier que sa stratégie de défense ait payé. Il se fichait pas mal de Tom, c'était ses arguments retors qui avaient triomphé et il le savourait tout seul. Sa victoire à lui, c'est ce qu'il ramènerait comme souvenir de la guerre.
L’Allemagne était devenue très vite un pays puissant dont on ne parlait qu'avec respect, un allié des États-Unis et des autres pays libres du monde, cultivant les même valeurs que lui Tom, Emma et les millions de ses concitoyens. Rien à voir avec ce pays en ruines, méprisé, haï, humilié et sous la botte des alliés. Un pays dont les femmes étaient autant de prises à prendre de gré ou de force. Comme les temps changent et les hommes avec !
Samy avait été condamné à quinze ans de prison, c'était sans doute le prix à payer, encore qu'il ait été un des rares à le débourser. Bien des autres avaient fait pire qui étaient rentrés chez eux, accueillis en héros, leur médaille bien en évidence sur leur uniforme tout propre. Lui, Tom, n'avait jamais reçu cette médaille du combattant. Il avait terminé sa guerre au bout de quelques mois de prison à jouer aux cartes avec des déserteurs, des maquereaux, des violents, des pilleurs, des violeurs sans doute et puis avait été chassé de l'armée comme un malpropre, sur le moment une bonne chose pour lui qui ne rêvait que de retour et d'oubli. Pas étonnant que la médaille lui soit passée sous le nez, de toutes façons il ne la réclamait pas.
La moindre des honnêteté intellectuelle le forçait à reconnaître que la manière dont il avait enfoncé Samy dans ses déclarations avait totalement explosé la défense de ce pauvre type aussi paumé que lui. Tom avait menti sur son vrai rôle dans cette histoire. La fille, il l'aurait volontiers niquée à son tour s'il n'avait eu cette répulsion à pénétrer dans les restes de sperme de Samy, il le savait, tout comme il savait fort bien qu'il ne l'avait pas protégée un seul instant, contrairement à ce qu'avait plaidé son avocat

Samy était un noir, un gibier classique pour Cour martiale. C'étaient les Noirs qui étaient pendus ou condamnés à de lourdes peines de prison dans les affaires de mœurs et les autres. L'administration militaire les tenait pour quantité négligeable, tout juste bonne à conduire un camion ou décharger des sacs de pomme de terre à l'arrière. Quand plus tard, dans des films de guerre Tom voyait des Noirs dans l'infanterie charger des tanks allemands ou japonais, baïonnette au canon, il savait que c'était du cinéma: l'armée US était profondément raciste et ne se gênait pas pour le montrer.
Et le petit lieutenant bigleux était sans doute aucun raciste lui aussi, c'est pourquoi il avait imaginé cette défense en contradiction totale avec la réalité des faits. Il allégeait la peine du blanc sur le dos du Noir, pour lui pas de quoi en faire une maladie.
Il était devenu quoi, ce lieutenant ? Avocat, magistrat, politicien ? Tom avait oublié jusqu'à son nom. Et la fille, qu'ils appelaient, comme toutes les Allemandes, Gretchen, elle s'était remise comment de son viol et de ses coups ? Son major de copain était-il resté avec elle, après cette infamie ? C'était pas de pot d'avoir violé la copine d'un officier supérieur !
Et Samy ? Il avait dû être rapatrié aux États-Unis dans un navire-prison, un de ceux que les actualités triomphantes ne montraient jamais et qui contenaient dans leurs flancs la lie des légendaires libérateurs de l'Europe. Avec un peu de chance ils lui auraient accordé la conditionnelle au bout de quelques années, dix peut-être. Finalement, pour Samy, c'était pas si cher que ça. En Géorgie, pour le viol d'un blanche, il serait passé sur la chaise électrique. Et Tom, pour complicité aurait encaissé vingt ans, mais ça, il préférait l'oublier.
Sauf ce matin, étendu sur ce lit trempé par sa sueur...
L'accusation calomnieuse de Véra, c'était peut-être le prix à payer, songeât-il, le rappel de sa propre lâcheté, comme dans le film « Le facteur sonne toujours deux fois », qu'il avait vu jadis et apprécié et qui ne lui avait rien remis en mémoire, quelle inconscience !
Emma dormait à présent, Tom en profita pour se lever, se diriger vers la cuisine et se servir d'un verre d'eau. Près de la fenêtre il contempla le voisinage qui, doucement, se réveillait, les voitures qui passaient sur l'autoroute au loin, des voisins qui quittaient leur domicile pour aller au boulot, peut-être chez Caterpillar, le plus important employeur de la ville où il travaillait encore il y a six ans.
Et cette délurée de Véra qui l'avait traîné devant le Tribunal, il avait toujours pensé que cette fille avait un grain vicieux dans la tête. Emma d'abord n'avait rien vu de ces manigances d'adolescente qui ramenait des garçons dans sa chambre quand elle avait seize ans. Elle l'accusait de l'avoir touchée, pelotée et rendue frigide de surcroît, lui qui entendait parfaitement ses gémissements quand elle s'isolait avec son petit ami du moment et lui jetait un regard torve quand elle sortait de la chambre. Elle aurait mérité une bonne paire de gifles, cette obsédée ! Emma se taisait, elle disait que Véra était une bonne étudiante et que c'était bien ça le plus important, c'était facile comme excuse et Tom se taisait.
Un jour, il y a trente ans peut-être, juste avant qu'ils ne déménagent dans une maison plus grande, deux types ont sonné à la porte, des hommes de son âge, bien mis dans leur costume cravate, coiffé du bérets des anciens combattants. Hello Käsmacher, lui ont-ils dit jovialement sur le pas de la porte, nous sommes de l'association des Anciens combattants de Peoria, nous avons trouvé votre nom sur des listings de conscrits de l'Illinois en 1943, pourquoi ne seriez-vous pas des nôtres, un oubli sans doute ? Tenez, voici une invitation pour vous et votre femme à notre barbecue annuel, nous serions enchantés de faire plus ample connaissance. Et Tom avait répondu que oui, il viendrait et serait même honoré de rejoindre leur association, qu'ils parleraient du bon temps et tout et tout. Et il a prétexté le déménagement à venir pour écourter la conversation et les renvoyer contents. Une fois installé dans un autre quartier de la ville, il a fait mettre le téléphone au nom d'Emma et s'est bien gardé de croiser encore des anciens combattants de loin ou de près.
Son petit snob d'avocat lui avait pourtant bien dit que sa condamnation ne porterait comme mention que : fraternisation interdite avec population civile ennemie, soit trois fois rien. Pas de quoi rougir. Et qu'en plus, elle ne serait pas reprise sur son casier civil. Et puis, c'est quoi une « fraternisation », un baiser public à une Gretchen, ou aider une vieille femme à traverser la rue ? N'empêche, il se méfiait.
Heureusement qu'Emma avait des filles et, c'est connu, les filles n'insistent pas pour qu'on leur raconte des histoires de guerre et puis il y avait eu celle du Viet-Nam contre laquelle Emma avait manifesté tant et plus, tout cela le dispensait de raconter ses souvenirs ou d'en inventer de plus palpitants.
Il resta comme ça, à ressasser durant plus d'une heure les événements du passé en préparant le petit-déjeuner.
Quand Emma se leva, elle trouva le petit-déjeuner tout prêt, les œufs brouillés bien chauds, les saucisses, le beurre de cacahuète, le jus d'orange et la brioche disposés sur la table de la cuisine sur laquelle il avait mis une nappe cirée immaculée.
Oh,Tom ! tu es un amour lui dit-elle en l'embrassant.
Il se leva pour griller deux tranches de pain, jeta un coup d’œil par la fenêtre et se figeât.
En bas, sur le trottoir d'en face se tenait un Noir qui fixait leur appartement. Tom se souvint alors de l'avoir vu dans l'assistance lors de son procès, mais il n'avait prêté aucune attention particulière à ce vieux bonhomme qui ressemblait à tous ces retraités qui comblent leur désœuvrement en peuplant les salles d'audience et se se réjouissent de voir condamner les criminels.
Mais là, à trois étages de lui, sa silhouette, lui disait quelque chose.
L'homme le vit, souleva son chapeau et sourit.
C'était Samy ! Tom resta sans réaction, comme cloué à la fenêtre par ce fantôme du passé qui le saluait. Il se sentit blêmir.
Au bout de quelques interminables secondes, il se retourna, eut un vertige, se retint tant bien que mal au plan de travail et n'entendit pas le hurlement d'Emma quand il s'effondra.

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Voilà, Véra, je vous ai tout raconté.
Samy déposa son Coca-Cola et la regarda.
Il était arrivé à dix heures précises chez elle et avait mis, pour la circonstance, le même costume bleu foncé qu'il portait à l'audience, une chemise blanche et une cravate polychrome. Elle l'avait accueilli avec politesse, mais sans plus, proposé un verre et s'était installée en face de lui dans son fauteuil préféré. Et lui avait alors posé la question qui lui brûlait les lèvres :
Comment êtes-vous arrivé jusqu'ici ?
Très simple, Véra, je suis abonné à deux ou trois magazines spécialisés dans les faits-divers, dans l'un d'eux j'ai lu qu'il allait se juger une affaire de moeurs devant le tribunal du 5em district de Peoria et le nom de Tom Käsmacher y était associé et ce dernier me disait bien des choses, figurez-vous.
Et tout y est passé : la guerre, l'Allemagne, son amitié pour Tom, souffre-douleur des autres soldats et qu'il protégeait tant bien que mal, leur virée dans Heidelberg, l'alcool, la rencontre avec la fille, les coups, le viol, le procès, le témoignage à charge de Tom, la condamnation, ses dix ans sous les barreaux, tout !
Ah, je suis pas fier de ce que j'ai fait, Véra, j'en ai encore des remords aujourd'hui, croyez-moi, mes années de tôle, je les ai sans doute méritées, mais Tom m'a donné un fameux coup de couteau dans le dos, sans son témoignage, c'était la parole de la fille contre la nôtre, et à cette époque, la parole d'une Allemande ne pesait pas lourd face à deux soldats de l'armée des États-Unis. Mon avocat me l'a bien expliqué. Il a pas payé le juste prix, Tom...
Elle le dévisageât, ne sachant pas quoi dire. Ce vieil homme lui avait raconté une histoire écœurante que, femme, elle ne pouvait qu'écouter avec dégoût. Mais elle impliquait sérieusement Tom, plombait son passé et elle pourrait en faire état s'il persistait dans son intention de lui réclamer des dommages pour sa dénonciation. C'était une information de premier choix, inespérée, tombée du ciel.
Je comprends, monsieur... elle n'avait plus envie de l'appeler Samy, je comprends... tout cela est une triste et violente histoire, je ne sais quoi vous dire.
Il faut rien me dire, mâ'am - lui aussi lui rendait du « madame » - cette histoire reste entre moi et ma conscience. Je vais partir maintenant que vous savez tout.
Vous n'avez jamais essayé de reprendre contact avec lui ? demanda-t-elle.
J'ai appris, il y a dix ans, par une association d'anciens combattants qu'il vivait à Peoria, mais je n'avais pas son adresse, alors je lui ai envoyé une lettre poste restante. Qu'il n'a jamais réceptionnée, bien sûr.. .
Et après le procès, vous l'avez vu ? Ajouta-t-elle alors qu'il reprenait son chapeau et se dirigeait vers la sortie.
Oh, je lui ai fait un petit signe ce matin, c'est tout...
Et il sortit.
Il était presque midi et elle se dit qu'elle pourrait encore appeler son avocat et lui faire part de ces renseignements, avec un peu de chance il serait encore à son cabinet.
Stappleton l'écouta relater sa rencontre avec Samy, mais au bout de cinq minute il l'interrompit :
Madame Lucks, je peux rien faire de ce que vous me racontez. Primo, il faut s'assurer que les dires de ce type sont vrais, mais, en qui qui concerne Tom, je ne peux rien contrôler, les arrêts des Cours martiales en période de guerre qui ont eu pour objet des condamnations à moins de cinq ans sont classées « secret » pendant cinquante ans, par conséquent il nous faudra attendre 2005 pour y avoir accès. Si, en outre, il s'avère que Tom a effectivement écopé d'un an de prison pour « fraternisation avec population civile ennemie », cela signifie quoi ? Ce n'est pas un argument valable.
Mais... tenta-t-elle d'objecter
Madame Lucks, je ne peux dire à un jury, sans le prouver, que Tom a été impliqué dans un viol. Vous vous rendez-compte de l'effet que cela aurait sur des gens pour qui les GI's, tous sans exception, étaient des héros ? Ce serait une diffamation à l'égard de Tom d'une part et de l'armée des États-Unis de l'autre.
Croyez-moi, oubliez ce témoignage hautement suspect, ne jouons pas avec le feu.
Et, après les politesses d'usage, il raccrocha.
Véra sentit ses brûlures d'estomac revenir à toute vitesse, prit la bouteille de Maalox et s'en servit une rasade qu'elle avala aussi sec.

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Le médecin de service au « Farmington Medical Centre » avait été rassurant : c'est un problème de tension qui vous joue des tours, monsieur Käsmacher, rien de très grave, cela s'explique aisément par le stress auquel vous avez été confronté ces derniers mois. Il lui avait prescrit des cachets, un somnifère léger et prodigué des conseils gratuits du genre, promenez-vous, allez pêcher etc...
Tom et Emma se retrouvèrent chez eux vers midi et demie.
Je vais acheter le « Peoria Post » dit Tom, j'aimerais lire ce qu'ils ont écrit sur le dénouement du procès d'hier.
Tu te sens d'y aller tout seul ? lui demanda Emma.
Parfaitement, je suis d'attaque, ne t'en fais surtout pas...
Et il sortit.
Après le malaise de Tom, le premier moment de frayeur passé, Emma avait voulu qu'ils aillent aussitôt consulter un médecin, mais lui voulait d'abord se reposer un peu et elle n'avait pas insisté.
Vers onze heures, douché et rasé, Tom lui avait dit qu'il se portait comme un charme et que, dans le fond, un médecin ne serait pas nécessaire, mais Emma n'en démordait pas : ne fut-ce que pour prendre ta tension et à titre purement préventif, avait-elle répondu, et puis le centre médical est au coin de la rue, cela ne prendra pas beaucoup de temps. Et il s'était rendu à ses arguments.
Tom avait cinq minutes à marcher sur cette artère vitale qui conduit vers le centre de la ville, le « downtown » de toutes les villes américaines. Il y avait, comme d'habitude beaucoup de circulation, mais, les conducteurs étant disciplinés, cette dernière demeurait fluide.
Il traversa le carrefour et pénétra dans le drugstore de Peter Schultz. L'air conditionné marchait à fond, une musique douce baignait le magasin d'arpèges innocents et Carrie, la jeune vendeuse, lui adressa son plus beau sourire.
Peter en personne vint le saluer : j'ai jamais douté de l'issue de votre procès, mon vieux, dit-il en tapotant l'épaule de Tom ! Quelle saleté, ces femmes quand même, oser vous accuser d'une si odieuse façon, vous qui avez risqué votre vie pour notre pays !
GI3.jpegPardon, dit Tom ?
Ben oui, lisez le journal, interviewé, votre avocat, a déclaré que votre modestie a voulu qu'il ne fasse pas état de vos services durant la dernière guerre. Je ne savais pas cela, mon vieux !
Tom était interloqué, il se sentait les jambes tremblantes et la respiration confuse, Peter, tout a son panégyrique, en remit une couche : les vrais héros sont ceux qui ne disent rien et cultivent une modestie qui les grandit, je me le suis toujours dit, tenez, mon vieux, le journal, je vous l'offre !
Et Tom se retrouva dehors, son journal sous le bras, dans la canicule, le bruit de la circulation et la poussière qui va avec.
Ah, sacré Stagliano qui en avait remis une couche et malgré ses réserves avait invoqué son passé militaire, il aurait dû se méfier de ce play-boy toujours disposé à faire sa publicité par tous les moyens possibles et imaginables. Il l'entendait d'ici pérorer devant les journalistes : un homme humble, sali par une névrosée chronique, qui refuse qu'on parle de lui et de ce qu'il a sacrifié de sa jeunesse pour le pays, la démocratie, le monde libre et patati et patata... Incorrigible, celui-là ! Évidemment, le message subliminal était clair : je me suis privé, à la demande de mon client, d'un argument de poids et j'ai quand même gagné le procès, mesdames et messieurs qui me lisez !
Il s'arrêta au carrefour en attendant que le feu soit vert.
Il y avait peu de piétons, la plupart était des habitants de ce quartier petit-bourgeois, pas vraiment la banlieue pauvre, certainement pas les lotissements aux villas proprettes et piscines bleues azur, un peu plus loin sur les hauteurs.
Tom était sonné, il sentait son cœur battre la chamade, ce papier dans le « Peoria Post », des tas de gens allaient le lire, y compris les anciens combattants et ces derniers reviendraient sonner à sa porte, qui sait s'ils n'avaient déjà programmé une visite ou torché un article du style : un des nôtres lâchement diffamé, et tout et tout ?

La chaleur associée à la pollution avait formé comme une légère brume grise qui, transparente, flottait, de part et d'autre du carrefour.
Soudain Tom eut un haut-le-cœur. Là, de l'autre côté du carrefour, il y avait un Noir en uniforme de GI, il le reconnaissait parfaitement à son air faussement décontracté, son casque rejeté en arrière, ce qui mettait toujours le sergent-chef Bromsky de mauvaise humeur, le fusil en bandoulière pendait négligemment sur son épaule gauche, ce qui n'était pas réglementaire non plus, ce noir c'était Samy, un Samy rajeuni, goguenard qui lui souriait de la même manière que ce matin, quand il était vieillard.
Tom eut un mouvement de recul, une première pulsion a quitter le carrefour, retourner chez Peter, dans la fraîcheur de son magasin, mais il se reprit et sans réfléchir se précipita vers Samy.
A vingt-neuf ans, Christine Furtwängler était une jeune femme jolie, cultivée, mère d'un adorable bambin de dix-huit mois et heureusement mariée avec Robert, premier violoncelliste de l'orchestre symphonique de l'Illinois. Son patronyme qui rappelait l'un des plus célèbres chefs d'orchestre allemand du siècle était purement fortuit, mais elle en tirait un orgueil non dissimulé et s'imaginait même être une parente éloignée du mythique maestro. Elle était active au sein de l'association Goethe qui organisait des cours de langue et de culture allemande à Peoria, là où précisément elle se rendait. Aujourd'hui, elle avait un déjeuner de travail avec ses collègues de l'association qui préparaient la venue dans la ville de l'orchestre symphonique de la radio bavaroise. C'était un événement phare de la vie culturelle du centre et il fallait que cette visite soir couronnée de succès.
Elle conduisait une petite voiture japonaise confortable sur la banquette arrière de laquelle se remarquait, bien en évidence, le fauteuil de son enfant.
Sur Farmington avenue, la circulation était, comme d'habitude, dense mais parfaitement maîtrisée.
Au bout de son chemin, elle pouvait distinguer l'immeuble imposant de Caterpillar, un sponsor de l'événement à venir, et les immeubles de l'administration municipale. Encore dix minutes, et elle serait arrivée à destination.
Au carrefour, le feu était vert. Sa première réaction fut la surprise totale ; mais que faisait donc ce vieil homme qui le traversait en courant ? Après, tout devait se confondre dans sa tête. Elle sentit le choc sur sa carrosserie, vit la silhouette projetée à sa droite sur le bitume et happée par un bus.
Un corps étendu à même le sol dans une mare de sang, le bus arrêté quelques mètre après l'impact, elle avait les jambes flageolantes, les mains tremblantes et se sentait oppressée. L'impact avait cassé le phare gauche de son véhicule, mais elle ne le remarqua pas, elle vit des tas de gens s'agglutiner autour du corps inanimé, entendit peu après, comme dans un film au ralenti les sirènes de la police et se retrouva choquée à bredouiller une déclaration à un officier.
Peter Schultz, le gérant du drugstore était arrivé peu après l'accident, il fixait, hagard, le corps de Tom inerte : c'est pas possible bredouilla-t-il, pas possible !

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Bridget appela Véra sur le coup de quinze heures.
Tom est mort, annonça-t-elle, sans préambule. Il été écrasé par une voiture sur Farmington avenue.
Ce matin il a eu un malaise et maman l'a conduit au centre médical où il n'ont rien diagnostiqué de grave sinon une perturbation de la tension liée au stress, ce qui n'est pas étonnant après tout ce que tu lui as fait subir. Je suppose que tu es satisfaite à présent ?
Véra, livide, ne répondit pas.
Tu savais, toi, qu'il avait été ancien combattant ? Non sans doute, tout comme moi, continua Bridget sur ce ton neutre mais accusateur, il n'en parlait jamais. C'est bien ça les véritables héros, ils ne parlent pas !

Et toi tu es une vraie salope, obsédée par son entre-cuisses et tu es directement responsable de la mort de ce brave type !
Et elle raccrocha.
Véra étouffa un sanglot et se saisit de la bouteille de Maalox.
A l'enterrement de Tom, l'association des anciens combattants s'invita. Le cercueil fut recouvert de la Bannière Étoilée et l'un des membres, un bonhomme bedonnant souffla dans une trompette les premières notes d' « Amazing Grace ». Le président dit quelques mots où il était question d'héroïsme, de sacrifice et don de soi.
Véra n'était pas présente.


Illustrations: Edward Hopper et Norman Rockwell pour la couverture du Post

Texte déposé à la Société des Gens de Lettres (Paris 2012).

Bibilographie: La face cachée des GI'S de J. Robert Lilly (Payot)

 

 

 

 

02/05/2012

La nuit de l'apathique

J'ai quitté Toulouse vers 19 heures, une demi-heure avant, depuis une cabine publique, j'avais appelé l'hôtel Ibis de Montpellier-Fabrègues et demandé à réserver une chambre, la préposée m'avait aimablement répondu que tout était complet, ce que j'espérais. Je me suis mis au volant de la Mercedes et doucement, sans me presser, j'ai pris l'autoroute. Le temps était sec, il y avait peu de circulation en ce jeudi 10 avril, juste avant les vacances scolaires de Pâques. Sur France musique j'ai écouté le programme consacré aux Passions de Bach, c'était une excellente émission mais elle ne m'a pas empêché de laisser mon esprit vagabonder.

Dans le coffre de la voiture il y avait, outre mes effets personnels, le Lüger soigneusement enveloppé dans un étui ad hoc, les gants en peau ultra-fine et les chaussures légères. Ces dernières, je les avais achetées en Italie voici quatre mois et elles n'avaient pas quitté ma voiture. Les gants provenaient d'un voyage effectué en Espagne  il y a quelques semaines.

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Le Lüger P.08, je l'avais trouvé dans le bureau de mon père peu après sa mort. Il l'avait confisqué à un officier allemand fait prisonnier en juillet 1944, un trophée dont il n'avait jamais parlé à personne, sauf à moi quand, jeune adolescent, je l'avais déniché par hasard en fouillant dans une armoire. Dix balles l'accompagnaient.

Il y a huit mois, après avoir lu sur la toile comment l'entretenir et le nettoyer, je l'ai testé dans un coin perdu du Lubéron. J'ai tiré trois balles sans aucun problème, l'arme marchait comme au premier jour ; un produit allemand, c'est connu, est d'une fiabilité proverbiale.

Restaient donc sept balles, de quoi remplir le chargeur, c'était amplement assez, il m'en suffisait d'une, une seule !

La nuit est tombée bien vite. Sans lune, ça aussi c'était prévu.

A côté de moi, sur le siège du passager, j'avais posé une petite mallette contenant ma collection de joaillerie, elle était assurée pour quarante-mille euros. En tournée je ne m'en séparais jamais.

Il y a dix ans, avec mon associé Pierre M. j'ai crée une petite entreprise de distribution de bijoux et de montres. Les bijoux, nous les faisions fabriquer en Inde pour le bas de gamme et en Italie pour la joaillerie. Pierre distribuait une marque de montre russe fort prisée des connaisseurs, et deux représentants démarchaient les bijoutiers pour leur fourguer les bijoux en argent.

L'affaire marchait bien, nous avions une clientèle fidèle, sérieuse et payant bien, nos frais étaient réduits et les bénéfices appréciables. Je me rendais régulièrement en Italie, à Modène, chez notre fabricant et à Anvers pour y acheter diamants et pierres. J'habite une coquette villa à Vacqueyras dans le Vaucluse, un endroit tranquille à côté du canal de Carpentras, le vin y est bon, la chair succulente et doux le climat. Le mardi je me mettais en route pour vendre mes produits dans un triangle dont le sommet est Lyon et la base Toulouse et Menton. Je revenais chez moi le jeudi ou le vendredi soir. La vie ordinaire de tout commercial qui a une zone de chalandise espacée. Rien de plus banal.

Dans notre métier, la sécurité est une préoccupation quotidienne, il y a trop de voyous qui épient les bijouteries et les commerciaux qui les visitent. C'est pourquoi je m'habille toujours d'une manière peu voyante, pas souvent de costume et cravate, parfois même l'attirail du parfait touriste. Ma mallette, je la fourre dans un cabas en plastique on ne peut plus ordinaire ou un sac à dos. Il ne faut surtout pas se faire repérer. Quand je rentre chez moi ou à l'hôtel, je surveille toujours dans le rétroviseur pour voir si je ne suis pas suivi. Des commerciaux qui se sont faits agresser chez eux, avec leur famille prise en otage, cela arrive plusieurs fois par an. Mes cartes de visite sont exemptes d'adresse, seul y figure un numéro de téléphone strictement personnel et professionnel. C'est le métier et l'assurance qui exigent cela.

Je croise les doigts, à ce jour, ni Pierre, ni les employés, ni moi n'avons été attaqués. Il y eut des moments chauds, comme ce jour où, persuadé d'être suivi par une voiture sur l'autoroute, je me suis réfugié chez des gendarmes on ne peut plus compréhensifs. C'est dire la prudence qui s'impose. Je parle peu de mon métier avec les gens que je connais, je leur fais croire qu'il n'y a pas un seul bijou dans ma maison, ce qui est faux, vous vous en doutez.

En déplacement, j'évite de sortir et reste dans ma chambre près de ma collection, je ne sors que pour le dîner et le petit déjeuner, ce qui est bien la moindre des choses. Cette préoccupation à rester près de mes bijoux allait me servir dans la suite de mon plan.

Vers vingt et une heures et quart, je suis arrivé à l'hôtel Ibis à Fabrègues. A la réception j'ai demandé à une jeune femme brune si une chambre était libre et elle m'a répondu qu'elle était désolée, mais que tout était complet. J'ai insisté gentiment, mais rien n'y a fait et elle m'a conseillé le 1er Classe à une trentaine de mètres de là, m'assurant que j'y trouverais sûrement de quoi me loger. J'ai demandé si je pouvais dîner à l'hôtel, ce qu'elle m'a confirmé, de même pour le petit déjeuner le lendemain et je suis parti persuadé qu'elle se souviendrait de moi le cas où...

Et si elle m'avait répondu qu'il y avait encore une chambre de libre et que j'avais bien de la chance, qu'aurais-je fait ? Eh bien, c'eut été partie remise, sans plus.

J'ai quitté le parking de l'Ibis, pris a droite, puis, passé le virage, j'ai vu le 1er classe à une vingtaine de mètres. La voiture, je ne l'ai pas garée sur le parking de l'hôtel, mais à l'extérieur. A pied, j'ai franchi le portail prévu pour les piétons et me suis dirigé vers la machine à réservation. J'ai introduit ma carte bleue et en quelques secondes le montant de la réservation a été débité et mon digicode révélé. Ma chambre se trouvait au premier étage, donnant sur l'escalier extérieur.

1er Classe, c'est un bas de gamme, le genre d'hôtel entièrement automatisé. On y rencontre des touristes et leur famille, souvent nombreuse, des paumés qui y passent deux ou trois nuits, des putes qui y ont établi leur lieu de travail et des gens qui ne vous regardent pas quand vous les croisez et vous disent encore moins bonjour. Tout ce qu'il me fallait.

Le digicode, ce n'est pas de l'électronique raffinée, il sert tout juste à ouvrir la porte, n'enregistre pas vos rentrées et sorties, pas du tout le genre de petit ordinateur gadget et mouchard comme il y en a tant, tout juste une clé. Je m'étais bien renseigné là-dessus.

La chambre est minuscule, la salle de bain encore plus, la lumière glauque, mais je m'en fichais. J'ai déposé mes affaires sur le lit et la mallette en dessous, puis je suis allé dîner à l'Ibis. En passant par la réception je n'ai pas manqué de saluer la préposée qui m'a gratifié d'un beau sourire et demandé si tout se passait comme je le souhaitais. Je lui ai dit que oui, et j'ai pensé que jusqu'à présent tout baignait.

Dans le restaurant, j'étais le dernier, ce qui me rendait service, les serveurs se souviendraient de ce client tardif qui a commandé un steak frites et bu un verre de rouge. J'ai payé avec ma carte et suis reparti vers le 1er Classe.

Il était vingt-deux heures trente.

Ensuite j'ai téléphonie à Virginie, ma femme. Elle a décroché à la sixième sonnerie, m'a demandé où je me trouvais et comment j'allais. Je lui ai répondu que j'étais à Montpellier et demandé quel programme elle regardait à la télévision. La conversation n'a pas duré plus de trois minutes, il est vrai que nous n'avions pas grand chose à nous dire.

Puis j'ai appelé mon frère aîné qui est monsignore à Rome. S'il se lève tard le matin, je sais qu'il travaille ou veille la nuit, alors j'en profite pour l'appeler à ces heures. Un monsignore c'est un haut fonctionnaire du Vatican, nommé évêque in partibus. Bernard, mon frère, l'était depuis six ans, une belle promotion pour lui qui avait étonné toute la famille quand à vingt-cinq ans, après des études d'économie il avait décidé d'entrer au séminaire, de quoi nous laisser pour le moins étonnés nous qui n'étions pas une famille particulièrement croyante et pratiquante. Il était devenu prêtre, vicaire dans une paroisse, mais pas très longtemps, Rome l'a appelé pour travailler dans une banque vaticane où il a gravi pas mal d'échelons. J'étais allé le voir quatre ou cinq fois ces dernières années et le trouvais particulièrement épanoui dans ce rôle de prélat onctueux, aux ongles manucurés, col romain immaculé, manières douces et verbe mesuré, il vivait dans un univers aseptisé qui semblait n'être fait rien que pour lui. Je l'enviais.

Nous n'avons pas discuté bien longtemps, simplement de choses et d'autres, du temps qu'il faisait et de l'entretien du caveau familial à Carpentras que ma mère avait rejoint il y a deux mois à peine.

Puis je me suis changé, j'ai enfilé un jean noir, un pull à col roulé de la même couleur, une veste en cuir, noire elle aussi, et je suis sorti.

Il était vingt-trois heures trente.

Une heure et demie pour rejoindre Vacqueyras. Quinze minutes sur place tout au plus. Et retour à l'hôtel, le tout par la nationale, je serai donc revenu à trois heures et demie au plus tard.

Et ma vie aura changé.

Je n'ai rencontré personne en quittant l'hôtel par le portail des piétons, me suis dirigé vers la voiture, ai ouvert le coffre pour bien vérifier si tout ce dont j'avais besoin s'y trouvait, ce que je savais pertinemment, mais, voyez-vous, c'est chez moi une passion quasi maniaque que de vérifier plusieurs fois. J'ai été rassuré que ce soit bien le cas, ne restait plus qu'à s'en servir, ce qui ne saurait tarder.

 

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La nuit était sans lune, comme je l'ai déjà signalé, je l'avais choisie précisément pour cela, nous étions jeudi, un jour où les boîtes de nuit sont fermées ce qui diminue le risque de rencontrer des contrôles policiers en route, et sur une nationale aucun péage ne vous repère, il suffit de respecter le code et vous passez inaperçu, tout ce qu'il me fallait. Bien entendu, mon téléphone portable, éteint, était resté sur la table de nuit de ma chambre.

Mon mental était particulièrement serein, à croire que ce que j'allais faire m'était aussi familier qu'une visite commerciale chez un bijoutier. Je ne me suis à aucun moment posé la question de savoir si j'étais toujours décidé, je l'étais à cent pour cent et même plus. Je m'étais répété durant plusieurs mois le mode d'emploi du candidat au crime impuni : ne pas être connu des services de police, agir seul, réussir son coup et surtout ne pas recommencer. Si vous respectez cette règle, jamais vous ne serez pris.

J'ai mis en sourdine France musique et j'ai écouté un programme symphonique où Debussy était à l'honneur, ce qui m'a fait plaisir, j'aime beaucoup ses longs legato, comme dans « La mer », mais, à vrai dire, je l'écoutais un peu d'une oreille distraite, j'ai pensé, à un moment donné que je l'apprécierais plus au retour, quand tout aura été consommé. Question de point de vue, bien sûr.

Le scénario, je l'avais mis en scène (c'est bien le mot!) depuis plusieurs semaines. Revenir de nuit à Vacqueyras, pénétrer dans la villa par la porte de la cuisine située à l'arrière et dont j'avais trafiqué la serrure pour faire croire à une effraction, monter à l'étage, abattre Virginie et puis partir. Ne pas simuler le cambriolage qui a mal tourné, cela demande trop de temps, sans compter le risque d'y laisser des traces. Non ! simplement tuer celle qui est présente dans la maison à cette heure là, rien de plus. Et puis apprendre le lendemain la nouvelle de son assassinat et répondre aux questions que la gendarmerie ne manquera pas de me poser.

Bien sûr, il y avait des risques, il y en a toujours. J'avais dormi à Montpellier, mais sans alibi béton. J'aurais beau dire que j'avais passé la nuit dans ma chambre d'hôtel, personne ne m'y avait vu, ce qui était motivé par mon devoir de toujours tenir mes bijoux à l’œil et qui était également ma manière de faire quand j'étais en déplacement.

Et puis, en ma faveur, il y avait autre chose : je n'avais aucun, mais alors aucun motif de tuer Virginie !

Du moins en apparence.

 

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Pas de motif, un alibi fragile mais crédible, aucune trace liée au crime (mon ADN et mes empreintes dans la chambre à coucher ou ailleurs ne pourraient éveiller les soupçons), what else ? comme dit le beau gosse dans la pub pour ce café.

J'ai cinquante-trois ans et et en voilà vingt-trois que je suis marié à Virginie. Pas d'enfants. Virginie a travaillé comme secrétaire jusqu'à la création de mon entreprise, puis elle est restée à la maison. C'était il y a dix ans. Je pense que nous sommes connus comme un couple sans histoires, c'est peut-être ça, me direz-vous, tout mon drame : ne pas avoir d'histoires, mais c'est précisément ce que je souhaite le plus et à un niveau hors du commun, mais je crois que vous ne pouvez pas le comprendre. Sur le plan physique je suis banal. Pas trop grand, pas trop mince, pas trop chauve, j'ai des yeux bleus délavés, des cheveux gris qui, jadis, étaient filasses et d'une couleur indéfinissable, bref, le genre de type que vous croisez sans l'apercevoir.

Alors pourquoi tuer Virginie ? C'est une bonne question à laquelle je vais tenter de répondre.

Mais plus tard !

Ou plutôt, non ! maintenant, mais seulement un peu, c'est une histoire compliquée dont je ne comprends pas moi-même les tenants et aboutissants.

Tout m'indiffère, voyez-vous, tout ou presque. J'ai connu Virginie par ma mère qui me l'a présentée comme une femme de bon sens, travailleuse et qui serait pour moi d'un réel soutien. Le fait qu'elle ait trois ans de plus que moi lui donnait, aux yeux de maman, une aura particulière lui octroyant des vertus de sérieux et de pondération, c'est du moins ce que je pense. Pas très romantique tout cela, mais à vrai dire, je n'en avais cure. Je n'en veux pas à ma mère, c'était une femme bienveillante, candide et naïve, mais pas méchante, elle ne pouvait juger une Virginie superficielle, vide, manipulatrice et hypocrite. Un peu comme toutes les femmes.
J'étais encore vierge à l'époque, c'est vous dire que la gent féminine ne m'intéressait absolument pas. Tout comme le sexe. La pensée de devoir m'accoupler avec une femme n'éveillait en moi ni dégoût, ni désir, cela me semblait animal, primaire, dégoûtant même, bref, rien pour moi. Tout le contraire de mon frère, l'évêque romain, qui, jeune homme, avait collectionné les conquêtes. La vie est parfois si bizarre...

Virginie m'a donc initié à ces jeux à deux qui sont le lot d'un homme et d'une femme. Au début, ce fut pour moi une initiation plutôt indifférente. Certes, mon sexe se comportait comme il fallait qu'il le fasse, instinctivement, sous influence hormonale je suppose, mais sur le plan psychique cela me laissait complètement froid. J'ai lu dans un magazine que les hommes ne pouvaient pas être frigides, c'est faux, croyez-moi ! Comment en est-elle venue à se marier avec moi, cette Virginie dont je soupçonnais à peine la luxure innée reste un mystère que je subodore, mais sans plus. Elle ne m'a jamais fait de déclaration amoureuse, je ne puis dire qu'elle était mauvaise, elle m'a très vite indifféré, c'est tout. Elle ou un meuble, c'était du pareil au même et, à vrai dire, si dans ma vie les meubles peuvent avoir une utilité, Virginie aucune !

En fait de Virginie, elle aurait mieux fait de s'appeler Messaline. Je n'ai pas compté, mais le nombre de ses amants de passage devait être vertigineux et si elle s'est mariée avec moi, c'est, j'ose l'écrire en toute objectivité, dans la perspective de faire un beau mariage et de vivre dans cette villa dont mes parents nous avaient offert généreusement le terrain. Les femmes aiment la sécurité, un foyer confortable et détestent par dessus tout les fins de mois difficiles.

Les années passèrent, l'ennui nous gagna de plus en plus, elle me reprochait sans cesse mon anorexie amoureuse, mon désintéressement complet pour tout ce qui était elle, corps, âme, esprit et tout ce que vous voulez; je passais outre ses plaintes et récriminations.

Et je ne lui posais pas de questions quand elle partait quelques temps en voyage « avec une amie », ou passait deux ou trois jours « à bronzer » au Cap d'Agde avec Aline, sa complice, une vieille belle et vraie catin.

J'aurais pu divorcer, j'y ai pensé. Mais cela m'aurait coûté très cher en indemnités compensatoires, et si je suis indifférent à tout, je ne brade pas ce que j'ai acquis durement par mon travail. C'est ma morale.

J'en étais venu, au bout de toutes ces années, à la détester ; non pas la haïr, je suis immunisé contre la haine et l'amour, non ! la détester, comme on déteste la sensation d'un caillou dans sa chaussure, et qu'on retire pour le balancer au loin.

C'est en pensant calmement à toutes ces choses que je suis arrivé tout près de chez moi à Vacqueyras.

Pour atteindre la villa, je quitte la départementale, prends à droite et à deux cents mètres, reprends à droite, là où s'alignent, distantes de trois cents mètres chacune, trois habitations entourées d'arbres et d'un jardin. Derrière elles il y a le canal de Carpentras caché sous une végétation luxuriante. Comme endroit isolé, ce n'est pas parfait, mais presque.

L'arrière de ma maison donne sur le canal et le sentier qui le longe. En se faufilant entre les arbres, par le sentier, il y a moyen de rentrer chez soi en toute discrétion, la porte de la cuisine, trafiquée comme je vous l'ai dit, est juste en face.

Bien sûr, je ne me suis pas garé devant la porte d'entrée. Au lieu de prendre à droite, j'ai pris à gauche sur la petite route qui mène au canal puis, encore à gauche, dans un chemin en plein bois connu des seuls chasseurs et riverains, là, il y a une petite aire dégagée, grande assez pour abriter une voiture en toute discrétion. Peu de gens la connaissent. En été, j'y ai parfois surpris des amoureux en plein ébats.

Voilà, j'y étais.

Il était une heure dix du matin. C'était conforme à l'horaire.

Dans la voiture, j'ai retiré mes chaussures et pris celles que j'avais achetées en Italie, toutes neuves et légères. Elles n'avaient point de lacets, c'est aussi ce que je voulais.

Je suis sorti, ai ouvert le coffre, récupéré le Lüger, enfilé les gants et mis dans ma poche la petite serviette de bain rembourrée qui allait me servir de silencieux.

Il me restait cent cinquante mètres à parcourir à pied avant de rentrer chez moi.

J'ai entendu une voiture passer sur la départementale, et puis plus rien.

En deux ou trois minutes me voilà devant la porte de la cuisine, j'ai sorti un tournevis de ma poche, ai forcé la serrure, cela a fait un bruit sourd. Je suis resté coi une seconde ou deux, attentif à ce qui aurait pu être une réaction, mais rien.

Alors je suis rentré.

Tout était dans une obscurité d'autant plus épaisse qu'une manie de Virginie est de tirer tentures et volets, surtout quand le froid est piquant comme en cette saison.

A peine rentré, j'ai senti une présence se frotter contre ma cheville. C'était Zoé, la chatte, qui me souhaitait la bienvenue. J'ai pensé que bientôt nous serions seuls, elle et moi, et cette perspective m'a fait sourire.

Je me suis prudemment habitué à l'obscurité ambiante. Je connaissais les lieux bien évidemment, mais avec Virginie, allez donc savoir ! Il y a quelques années, en rentrant d'une tournée, j'avais découvert qu'elle avait changé tous les meubles du salon, comme ça, pour me faire une surprise qu'elle avait dit, alors, ce n'était pas le moment de me faire piéger par un caprice inopiné.

De la cuisine je suis passé au salon, puis j'ai pris le couloir et l'escalier menant au premier étage, là où se trouve notre chambre à coucher.

Je suis monté le plus doucement possible, bénissant ces chaussures italiennes qui me portaient sur un coussin d'air. Arrivé sur le palier, j'ai entendu un ronflement pour le moins incongru, Virginie ne ronflait pas, ou du moins si rarement.

A la porte de la chambre je l'ai perçu avec plus d'intensité encore et cela m'a déconcerté, avait-elle bu, était-elle enrhumée ? De toutes façons, la réponse à ces questions n'avait plus aucune importance, il était temps d'en finir.

J'ai ouvert doucement la porte et distingué nettement le relief de deux corps allongés sur le lit conjugal. Deux !

Passé l'infime parcelle de seconde de stupéfaction, j'ai aussitôt repris le cours normal de ma procédure, pas un instant je n'ai songé à refermer cette porte et réfléchir à ce que signifiait ce retournement de situation dans le cours de mon action, non ! J'ai continué à faire ce que je devais faire nonobstant cette nouvelle donne qui viendrait, c'est sûr, compliquer la suite.

J'ai brutalement allumé la lumière et je les ai vus tous les deux, tirés de leur sommeil, hagards, nus, devant moi le Lüger à la main.

Lui, je l'ai vaguement reconnu, elle me l'avait présenté il y a quelques mois. Nous nous étions croisés à Carpentras ou dans les environs. C'était un entrepreneur de la région, un ami du tennis m'avait-elle dit, un type dans la quarantaine finissante, bien baraqué, bien sapé et le sachant, le genre de frimeur dans toute sa splendeur ; il était accompagné de sa femme, une petite blonde, moche, insignifiante et introvertie. Nous avions tous les quatre bu un verre à une terrasse et promis de nous revoir avec l'air de ne pas y croire un seul instant.

Elle a poussé un cri strident en me voyant et un autre quand elle a entendu la détonation et vu son amant s'écrouler sur le lit une balle en pleine gorge.

J'ai vu son regard implorant la pitié quand j'ai braqué l'arme sur elle ; il s'est éteint aussitôt la balle reçue entre les deux yeux.

 

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La pièce sentait la poudre, j'avais l'impression d'avoir fait un raffut du tonnerre de Dieu. Je les ai regardés un long moment, lui, les yeux ouverts, la gorge d'où s'échappaient des flots de sang qui, dans un gargouillis obscène, maculaient les draps ; il semblait me fixer d'un air indifférent à tout et j'ai pensé que c'en était fini maintenant, et une fois pour toute, de sa frime. Sous la violence de l'impact, le drap avait glissé dévoilant un corps musclé, un ventre encore plat et un étrange petit pénis circoncis et pathétiquement mol.

Je ne me suis pas attardé sur elle, gisante la tête ensanglantée, le corps parcouru de quelques soubresauts post-mortem ; de sa bouche fusait un râle d'agonie, semblable, n'est-ce-pas significatif ? à l'autre, celui du plaisir. J'ai jeté un dernier regard sur la chambre, fermé la lumière et tendu l'oreille pour entendre des réactions éventuelles du côté des voisins, mais je ne pouvais me fier à mon acoustique encore assourdie par les deux déflagrations.

Bon Dieu,ce que cette arme fait du bruit, pensai-je en descendant lentement les escaliers, voilà un détail d'importance que je n'ai pu préciser lors de mes essais effectués uniquement en extérieur. On ne peut tout prévoir, malheureusement.

Au bas des marches j'ai entrevu Zoé qui m'attendait. Peuchère, ce tapage l'avait inquiétée, alors elle est venue se frotter à moi et j'ai sacrifié deux ou trois longues secondes à la câliner. J'ai encore tendu l'oreille, et n'ai rien entendu qui puisse faire croire à une réaction des voisins.

Je suis donc sorti par là où je suis rentré, j'ai refermé la porte de la cuisine à la serrure fracturée, humé l'air, écouté encore longuement le voisinage, mais je n'ai entendu que les rafales d'un mistral qui se levait et avait sans doute emmené hors de portée des voisins le bruit des mes coups de feu, c'est donc d'un pas tranquille que j'ai regagné le bois où était garée ma voiture. Avant d'y rentrer j'ai encore fait une cinquante de mètres jusqu'au pied d'un arbre dont les racines étaient cachées par une ample végétation que le printemps naissant ne ferait qu'amplifier. Au pied de ce chêne, sous des fougères il y avait une anfractuosité invisible à qui ne la connaissait pas. Je savais que c'était cet arbre et non pas un autre, j'avais, de nuit, fait une répétition pour ne pas me tromper aujourd'hui. J'ai mis le Lüger recouvert de la serviette qui n'avait pas servi dans le trou en faisant attention à ne pas déranger la végétation. Puis je suis retourné à la voiture. La portière ouverte, les pieds à l'extérieur, j'ai changé de chaussures et mis celles que j'avais utilisées pour mes exécutions dans un sac en plastique ainsi que les gants ; ensuite, à l'intérieur de la voiture, j'ai chaussé celles que je portais durant le voyage aller. Le sac en plastique, je l'ai déposé sous le siège conducteur, et enfin, j'ai mis le moteur en marche pour retourner d'où je venais.

A la perpendiculaire du chemin où se trouvait notre villa, je n'ai rien constaté d'anormal, tout semblait dormir du sommeil le plus juste qui soit.

Arrivé sur la départementale, j'ai vu les phares d'une voitures qui venait en sens inverse, pas de quoi s'inquiéter.

Il était un heure quarante-cinq, l'horaire était déjà dépassé de vingt minutes !

C'est alors que j'ai pris pleinement conscience de la situation. Je n'avais pas tué que Virginie, mais aussi son amant, ce type dont je ne me souvenais pas du nom. C'était un motif de meurtre imprévu dans mon scénario. Cela faisait de moi un suspect sérieux, le numéro un même. La partie avec la gendarmerie serait, dès lors, plus difficile à jouer.

J'aurais dû, une fois cette double présence constatée, refermer la porte et me tirer, en attendant un autre jour, me suis-je dit a posteriori, mais c'est facile, après coup, de tenir ce genre de raisonnement, j'étais dans le feu de l'action et ce type s'était trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment, voilà, c'est tout.

Ai-je cédé à une réaction, même infime, de jalousie ? Non ! Mais je n'allais quand même pas sauvegarder la vie du témoin de mon crime ?

N'empêche, cela compliquait rudement ma tâche, même si je pouvais objecter que la femme du type pouvait, elle aussi, avoir un motif à la mort de son conjoint. Je pouvais aussi avancer qu'un maraudeur s'était introduit dans la maison et, contré dans une tentative de cambriolage, les avait buté tous les deux. C'était possible aussi.

De toutes façons, cela ne servait à rien de se casser la tête sur ce qui se passerait demain à la gendarmerie. On verra bien au rythme des questions comment se décantera la situation, en attendant il me fallait retourner à l'hôtel sans me faire remarquer et je constatais que je roulais trop lentement pour quelqu'un qui n'a rien à se reprocher, j'ai donc repris le cours normal du plan et mis France musique pour m'accompagner sur le retour.

Sur la route, passé Nîmes, il y eut un accident, ce qui m'a immobilisé durant plus d'un quart d'heure, et puis, en arrivant aux portes de Montpellier un contrôle policier. J'ai pesté sur ce coup du sort, mais j'ai dû paraître inoffensif aux yeux des pandores qui m'ont fait passer sans plus, la voiture qui me précédait, elle, a été fouillée, c'étaient des Arabes !

Je suis donc arrivé à l'hôtel un peu avant quatre heures du matin. Arrivé dans ma chambre, avant même de faire un pas de plus, je me suis entièrement déshabillé. J'ai mis toutes mes affaires dans un grand sac en plastique qui avait été expressément disposé à terre, tout près de la porte d'entrée, ceci afin d'éviter de transporter encore sur moi des miasmes de poudre. Puis, dans la salle de bain je n'ai pas pris de douche pour ne pas réveiller les voisins, mais je me suis longuement lavé les mains, pourtant protégées par des gants au moment des faits, les avants-bras et les aisselles.

J'ai mis le réveil sur huit heure et un quart et me suis couché pour m'endormir aussitôt sans demander mon reste. La journée de demain serait rude, pas besoin de petit doigt pour le deviner.

A neuf heure et demi j'avais terminé mon petit déjeuner à l'Ibis. Un peu plus tôt, après une longue douche, j'étais sorti de l'hôtel pour passer près d'une décharge où j'ai balancé les deux sacs en plastique contenant mes affaires de la veille, même la belle veste en cuir noir que j'appréciais tant. J'ai plaisanté avec les serveuses de l'Ibis, mangé des œufs brouillés et des petite saucisses et bu au moins trois tasses de café. Puis j'ai avalé un comprimé de Réactivan, des amphétamines synthétiques, je n'étais pas particulièrement fatigué, mais un adjuvant aujourd'hui me serait utile, pensai-je.

Et je n'avais pas tort, à peine avais-je connecté le téléphone mobile que deux messages s'annonçaient. Tous les deux de la gendarmerie de Vacqueyras !

J'ai rappelé, une voix de femme m'a répondu, elle m'a demandé si j'étais bien Raymond Peyrre et à ma réponse positive m'a prié de me présenter séance tenante à la gendarmerie de Vacqueyras car il y avait eu de « graves événements » chez moi dont on me tiendrait au courant à la caserne même.

J'ai pris l'intonation de quelqu'un de particulièrement inquiet, tenté de savoir de quoi il en allait, mais la gendarmette n'a rien lâché, elle m'a conseillé de venir au plus vite et d'être prudent au volant. Sa voix était sèche, on sentait qu'elle tentait d'y mettre un peu d'humanité, mais c'était pour le moins loupé, manifestement elle était plus à l'aise pour parler à des malfrats ou des criminels qu'à des victimes dans mon genre, et je me suis dit qu'il faudrait quand même que la direction centrale de la gendarmerie envisage une formation pour que ses hommes et femmes apprennent comment annoncer gentiment des malheurs aux braves gens.

J'ai donc annulé mes rendez-vous de la matinée et pris le chemin du retour.

Je me suis arrêté cependant dans une station « Éléphant » où j'ai longuement aspiré l'intérieur de la voiture après l'avoir fait passer sous le lavoir automatique ; après tout, songeai-je, il ne paraîtrait pas anormal aux gendarmes que la voiture d'un type qui vend des bijoux soit nickel comme sa marchandise. Et puis, une voiture propre, ça pose son homme, c'est connu.

Sur l'autoroute, j'ai longuement réfléchi à la situation qui se présentait désormais. J'avais tué ma femme, ce qui était prévu, et son amant dont j'ignorais jusqu'à l'existence, ce qui n'était pas prévu et faisait de moi un suspect de qualité. Les enquêteurs demanderaient mon emploi de temps et le vérifieraient. Ils pouvaient en toute logique penser que j'avais eu tout loisir durant la nuit de faire l'aller-retour entre Montpellier et Vacqueyras quand je leur aurai dit que j'avais passé la nuit seul dans ma chambre d'hôtel.

D'autre part, je n'étais pas connu des services de police comme ils disent, personne parmi nos rares amis et connaissances ne pourraient de bonne foi affirmer que Virginie et moi formions un couple à problèmes et puis, si tous les cocus abattaient leur femme, cela ferait du monde dans les prisons de la République.

Ce ne serait pas facile, c'est sûr, mais pour les gendarmes non plus. Le tout c'était de passer pour crédible et de prendre la posture d'un type effondré, ou presque, quand ils m'annonceront coup sur coup que j'étais devenu veuf et cocu à la fois. Et, en ce qui me concerne, ce n'était pas évident car je suis un drôle de type, mais ça vous l'avez déjà compris, pas la peine d'insister là dessus.

 

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J'ai pas de sentiments, voyez-vous, et même pas de désirs, ou si peu. J'aime par dessus tout qu'on me fiche la paix. Pas besoin qu'on me salue, me demande comment je vais et toutes ces convenances sociales qui pour moi ne sont que mondanités de moins en moins supportables. Je n'aime pas mon métier, méprise mes clients et fournisseurs, et ne désire en somme que ma propre solitude, loin des gens, loin de tout. J'aurais dû devenir moine, mais alors anachorète !

Curieux, tout de même, que cette absence totale d'empathie, ce repli frénétique sur soi-même, j'aurais dû en parler avec quelqu'un, mais qui ? Car, tout de même, me retrouver en route vers la gendarmerie, après avoir trucidé deux personnes qui ne m'ont rien fait, et n'éprouver aucun remord, mais au contraire, en ce qui concerne Virginie du moins, la satisfaction du travail pas trop mal accompli, voilà qui n'est pas vraiment dans les rails de la normalité. C'est du moins ce que les gens du dehors me diraient, mais je ne leur demande pas leur avis, n'est-ce-pas ?

J'ai chassé ces pensées négatives et me suis dit qu'à présent que j'étais veuf, passées les formalités de l'enquête, je pourrai, plan-plan, mettre à l'oeuvre la suite de mon projet ; vendre mes parts à Pierre, à tempérament s'il le faut, la villa de Vacqueyras et m'en aller.

Où ? Bonne question ! dans un en endroit désert, au bout du monde et qui n'attire personne. Les îles Féroé, par exemple. Vous ne les connaissez pas ? Pas étonnant ! C'est un archipel dans l'Atlantique Nord, entre l’Écosse et l'Islande, qui compte moins de cinquante mille habitants, des gens qui parlent une langue connue d'eux-seuls et des moutons. Ils relèvent du Danemark mais ne sont pas ressortissants de l'Union Européenne, bouffent du goéland qu'ils considèrent comme un met de choix, ne parlent pas beaucoup (comme moi) se méfient de l'étranger et se marient entre eux. Tout ce qu'il me faut.

A part le mariage, bien sûr, car, de ce côté, j'avais donné et une fois pour toutes. Les femmes, je ne les ai jamais aimées ni même désirées. Déjà jeune, je les trouvais stupides et devinais le jeu sournois auquel elles se livraient pour attirer l'attention des garçons ; leur manière à nulle autre pareille de se faire remarquer en parlant haut et fort, cette constance à faire tournoyer leurs jupes polychromes pour exhiber leurs jambes, leurs compétitions internes à qui jetterait ses rets sur le mâle élu. Je savais leurs jalousies récurrentes et ces haines qui les soudaient dans une détestation morbide et réciproque, je trouvais leurs mœurs détestables.

Je ne suis non plus homosexuel. Même pas ! En fait, pas de désir, pas d'obsession, pas d'inclination quelconque, je suis un apathique, un homme sans émotion. Aucune ! Quand je pense qu'il y en a qui font des retraites dans des monastères bouddhistes pour atteindre l'état sans désir et replongent une fois le premier McDo croisé, je dois être sur-doué en cette matière!

Je crois que ma force réside dans cette absence d'émotions et de désirs, cette indifférence totale à l'égard des choses et des gens. Rien n'est plus efficace comme arme que l'indifférence, et Virginie, maintes fois, l'avait appris à ces dépens. Quand elle me cherchait noise, j'opposais une placidité telle à ces récriminations qu'elle en éclatait en sanglots et n'insistait plus, vaincue par le vide de mon expression. Un jour, il y a cinq ou six ans, je lui ai calmement proposé qu'on en finisse avec notre relation inexistante, mais elle a exigé aussitôt une indemnité compensatoire telle que je n'en ai plus jamais parlé. Je suppose qu'elle s'est pris un amant peu après, à moins qu'elle n'ait déjà égratigné le contrat de coups de canif divers et variés comme pouvaient le supposer ses vacances avec une amie par ci, un groupe d'amies par là, ces soirées « entre filles » comme elle disait et que j'appréciais particulièrement car je me retrouvais seul avec celui que j'aime le plus au monde : moi !
Sur le plan du sexe, je ne la gâtais pas, mais alors pas du tout. L'idée de me retrouver accouplé dans une promiscuité gluante, faite d'échanges d'humeurs, d'odeurs de transpiration et d' halètements convulsifs me répulsait à chaque fois davantage. J'ai donc fini par m'abstenir une fois pour toute, ce n'était pas très élégant, outrageant même, mais réellement au-dessus de mes forces.

Et qu'elle soit allée chercher ailleurs ce que je lui refusais était parfaitement compréhensible, n'était-ce le mépris que je réserve d'ordinaire à ceux que le sexe titille. C'est un signe de décadence profonde de notre société que cette banalisation de la copulation dans son cadre le plus pornographique qui soit, cette normalité imposée à ce qui doit rester couvert par l'alcôve la plus opaque et je pense très sincèrement que la féminisation de notre société en est responsable. Avant, les femmes étaient priées de se taire et de rester dans la cuisine quand les hommes s'occupaient des affaires qui leur importaient. Aujourd'hui, elles veulent devenir pilotes de chasse, tirer l'Afghan dans la vallée du Pendjab, faire un enfant toute seule et se marier entre elles. Comment prendre au sérieux des créatures qui saignent une fois par mois et ne se gênent plus pour vous balancer leurs menstrues douloureuses à la face quand vous vous permettez de les remettre en place ? Et qui font de leurs névroses une arme secrète.

Quand vers dix ans j'ai découvert que les filles n'avaient pas de pénis, mais une fente devant, je me suis demandé comment on pouvait faire confiance à une créature qui a deux derrières. Sans être outrancier, je le crois toujours quarante ans après. Et me revient alors cette phrase écrite par un Père de l’Église, Saint Irénée de Lyon, je crois : Qu'il est fol l'homme de chercher l'extase entre un trou qui pisse et un autre qui..

Le Réactivan commençait à faire de l'effet et je me suis senti subitement d'excellente humeur. Il fallait que je fasse attention à ne pas trop la faire transparaître chez les gendarmes, mais, me connaissant, cela serait très facile. Je ne réfléchis jamais mes sentiments, quand j'en ai.

Alors j'ai mis la radio. La musique est sans doute aucun le seul art qui puisse me toucher, mais pas toutes les musiques, bien sûr. Celle d' un Debussy, par exemple, toute faite de vagues mélodiques qui se succèdent les une après les autres dans une harmonie calme et liée, voilà plutôt mon genre. Je n'aime pas un Mozart, si sentimental qu'il en devient loukoumesque, ni un Wagner dont les grondements de l'âme me rappellent les orgasmes délurés des femmes. Un Bach me plaît plus, surtout interprété par des artistes froids et précis comme des métronomes. Je pense à des asiatiques ou à un Glenn Gould. Mais, me direz-vous, Bach n'est-il pas le chantre d'une divinité qui, par la grâce des ses notes, devient immanente ? Justement, pourquoi ne serais-je pas mon propre dieu ?

Allons pensai-je, ne laissons pas le Réactivan nous exalter davantage, restons froid avant de sombrer dans l'affliction la plus profonde quand on nous donnera le motif précis de notre convocation chez les gendarmes. De temps à autre il faut jouer le jeu. Leur jeu ! Chevaucher le tigre, comme l'a prôné Julius Evola, ne jamais l'affronter de face, mais au contraire, lui monter sur le dos, il ne pourra vous mordre, vous portera et ce poids le fatiguera ; au bout du compte vous serez vainqueur, j'ai toujours trouvé cette théorie séduisante et vraie.

 

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La gendarmerie de Vacqueyras ressemble à toutes celles de France. Bloc cubique et laid, grilles fermées comme si c'était eux qui se protégeaient des méchants. Porte d'entrée impersonnelle et préposée anonyme au comptoir.

J'ai été reçu par l'adjudant-chef Michel Quelque chose, un bonhomme dans la cinquantaine, moustachu, bedonnant et, j'en étais sûr, attendant sans trop le montrer l'heure de la retraite. Il m'a regardé de biais, proposé un café, puis avec ses mots à lui m'a dit que notre femme de ménage était arrivée à la villa vers huit heures, qu'elle avait commencé son service sans trop s'étonner de l'absence de ma femme qui, d'habitude, était déjà levée. Vers huit heures et demie, elle est allée au premier étage et là...

Alors il a raconté ce que je savais déjà, sauf qu'il n'a pas mentionné l'amant.

Il a conclu par un bref et impersonnel : elle a perdu la vie dans cette agression.

Je suppose que j'ai dû jouer convenablement mon rôle de mari effondré, à moins que cela ne soit la force de l'habitude, car il a aussitôt ajouté : vous vous sentez comment, monsieur ?

Avec tout le tact dont il se croyait capable, il m'a ensuite demandé : vous étiez donc à Montpellier cette nuit, dans quel hôtel, s'il vous plaît ? Et j'ai répondu en ne donnant pas trop de détails sur l'Ibis et le 1er Classe. Faut pas leur donner trop de détails et ne pas préciser plus qu'il ne le faut, cela semblerait suspect au yeux des enquêteurs, j'avais lu cela dans un bouquin bien documenté écrit par un criminologue et qui traitait de la psychologie des criminels. J'ai passé la nuit dans ma chambre, ai-je précisé , et en compagnie de ma collection de joaillerie. On a divergé un peu sur les risques liés à mon métier, il m'a demandé si je me connaissais des ennemis et j'ai dit que non, mais qu'il y a de ça deux ans, la police de Marseille avait retrouvé le numéro de ma plaque d'immatriculation dans l'agenda d'un malfrat sous les verrous, je devais donc être plus ou moins fiché par des gangs spécialisés dans l'attaque des bijouteries et de tout ce qui tourne autour. Il a noté avec beaucoup de soin ce renseignement.

Toujours pas de traces de l'amant...

Il s'est excusé et est sorti de la pièce, une gendarmette est venue pour y ranger des papiers, en fait, je l'imaginais bien plus présente pour m'observer en catimini qu'autre chose. Au bout d'un quart d'heure il est revenu avec un autre gendarme, le capitaine Machin Quelque Chose, un type grand, mince, jeune, portant beau et que j'avais demandé à rencontrer voici plus d'un an. Je lui avais, toujours dans la perspective d'aujourd'hui, signalé que j'habitais une villa le long du canal de Carpentras, que j'y rangeais dans un coffre mes bijoux car j'étais négociant en joaillerie et que, vu mon métier, j'étais peut-être connu de certains malfaiteurs qui pourraient, un jour ou l'autre, m'agresser dans la villa, me prendre, moi ou ma femme en otage etc...
Il avait paru flatté que je lui fisse cette confidence et m'avait assuré qu'il en avait pris bonne note et le signalerait à ses hommes pour qu'ils en tiennent compte dans leurs rondes.

Il m' aussi reconnu, présenté ses condoléances, puis, s'est assis en face de moi, l'adjudant-chef à ses côtés. J'ai de suite compris que la partie la plus sensible de l'entretien allait arriver.

Monsieur, Peyrre, il nous faut ajouter que... votre épouse n'était pas seule cette nuit... et que l'homme qui lui tenait compagnie a aussi été assassiné... étiez-vous au courant de cette relation ?

Voilà, c'était dit. Je me suis efforcé de blêmir après cette révélation, je sentais leurs yeux fixés sur moi et mon éventuelle réaction. Je suis resté muet un bon moment puis : je ne comprends pas... elle n'était pas seule dites-vous...

Elle était avec un homme, un certain Robert Simonetti, vous connaissez ?

Simonetti, qu'il s’appelait, celui-là !

J'ai fait semblant de retrouver dans ma mémoire des souvenirs anciens et : le connaître, c'est beaucoup dire, ma femme me l'avait présenté voici quelques mois alors que nous l'avions croisé en rue. Ils fréquentaient le même club de tennis, m'a-t-elle dit... mais c'est bien tout !

Et, en plus, c'était vrai !

Et vous n'aviez aucun... soupçon... sur la nature de cette relation ?

J'ai pas répondu et regardé dans le vide, comme l'aurait fait tout brave mari apprenant son infortune et son veuvage, comme ça d'un seul coup, dans un bureau froid et moche d'une gendarmerie de village.

Monsieur Peyrre, laissons ça, voulez-vous... vous souhaitez boire quelque chose ? m'a demandé le capitaine et j'ai répondu que tant qu'à faire autant boire la coupe jusqu'à la lie. Mais il a aussitôt emboîté sur la nuit dernière.

Donc vous étiez à l'hôtel 1er Classe de Montpellier-Fabrègues ?

Parfaitement. Je descends toujours dans des Ibis ou, cela m'arrive, dans des Mercure surtout quand ces derniers ont un coffre-fort dans la chambre. Là, j'ai pas eu de chance, comme je pensais rentrer à la maison hier soir je n'avais pas réservé. L'heure avançant, j'ai décidé que, somme toute, autant passer la nuit dans les environs de Montpellier où j'avais des rendez-vous le lendemain. Et c'est comme ça que je me suis retrouvé, une fois n'est pas coutume, dans un 1er Classe.

Vous pensiez rentrer hier soir chez vous ?

C'était une probabilité, d'habitude je rentre le jeudi soir et je profite du vendredi pour effectuer une tournée pas trop loin de mon domicile. Là, j'avais téléphoné à ma femme vers 19h30 pour dire que je ne rentrerai pas.

L'air de rien, du moins je l'espérais, je voulais donner un certain relief à la probabilité que je serai rentré le jeudi ; cela pouvait conforter l'hypothèse d'un crime perpétré par quelqu'un connaissant mes habitudes.

Je vois, dit le capitaine, qui, manifestement, ne voyait pas grand-chose. Et dans l'hôtel, vous n'avez rien remarqué d'anormal, des gens qui vous épiaient, des éléments, même des détails qui vous auraient interpellés ?

Cela a continué comme ça durant plus d'une heure. Ils m'ont demandé des tas de détails sur mon métier, mes habitudes,mes clients, la tournée que j'avais faite hier, celle prévue aujourd'hui, pour vérifier mes dires, bien entendu...

Puis ils sont revenus au privé.

Et avec votre épouse, vous n'aviez pas de... problèmes particuliers ?

Non, nous n'en avions pas, ai-je répondu, nous étions mariés depuis 23 ans et que je sache l'harmonie régnait dans le couple. J'ai tenté d'étouffer un sanglot, mais j'ai pas insisté, cela aurait sonné trop faux.

L'harmonie régnait dans le couple, l'harmonie du néant !

Et puis, l'air de rien, ils ont tous les deux repris quelques une de mes dépositions, me les ont fait répéter, je m'attendais à cette tactique et j'ai répondu de la manière que je croyais la plus plausible, celle d'un type un peu paumé par ce qu'il vient d'apprendre, mais pas contradictoire dans ses propos. Jouer le jeu du brave type, veuf et cocu à la fois, qui s'emmêle, mais tout juste un fifrelin, les pinceaux, surtout ne pas donner l'impression d'être parfaitement maître de soi, faire naturel !

Vous êtes très courageux, monsieur Peyrre, m'a dit le capitaine d'un ton on ne peut plus sympathique. Devais-je prendre ce compliment au comptant ou, au contraire, me demander dans quelle mesure il ne devinait pas mon jeu dans tout ce comportement ?

Puis, ils ont tous les deux quittés la pièce et, comme par hasard, la gendarmette est revenue classer des dossiers. J'étais sûr qu'ils téléphonaient au Procureur pour lui faire part de leurs impressions sur moi, mes déclarations et mon « courage ».

Quand ils sont revenus, le capitaine m'a demandé si j'étais à même de rentrer chez moi.

Vous avez de la famille ? Pas du tout ! Tout juste un frère à Rome... Vous pourrez rentrer chez vous sans problèmes ? S'il y a quoi que ce soit vous nous appelez, d'accord ? Les scellés ont été placés sur la scène du meurtre, votre chambre à coucher, vous ne pourrez y rentrer. Le corps de votre épouse est à la disposition du médecin légiste aux fins d'autopsie. Il vous sera rendu dès que la médecine légale aura fait son travail. Je suppose que vous n'aurez pas à vous déplacer ces jours ci, nous aurons probablement encore besoin de vous. Vous avez un permis de port d'armes, nous avez-vous déclaré...

Oui, à domicile seulement.

Vous nous la remettrez quelques jours, s'il vous plaît, je vais vous faire accompagner par un de nos hommes à qui vous la confierez.

Vous avez des pistes ? Me suis-je quand même enquis.

En l'état du dossier, pas vraiment, je ne vous cache pas que vous pourriez être parmi les suspects, il y a des maris qui se vengent de leur infortune, mais pas tous me dit-il avec un sourire indulgent.

De toutes façons, vu votre activité professionnelle, nous devrons ratisser large, une agression préméditée par des malfaiteurs est parfaitement plausible. Nous ferons tout pour retrouver le ou les coupables, comptez sur nous.

Quand je suis sorti de la gendarmerie, j'ai réalisé que j'y avais passé près de trois heures.

Une gendarmette m'accompagnait, elle prendrait mon pistolet 7.65 et rentrerait avec ses collègues restés sur place. C'était celle qui rangeait si consciencieusement des dossiers quand les deux autres quittaient la pièce. Une petite brune assez accorte et souriante, je dois l'avouer.

Dans la voiture on a pas dit grand chose, j'ai pensé alors organiser une diversion pour compliquer un peu le travail des enquêteurs. Le pistolet, il se trouvait dans un tiroir de la commode de mon bureau, normalement les gendarmes n'avaient pas le droit de fouiller dans toutes les pièces, donc, en disant à la gendarmette que l'arme se trouvait dans le coffre on ne la trouverait pas, je ferai une déclaration de perte, cela poserait quelques questions supplémentaires aux enquêteurs. Était-ce intelligent de procéder de la sorte, je n'en savais rien ? Seul mon instinct me dictait de faire ainsi, de multiplier ces petits détails perturbateurs qui encombrent une recherche.

La porte de la cuisine a été fracturée m'a dit la gendarmette au bout d'un moment, nous y avons apposé des scellés. Ah bon, ai-je répondu, comme un homme, une victime ne l'oublions pas, pour qui cette effraction était un détail qui ne l'intéressait absolument pas.

C'est par là que le meurtrier est rentré dans la maison. A-t-elle ajouté.

Quand nous sommes arrivés chez moi, une fourgonnette de la gendarmerie était garée devant la porte d'entrée. Les hommes de faction m'ont fait un bref signe de tête et je suis rentré avec la gendarmette. Nous sommes allés vers le coffre qui se trouvait au rez-de-chaussée, je l'ai ouvert et là :

je comprends rien, lui ai-je dit, normalement l'arme s'y trouve quand je suis absent.

Madame l'aura peut-être rangée ailleurs , a-t-elle rétorqué ?

C'est pas dans ses habitudes, lui dis-je, elle avait peur des armes, et quand je m'en allais je la mettais toujours dans le coffre ; de retour de voyage je la sortais et la plaçait là où j'aurais pu la trouver facilement, soit au rez-de-chaussée, soit à l'étage, la nuit... Vous êtes sûrs qu'elle ne se trouvait pas dans la chambre ?

Auquel cas on ne vous l'aurait pas demandée, me répondit-elle, cela dit, je ne suis pas au courant de tout le dossier.

Et elle ajouta : cela vous semble suspect ?

Ben, à vrai dire, suspect, je ne sais, interpellant, oui !

Elle a téléphoné à la brigade, le capitaine a dû lui dire de recevoir ma déclaration de perte, elle m'a demandé ensuite de chercher dans la maison dès fois que je la retrouverais et j'ai dit que bien sûr, je le ferais. Ils n'avaient donc pas fouillé .

Puis elle m'a informé que la chambre à coucher, celle du crime était fermée et que des scellés étaient apposés sur la porte. Mais ça, je le savais. Elle m'a bien répété de ne pas hésiter à appeler la gendarmerie si je trouvais quoi que ce soit et même si je me trouvais mal. J'ai remercié comme peut remercier un homme qui serait dans ma situation.

Je l'ai raccompagnée jusqu'à la porte où l'attendaient ses collègues, sans doute pressés de lever leur garde, quand je lui ai demandé :

l'enquête a-t-elle déjà donné quelque chose ?

Je peux pas vous répondre m'a-t-elle dit, je ne suis pas officier de police judiciaire, tout ce que je sais c'est qu'un coup de feu a réveillé les voisins à six heures du matin et qu'il ont vu une voiture quitter précipitamment les lieux.

J'ai fait un effort pour ne pas rester comme deux ronds de flan. Et un autre pour dire : ah bon..

Elle m'a adressé un sourire qu'on pourrait qualifier de compassionnel, et puis elle est partie, j'étais seul désormais.

Un peu sonné tout de même par la révélation de cette bavarde pandorette. C'est quoi, cette histoire de coups de feu entendus par les voisins à six heures du matin et cette voiture qui file aussitôt après ?

Je me suis dit que l'imagination des gens n'avait pas de limites, qu'ils avaient été interrogés par les gendarmes et que dans le but de dire quelque chose, n'importe quoi s'il le faut, ils auraient déclaré des faits inexistants.

C'est en réfléchissant à tout cela que je me suis rendu à l'arrière de la maison, dans la cuisine et là j'ai été comme sonné : la porte qui donnait sur l'arrière de la villa et sur laquelle des scellés avaient été placés était vraiment forcée.

Et ce n'était pas de mon fait !

 

Elle était salement arrangée, la porte, fracturée au niveau de la serrure, sans doute avec un pied de biche ou quelque chose d'approchant, rien qui ressemblât à ma discrète opération.

Les choses se compliquaient.

Je suis retourné vers le salon pour me servir un whisky, signe que mon désarroi était élevé.

 

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Je tue ma femme et un amant qui n'était pas prévu dans le casting et, ensuite, le même jour, au petit matin, un tiers vient se faire remarquer.

Tout compte fait, ce n'était pas mauvais pour moi, même si cette inconnue dans mon équation troublait forcément mon jeu. Pour les enquêteurs, un coup de feu avait été entendu par les voisins à six heures du matin, heure à laquelle je dormais du sommeil du juste, si l'on peut dire, à 130 kilomètres d'ici. Une voiture avait été aperçue filant vers la départementale. Tout cela était du pain béni pour ma version ; à première vue, il y avait de quoi se féliciter.

Mais, le fait d'être confronté à cette nouvelle donne était pour le moins dérangeant.

Et puis, qui était ce visiteur ?

Ou cette visiteuse me suis-je demandé au bout de mon verre. Une visiteuse qui avait un intérêt à se trouver à cette heure matinale chez moi et qui ne pouvait être que la femme de ce Robert Simonetta ou Simonetti, je ne sais plus. Une femme trompée qui se doute que son mari passe la nuit chez sa maîtresse et, à bout de nerfs, décide d'aller voir de plus près. Elle s'arme de je ne sais quoi, prend sa voiture, découvre que celle de son mari est garée devant ma porte, pénètre par l'arrière, fracture la porte de la cuisine et monte à l'étage, rentre dans la chambre et tire un coup de feu sur un des deux corps allongés.

Cela supposait qu'elle n'avait point allumé la lumière et tiré sur le corps de son mari seulement... ou celui de ma femme... Je pouvais également penser qu'après un premier coup de feu compulsif elle avait allumé et constaté que le travail avait déjà été fait, ce qui peut aussi expliquer sa fuite paniquée.

Je me suis dit que, dans le fond, tout cela n'était pas négatif et compliquerait encore plus le travail des enquêteurs, et, bon prince, j'ai décidé que d'ici une heure ou deux, je téléphonerai à la gendarmerie pour dire que 'javais retrouvé mon 7.65

Cela étant, il ne fallait pas oublier le reste du scénario, j'ai donc téléphoné à mon associé Pierre et lui ai raconté mes malheurs. Je me suis dit qu'à ce stade de l'enquête je ne devais pas être sur écoute, mais, quand même, autant se méfier et jouer son rôle à la perfection. Bien entendu, Pierre a été estomaqué, je n'en attendais pas moins et l'ai laissé longtemps s'apitoyer sur mon malheur.

Ensuite j'ai appelé mon frère et lui ai laissé un message sur le répondeur demandant qu'il me rappelle au plus vite.

Sur ce, le maire de Vacqueyras m'a appelé à son tour pour m'assurer de toute sa sympathie, me demander si j'avais besoin de quoi que ce soit et patati et patata.

Quand, en fin d'après midi, j'ai téléphoné au capitaine de la gendarmerie de Vacqueyras pour lui dire que j'avais retrouvé mon pistolet, je l'ai trouvé très détendu. Il m'a dit que c'était très bien, s'est enquis de savoir si je savais pourquoi il avait été changé de place, et je lui ai donné une réponse négative. Il s'est contenté alors de me demander de l'apporter lundi à la brigade, où il se ferait un plaisir de me recevoir quelques minutes.

Je me méfiais quand même un peu de sa prévenance à mon égard, je le soupçonnais de vouloir peut-être jouer au chat et à la souris. J'avais tort, je devais apprendre par la suite qu'au moment où je l'appelais, ses hommes avaient de sérieuses raisons d'orienter leur enquête ailleurs que chez moi.

Pour terminer, j'ai contacté le cabinet de Maître Roubiot, un des meilleurs pénalistes de la région. J'avais décidé de le prendre comme avocat dans ma constitution prochaine de partie civile. C'était un homme réputé pour être un accrocheur, le genre à aller chercher des arguments et des faits là où les autres se seraient contentés de ceux qu'on leur servait. J'aimais autant l'avoir avec moi qu'au service d'une autre partie civile, la famille de Virginie par exemple, ou le savoir défenseur d'un éventuel suspect.

D'ailleurs pour parer cette éventualité, j'avais profité, il y a un an d'un accrochage de mon véhicule, suivi d'un délit de fuite pour le prendre comme défenseur. Bien sûr, le Maître ne s'était pas dérangé en personne pour si peu, et c'est un stagiaire de son cabinet qui s'est occupé, avec succès, de mon cas, mais au moins j'étais déjà client.

Et comme je l'avais prévu, le cabinet de Maître Roubiot, après m'avoir assuré de toute sa sympathie attristée etc... s'est empressé d'accepter ma demande. Deux meurtres, cela ne se voit pas tous les jours, cela fait la une des journaux et c'est toujours bon à prendre.

J'ai continué comme ça à informer des proches de ce qui était arrivé de si terrible. Le frère de Virginie qui habitait en Normandie et avec lequel elle avait pratiquement rompu toute relation m'a dit qu'il ne pouvait se déplacer pour les funérailles sur le même ton qu'il aurait employé pour me signaler qu'il n'aimait pas le vinaigre.

Quant à mon frère, il m'a rappelé vers 20 heures et, pour une fois, m'a parlé d'une manière normale, sans l'onctuosité gélatineuse propre à la race de prélat qui est la sienne. Nous allons entamer la semaine sainte m'a-t-il dit, le corps de Virginie ne me serait pas rendu avant mercredi ou jeudi, par conséquent, autant attendre la semaine suivante pour les funérailles auxquelles il se ferait un devoir fraternel d'assister et, bien entendu, il ne manquera pas de prier pour le salut de son âme et de la mienne dans la foulée, merci !

La journée avait été très longue et fatigante, j'avais cependant l'impression de m'être parfaitement comporté, et cela m'a réjoui. Comme quoi, je ne suis pas toujours indifférent, surtout quand il y va de ma personne. J'ai donné à Zoé les câlins qu'elle me réclamait, ouvert le frigo et sorti un steak de tofu, une ou deux tomates et me suis sustenté en buvant un verre de rouge.

J'ai jeté un regard sur la pièce, la villa, le jardin plongé dans la pénombre, et pensé que bientôt, dans quelques mois, s'en serait fini de tout ce décor et que je prendrais la route une fois pour toute. Seul avec la compagnie que je préfère, la mienne !

J'ai quand même récapitulé avec soin tous les moments de la nuit dernière et de cette journée, m'efforçant de trouver une faille dans mon comportement, mes réponses aux gendarmes et mon attitude en général, mais je n'ai rien trouvé qui puisse constituer une faute grave. Somme toute, malgré les imprévus, les événements se déroulaient presque conformément à mon plan. J'aurais été plus rassuré encore si l'amant ne s'était pas trouvé dans mon lit la nuit dernière, mais en y réfléchissant bien, les enquêteurs auraient toujours pu imaginer, en découvrant l'existence de ce rival dont j'ignorais tout jusqu'ici, que j'avais assassiné ma femme par pure jalousie et cette découverte fortuite m'aurait pris de court si elle m'avait été révélée au cours de mes contacts avec la gendarmerie, j'eusse été, alors, en pleine improvisation, ce qui n'est pas vraiment ma tasse de thé. Ce « plus » dans mon exécution, n'était donc pas si grave que ça et peut-être valait-il mieux que cet imprévu ait été neutralisé comme je l'avais fait.

C'est donc avec le sentiment du travail bien accompli que je me suis glissé sous les draps du lit de la chambre d'ami. Ils étaient propres et sentaient la lavande. Zoé, sans vergogne s'est couchée à mes pieds et je me suis lové aussitôt dans les bras de Morphée.

Je ne vais pas vous décrire par le menu le week-end que j'ai passé ensuite . Manifestement, le téléphone arabe a fonctionné comme il le fallait et j'ai reçu d'un peu partout, et surtout de gens que je connaissais à peine, des messages de soutien, sympathie, condoléances et ainsi de suite, j'ai fini par ne plus répondre aux numéros qui ne me disaient rien.

Samedi matin je suis allé acheter les journaux, mais dans un village voisin, là où je passerais inaperçu. La Provence titrait sur le « double meurtre de Vacqueyras », mais sans donner trop de détails, la gendarmerie ne m'a pas contacté, seul le cabinet de l'avocat m'a donné une date pour rencontrer Maître Roubiot.

J'ai pensé au Lüger enterré à quelques mètres d'ici et, toujours méfiant, me suis interrogé sur l'opportunité de le reprendre et le balancer une fois pour toute dans le Rhône. A cette heure, je n'étais sans doute pas surveillé même discrètement. Mais, pensai-je, ce serait difficile de le faire dans cette zone isolée où la moindre voiture, la moindre présence étrangère éveille toujours la curiosité sinon les soupçons. De plus, à toujours prendre des précautions dans mon métier, j'avais acquis des réflexes qu'un citoyen ordinaire ne possédait pas. Mais, conformément à ma politique de prudence, j'ai estimé que ce n'était pas le moment, d'autant plus que cette arme, si par le plus grand des hasards elle venait à être retrouvée, personne n'aurait pu prouver qu'elle m'appartenait.

Je me suis donc reposé dans cette maison aux volets clos pour signifier aux voisins que ce n'était ni l'heure, ni le moment de me rendre visite.

C'est donc bien calme, mais sans trop le paraître, que je suis allé remettre mon pistolet 7.65 à la gendarmerie. Le capitaine, toujours fort aimable, l'a mis dans un sac en plastique, m'a fait signer une décharge et puis, l'air de rien, comme à son habitude, m'a parlé de l'enquête qui progressait m'a-t-il précisé en regrettant de ne pouvoir m'en dire plus.

Vous connaissiez le bistouri ? M'a-t-il demande à brûle-pourpoint.

Le bistouri ?

Je veux dire « Le Bistouri », un club d''Avignon.

C'est un club assez privé, Monsieur Peyrre, et sans jugement moral, un endroit fréquenté par des adeptes du... disons, libertinage et de la bdsm.

Bdsm ?

Il eut un petit sourire, un de ceux qu'ont les initiés face aux profanes.

Le boundage et sado-masochisme, vous voyez ce que je veux dire ?

 

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Je n'ai pas eu besoin de jouer la comédie, je tombais des nues, toute cette énumération était quasi cabalistique pour moi.

C'est là que se réunissent des hommes et des femmes adeptes de l'échangisme ou de pratiques sado-masochistes. Votre femme y était connue sous le pseudonyme de « Domina Vi » Son … ami et elle s'y rendaient deux fois par mois en moyenne. Manifestement vous ignoriez cette... tendance, à ce que je vois.

Vous savez, monsieur, ma femme a cinquante-six ans, moi cinquante-trois. A cet âge, j'imagine les dames plutôt portées sur des choses plus calmes, comme les petits-enfants, à supposer qu'elles en aient, les clubs de bridge ou le cinéma, le sport, les relations sociales...

Jamais votre femme n'a fait une allusion, même voilée, à ce genre de pratique ?

Ah ça, jamais ! Il est vrai que depuis des années je suis absent en semaine et je ne suis pas d'un naturel jaloux, pas le genre d'homme à interroger son épouse sur ses fréquentations et lui demander des comptes, je pensais que nous avions, l'un comme l'autre, passé l'âge des galipettes folles, et là, vous m'en apprenez des bonnes. Ce genre de passe-temps comme vous dites, je l'imaginais plus au cinéma que dans la vie de tous les jours !

Et je n'inventais pas du tout. Ce que je venais d'apprendre dépassait mon entendement. Je me doutais bien que Virginie devait tromper son ennui en position horizontale, mais de là à ce qu'elle se nippe de latex et tienne un fouet à la main il y avait une sacrée marge.

Le capitaine a parfaitement perçu mon désarroi, il m'a regardé un bon moment en se tenant le menton, puis a continué :

Votre vie, si je comprends bien, était réglée comme du papier à musique. Vous partiez le mardi matin, reveniez le jeudi ou le vendredi soir et passiez le samedi et le dimanche pépère à la maison, c'est bien ça ?

Tout-à-fait !

Bref, une fois le chat parti, moi en l'occurrence, la souris dansait en distribuant des coups de martinet à des mâles ligotés, humiliés, bâillonnés, c'était au-dessus de mes suppositions les plus fantaisistes.

J'en apprenais des choses.

Et, lui ai-je demandé, cela faisait longtemps qu'elle se livrait à cette pratique ?

Depuis cinq ans au moins, a-t-il répondu.

Eh bien, monsieur, on peut dire que je tombe des nues.

Elle entretenait depuis quatre ans une relation avec monsieur Simonetti, connu sous le pseudonyme de « Maître Severius ». Tous les deux étaient des piliers du club qui, en parallèle, organisait des soirées échangistes, des nuits orgiaques et autre pratiques dans cette veine.

Voilà c'était dit.

La nature humaine est complexe, ai-je ajouté, on croit connaître quelqu'un qui partage votre vie et puis un jour on découvre une réalité tout autre, vous devez voir ça souvent dans votre métier. Ai-je répliqué au gendarme.

Ah ça, vous l'avez dit, a répondu l'autre, flatté. Puis il m'a demandé :

Vous êtes bien le fils du capitaine FFI Vincent Peyrre ?

C'est ça !

Un héros de la résistance. Maquis du Ventoux, deuxième division blindée, campagne d'Allemagne, croix de guerre, légion d'honneur.

C'était mon père. Il avait bien enquêté, le capitaine !

Un héros, vous devez en être fier.

Je le suis, capitaine, je le suis.

On va en rester là pour aujourd'hui, monsieur Peyrre, a-t-il conclu, vous imaginez bien que l'enquête, qui progresse comme je vous l'ai dit, est également orientée vers ces milieux troubles, pour ne pas dire crypto-délinquants. Le médecin légiste me signale qu'il en aura fini avec le corps de votre femme d'ici mercredi, vous avertirez les pompes funèbres dès que vous recevrez son acord, je suppose.

En sortant je réalisai que tout ce que je venais d'apprendre jouait drôlement en ma faveur. Le crime pouvait être celui d'un conjoint trompé certes, mais, vu le monde interlope que fréquentaient les victimes, la probabilité qu'il soit le fait d'un acolyte de leurs mœurs prenait corps. Ajouté aux risques inhérents à mon métier, c'était toujours ça de pris, et moi là dedans j'étais le brave type qui part bosser tôt, revient en fin de semaine et se repose les week-end. Ma femme aussi, mais pour de toutes autres raisons. Je devais passer pour le couillon parfait, une planque idéale.

J'en étais presque de bonne humeur.

Mais quand même, sacrée Virginie, elle en faisait de bonne quand j'étais pas là ! L'imaginer en muse de soirées orgiaques, se donnant à l'un, à l'autre, à tous, me confirmait que pour une femme il y a une vie après la ménopause. Encore une découverte.

Et j'en revenais à moi et mon aversion pour toute passion quelconque. J'étais, je n'en doutais pas, un être exceptionnel dans cette douce apathie qui constitue mon être. Pauvre Virginie qui croyait que le bonheur se nichait dans ses orifice, pauvres hommes qui se l'imaginent au bout de leur pénis ! Quelle aberration ! La nature avait bien fait les choses en me créant tel quel et j'étais privilégié de ne pas avoir voulu changé d'un iota ma ligne de conduite. J'avais lu, jeune, dans je ne sais plus quel roman de Céline, que faire confiance aux hommes c'est déjà se tuer un peu . C'était on ne peut plus vrai, et cette phrase a été et est toujours un leitmotiv dans mon existence. Je n'aime pas mon prochain, non pas qu'il soit haïssable, je n'ai pas d'énergie pour la haine comme pour l'amour, mais parce qu'il est en face de moi et que cela me dérange. Encore, si c'était un animal, comme cette brave Zoé, les choses seraient claires et nettes. Les animaux ont des instincts qui les font manger, boire et copuler. Point ! Les hommes sont imprévisible, la preuve, cette Virginie et ses perversités, avec eux on ne sait jamais quoi, ni où, ni comment. Moins je les vois, mieux je me porte.

Ce capitaine gendarme, par exemple, si onctueux que je pourrais le confondre avec mon frère prélat romain, il joue ou il est sincère ? Je n'en sais rien et reste sur mes gardes, d'ailleurs dans la vie j'ai compris tout petit que c'était la seule attitude à adopter, tenir sa garde !

Deux jours après, le mercredi, le corps de Virginie a été remis aux pompes funèbres qui ont programmé l'enterrement pour le mardi suivant, celui après Pâques. Mon frère m'a informé qu'il arriverait le lundi après-midi à Marseille. J'ai laissé un message au frère de Virginie, je n'attendais à vrai dire aucune réponse positive de sa part et j'avais raison, le bougre m'a appelé dans l'heure pour me dire que sa femme était malade et qu'il me remerciait pour tout ce que j'avais fait.

S'il savait !

Le lendemain, Jeudi Saint, j'appris par radio bleue Vaucluse que « dans le cadre de l'enquête sur le double meurtre de Vacqueyras, le parquet nous signale qu'un suspect a été mis en garde à vue ».

Pas d'autres informations. Un suspect. Qui ? J'ai aussitôt appelé le cabinet de maître Roubiot, mais ils n'en savaient pas plus que moi, il faut attendre que l'instruction soit close, m'ont-ils dit, pour que nous soyons en possession de l'intégralité du dossier.

Ce n'est donc qu'au terme de la garde à vue, soit samedi midi, que comme tout le monde, par la radio, j'ai su que c'était la femme de Simonetti, Julie qu'elle s'appelait, qui avait été cuisinée par les gendarmes auxquels elle avait avoué s'être rendue au petit matin chez moi armée d'une carabine 22 long rifle, et qu'elle avait tiré sur les victimes. Des questions restent en suspens qui recevraient sous peu une réponse, ajoutait le communiqué du parquet. En attendant, Julie Simonetti se retrouvait à la prison du Pontet.

Deux jours après les funérailles de Virginie, dont je vous épargne les détails, j'ai été reçu par Maître Roubiot en personne. Le ténor,  la soixantaine, portant beau et le verbe cajoleur, m'a reçu dans son immense bureau à porte capitonnée de cuir et là, dans un Chesterfield élégamment tanné, autour d'une tasse d'excellent café, sans doute celui du beau gosse de la TV, il m'a donné quelques nouvelles sur le déroulement de l'enquête.

Elle a avoué, monsieur Peyrre, elle a avoué, mais seulement de s'être armée et d'être, par effraction, rentrée dans votre domicile et d'avoir tiré un coup de 22 long rifle sur un des corps qui se trouvait sur le lit.  Elle prétend que les corps étaient déjà trucidés quand elle est arrivée dans la chambre. C'est du moins ce qu'elle soutient devant le juge, en contradiction totale avec ce qu'elle a affirmé aux gendarmes.

Évidemment, continua-t-il après un moment de silence, le juge ne croit pas un seul instant cette version déjantée. La vérité veut qu'elle ait emporté deux armes, une légère qui a tué votre femme et son mari, une autre, le 22 long rifle pour faire diversion. L'arme du crime est une arme aujourd'hui hors circuit, un pistolet de l'armée allemande, un Lüger, or son mari était précisément un collectionneur d'armes et dans son casier il y a une condamnation pour détention d'armes prohibées, vous me suivez ?

Parfaitement, Maître !

D'autre part, pour le médecin légiste la mort remonte à environ six heures du matin, des témoins ont entendu au moins un coup de feu vers cette heure et vu sa voiture quitter précipitamment les lieux, ses empreintes se retrouvent sur la porte de la cuisine, dans la chambre du crime et elle avoue quasiment tout. Bref, que cette cette femme soit l'auteur du double meurtre, que pour ma part je qualifie d'assassinat, nous semble évident et ses nouvelles allégations témoignent d'une défense paniquée et d'une volonté de semer le doute là où il n'y a que claires et nettes convictions.

Je suppose qu'elle va plaider le crime passionnel, Maître ?

Ça, je ne puis vous le dire, il faudrait le demander à son avocat, un jeune confrère d'Avignon que je ne connais pas. Mais, à sa place – et il eut un petit sourire entendu – je ne le ferais pas. Madame Simonetti était une complice zélée de ces mœurs, disons étranges, auxquels était coutumier son mari. Elle participait depuis des années à ces pratiques échangistes et je ne vois pas comment on pourrait la qualifier, dans ces conditions, d'épouse bafouée. Il y a d'ailleurs, dans ce type d'affaires un ou deux arrêts de la Cour de Cassation qui définissent bien la qualification de conjoint bafoué.

Oui, mais alors pourquoi a-t-elle tué son mari et ma femme ?

Mon cher monsieur, s'il fallait avoir un motif pour tuer, il y aurait bien moins de crimes, croyez-moi ! Mais, en ce qui concerne madame Simonetti, on peut fort bien imaginer qu'indifférente que son mari ait des relations sexuelles avec votre épouse, dans le cadre marginal que nous devinons, elle n'ait pas supporté, mais alors pas du tout, que votre femme devienne sa favorite et son associée, si j'ose dire, cela la confinait au rang de simple exécutante, loin du regard de son mari et maître.

Vous savez, ajouta-t-il après avoir déposé sur la table basse sa tasse de café, les femmes sont des êtres imprévisibles et peu rationnels, il ne faut pas, chez elles, chercher ce qui a du sens pour nous, ce faisant nous nous plantons. C'est comme ça !

Alors, je ne vois pas un jury accepter sans plus la thèse du crime passionnel, surtout que, faites-moi confiance, nous mettrons les turpitudes de cette tueuse en exergue et, pour ce faire, monsieur Peyrre, je pense que nous aurons besoin d'un détective privé pour en savoir plus et surtout plus vite que ce que la gendarmerie et l'enquête pourraient nous apprendre. Cela nous fera gagner un temps précieux sur la défense, qu'en pensez-vous ?

Je pensais que j'avais eu raison de m'adresser à ce type.

Nous avons déjà pris, en ce qui concerne votre dédommagement, des mesures conservatoires. Monsieur Simonetti et son épouse ne sont pas sans rien, il y a leur belle villa à Caromb, un appartement à Nice et un autre à Courchevel, le compte en banque est fourni et le coffre est sous scellés. Nous nous occupons de tout cela avec zèle, croyez-moi !

Ah, mais je vous crois, Maître !

J'ai donc quitté le cabinet Roubiot en y laissant une provision de cinq mille euros pour l'avocat et trois mille pour le détective. Quand on aime sa tranquillité on ne compte pas.

 

Et puis plus rien ! Durant des semaines, calme plat. Pas de nouvelles de la gendarmerie, à part la levée des scellés dans ma chambre à coucher que j'ai définitivement condamnée, et pas de nouvelles non plus du côté de mon avocat. J'ai repris mes tournées sur un mode adagio. Pierre et moi on s'est mis d'accord pour la vente de mes parts, une fois ce drame, comme il disait, derrière moi. La chatte Zoé, je l'ai confiée à mes voisins les plus proches, elle doit s'y plaire, elle y est encore.

Huit mois après les faits, j'ai reçu la date de la reconstitution du crime et quinze jours avant le terme, j'ai appris par Maître Roubiot que l'assassin présumé avouait tout !

Elle a tout lâché, m'a-t-il dit, quand je me suis rendu dans son cabinet. Sans doute conseillée par son nouvel avocat, Maître Mouillard de Marseille, elle a craché le morceau. C'est bien elle qui s'est rendue chez vous au petit matin armée d'un Lüger et d'un 22 long rifle et elle les a abattus tous les deux. C'est une bonne défense, sa position aurait été intenable si elle s'accrochait à sa version rocambolesque d'un crime déjà perpétré quand elle est arrivée sur les lieux. Personne ne l'aurait crue et les jurés n'aiment pas les menteurs. Maintenant son avocat pourra plaider le drame d'une femme pervertie par un mari dégénéré et désespérée qui, un petit matin pète les plombes, prend ce qui lui tombe sous la main sans réfléchir et s'en va sans savoir quoi. Avec un peu de chance, elle s'en sort avec quinze ans, sans quoi elle en risquait trente avec une période de sûreté à la clé.

Puis, magnanime, il a ajouté : notre but n'est pas de la faire croupir en prison plus qu'il ne faut, n'est-ce-pas ? mais de défendre l'honneur de madame Peyrre et nous mettrons son addiction à ces pratiques marginales sur le compte de l'influence diabolique de Simonetti que nous présenterons en néfaste gourou. Pour le reste nous réclamerons une indemnisation en conséquence. Vous avez les certificats médicaux que je vous ai demandés ?

Bien sûr que je les avais. Pour les médecins j'étais traumatisé, sous anxiolytiques et à peine apte à satisfaire les contraintes d'un métier à risque, ce qui m'avait poussé à proposer mes parts à mon associé. Carrière brisée !

J'ai quand même pas pu m'empêcher de lui demander :

Dites-donc, Maître, pourquoi ils ne m'ont pas soupçonné, moi ?

Mais ils l'on fait, et comment ! - a-t-il aussitôt répliqué – et, au départ, vous étiez le numéro un sur la liste. Heureusement que les voisins à six heures du matin ont vu la voiture quitter à toute vitesse les lieux et ont entendu un coup de feu. Une chance qu'en rentrant chez elle, son voisin d'en face l'a vue. Une chance de plus pour vous que deux employés de l'Hôtel Ibis de Montpellier-Fabrègues qui prenaient leur service à six heures du matin ont vu votre voiture garée devant le 1er Classe et l'ont reconnue quand vous avez pris votre petit-déjeuner à l'hôtel. Vous étiez donc dans votre chambre d'hôtel à l'heure du crime. Sans ces témoignages vous n'auriez pas manqué d'être placé en garde à vue. Et puis, continua-t-il, sans avoir encore communication du dossier d'instruction, je sais que rien dans votre passé ne témoigne contre vous, alors que les mœurs de Simonetti et sa femme ne plaidaient guère en leur faveur, au contraire, on commence par le sexe en série et on finit en serial killer.

Ça plane pour moi, me suis-je dit au sortir de cet entretien.

Je sens que vous allez me dire que cette histoire est une pure affabulation née d'une imagination peut-être fertile mais, sans doute aucun, irréaliste. Vous vous trompez !

Dans la vie de tous les jours, il n'y a pas que des Commissaire Cordier, des Hercule Poirot et autres Femme d'Honneur, mais des braves types qui font leur métier de flics, de gendarmes, de médecin légiste et de magistrats de la meilleure façon possible, qui triment dur, qui sont régulièrement sous-équipés et en sous effectifs, soumis, en plus, à une culture du résultat proprement cynique et méprisante. Alors, quand ils ont un suspect ils ne le lâchent pas si facilement que ça. Dans le cas de la femme de Simonetti, c'était pas de bol pour elle si javais fait le boulot avant, et proprement s'il vous plaît, sans laisser de traces, un boulot pensé, préparé, répété, revu, corrigé et d'où toute improvisation, en théorie, était exclue. Avec elle ce fut de la pure improvisation sur un mode impulsif, une réaction névrotique purement féminine qui s'est terminée en fiasco. Elle l'avait cherché.

Quant au médecin légiste qui a conclu à une mort à six heures du matin, soit cinq heures après les faits, on en conclura que ce n'est pas la première fois qu'un médecin légiste, se trompe.

Reste cette coïncidence inouïe qui a fait que la même nuit, à des heures différentes, deux criminels viennent exécuter la même besogne.

Encore un coup du sort. Il y a des gens, voyez-vous, qui ne croient pas en Dieu, mais tout le monde croit en la chance.

 

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Il ne restait plus que le procès. Depuis deux ans, je l'attendais avec impatience, pressé d'en finir. Pierre commençait à me payer mes parts, mon remplaçant était formé et la villa vendue depuis belle lurette. J'avais visité l'Islande, un beau pays dont personne ne parle et plein de coins isolés. Les paysages plats des Falklands ne me convenaient pas, finalement, c'étaient bien les Féroé qui m'attendaient et, depuis dix-huit mois j'y louais une petite maison isolée à Gjov, un endroit perdu au pied de la falaise.

Cela ne vous dit peut-être rien, Gjov, ce n'est pas étonnant, il n'y a comme touristes aux Féroé que des Scandinaves et des originaux. Aucun de ces Français grégaires obsédés par la chaleur, le soleil et le sable chaud. Tout ce qu'il me fallait.
La Cour d'Assises s'était donnée trois jours pour juger Julie Alband, épouse Simonetti. Ce procès, il fallait que j'y assiste, l'air accablé comme il se devait, ce qui m'était particulièrement pénible. A l'idée de devoir jouer dans ce spectacle le rôle du mari toujours effondré deux ans après les faits j'en avais la nausée, ce qui pour un type dans mon genre est plutôt rare. Mais bon, on n'a jamais rien sans rien, comme disait ma grand-mère.

Elle est arrivée dans le box accompagnée de policiers. Vieillie, les cheveux gris, l'air complètement perdue et sans relief ; le genre de bonne femme accroc aux anti-dépresseurs. La prison, quoi !

Mouillard et Roubiot avaient l'air enchantés de se retrouver ; durant les suspensions d'audience ils allaient ensemble, comme deux étudiants en goguette, fumer des cigares sur le parvis du palais de justice ou boire un pot dans un café. Le procureur, une femme, était sans pitié aucune face à l'accusée réduite à l'état de larve. Les femmes entre elles sont d'une cruauté …

Elle a raconté comment elle avait « perdu le sens » cette nuit où, jalouse d'avoir été évincée dans les préférences de son mari par ma femme, elle avait pris ce qu'elle avait trouvé à portée de main, un 22 long rifle et un pistolet de collection, pour le retrouver là où elle était certaine de le trouver : chez moi !

La procureur ne croyait pas à cette « pulsion soudaine » et soutenait que ses crimes, elle les avait prémédités de sang froid. C'était une bonne intuition, mais une mauvaise piste.

Il y avait dans la salle son fils, un gaillard de trente ans environ. Il m'a jeté un regard torve, c'est tout.

Je vous dit pas l'ambiance de la salle quand il a fallu rentrer dans le détails des partouzes et autres séances sado-masochistes du « Bistouri ». Les voyeurs et journalistes furent comblés. Et l'accusée, livide, ne savait plus où se mettre.

La stratégie de Mouillard a payé, à l'issue de trois heures de délibéré, elle a été reconnue coupable de meurtre, mais sans préméditation et condamnée à quinze ans de réclusion criminelle.

Et, au civil, j'ai eu droit à cent-cinquante mille euros de dédommagement. Maître Roubiot qui devait percevoir dix pour cent de l'indemnité, semblait un peu déçu, mais il n'a pas insisté.

Ni elle ni le procureur n'ont fait appel.

L'histoire était terminée.

Enfin, je le croyais...

 

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Si vous n'aimez pas les tempêtes, la pluie, les embruns, les goélands, la solitude et le brouillard, abstenez-vous de mettre un pied aux Féroé. Rien pour vous ! Les îles sont le bout du monde et Gjov le bout des îles.

Il y pleut deux-cent soixante jours par an, les tempêtes sont hebdomadaires, les gens parlent une langue connue d'eux-seuls, des phoques et des moutons. Ils mangent des goélands, comme je vous l'ai déjà dit, mais c'est un met de fête, le reste du temps ce sont des pommes de terre avec du ketchup, modernité oblige !

Personne ne s'occupe de vous, ni d'où vous venez, ni de ce que vous faites. Mon propriétaire, je l'ai vu une fois. Du moment que je le paie, il ne me demande rien.

Ma maison, ou plutôt maisonnette, est à une trentaine de mètres de la falaise. J'y passe le plus clair de mon temps à regarder des vagues énormes s'y écraser avec bruit et fureur. Cela me plaît.

L'herbe est verte durant l'été qui dure trois mois, le reste du temps elle se confond avec le gris du ciel, de la mer, des nuages et des gens.

J'ai toujours pensé que la seule transcendance que l'homme puisse atteindre, c'est celle de sa propre humanité, qu'il lui fallait, en conséquence, dépasser les contingences vulgaire de cette dernière, mépriser le boire et manger, la copulation et les prurits de ses semblables. Devenir le guerrier solitaire, jaugé sur sa monture, sa lance à la main cheminant dans une plaine morne balayée par des vents mauvais.

Et regarder la mort en face, comme je l'ai fait !

A Gjov j'étais servi. Tout dans ce paysage dantesque me rappelait à cette règle impérative : fuir son prochain, suivre sa voie.

J'étais donc seul, dans cette euphorique solitude qui est mienne.

Six mois s'étaient écoulés depuis le procès, nous étions au mois d'octobre, saison où l'hiver ici montre ses crocs. Le soleil disparaît vers 16 heures et de lourds nuages noirs cachent la lune.

 

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Chez moi, c'est spartiate ; pas de télévision, d'internet et autres gadgets qui comblent l'existence de mes semblables. Un poêle à bois, peu des meubles, tous rustiques, une radio quand même pour écouter de la musique, car de leur langue, bien sûr, je ne comprends rien.

Je me lève à l'aube et me couche tard quand la nuit est déjà fort avancée, je ne fais strictement rien de ce que les autres appelleraient une activité, je suis seul avec moi, pas un pli ne me distrait de mon être. De ce qui fut avant, je ne veux plus rien savoir, j'adhère désormais à tout ce qui m'entoure, la falaise, la mer, les rochers, le vent, les goélands et phoques peut-être, les hommes, non !

Je lis un peu. Des poètes comme Mallarmé ou Pessoa, mais c'est bien tout.

Il était vingt heures ou plus quand il est rentré. La nuit était tombée depuis des heures. Il a poussé la porte que jamais, à l'instar des habitants de l'île, je ne fermais à clé.

J'ai vu sa silhouette se projeter brutalement dans la pièce mal éclairée.

D'abord je ne l'ai pas reconnu, puis, au bout de trois ou quatre secondes, avant qu'il n'ait prononcé un seul mot j'ai vu le revolver qu'il tenait à la main et c'était lui : le fils de cette femme.

Sa main tremblait légèrement, le poing était crispé sur l'arme.

Vous ne vous attendiez pas à me revoir, n'est-ce-pas ? M'a-t-il demandé d'une voix mal assurée.

Je n'ai pas répondu.

Il a paru déconcerté. S'est tu un instant , puis il a repris d'une voix monocorde, nerveuse et agressive.

Je suis le fils de Julie Simonetti, celle qui a payé à votre place, Peyrre. Cela fait des mois et des mois que je cherche à vous confondre. Au procès, vous aviez le beau rôle et l'avez bien joué, mais ici, pas d'échappatoire. C'est vous qui les avez tués !

Je n'ai toujours pas répondu. Je le regardais fixement dans les yeux. Il détournait son regard. Ce n'était pas un guerrier, celui-là, tout juste un gamin en colère, qui l'assouvirait et puis s'en irait calmé. Rien qui ne sorte de la banalité congénitale des gens de son espèce.

Ah, vous ne répondez pas ! Il fouilla de son autre main dans sa poche et me lança une photographie.

Je la reçus sur les genoux.

C'était une vieille photo agrandie par ses soins sans doute. Elle représentait mon père encore résistant FFI, un Lüger à la main. Elle avait dû être prise peu après la libération de Carpentras, quand les forces américaines et les FFI se sont rejoints. Peu avant, mon père avait sans doute confisqué l'arme à un prisonnier allemand.

C'est l'arme qui a tué mon père – a-t-il ajouté – vous l'aviez héritée du vôtre. Je ne sais pas où elle est, mais cette photo me prouve qu'elle se trouvait dans votre famille. Vous avez bénéficié d'un concours de circonstances exceptionnel, Peyrre, mais je vous ai démasqué dès le procès. J'ai pas de preuves, aucune, mais, tout comme les jurés, une conviction intime qui me dit que c'est vous !

Je me taisais.

Et ma mère a payé, et toute seule, le prix fort. Vous estimez cela juste ?

Puis, sans attendre ma réponse : Elle est morte voici deux mois, et vous êtes vivant. Juste ?

Sa main tremblait de plus en plus.

Je me suis dit qu'il allait me tirer dessus d'une seconde à l'autre et l'idée d'être tué par ce pauvre type me révulsait, c'était une mort indigne de moi, une tâche indélébile sur cette fin d'existence que je voulais héroïque.

Sortez ! a-t-il crié.

Et j'ai compris alors qu'il allait me pousser du haut de la falaise.

Je suis sorti calmement sans lui accorder le moindre regard, et, avant qu'il n'ajoute quoi que ce soit, j'ai pris à gauche, puis tout droit vers la falaise. Je le sentais derrière moi, crispé sur son arme et je priais - si j'ose l'écrire – qu'il ne me tire pas dans le dos.

J'entendais le cri sauvage des vagues se brisant sur les rochers, celui, rageur, du vent et j'eus un regard vers ce ciel sombre qui serait dans quelques secondes mon Walhalla.

J'ai pressé le pas, mais pas trop, pour éviter qu'il ne me tire dessus. Le bout de la falaise était encore à dix mètres. Je ne sais ce qui se bousculait dans la tête de ce gamin, mais je ne souhaitais pas qu'il me touche. A trois mètres il m'a crié : arrêtez ! Mais il était trop tard.

Je ne crierai pas me suis-je dit au bord du précipice, je m'y jetterai encore moins, un pas de plus, un pas comme un autre, et puis c'est tout. Me ne frego, viva la muerte !

 

L'homme resta un bon moment au bord de la falaise. Il l'avait vu disparaître au bout de la nuit, comme happé par ce vent qui tourbillonnait en rafales. Une ombre noire qui s'évanouit au détour du chemin.

Il resta encore longtemps sans bouger, aspergé par des embruns glacés, puis, machinalement, il retourna sur ses pas.

« Et dire que l'arme était factice » pensa-t-il.


Texte déposé à la Société des Gens de Lettres, Paris avril 2012

18:21 Écrit par Dim's | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : nouvelle, policier |  Facebook |

07/05/2008

Un amour évaporé.


UN AMOUR ÉVAPORÉ

 

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pour Yoko


Juan Alvarez de la Merced, commissaire principal de la Police Judiciaire de San Luis, Rio Colorado, était de mauvaise humeur. Il n’avait pas l’habitude d’être dérangé en pleine nuit et certainement pas pour un suicide mais, cette fois, le cas était un peu plus compliqué, d’une part il s’agissait d’un étranger et l’ambassade allait demander des comptes et, de l’autre, chose curieuse et suspecte,  le « suicidé » s’était tiré deux balles,  ce qui était pour le moins surprenant.
Il se trouvait dans la chambre de l’hôtel « Las Flores » où les faits s’étaient produits voici une heure. Le gérant de l’établissement, aussi ennuyé que le policier, se tenait debout dans l’embrasure de la porte prenant l’air important mais ne sachant manifestement pas quoi faire sinon regarder le va et vient des policiers, ambulanciers et autre médecin légiste.
« De toutes façons faudra faire une enquête » dit Alvarez à Antonio Moreno, son adjoint.
« Vous croyez, Senor Principal ? »
« Nous n’y couperons pas...se tuer en se tirant deux balles dans le corps, cela n’arrive pas tous les jours ! »
« Vous l’expliquez comment, vous ? » demanda Moreno
« Il s’est mis le canon de la 22 long rifle dans la bouche croyant que cela suffirait à le tuer. Ce qu’il ne savait pas c’est que ce calibre ne fait pas tellement de dégâts, il a suffi que l’inclinaison de l’arme épargne des organes vitaux comme la veine jugulaire interne ou la carotide primitive pour que la déflagration lui fracasse la mâchoire et rien de plus ... »
« Et ensuite ? »
« Il s’est sans doute évanoui une ou deux minutes avant de réaliser qu’il s’était raté...puis, je suppose qu’il a armé le fusil à nouveau...et j’imagine la force déployée en pareille circonstance, après il a pointé la 22 sur le cœur. Là il ne faut pas grand chose pour en finir. »
Un policier tendit au commissaire une liasse de papiers maculée de sang.
« C’était sur la table,  Senor Principal ! »
Alvarez de la Merced jeta un coup d’oeil sur le manuscrit. Il devina qu’il était écrit en français. Il le fit consigner sur le rapport de son greffier puis, estimant qu’il en savait assez, se décida à regagner son lit.
Le gérant de l’hôtel le salua bien bas et pesta sur le client dont la mort avait à ce point perturbé la bonne marche de son établissement.

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Je m’appelle Marc Rugier, j’ai soixante-deux ans et je vis à Paris. Je suis atteint d’un cancer du foie qui me laisse six mois à vivre. Je n’attendrai pas plus longtemps, dans quelques minutes je me donnerai la mort en me tirant une balle de 22 long rifle dans la bouche.
L’arme, je l’ai achetée il y a quelques heures à  l’Armeria Arturo Gonzales E Hijos , camino de California, à trente kilomètres  de San Luis Rio Colorado où je me trouve à rédiger ces lignes  dans ma chambre d’hôtel.
Cette issue, je l’ai décidée après ma rencontre avec une jeune et belle femme de trente ans, Margarita Alvarez, ma fille, au « Bosque »,  une cantina où, naguère, j’allais danser avec sa mère.
Sa mère est morte il y a deux ans et cette jeune femme est aussi désespérée que je le suis moi-même.
Si, pour motiver sa souffrance, elle a un homme, emprisonné à une centaine de kilomètres d’ici, moi je n’ai plus rien, plus d’illusions, plus d’identité, plus de valeurs, plus de croyances, rien qu’un vide qui m’attire irrésistiblement à la manière d’un trou noir dans quelque ciel  froid d’une galaxie inconnue.
Je suis pourtant un homme d’ordre. Ce n’est pas par hasard si, tout comme mon père, je suis devenu ingénieur, issu de Centrale. C’est dire qu’un programme, pour moi, est un plan que l’on suit méticuleusement, même si dans mon cas il s’agit d’un plan d’agonie. De plus, je suis calviniste pratiquant et six mois pour préparer mon âme à sa demeure d’éternité ce n’était pas de trop.
Mais le Seigneur n’est désormais plus mon berger et Il ne me guide plus vers des pâturages trop verts pour être honnêtes et crédibles, ma révolte sera , dès à présent,  ma seule justification et je la jetterai à Sa face et à celle des miens comme un cri de rage trop longtemps contenu.
Tout a débuté voici deux mois un jour de juillet où, quittant l’hôpital, mon dossier - pourquoi ne pas écrire « mon verdict «  ?  - sous le bras  je revenais de ma rencontre avec le professeur C., mon médecin.
« Vous êtes fort, Rugier, je peux vous parler ouvertement? Six mois tout au plus, mon ami ! C’est pas la peine de continuer un traitement...inutile ! Des antalgiques, c’est tout ce qu’il vous faut et  mettez vos affaires en ordre ! »
Il m’avait serré la main en m’assurant de sa profonde sympathie sur un ton de condoléances anticipées.
J’en étais là quand un inconnu  m’interpella :
« Vous ne seriez pas Marc Rugier par hasard ? »
Il avait à peu près le même âge que moi, aussi mince que j’étais décharné, il ne me rappelait rien mais j’ai senti ma gorge se nouer et cette vieille  angoisse familière me reprendre.
Sa voix venait d’un ailleurs trouble que je ne connaissais plus, un ailleurs brouillé, glauque même, à la lisière de mondes qui m’effrayaient.
Je répondis affirmativement et il se présenta :
« Michel Berl, je suis médecin, mon nom ne vous dit rien ? »
« ... »
« Je vous ai connu autrefois, avant votre accident, quand vous travailliez au Mexique pour les « Plâtres Mafarges Mexico », nous étions même de bons amis... »
A nouveau un spasme me tordit l’estomac et je ne sus quoi lui répondre.
L’inconnu continua de me dévisager  pendant que nous prîmes l’ascenseur pour nous rendre au rez-de-chaussée.
Là, dans l’antre de cet hôpital où flottait une âcre odeur d’éther à l’arrière goût de nux vomica il me proposa de prendre un verre à la caféteria.
« Une menthe à l’eau vous fera du bien et puis je pense que si nous nous sommes revus c’est que quelque part le destin  l’a voulu, il y a de ces rendez-vous qu’il ne faut pas manquer, ne le pensez-vous pas ? »
Je ne me sentais pas en mesure  de répondre, mon esprit était troublé. Je le regardai bien en face, puis droit dans les yeux mais je ne vis rien qui puisse me rappeler l’avoir eu, autrefois, comme compagnon dans une vie  échappée de ma mémoire. C’était comme si un rideau masquait entre lui et moi un monde qui me serait interdit.

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Voilà ce qui m’a amené ici à San Luis Rio Colorado trente deux ans après y avoir travaillé pour cette entreprise française. J’y pense en contemplant, depuis la fenêtre entrouverte de ma chambre, le ciel étoilé et je réalise que très bientôt, dans quelques instants même, je partirai à mon tour, à la manière d ‘une étoile filante, dans ce firmament mystérieux où la Croix du Sud  est souveraine. Seul un bref scintillement évanescent marquera mon passage dans cet aeon , rien  de plus, rien de moins que ce frémissement imperceptible. Après, mes os seront secs et mon espérance morte .
Et je disparaîtrai à tout jamais, débarrassé de ma peur, de ma souffrance et dans la lumière de ma lucidité retrouvée.

La rencontre avec Berl m’avait bouleversé et au fur et à mesure qu’il me parlait, je distinguais vaguement dans ma tête comme une ombre folle, celle d’un fantôme volage dansant de part et d’autre de ma mémoire sinistrée et s’éclipsant à chaque fois que je tentais de le cerner pour  le dévoiler. Puis il revenait en poussant des cris de joie et de peur à la fois, comme ces enfants hilares qui jouent à colin-maillard.
Nous nous sommes revus  deux jours plus tard dans un restaurant asiatique du dix-septième arrondissement  à l’enseigne « L’Asie Perlée »  et j’avais trouvé ce nom plutôt bizarre, pourquoi  pas « Perle d’Asie «  comme tous les autres ?
Il faisait chaud et lourd ce soir là. A l’est de la capitale grondait déjà l’orage et je devinais que bientôt une pluie diluvienne chasserait de la rue ses rares passants.
Il n’y avait, dans le restaurant, qu’un couple d’Africains et leur petite fille qui jouait silencieusement avec sa poupée posée à même la moquette. Derrière le comptoir, le patron, impassible Chinois à l’allure d’un Bouddha extatique, contemplait sans ciller quelque monde connu de lui seul.
Les dernière instructions du  professeur C. me revinrent en mémoire : « Un cancer du foie en phase terminale vous coupe l’appétit de sorte que d’une manière ou d’une autre il faut vous forcer à manger,  préférez les viandes rouges, les poissons et les légumes. Mais surtout nourrissez vous ! »
Berl transpirait à grosses gouttes il parlait rapidement et articulait mal. J’avais parfois de la peine à le suivre. Il ne mangeait pratiquement pas et jouait avec les baguettes en sirotant de la bière chinoise. Il semblait se débarrasser d’un poids qui lui oppressait les épaules depuis des années. J’étais mal à l’aise aussi ; cette invitation je l’avais acceptée au bout d’une longue et douloureuse  interrogation sur son utilité. Je ne voulais cependant pas mourir sans connaître cette souffrance anonyme qui m’avait  poursuivi tout au long de ma vie et souhaitais dévoiler, enfin,  l’origine de cette cicatrice.
« Je suis retourné en France dix-huit mois après ton accident. J’ai téléphoné à tes parents. Ils m’ont raconté ce qui c’était passé avec toi, ton coma, ta rééducation. Ils ne m’ont pas parlé de ton amnésie. Ils ont refusé de me recevoir sous prétexte que tu étais trop faible... »

Ainsi donc au Mexique je n’avais pas seulement prêté mes services au groupe « Plâtres Mafarges »,  j’avais vécu une histoire d’amour avec une autochtone que je souhaitais épouser. C’est pour annoncer cette nouvelle et la venue prochaine de l’enfant qu’elle portait que je suis retourné dans ma famille où un accident cérébral  m’a terrassé me laissant partiellement amnésique.
Je savais que cette annonce n’était pas vraiment celle que mes parents eussent voulu faire paraître dans « Le Figaro », qu’ils s’attendaient à mieux que ces amours trop épicées à leur goût. Epouser une fille des Tropiques était-ce vraiment le mariage qu’il fallait à leur fils unique ?
Mon accident et l’amnésie qui s’en suivit avaient donc de bons côtés !
Mon père était ingénieur comme moi. Mais lui était sorti major de sa promotion alors que je m’étais contenté de rester au milieu du rang. Cela me valut une réputation de poète un peu volage et rêveur...après tout, on a les poètes que l’on mérite !
Ma mère était fille de pasteur et donc parée d’une aura qui faisait d’elle un don de Dieu, une femme sensée ! Elle et lui n’eurent donc pas ces états d’âme qui sont le propre des catholiques et des faibles.
Après mon accident ils me « rétablirent » dans l’acceptation la plus étymologique du terme, ils me remirent à table et firent ce que l’on fait à ces jeunes pousses qui se mettent à croître au gré de leur humeur et que l’on lie à un tuteur. C’est exactement ce qui m’est arrivé et c’est seulement face à Berl, ce soir orageux de juillet, que je le réalisai.
Ils ont mis fin à ces chemins de traverses que j’ai,  paraît-il, arpenté avec tant de bonheur autrefois sur les routes ensoleillés de San Luis à Hermosillas et de Nogales à Laredo.
Berl m’avait présenté une photo en noir et blanc. Je m’y trouvais en compagnie d’une jolie fille aux longs cheveux noirs. A l’arrière plan quelques palmiers et un mur d’enceinte. J’avais mon bras autour d’elle qui souriait heureuse et détendue à mes côtés. Au dos de la photographie, Berl avait écrit « 26 mai 1969 ».
« Je croyais l’avoir perdue, cette photo, j’en étais même sûr et voici que pas plus tard qu’hier elle réapparaît...vraiment les dieux sont avec nous ! »
La photo ne me rappelait rien...aucune réaction dans ma mémoire trahie.
Berl continuait :
« Vous formiez un beau couple, les Américains disaient de vous « The handsome couple of the year ». On ne vous voyait pas souvent, comme tous les amoureux du monde vous demeuriez un peu seuls. »
Je le laissai parler, déjà mes pensées étaient ailleurs, loin de Paris, de ma famille, de mon passé, elles s’en allaient au delà des mers vers ce pays que ma mémoire avait gommé de ses souvenirs.

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A  l’heure où j’écris ces lignes les chats-huants et les matous s’échangent leurs stridulences dans les rues de la ville et à l’étage au dessous du mien un rire cristallin de femme s’échappe gaiement dans la nuit.
Et toi, Seigneur,  tu t’es ri de ma détresse !.


Il y a deux jours, venant de Paris, j’ai atterri à Tucson (prononcez Tou-San), Arizona et, delà, j’ai loué une Dodge blanche pour rallier, à travers les déserts de cactus, la ville de San Luis Rio Colorado, jumelle de San Luis, Arizona. J’ai directement reconnu l’immense mur, couronné de fils de fer barbelés qui traverse la ville et marque la frontière d’où les miradors pointent sur cette dernière des projecteurs puissants qui traquent les clandestins du Mexique et d’ailleurs.
Le douanier mexicain dont la gentillesse débonnaire tranchait sur l’arrogance froide de ses collègues du nord était-il le même qu’il y a trente-deux ans ?
J’avais à l’époque, je la revois maintenant, une Chevrolet rouge. Une Chevrolet ou une Pontiac ? Je ne m’en souviens plus. Cette frontière je l’ai franchie je ne sais combien de fois pour ramener de l’Arizona des marchandises rares et chères à San Luis. Je me rappelle l’œil un peu éteint des douaniers… sans doute l’abus de Tequila oude mezcal, allez savoir ? Le coffre chargé je passais devant le drapeau mexicain qu’un vent léger venu du Sud-Est faisait flotter avec grâce au bout de sa hampe.
Ma femme Monique n’avait pas apprécié ma décision de partir rejoindre ces souvenirs, sa colère était à la mesure de sa personne, policée, réfléchie mais cinglante.
« Partir seul au Mexique dans ton état, mais tu es inconscient, mon ami ? Et pour faire quoi...courir après des souvenirs évaporés. ? ... »
« Et puis ce Berl...que sais-tu exactement de lui ? Rien. Du vent ! Va t’en savoir ce qu’il veut encore te vendre celui-là. »
Le professeur C. n’était pas trop enthousiaste non plus :
« Vous feriez mieux de vous laisser vivre plutôt que de dévoiler un passé de toute façon révolu. »
Et j’avais songé, moi, que « laisser mourir » eut été plus approprié.
«  Un amour poivré et une enfant en plus ! Tu ne trouves pas, mon ami, que c’est un peu fort de café à ton âge ? N’as tu pas réalisé que pour ces filles, à l’époque, l’étranger c’était l’aubaine et le revenu assuré ? Vraiment tu es naïf ! »
Elle et mes enfant étaient furieux de me voir partir. Furieux et inquiets. A quoi bon discuter, à quoi bon leur faire comprendre que depuis tout ce temps une douleur sourde tapie quelque part dans ma mémoire se manifestait régulièrement à la manière d’une plainte lancinante.

La ville, je le constatai aussi, s’était démesurément agrandie. Aux bâtiments pauvres et tristes  avaient succédé des constructions élégantes en verre et acier. Une grande et belle avenue bordée de platanes tropicaux donnait de l’ombre à la cathédrale espagnole et à l’élite des magasins qu’elle abritait. A l’époque, je le revis aussi,  nous nous promenions dans les rues poussiéreuses de la ville, dans la calle Nicaragua - existe-t-elle encore celle-là ? - elle portait, je m’en souviens maintenant, une robe blanche toute simple qui mettait son teint et ses cheveux en valeur. Cette robe je la lui avais offerte au retour d’une mission à Hermosillas ou Nogalès je ne le sais plus. Son cou était orné d’un collier de corail rouge... non ! ce n’était pas du corail mais du jaspe et je l’avais acheté à Santa Fé, Nouveau Mexique, où nous avions passé une fin de semaine, et même que ce n’était pas Santa Fé mais Taos et sa réserve d’Indiens Pueblos...c’était bien du jaspe.
Nous étions dans un motel, la Chevrolet rouge garée devant la chambre...je la revois cette Chevrolet, ce n’était pas une Pontiac, j’en suis sûr à présent....et il y avait l’air conditionné dans cette chambre, un luxe qu’elle ne pouvait pas se permettre chez elle à San Luis dans sa banlieue ouvrière.
Et nous nous promenions dans cette réserve d’Indiens de Taos au milieu de riches et bruyants Américains qui achetaient des bibelots et des bijoux ethniques. Nous nous tenions par la main comme si nous avions peur de nous perdre.

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Le sceptre de cet amour perdu était donc revenu, ici à San Luis, quelques mois avant ma mort programmée. Berl, à la manière d’un chirurgien avait incisé l’épaisse chape qui couvrait ces mois effacés et des poussières du passé s’étaient échappées, les unes après les autres, comme de vieux complices retrouvés au détour de la vie.
Là, je retrouvais une route entre Sonoyta et San Luis, une route bordée d’énormes cactus que de drôles d’oiseaux au bec démesuré perçaient  pour y dérober un suc frais et ravigotant et ailleurs il y avait  cette poussière qui accompagnait la voiture quand sur les routes le long de la frontière nous passions en écoutant la country musique salués par des peones qui riaient pour le plaisir de rire comme le font tous les pauvres du monde.

Je regarde le ciel étoilé, cesse d’écrire et songe que désormais elle est morte cette peur venue de nulle part. Je lui ai  retiré son masque effroyable et derrière il n’y avait que le néant. A présent il n’y en moi plus aucun vide, plus de vertige nauséeux. Je connais enfin la calme assurance de celui qui sait.


 « Tu n’as jamais songé à en savoir plus ? » m’avait demandé Berl.
Et ma réponse fut directe et violente même.
« A en crever ! Je sentais en moi que quelque chose m’avait été dérobé mais quoi ? Je pressentais que cela m’était précieux sans pouvoir l’identifier. Les médecins m’ont dit que cette impression était somme toute normale, ils m’ont donné des pilules pour que je me calme et puis fini ! »
Il y eut un silence et je continuai :
« Quand j’ai émergé du coma, j’ai connu  petit à petit, cette peur venue de nulle part...je crois que le mot « peur » ne convient pas, ni même  « angoisse »... » vide » serait plus approprié...vertige du vide pour être précis. J’avais le sentiment de vivre à côté d’un ravin menaçant qui se trouvait près de moi et sur le point de m’aspirer dans son précipice sans que je sache pour quoi il était là, ce ravin.
Quand j’ai interrogé ma famille sur cet épisode mexicain ils m’ont dit que j’avais travaillé pour les « Plâtres Mafarges, Mexico » et puis c’est tout, rien d’autre ! Une ligne sur un curriculum vitae.  Mais il y avait dans ma tête un étranger qui me réclamait des comptes sans jamais les détailler. »
La petite fille Africaine s’était endormie. Dans le restaurant régnait un calme qui contrastait avec le désordre de mon esprit. Désormais j’avais ma mort et mon passé à gérer, je ne m’y attendais pas et Berl, avec ses phrases toutes simples avait bouleversé tous mes plans.
Les Africains ont quitté le restaurant emportant leur enfant dans les bras. Une pluie diluvienne s’est abattue sur le quartier avec une force telle que le patron abandonna un instant sa placide et confiante contenance pour retourner vers la cuisine toute proche.

Je songe aux miens. Pourquoi dis-je les « miens », pourquoi me les accaparer sinon par pure habitude ? Ne sont-ils pas, eux aussi, des étoiles sans orbite comme je l’ai été jusqu’à présent. ?
Des zombies programmés pour se comporter comme on attend d’eux qu’ils se comportent, sans détours hasardeux, sans surprises aucunes.
Avec Monique, ma femme, une quasi cousine, qui m’avait soigné et que mes parents m’ont si gentiment pressé d’épouser dès lors que ma santé se rétablissait, pas de surprise imprévue. Elle me fit deux beaux enfants comme il faut. Un fils ingénieur, lui aussi, le pauvre ! Et une fille, pastourelle à son tour, mariée, depuis un an et déjà enceinte. Quant à moi, je commençai une carrière toute tracée d’après le plan signé à l’avance dans la société anonyme T&S dont je fus le fidèle et dévoué cadre ou, mieux dit, le laquais zélé ...dommage que ce cancer ait interrompu une si belle destinée.
Et je le bénis aujourd’hui ce crabe qui nécrose mon foie mais réveille ma conscience anesthésiée. Mais moi, je ne Te bénirai pas pour Ta justice !
Tous m’avaient donc caché cet épisode de ma vie. Occultée cette idylle de pacotille à leurs yeux et ignorée cette souffrance qui envahissait ma conscience au fur et à mesure que leur indifférente impassibilité s’opposait à ma recherche d’un repère connu et accepté.
Ici, à San Luis, une musique familière me ramène aux jours d’autrefois quand le vent complice nous entraînait, Maria et moi, de monts en collines vers le désert de Yurba au Sud et puis à l’Est vers l ‘Océan au bout de la Sierra Nevada.
Et ils estimaient le faire « pour mon bien », pour remplacer ce qui fut moi par un masque de circonstance dans lequel ils reconnaîtraient leurs faces sans hésitation.

La nuit est mon amie. Elle me sourit à chacune de mes insomnie. Je la rejoins avec le même plaisir qui fait retrouver une maîtresse complice et aimante. La lampe de la femme aimée ne s’éteint pas la nuit. Celle-ci est ma dernière et mienne à jamais.

J’ai rencontré le détective Bustamante ce matin. Un petit bonhomme replet aux cheveux teints, la moustache finement taillée. Il parlait avec affectation comme pour justifier ses honoraires pour le moins pharaoniques. Il m’avait envoyé son rapport dans une reliure cartonnée au dos de laquelle il y avait sa photographie et sa devise « servicio y discrecion ».
Durant le déjeuner où son appétit apprécia, c’était évident,  un chili con carne gigantesque alors que je chipotais  péniblement mes tortillas il me résuma la situation:
« Margarita Alvarez, la fille de Maria Diaz, adoptée par le mari de cette dernière, Arturo Alvarez en 1980 a été condamnée en 1990 à cinq ans de prison pour complicité passive dans un trafic de drogue et obstruction à l’instruction judiciaire. Libérée sur parole elle travaille actuellement dans une fabrique de bijoux en argent. Elle est la compagne de Ramon O. condamné à vingt ans de prison pour trafic de drogue et meurtre. »
Il reprit un peu de bière et continua.
« En somme une histoire classique qui voit une jeune  fille bien sous tous rapports s’éprendre d’un voyou qui l’entraîne dans ses histoires louches.
Elle est toujours sa compagne à l’heure actuelle et lui rend régulièrement visite à la prison de Nogales. Quant au reste, sa vie est on ne peut plus banale. Elle a fait de bonnes études secondaires, parle anglais couramment et passerait  totalement inaperçue. Une femme qui n’aurait pas d’histoire sinon celle que je viens de vous relater.
J’ai insisté pour qu’elle accepte de vous recevoir. Elle ne le voulait pas, me répétant que son passé ne l’intéressait pas et que ce Monsieur qui viendrait de France pour faire sa connaissance et lui parler n’allait que prendre du temps qui lui était compté. C’est une fille qui se méfie un peu de tout le monde, Senor, il est vrai aussi que son Ramon n’était pas tellement apprécié du milieu alors, elle a peur de règlements de comptes ou de bandes rivales qui pourraient faire pression sur elle. »
Je laissai  mes tortillas dans leur plat où elle se trouveraient mieux qu’ailleurs pendant qu’il me montrait un jeu de photos.
C’était une jeune femme à la longue chevelure noire, portant une élégante robe couleur saumon qui soulignait la finesse de sa taille et le galbe de ses longues jambes. Elle sortait d’un magasin tenant des deux mains un grand sac.
« C’est à la sortie d’un magasin de la calle Hermosa -  me dit Bustamante fièrement - elle venait de s’acheter quelques vêtements et là - poursuivit-il en me montrant une autre photo - elle rentre dans son atelier de bijoux... différente ne trouvez-vous pas ? »
On la voyait de profil, en jean et chemise blanche, pénétrant sous un porche une serviette à la main gauche ses cheveux ramenés en chignon.
« Et la voilà en voiture... » fut la suivante.
Je l’interrompis :
« Où nous voyons nous, Monsieur Bustamante ? »
Dans un endroit appelé « El Bosque » sur les bords du Rio Colorado, pas loin du pont frontière avec l’état de Baja California, c’est à l’heure de votre rendez-vous, un endroit particulièrement calme et, à mon avis, il n’y aura personne. Elle vous accorde une heure. Tenez, voici l’itinéraire et une photo. »
Décidemment, ce n’était pas un détective mais un photographe.

 

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« El Bosque » me disait  quelque chose. Une grande cantina perdue dans la verdure sauvage du Rio. J’y étais sûrement allé avec elle et nous avions probablement rêvé sur les bords du fleuve en faisant ricocher des cailloux blancs sur la surface de l’eau.
La photo ne me rappelait rien. C’était un bâtiment moderne reconstruit il y a une dizaine d’année à peine dans le style nord-américain qui remplace celui des haciendas typiques de jadis.
La route qui y menait était fleurie de massifs de bougainvillées, la route des fleurs comme l’assurait le prospectus de l’office de tourisme que Bustamante, prévenant jusqu'à l’obséquiosité, avait glissé dans le dossier.
Sur la radio de l’Arizona voisine, un cow-boy chantait « I’m gonna die with my dreams on » et je songeais que la chanson était prémonitoire, que moi aussi j’allais mourir avec mes rêves.
Quittant la ville de San Luis j’avais remonté l’Avenida de la Revolucion et retrouvé par pur hasard le petit  immeuble à quatre étage qui abritait, entre autres,  les bureaux des « Plâtres Mafarges Mexico » Elle travaillait au quatrième, je l’ai revu précisément cet épisode, et nous nous étions rencontrés pour la première fois dans le local qui abritait les distributeurs de boissons et l’énorme photocopieuse. Deux ou trois jours après, à l’angle de l’avenue et de la calle Pancho Villa, il y avait un arrêt de bus. C’est là que je lui ai proposé de la ramener chez elle et c’est sans doute dans ma voiture que tout a commencé. En somme une idylle fort banale.
Au « Bosque » nous allions sans doute danser comme tous les jeunes gens de l’époque. Il devait y avoir le samedi soir un orchestre local offrant aux étoiles du ciel ses rythmes de salsa et de rumba avec les odeurs de rhum et d’alcools pimentés qui parfument  les Tropiques. Les filles se déhanchaient de plus en plus à mesure que la nuit chaude se prolongeait et que brillaient les yeux des garçons.
A présent, ces danses sont changées en deuil !

 

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Peu avant les structures métalliques du pont frontière, j’ai distingué les palmiers vénérables entourant « El Bosque ». A ma droite il y avait une petite agglomération entourant l’armurerie « Arturo Gonzales E Hijos ».
J’ai pris la contre-allée et garé la voiture au moment même où sa petite voiture japonaise faisait de même.  Elle quitta le véhicule et se dirigea vers l’établissement d’un pas décidé et rapide. Seule sa manière  brusque de triturer la bandoulière de son sac trahissait sa nervosité. Elle était conforme à la photo, belle mais avec une certaine dureté dans les traits. N’était-ce qu’un effet de la prison ?
« Monsieur Rugier ? » me dit-elle en me voyant.
Bustamante avait dit vrai. Il n’y avait personne dans la grande salle hormis quelques serveurs désoeuvrés que notre intrusion ne mis pas en émoi. Nous nous installâmes dans le fond de la salle. Il y faisait très frais, presque froid. Elle portait une robe fuchsia, une robe toute simple et une ceinture bleue. Nous échangeâmes quelques paroles de circonstance.
Après ces banalités, sans rien me dire, elle sortit de son sac une photo en noir et blanc, la même que celle de Berl et je me revis souriant à côté de sa mère.
« Je suppose que c’est pour cela que vous êtes venu, Monsieur Rugier ? »
Son anglais était impeccable, exempt de tout hispanisme comme c’est souvent le cas dans les régions frontières, seule une intonation un peu chantante trahissait ses origines.
Au dos de la photo il y avait écrit d’une fine écriture de femme « 26 de mayo 1969 »
« Parfaitement, Mademoiselle, je souhaitais retrouver un passé si douloureusement perdu, Bustamante a du bien vous informer... »
Elle eut un regard froid, pris du thé et répondit sur un ton qui se voulait neutre mais était assez sec :
« Je trouve qu’il a plutôt mal présenté les choses, Monsieur Rugier, mais bon, c’est un flic, pas un psychologue. J’imagine, pour ma part qu’il a du vous adresser un rapport fort circonstancié sur moi, ma vie, mon œuvre, n’est ce pas ? »
« ... »
« En admettant - poursuivit-elle sans me laisser le temps de répondre - que je croie tout ce que Bustamante m’a expliqué sur votre amnésie partielle, que voulez vous que je fasse, à quoi cela nous servira-t-il ? Vous ne vous attendiez tout de même pas que je me jette dans vos bras en criant  « Papa ! », vous n’êtes pas naïf à ce point, Monsieur Rugier ? »
« Je voulais simplement, avant de mourir,  vous expliquer... »
Elle me coupa avec véhémence « Et vous donner bonne conscience, c’est trop facile ! »
Il y eut un silence, ample, démesuré, comme une brume épaisse à même un sol humide et je sentis à nouveau cette angoisse amère remonter en nausées le long de mon oesophage et m’oppresser la glotte.
« Ma mère a horriblement souffert - reprit-elle - elle se sentait abandonnée. Elle ne m’a parlé de cette souffrance que dans les dernières années de sa vie. Au parloir de la prison pour être précise. Avant vous n’étiez qu’une ombre maléfique lovée dans sa mémoire, une ombre honteuse et que l’on cache. »
« Il est une sagesse qui produit beaucoup de mal ».  Cette phrase me revint subitement à l’écoute de cette jeune femme au débit saccadé. Avais-je eu raison de venir expliquer la cause des malheurs de sa mère ? Et si mon geste n’engendrait que plus de désespoir encore ?
« Vous savez, ma mère a vécu toute sa vie avec une plaie qui, jamais, ne s’est refermée et ce n’était pas la honte d’être une fille mère trahie et abandonnée, une fille déshonorée et par un gringo de surcroît, c’était plus grave, bien plus grave que cela et se situait au niveau de l’âme ; une âme détournée par quelque artifice dont vous connaissiez, à l’époque, les tours et détours.
Voilà ce que ma mère m’a dit quand j’étais dans cette prison...de vous et de cet amour qu’elle vous a accordé et qu’elle n’a jamais renié, Monsieur Rugier, jamais renié...qu’elle vous a offert d’une manière si totale, sans partage et qui l’a tuée longtemps avant sa mort...vous, au moins vous ne la connaissiez pas votre souffrance ! »
« C’est tout aussi frustrant et douloureux » répliquai-je maladroitement.
« Peut-être, Monsieur Rugier, peut-être, mais une souffrance avec ou sans visage reste une souffrance tout de même et puis, elle était à vous tout seul cette souffrance, enfermée dans votre tête comme votre cancer l’est à présent dans votre corps. Le monde entier, vos proches les premiers, la niaient cette souffrance et il n’y avait qu’elle et vous dans cette répugnante intimité obligée, mais pour ma mère c’était les autres qui en rajoutaient quand elle parvenait à se reprendre ! »
Je ne savais quoi répondre, moi, fils de riche, élevé dans un confort protecteur et aseptisé, à cette fille trempée dès les entrailles de sa mère, dans l’âcre parfum du malheur.

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Ces mots résonnent encore à mes oreilles alors que je vis les derniers instants de mon existence. Ma plume se fait rapide, j’ai hâte d’armer la carabine et de rejoindre les âmes folles qui, je les sens, dansent autour de ma personne et me pressent de les rejoindre.
Les chats-huants se sont tus et la femme rieuse a trouvé le sommeil.
Seigneur, pourquoi as-tu donné des espoirs et t’es-tu moqué à la fin ?

Son monologue se fit un peu moins pressant, un peu plus doux :
« Mon beau-père était un homme merveilleux. Il avait trente ans de plus que ma mère, c’est tout ce  qu’une fille dans sa situation pouvait espérer à l’époque. Il a pris soin de nous, il m’a donné son nom et il nous a replacé là où nous devions être. »
Elle eut comme un sanglot :
« Et moi, fille ingrate, je l’ai déshonoré et il en est mort ! »
Elle se tut, se rapprocha un peu de moi, sa réserve du début s’atténuait, elle se mit à me regarder d’un air curieux, interrogatif. Je lui servis du thé.
« Vous ne prendriez pas un gâteau avec ?... »
« Non merci, vu mon état, je ne mange pas beaucoup, mais si vous... »
« Avec plaisir ! »
Elle mangea sans hâte, toute précipitation envolée. Sur la table était posée la photo prise par Berl ici même au « Bosque ».
Elle me vit regarder la photo et me demanda :
« Pourquoi êtes-vous réellement venu ici, Monsieur Rugier ? »
C’était une question à laquelle je ne pouvais donner qu’une réponse mitigée et toute relative. Pourquoi, en effet, ai-je voulu revivre ce naufrage de ma mémoire ?  Pour me souvenir vaguement comme c’était le cas à présent ou n’était-ce pas plutôt pour leur montrer que je ne me plierais pas à ce qui pour eux, dans leur logique, était raisonnable ? Pour leur opposer avec tout ce qui me restait de force une révolte d’autant plus inattendue et scandaleuse qu’elle procédait d’un esprit supposé complice et maté.
« Je voulais savoir avant de mourir ou plutôt essayer de savoir ce qui s’était passé ici - je cherchais péniblement mes mots, son regard m’intimidait par moment - retrouver un passé qu’on m’avait confisqué, volé même et aussi me retrouver moi tel que j’étais avant que l’on ne me reprogramme comme on le fait d’un ordinateur après un bug. Je suis aussi venu pour vous.
Pour vous voir et vous narrer mon histoire, vous persuader de ma bonne foi. Je suis mort, moi aussi, d’une certaine façon il y a trente ans, mort et mal ressuscité. Je suis venu aussi pour extirper cette douleur inconnue que j’identifie, morceau par morceau, ici. Me comprenez-vous ? »
Elle continua à me fixer sans rien dire. Son regard me transperçait comme si elle tentait de se retrouver elle même dans mes yeux.
« Et maintenant que je vous ai vue et que je retrouve, bribes par bribes, des épisodes de ma vie, qu’à chaque instant je vois votre mère au détour d’une rue, d’un chemin et que des parfums et  des musiques me la rappellent, je réalise que je me suis perdu en même temps que cette maudite mémoire m’a trahi et qu’un automate m’a remplacé. Je sais aujourd’hui et vous m’en voyez heureux, que celui qui mourra  sera bien moi et non pas l’autre qui a vécu à ma place. Me comprenez vous à présent ? »
Elle parut subitement désolée et je vis l’ombre de la pitié embuer son regard.
« Monsieur Rugier, - son « Monsieur » était dit sur un ton plus doux, plus familier, suave même -  quand Bustamante m’a fait comprendre que vous étiez mon père j’ai eu envie de vous tuer malgré cette folle histoire d’amnésie ? Je voulais vous tuer pour cette intrusion violente et indésirable dans ma vie. Qu’est-elle ma vie, d’après vous, Monsieur Rugier, sinon ces malheureuses minutes par semaine dans un parloir de prison où des instants d’amour hâtifs se négocient avec des gardiens corrompus et quelques lettres griffonnées à la hâte sur n’importe quoi. ? »
Elle se tut un instant comme incapable d’aller plus loin, puis se reprit :
« Alors, savoir qu’un père dont je ne sais rien débarque en intrus pour se faire bonne conscience avant de mourir, vous comprenez que c’était le cadet de mes soucis.
Mais vous me parlez de révolte et là je vous suis plus proche, Monsieur, car chez nous c’est la révolte qui nous a permis de survivre et donner un sens à notre vie. Révolte contre notre sort, révolte contre la pitié que les autres nous offraient avec condescendance, révolte contre un ordre qui fait que nous sommes ce que nous sommes et les autres ce qu’ils sont.
Et moi aussi, tous les jours, ma révolte est une résistance contre l’ineptie de ma vie car si un jour mon amour revient, Monsieur, je serai trop vieille pour lui donner des enfants et ce sera sans doute mieux ainsi. Donner la vie n’est-ce-pas aussi donner la mort ? »
Elle pleurait doucement à présent.
« Vous voyez bien qu’il était utile que je vienne ! « - lui dis-je - pendant que des sanglots la secouaient .
« Vous le faites à vos risques - me répondit-elle - vous risquez d’ouvrir des portes interdites et vous avez ouvert la porte d’un esprit qui dormait en vous. Allez donc savoir ce qui se passera après ? »
Elle avait quasiment chuchoté ces dernières paroles.
« La boucle est donc bouclée ? » lui demandai-je.
« Il n’y a pas de boucle, Monsieur Rugier. Pas de retour non plus. Notre cheminement est linéaire et, en fait,  il n’y a même pas de chemin :  « caminante, no hay camino ! » comme l’a écrit le poète. Si vous vous êtes un peu retrouvé ici à San Luis et que l’automate en vous est mort, que ce voyage l’a tué, c’est une bonne chose. La mort nous appartient autant que la vie et nous devons la recevoir sans illusions tout comme la vie. ».
Je ne savais comment réagir devant la lucidité froide de cette jeune femme. En quelques instants elle avait démontré plus de sagesse que je n’en avais jamais eue dans mon existence.
Ma vie, hormis la parenthèse mexicaine,  n’avait été qu’une longue suite terne de conformités mises bout à bout et imbriquées les unes dans les autres à la manière de poupées russes.
Elle continua de parler, indifférente aux larmes qui lui coulaient sur le visage :
« Ce n’est pas à moi de vous dire cela, Monsieur, après tout, à défaut d’amour filial, je vous dois du respect  d’autant plus que vous allez mourir et que je vous vois ici, tellement fragile à rechercher ce qui fut, je le sais maintenant, je n’en doute plus, l’amour de votre vie, mais, Monsieur Rugier,  l’amour s’évapore lui aussi, le vôtre s’est brisé tout comme votre mémoire et rien ne pourra le reconstituer car il est fragile comme ces gouttelettes de rosée matinale qu’emporte le vent de midi. »
Elle resta quelques instants silencieuse, se sécha le visage et reprit.
« Et pourtant n’est-ce-pas ce pourquoi nous vivons tous ? Pour ces scintillements éphémères d’étincelles dans les yeux et cette douce et enveloppante grâce qui nous berce certaines nuits d’été ? Rien que pour cela, Monsieur, nous acceptons l’inacceptable, tolérons toutes les avanies et reléguons nos plus fermes principes dans des placards hermétiques. »
A présent elle pleurait à nouveau. Des hoquets traduisaient toute sa peine qui semblait venue du bout du monde.
Et je sentis en moi l’angoisse m’étreindre à nouveau, la même que celle du jour de la confession de Berl, dans ce restaurant au nom bizarre et où seule une petite fille endormie témoignait  de la vie au milieu des morts.
Nous sommes restés ensemble longtemps encore sans rien dire, côte à côte, sa main crispée dans la mienne.
Sur l’aire de stationnement elle se jeta dans mes bras et sanglota sans retenue aucune m’inondant de ses larmes la tête blottie dans mon épaule.
Je sentis son corps se contracter, elle cherchait une protection mais je n’étais plus en mesure de la lui offrir. J’étais arrivé trop tard, elle avait raison sur toute la ligne.
Nous nous sommes séparés et elle partit sans un regard en arrière comme si ce passé revenu n’avait été qu’un mirage fugace et inutile au milieu du désert.

Il est temps que je termine d’écrire, je suis épuisé et aspire au repos. Et puis à quoi bon, comment pouvez-vous me comprendre ? J’entends une douce voix à l’accent chantant qui m’appelle et sens des bras qui m’entourent tendrement la taille,  la crosse de la carabine est chaude et accueillante, son parfum exhale une enivrante odeur de pin. Je vous laisse où vous êtes et que mon sort ne vous inquiète pas.
Quant à Toi, je me retire de Ta face et maudis Ton nom car Ta demeure est une demeure d’iniquité.




(Texte déposé à la Société des Gens de Lettres, Paris 2011)








 

08:30 Écrit par Dim's dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : nouvelle, mexique, amour, amnésie |  Facebook |