13/04/2013

L'appât

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J'ai toujours aimé me promener dans l'environnement privilégié qui est le mien : Dentelles de Montmirail, Mont Ventoux, Lubéron, avouez qu'il faudrait être difficile pour vouloir mieux. Certaines randonnées  me sont à ce point connues que leurs sentiers, à force de les avoir arpenté par tous les temps et en toutes saisons, n'ont plus de secrets pour moi. C'est, l'âge de la retraite venu, un des rares luxes que je me permets encore. Depuis que mon chien est mort, je suis seul désormais à marcher mais je ne souhaite pas en avoir un autre, les animaux, chiens ou chats, sont des puits à chagrins. Les femmes aussi me répondrez-vous, mais ce n'est pas la même chose. Alors je vais seul, c'est plus de solitude, mais, après tout, la vie est faite d'une addition de solitudes, autant ne pas l'oublier.
En allant mon petit bonhomme de chemin je retrouve au détour de la route des ombres familières : amours toujours vivantes, douleurs cicatrisées, regrets évaporés, espoirs déçus et soucis quotidiens. Pas de quoi en faire une déprime dès lors qu'on les prend et les replace aussitôt là où ils doivent se trouver, au plus profond de sa mémoire.
Nous étions en avril quand le printemps reprend force et vigueur. Il était environ onze heures et demie, je me reposais à l'ombre d'un pin, près du canal de Carpentras, à une portée de fusil de Beaumes de Venise. A quelques mètres en contrebas, une modeste villa beige isolée devant laquelle étaient garés deux 4x4 agressifs qui juraient avec le ton bucolique du paysage. Je songeais à la randonnée que je ferai dimanche à travers les Dentelles , quatre heures à crapahuter dans la garrigue, de quoi fatiguer un sexagénaire vigoureux dans mon genre et une belle journée en perspective.
Ma méditation fut interrompue par des bruits de voix qui venaient de l'extérieur de la villa. Je jetai un coup d’œil et vis deux hommes, l'un dans la quarantaine, vêtu d'un polo et d'un pull, l'autre manifestement plus âgé. Devant une bouteille de vin rosé et deux verres ils avaient pris place autour de la table du jardin.
J'entendis le jeune dire : Je pars demain en début d'après-midi.
Il dut s'y reprendre à deux fois, le vieillard ne devait pas avoir l'oreille fine.
T'as pas peur de laisser la villa, avec tous ces cambriolages ? Dit le vieux.
Que veux-tu, c'est comme ça. Si je mets un écriteau avec « alarme » dessus, c'est quasiment avouer qu'il y a des valeurs dans la maison. Alors, c'est bien simple, je place en évidence trois cents euros sur la commode de la salle à manger et des bijoux en plaqué or sur la table de nuit de Florence. Et si, en prime, ils veulent la vieille télé, qu'ils se servent, cela m'évitera d'aller la jeter à la décharge.
Oui, mais là c'est cent mille ! Rétorqua le vieux.
Dans le coffre, derrière la grande toile de la salle à manger, compléta le jeune.
Quand même, insista le vieux, c'est risqué, le coffre il est pas en béton.
Et où tu veux que je les mette ? l'interrompit le jeune, je vais quand même pas me balader à Béziers avec cet argent en poche ? Et puis qui, en rentrant dans cette maison, imaginerait qu'il y a cent mille euros en liquide dans un coffre derrière le tableau de la salle à manger ? Dis-le moi...
T'as peut-être raison répliqua le vieil homme. Et, après un temps de silence : ce qui est parfois le moins bien caché, l'est le mieux, les gens de nos jours sont tellement sophistiqués qu'ils s' imaginent des tas de trucs pas possibles, de l'électronique fourrée partout et des caméras alors qu'au bout du compte, c'est encore les vielles recettes qui sont les plus sûres.
De toutes façons, il n'y pas le choix, cela fait trois mois que c'est comme ça, répliqua le jeune...
Ben oui...
Ils burent en silence. Je m'étais fait tout petit derrière le pin, gêné par cette confidence qu'ils me faisaient ainsi partager et de laquelle, à cet instant, je n'avais cure. Je pensai qu'il valait mieux que je m'en aille.
On sera de retour lundi après-midi, dit le jeune. L'enterrement, c'est lundi matin, le temps de présenter les condoléances, boire un coup
et ...
Je serai bien venu, mais là, c'est trop loin, interrompit le vieux, je retourne à Marseille.
Je les présenterai à ta place, t'en fais pas...
Quel âge il avait encore, Marcello ?
Soixante-quatre.
Peuchère, c'est mourir jeune, quand même !
Ils continuèrent ainsi durant cinq à dix minutes je pense. Moi, je voulais partir sans être vu mais n'osais le faire de peur de me faire remarquer ce qui eut été difficile car déjà en ce printemps renaissant la végétation était dense et fournie, de quoi m'offrir une couverture suffisante, mais je ne le réalisais pas vraiment et puis, inconsciemment sans doute, je souhaitais en savoir plus sur eux et le magot dans la villa.
Le jeune se leva et dit.
Je vais prendre quelques clopes. Et il disparut de mon champ de vision.
Estimant, à tort ou à raison , que celle du vieux valait son acoustique, je me décidai à me lever et à disparaître le plus vite possible en faisant le moins de bruit.
D'abord, je n'attachai qu'une importance anecdotique à ce que je venais d'entendre. Voilà un bonhomme qui a cent mille euros dans un coffre caché derrière le tableau de la salle à manger de sa villa. Quelle curieuse idée, pourquoi ne pas les avoir mis dans un coffre à la banque ? Ou sur un compte bancaire ? Sans doute s'est-il abstenu de le faire parce que cet argent provenait d'une source frauduleuse, l'occulte d'une vente immobilière par exemple. Je n 'imaginais rien de plus grave, preuve que même avec les ans je suis toujours resté candide et naïf. Et puis ce bonhomme part à un enterrement à Béziers et laisse la villa sans surveillance. La villa ne fait pas riche, mais ce n'est pas cela qui arrête les voleurs, c'est connu, crise oblige, pauvres ou riches, on court tous le risque de se faire dévaliser. Ma femme m'avait raconté un reportage qu'elle avait vu sur France 2 ou je ne sais quelle autre chaîne à propos de la « démocratisation » des cambriolages, on n'arrête pas le progrès social avait-elle ajouté, c'est toujours ça !
Et puis, insidieusement, mon mental se mit travailler et me souffler que, somme toute, c'était bon à savoir ce que j'avais ainsi entendu à mon corps défendant, et tant qu'à faire, c'était peut-être une invitation du Destin dans mon vécu personnel que cette information inopinée. Et pourquoi ne pas sauter sur l'occasion ? S'introduire dans la villa, décrocher le tableau de la salle à manger, ouvrir le coffre et se servir.
Ma première réaction fut un refus brusque. Je n'irai pas me fourvoyer sur de pareils chemins interlopes. M'imaginer, vêtu de noir, un pied de biche à la main, rentrant par effraction dans la villa d'inconnus pour leur dérober un magot qui, frauduleux ou pas, n'était pas le mien, cela heurtait ma conscience. Allons, à mon âge, des galipettes peut-être, mais pas celles-là !
Justement, à propos de galipettes, t'as plus les moyens, me dis-je, ta maigre retraite, ton dépôt de bilan encore frais dans les mémoires, te laissent tout juste de quoi vivre modestement et supporter, stoïque, le regard méprisant de ta femme. Cent mille euros, cela fera du beurre dans les épinards et te permettra aussi de...
Mais je chassai ces pensées au fur et à mesure que j'approchais de l'endroit où ma voiture était garée. C'était une petite clairière entourée de conifères touffus. Il fallait savoir qu'une voiture s'y était garée à l'ombre de ces arbres mémorables. Je devais être le seul à en connaître l'emplacement, car, au bout de toutes ces années, été comme hiver, jamais elle ne fut occupée par autre que moi.
Arrivé à la maison, je rangeai mes chaussures comme je le faisais à chaque fois, caressai la chatte et me préparai un tofu aux légumes. A chaque absence de Valérie j'en profitais pour manger végétarien, régime qu'elle abhorrait particulièrement.
Et puis la sieste ! Mais cette dernière ne vint pas. Je ne pouvais m'empêcher de me souvenir de la conversation de ces deux hommes et la perspective de tout cet argent caché dans un coffre de pacotille excitait mon imagination et chassait illico le sommeil.
Avec cent mille euros, t'auras de quoi rembourser Martin, pensai-je. Martin, c'était un vieux copain qui m'avait prêté trente mille euros au moment où mes affaires allaient au plus mal. Il l'avait fait de bon cœur, sans même me réclamer d'intérêts, juste pour m'aider. Je lui avais dit que dès retour de bonne fortune je rembourserai ce prêt séance tenante. A la place, il y avait eu le dépôt de bilan, la liquidation de la société et ma retraite forcée. Je ne m'en voulais pas d'avoir planté le fisc, la sécurité sociale et mes fournisseurs, mais Martin, c'était autre chose, une dette d'honneur en quelque sorte et le fait de ne pas l'avoir honorée me pesait.
Oui, mais si tu cambrioles cet inconnu et lui pique son fric, tu substitues à un emprunt de bonne foi, que tu comptais rembourser, un vol qualifié, c'est pas mieux, c'est même plus grave, me disais-je. Oui, mais ce type tu ne le connais pas et, va-t-en savoir de quel trafic louche provient cet argent ? Après tout, à voleur, voleur et demi.
Et si tu ne volais que trente mille euros, juste de quoi rendre son dû à Martin ? L'opération en vaut la peine, les risques sont minimes. Tu achètes chez Bricorama ou ailleurs un pied de biche, te pointes la nuit dans la villa et tu tentes le coup. Si ça ne marche pas, si la porte résiste, tu n'insistes pas, c'est que le Destin ne veut pas que tu le fasses. Si tout baigne, tu prends trente mille euros, et même que tu laisses un mot du genre : merci beaucoup, monsieur, je tâcherai de vous rembourser !
Et gentleman cambrioleur, avec ça !
Cela me fit sourire, après tout, pourquoi pas ? Il est de ces moments où la vie vous réserve des opportunités qu'il faut savoir saisir. J'ai toujours été honnête, si je ne l'avais été, j'aurais déposé le bilan plus vicieusement, en planquant du fric, maquillant mes comptes et racontant des bobards aux banquiers, mais non ! j'ai été réglo jusqu'au bout, un débiteur de bonne foi en déconfiture, comme dit le Code de Commerce. Alors, pourquoi ne pas saisir ce que le hasard et la chance vous tendent à bout de bras ?
Je ne cessais de penser à cela et, imperceptiblement, à mettre l'affaire en musique. Demain, j'irai au Pontet acheter ce qu'il me faut : un pied de biche, des gants noirs, un petit sac à dos de la même couleur et une lampe de poche qu'on peut se fixer au front. Le tout dans deux ou trois magasins différents. Je paierai en espèces, bien entendu et j'attendrai vingt deux heures pour agir. L'après-midi, vers seize heures, je ferai un tour dans le coin pour être sûr que le type était bien parti. Et puis, à la grâce de Dieu !
C'est vite dit tout cela, mais quand on n'a pas l'habitude de ce genre d'expédition, le cœur bat la chamade quand même et je n'osais imaginer l'état dans lequel je serai demain quand je devrai forcer la porte de la villa.
Valérie me téléphona le soir venu pour me dire que son séjour parisien chez sa belle-sœur se passait à merveille et qu'elle arriverait en gare d'Avignon dimanche soir. Bien sûr, elle comptait sur moi pour venir la chercher. Pas de problèmes, ma chérie !
C'est alors que je me demandai ce que j'allais faire de cet argent une fois rentré chez moi. Trente mille euros, cela devait prendre de la place, surtout si c'était en petite coupure et je n'avais pas de coffre pour les planquer, et puis, pas question que ma femme apprenne l'existence de cette somme. Martin habitait Montpellier et je ne me voyais pas débarquer chez lui dimanche pour la lui rendre, d'autant plus que sa femme ignorait qu'il me l'avait prêtée. Je mis ce point entre parenthèses et essayai de rester le plus calme possible.
Je risquais quoi ? A moins d'être pris en flagrant délit, rien ! Pas de voisins immédiats, pas d'alarme, un coffre qui, d'après ce que le vieux disait, n'était pas en béton, pas besoin de retourner toute la maison pour savoir où il se trouvait, une planque sûre pour ma voiture et une connaissance parfaite du terrain. Sans compter ma détermination à me débiner si quoi que ce soit venait à compliquer ma tâche. Un boulevard en quelque sorte.
J'ai passé la soirée à gamberger de la sorte, à tourner et retourner toutes les hypothèses possibles et imaginables dans ma tête. Le film sur France 3 ou 2 , un classique d' Hitchcock, n'a pas réussi à me distraire de mes pensées. Je ne me souviens même plus du titre.
La nuit, j'ai fait un rêve plutôt dégoûtant, j'avais les jambes couvertes de pustules que je grattais nerveusement à l'aide d'un couteau. Elle se détachaient facilement en plaques noires et jaune toutes bouffies et dégueulasses laissant cependant la peau indemne et joliment rose. Curieux et perturbant. A sept heures du matin j'ai consulté Google pour connaître la signification de ce rêve et là, oh, surprise ! rêver de pustules signifie que la fortune attend le rêveur ! Bon présage, pensai-je.
J'ai attendu dix heures du matin pour me pointer chez Bricorama et y acheter un pied de biche, histoire de bien me fondre dans la masse des bricoleurs compulsifs qui envahissent ce genre de magasin un samedi matin. Dans la foulée j'ai trouvé une lampe de poche et un tournevis costaud, je me suis dit que ce dernier pouvait toujours servir. Le sac et la lampe qui se fixe au front je les ai trouvés chez Aventure du Monde, dans la galerie commerciale. Voilà, j'étais paré. Ma détermination me surprenait.
Vers dix-huit heures je suis parti en reconnaissance. Passant à pied à proximité de la villa je n'ai rien remarqué qui décelât une présence quelconque, pas de voiture garée, pas de bruits ni de lumières, rien.
Je me suis dit que, cette fois, c'était parti. J'avais quand même une boule au ventre, on ne s'improvise pas comme ça malfaiteur quand on a été toute sa vie un homme honnête avec soi-même, les femmes et les autres. Mais bon, on n'a jamais rien sans rien, comme disait mon grand-père, j'aurais préféré le trouver, ce fric, dans un sac perdu au bout d'un de mes chemins de traverses. Je l'aurais ramassé, pour ça je n'avais qu'à me baisser, mais faut pas rêver, la réalité est plus dure et ne fait pas ce genre de cadeau, je pouvais m'estimer gâté.
Je me demandai ensuite ce que je dirai à Martin quand je lui rendrai la somme, à part lui raconter que je l'avais gagnée au Loto, je ne voyais guère d'autre explication ? Et puis qui me dit qu'il me posera des questions, il sera content d'avoir récupéré cet argent, ça c'est sûr.
J'avais choisi vingt-deux heures passées pour y aller plutôt que le milieu de la nuit, temps où les bruits du dehors se perçoivent avec plus d'acuité que vers vingt-deux heures quand les gens sont encore devant la télévision ou dans leur premier sommeil. La maison la plus proche a beau être à plus de cinq cents mètre, le vent porte ici, je le sais. Je partirai donc de chez moi à vingt-deux heures tapantes, je serai sur place vingt minutes après. Et puis, à supposer que quelqu'un me croise sur le sentier, un type qui promène son chien par exemple, il pourrait toujours voir en moi un randonneur attardé qui rentre chez lui. Toujours plus crédible qu'à trois heures du matin.
Le temps était sec, la nuit sombre, éclairée par un dernier quartier de lune, tout ce qu'il me fallait, n'empêche qu'en montant dans ma voiture j'étais pour le moins stressé comme un comédien quelques minutes avant une première. Je conduisais comme il faut, respectueux du code, bien à droite, réalisant qu'à partir de maintenant mon délit prenait cours. Si je me faisais arrêter par un contrôle routier et que les pandores découvraient mon pied de biche et le reste de l'attirail, il y aurait ce que le Code Pénal appelle un « commencement d'exécution » et c'est sérieux ça.
Vingt minutes après, je garai ma voiture et empruntai le sentier le long du canal. Mes chaussures je les avais choisies légères, pas trop marquées aux semelles, j'arborais un capuchon noir tout ce qu'il y a de plus inoffensif et mon sac à dos me faisait effectivement ressembler à un randonneur nocturne en goguette, il y en a, je sais ça aussi.
J'ai vu la villa en contrebas, elle était vraiment petite et franchement moche. Les volets d'une couleur indéfinissable n'étaient pas tirés, sans doute pour faire croire à des types dans mon genre que les occupants y étaient. Le beige sale des murs demandait avec insistance à être rafraîchi, tout me faisait croire que cette demeure était on ne plus plus secondaire pour ses occupants.
Allons, me suis-je dit, c'est maintenant que les Romains s’empoignèrent, comme le répétait ad libitum, monsieur Charlier, mon professeur de latin au Lycée. Va falloir y aller et sans faire de fautes. Je quittai le sentier pour descendre les deux ou trois mètres qui me séparaient de la villa. Il était vingt-deux heures et vingt-cinq minutes, j'avais consulté ma montre, c'est un tic que j'ai de toujours vouloir connaître l'heure qu'il est.
Quand je suis arrivé devant la porte, je n'étais pas rassuré du tout, j'ai même carrément penser à faire demi-tour, mais, malgré les battements de cœur, j'ai introduit le pied de biche dans l'interstice de la porte, tout près de la serrure et tiré sur le levier. Et la brave porte, sans opposer la moindre résistance s'est ouverte d'un coup, la serrure a, certes, émis un craquement discret avant de céder, mais ce fut tout. Pratiquement pas de bruit, une porte qui s'ouvre toute seule, comme si elle n'attendait que ça. Trop beau pour être vrai. Je me suis engouffré à l'intérieur, puis j'ai marqué un temps d'arrêt. Malgré ce superbe début, je réalisai que je transpirais comme aux jours les plus chauds et que ma respiration était oppressée. Du calme, me dis-je, il n'y a aucune raison d'avoir peur, jusqu'à présent tout est nickel, voyons où se trouve la salle à manger.
J'ai posé mon sac, fixé la lampe sur ma calotte, j'étais dans un petit couloir qui donnait à droite sur une  pièce qui ne pouvait être que celle qui m'intéressait. Il y avait dans cette petite salle une table, une commode, avec sans doute trois cents euros bien en évidence et un tableau accroché au mur, une de ces œuvres que je qualifie de « peinture à l'ail », un mont Ventoux entouré de champs de lavandes bien mauves et d'oliviers trop verts sur un ciel bleu carte postale. Minable !

 

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Je ne me suis pas attardé, bien au contraire, le tableau je l'ai décroché en deux temps, trois mouvements, placé contre le mur et puis j'ai examiné ce dernier. Le coffre devait être derrière le tableau, mais je n'ai rien vu . Il faut dire que la lumière de la lampe de poche frontale n'avait pas la puissance de celles qu'utilisent les spéléologues, tout juste un maigre rayon diaphane, rien de plus. J'ai donc sorti du sac la lampe de poche et là j'ai vu que le coffre était bien en place, mais qu'il était recouvert d'une couleur blondasse, comme celle du mur ce qui faisait qu'il se confondait avec ce dernier. C'était un tout petit coffre, sans sécurité particulière, que l'on pouvait ouvrir au moyen d'une clé. S'il y a cent mille euros dans ce coffre, pensai-je, ces gens doivent être fadas de les laisser comme ça à la portée du premier amateur venu. Sans doute me suis-je aussi demandé pourquoi ce coffre était ainsi peint de la même couleur que les murs, preuve que ce fric, ses possesseurs n'en avaient vraiment pas besoin. C'était bizarre tout cela. Mais je n'ai pas perdu de temps en conjectures, j'avais autre chose à faire.
Le pied de biche que j'avais acheté était d'un modèle particulièrement raffiné et à fonctions multiples, il servait à ce que sert un pied de biche pour un malfaiteur, cela va de soi, mais il était capable d'arracher des clous, d'être marteau et servir le café... enfin presque. Eh bien, figurez-vous que pour le coffre, je n'ai eu qu'à forcer la serrure avec le tourne-vis tout neuf que j'avais acheté le matin même et il s'est ouvert aussi sec, je travaillais dans du beurre.
Et puis, éclairés par la lampe de poche frontale, je les ai vus. Ils étaient là, bien empilé les uns sur les autres, tous ces billets de deux cents euros en liasse de vingt-cinq.
Alors, je n'ai plus réfléchi, j'ai tout empilé dans le sac, en vitesse, n'écoutant plus les battements de mon cœur, indifférent à la respiration qui dégoulinait de mes aisselles, j'ai tout fourré pêle-mêle, refermé le sac et suis sorti tout de go. A l'air libre, après avoir refermé la porte qui n'était même pas endommagée plus que ça, je me suis arrêté une seconde pour écouter. Mais rien qui ne puisse m'alarmer, la nuit était toujours aussi sombre, le vent nul, le temps semblait s'écouler comme si rien d'exceptionnel ne s'était produit.
Je me suis retrouvé bien vite sur le sentier et j'ai réalisé alors que j'avais oublié le pied-de-biche dans le salon. Aucune importance, j'étais ganté, mes empreintes ne risquaient pas d'être relevées et puis, à quoi bon, j'ai un casier judiciaire on ne peut plus vierge. Quand même, je me suis efforcé de me calmer et de constater ensuite que la lampe était toujours fixée sur mon front. Du calme, du calme, retire ça de suite, redevient un randonneur attardé et regagne, l'air de rien, la conscience en paix, ton véhicule. J'ai rangé la lampe, regardé ma montre : il était vingt-deux heures et trente-sept minutes. En douze minutes j'avais raflé cent mille euros.
Et pas trente mille comme je l'avais prévu. Dans ma précipitation, j'avais complètement oublié ce détail capital cependant. Mais je n'allais tout de même pas retourner dans la villa pour remettre en place le solde. Et puis, j'avais encore en poche le mot que je devais déposer dans le coffre une fois mon larcin accompli : merci, monsieur, je vous les rendrai dès que possible. Après tout, me dis-je, c'est le Destin qui l'a voulu. Il avait bon dos, ce destin, moi j'étais plutôt euphorique et les cent mille euros, je les considérais déjà comme miens.
Je suis retourné calmement vers la voiture et, avec la même prudence qu'à l'aller, j'ai regagné mon domicile. Mission accomplie. Pour un début, c'était pas mal du tout, j'étais doué !
Dans la voiture, une interrogation nouvelle m'a taraudé l'esprit. Maintenant que j'avais non pas trente mille euros à rendre à ce sympathique Martin, mais cent mille, où allais-je les planquer ? Pas à la maison bien sûr, où Valérie risquait de les découvrir et encore moins en banque. Alors ?
Rentré chez moi, ma chatte m'a accueilli avec des miaous de contentement, elle s'est lovée contre ma jambe et réclamé ses câlins, ce qui fut fait avec enthousiasme. Je me suis servi ensuite un double whisky sec, un Islay des grandes occasions, quel bonheur ! Je dois bien l'avouer, j'étais fier de moi !
Euphorique et même speedé, j'avais subitement envie d'un steak-frites accompagné d'un Côte du Rhône, je crevais de faim, mais je me suis retenu, me contentant de pâtes. Il était vingt-trois heures et vingt minutes.
Tout en mangeant, je me disais que, vraiment, j'avais réussi un beau coup. Cent mille euros, comme ça et l'adrénaline en prime, la vie de cambrioleur doit avoir du bon, quand même. Restait la question cruciale, où planquer tout ce fric ? Au bout du troisième verre, l'idée me vint de le déposer dans une banque du Luxembourg. Tout le monde sait que ce petit duché d'opérette est un paradis fiscal toléré et que tous ceux qui peuvent se le permettre y planquent leur magot, ni vu ni connu. Après tout, pourquoi ne pas y aller sans tarder, avant que Valérie ne revienne ? J'ai consulté le site de la SNCF, j'y ai lu qu'il y avait, le dimanche, des trains pour Bruxelles dès sept heures du matin, de là, je louerai une voiture pour rejoindre Luxembourg, c'était faisable. Mais je devrai donner à Valérie une raison quelconque pour motiver ce voyage et subir sa colère de ne pas me savoir à la gare quand elle arriverait de Paris demain soir. Mais je n'avais pas le choix, et puis l'humeur de ma femme à côté de ce que je venais de faire, c'était, croyez-moi, de la roupie de sansonnet.
Je me suis couché sur cette résolution, la meilleure qui soit, mais je n'ai pas vraiment dormi du sommeil du juste, j'étais encore trop excité par tout ce que je venais de vivre.
C'est l'effet papillon, me suis-je dit, une fois dans la voiture première classe du TGV Avignon-Bruxelles. Si je n'étais pas allé me promener vendredi matin, si je ne m'étais pas reposé sur la hauteur de cette villa, si ces deux types... je ne me serais pas retrouvé ici, en route pour Luxembourg avec dans mon sac cent mille euros. Et déjà je songeais à tout ce que je pourrai faire avec cette somme, une fois les trente mille euros remboursé à Martin. En placer une partie et m'offrir des extra avec l'autre. De quoi rêver durant tout le trajet.
Le train est arrivé à l'heure militaire à la gare du Midi à Bruxelles, décidément, la chance ne me lâchait pas.
Et puis les choses se sont passées bien vite. J'ai appelé le portable de Valérie qui, pour une fois, n'a pas mis dix minutes à répondre. Quand je l'ai informée de mon arrivée à Bruxelles « pour affaires », elle a, comme je m'y attendais, poussé des cris d'orfraies : pour voir une poule, je suppose, comme si ce qui te reste de fric était encore à dilapider en lubricité, je te reconnais bien là et autres amabilités du même acabit Je lui ai dit que la voiture, dont elle possédait le double de la clé, était garée à tel endroit du parking de la gare TGV d'Avignon, que le ticket se trouvait dans la boîte à gant et même vingt euros pour qu'elle puisse le payer et j'ai ajouté que je serai de retour mardi avec le train de quatorze heures trente-huit. Au revoir chérie, je te ramènerai une eau de toilette et des cigarettes. Exit Valérie furieuse et départ pour Luxembourg-Ville dans une voiture de location payée en espèces.
La capitale du Duché, un dimanche tranquille et aux routes dégagées se trouve à deux-heures trente minutes de Bruxelles. Le trajet fut sans histoires, je passai la Meuse à Namur, atteignis les Ardennes belges, belles successions de forêts paisibles où se nichait un printemps frais et accueillant et puis traversai la frontière virtuelle entre les deux pays. A Luxembourg, ville provinciale sans cachet ni charme particuliers, je m'installai au Mercure puis, une fois douché et bien installé dans ma chambre vaste et confortable, me reposai. Intermède bien mérité.
Je passai la soirée à sélectionner la banque qui allait réceptionner le magot. J'avais décidé d'éliminer toutes les banques françaises sur place et aussi toutes celles qui étaient trop connues du vulgum pecus dont j'étais. L'une d'elle retint mon attention : la National Republican Bank of New-York, une banque d'affaires dont je n'avais jamais entendu parler. Pourquoi pas, pensai-je ? Avec cent mille euros, il y avait des chances qu'elle ne fasse pas la fine bouche et accepte ce dépôt. Sur ce, je pris à l'hôtel un excellent repas, regardai ensuite un programme débile sur France 2 et me couchai fatigué mais content.
Le lendemain à la banque, je fus reçu par un Américain qui parlait parfaitement le français. Il accepta les quatre-vingt-dix-sept mille euros que je lui proposai sans me poser de questions. Les trois mille restants couvrant mes frais. Puis, en bon banquier, me proposa des tas de placements sur des start-up vedettes du NASDACQ, mais je lui répliquai qu'il était encore trop tôt pour que je me décide. Pas de problèmes, répondit-il, je place votre dépôt sur un compte à vue, vous recevrez tous les mois un relevé sans en-tête ni nom de titulaire, seul le numéro du compte vous identifiera et quand vous le souhaiterez on vous proposera nos meilleurs produits pour faire fructifier votre apport. OK ? OK !
Il était près de midi quand je repris la route pour Bruxelles. Je quittai sans regret Luxembourg, ville où les automobiles sont plus belles que les immeubles et dont les habitants jouent à qui frimera le plus dans sa belle « cross-over ».
Le soir à Bruxelles, je passai ma soirée au Sablon, j'y dégustai un superbe « tartare » que les Belges appellent, allez-vous en avoir pourquoi ? « américain », accompagné des meilleures frites de ma vie. La bière blonde était rafraîchissante, l'atmosphère bobo, les femmes élégantes et j'étais d'excellente humeur. Il ne faut pas grand-chose pour être aux anges.
Trois semaines plus tard, ils débarquèrent à six heures du matin. Sans enfoncer la porte, mais avec suffisamment de bruit pour alerter le voisinage. Ils étaient sept, six gendarmes et une gendarmette. Ils nous mirent en garde à vue, Valérie et moi pour « cambriolage en bande organisée à Toulouse, le ... », j'ai pas bien compris tant j'étais, vous vous en doutez, choqué. Et puis, Toulouse ? J'y avais plus mis les pieds depuis des années, alors quoi ? Ils ont procédé à une perquisition en règle, sans se préoccuper des protestations outrées de Valérie qui, épuisée au bout d'une demi-heure, m'a jeté un regard noir, un de plus. Mon ordinateur fut saisi, mes relevés bancaires aussi, ceux de Valérie subirent le même sort. Après, ce fut la caserne de gendarmerie de Carpentras où nous fûmes séparés, ma femme et moi.
Le gradé qui se tenait de l'autre côté de la table m'observait comme doit le faire un chasseur face à sa proie. C'était un homme noiraud, moustachu et mince dont le tapotement des doigts sur la table trahissait une nervosité à peine contenue.
Vous pouvez me dire d'où provient l'argent que vous avez déposé sur un compte de la « National Republican Bank » de Luxembourg ? Me demanda-t-il sournoisement.
J'avais pas à faire le malin, ils avaient sûrement découvert parmi mes papiers ceux de la banque.
C'est des économies sauvées de ma faillite, que j'avais planquées avant de les y déposer.
Ah bon ? Qu'il a fait, et après il m'a longuement interrogé sur ma faillite, ses conséquences budgétaires sur ma vie et comment je faisais depuis pour payer les factures. C'était le chat qui jouait à la souris, je savais qu'il allait aborder un autre chapitre, autrement plus compromettant qu'une fraude fiscale pour laquelle on ne dérange pas les braves gens à six heures du matin. Et je me suis demandé comment, depuis le casse de la villa, il avait réussi à remonter jusqu'à moi.
Cela a duré au moins une heure et demie. Il ne semblait pas pressé du tout. Moi, je n'ignorais pas qu'une garde à vue, c'est au maximum deux fois vingt-quatre heures, alors j'essayais de gagner du temps en répondant lentement et réfléchissant plus que de coutume. Il avait un petit sourire narquois, le pandore, il devinait parfaitement ma tactique, c'était un pro.
Je ne me faisais pas trop de soucis pour Valérie, elle ne savait rien et, par conséquent, ne pouvait qu'épuiser son auditoire par ses pleurnicheries et ses crises d'anxiété. De ce côté, elle était plus forte que moi.
Au bout de ce qui n'était pour lui que zakouskis insignifiants, il a abattu son poing sur la table et m'a lâché d'une voix forte et accusatrice : une convention internationale oblige, dans le cadre de la lutte contre le blanchiment d'argent et la criminalité organisée les organismes bancaires luxembourgeois à signaler aux autorités compétentes des pays signataires tout dépôt suspect, or le vôtre provient d'un braquage perpétré à Toulouse il y a trois mois. Les numéros de série des billets le prouvent. Qu'avez-vous à répondre à cela ?
Mince alors, j'étais coincé ! J'avais, le matin au réveil, entendu « cambriolage » à la place de « braquage », ce qui était autrement plus sérieux. Je restai de longue minutes à réfléchir, dévisagé sans complaisance par le gendarme, ne sachant quoi répondre. Je fus sauvé par l'arrivée du médecin et de l'avocat requis d'office pour superviser ma garde à vue.
Le premier m'a demandé si j'étais cardiaque, si je prenais des médicaments et si je me sentais bien. Ça pourrait aller mieux, merci ! Quant au deuxième, manifestement un stagiaire dérangé dans la rédaction d'attendus, il s'est contenté de lire les papiers des gendarmes, me demandant si j'étais bien d'accord avec l'heure de début de la garde à vue et m'a quitté en me conseillant de dire toute la vérité. C'était, je l'avoue, la seule chose à faire.
Étrangement, je me sentais d'attaque, j'avais appris, au terme de quelques longues pratiques de yoga et d'arts martiaux, à refréner mes émotions et assumer mes responsabilités. Remis en présence de mon interrogateur, j'ai commencé par lui demander une tasse de café et des nouvelles de ma femme. Il a accepté le café, qui me fut apporté et s’avérât, somme toute, pas si mauvais que ça, mais il ne m'a pas donné des nouvelles de Valérie.
Je décidai donc de tout lui raconter. Qu'est-ce que je risquais ? Vol avec effraction, pour un primo-délinquant dans mon genre cela devait valoir deux ou trois ans de prison avec sursis. Peut-être moins puisque la totalité du magot avait été récupérée. Évidemment, pas question par après de trop se montrer dans le secteur de la villa au cours de mes futures promenades, mais ce n'était là qu'un détail. Ensuite, une amende que je serai dans l'impossibilité d'acquitter, cas classique dans notre justice. Et un casier judiciaire dépucelé ce qui, à mon âge, n'était pas grave.
J'ai donc, avec sang-froid, déclaré que je lui raconterai la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. A condition, cependant, qu'on n'embête plus ma femme avec cette histoire dans laquelle elle n'avait rien à voir. Compris ? Manifestement pas !
Et je l'ai fait. Tout y est passé, ma promenade bucolique, la conversation surprise entre les deux hommes, ma décision de rafler le magot si peu protégé, mes achats au Pontet, le cambriolage et le voyage à Luxembourg, l'argent déposé sur le compte de cette banque. Voilà !
Il a tout noté sans rien dire. Le temps passait, il était presque midi. Je me suis dit qu'il allait avoir faim et qu'à cette occasion je ferai la connaissance des cellules de la caserne. Bon, il n'est jamais trop tard pour apprendre et vivre de nouvelles expériences. J'avais joué, j'avais perdu, c'est la vie !
On va contrôler vos dires, m'a-t-il, en attendant vous êtes notre hôte. Et je suis retourné dans la cellule.
Quelques heures après, ils m'ont tiré de cette dernière. Il devait être 19 ou 20 heures, et ils avaient l'air plutôt l'air énervés.

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On commence à en avoir assez de vos histoires. Vous nous prenez pour des cons ? Il n'y a jamais eu de cambriolage dans la villa de votre histoire. Jamais ! Vous pigez ? Alors, vos salades, elles commencent à nous porter sur les nerfs. Vos billets, ils proviennent du braquage de la BNP à Toulouse il y a quatre mois. Et il y a eu un flic d'abattu dans cette histoire. Vous allez payer pour tout ça, sachez-le !
Bonne mère, cela sentait très mauvais ! J'étais sonné, vous pensez bien. Mon histoire de cambriolage s'évanouissait, je n’étais pas en état d'analyser ce retournement aussi subit qu'inattendu, mon esprit et ma faculté de raisonnement étaient en disjonction totale. Je ne pouvais croire à ce qu'ils me disaient.
C'était une histoire qui avait fait la « une » des journaux. Il y a quatre mois, des malfrats venus par le toit avaient réussi à pénétrer dans la salle des coffres de la BNP de Toulouse. Ils y avaient dérobé près de six cent mille euros en liquide et des lingots d'or. En sortant, ils sont tombés nez-à-nez avec deux policiers municipaux qui verbalisaient des automobilistes mal garés. On ne sait pas pourquoi au juste, mais il y eut une fusillade au cours de laquelle un des policiers, une femme, fut tué. La totale, quoi !
Ils ont continué à me questionner sur un ton de plus en plus agressif. Moi, j'avais beau leur raconter que je n'étais pour rien dans cette histoire toulousaine, que j'étais un citoyen lambda inconnu de leurs services, que je n'avais pas le profil d'un braqueur et que sais-je encore ? Ils ne m'ont pas cru. Pire, ils ne voulaient pas me croire ! Ils avaient un coupable idéal sous la main, un type qui possédait des billets dérobés dans cette banque, quoi de plus ? Je me cramponnais à cette histoire de cambriolage d'une villa isolée, mais eux, manifestement, ils n'en avaient rien à cirer et se mettaient en colère à chaque fois que je revenais sur cette rocambolesque affaire. Cela a duré jusqu'au petit matin, j'ai rien cédé, bien sûr, de toutes façons que faire d'autre ?
Au bout de la nuit, épuisé, j'ai regagné ma cellule pour me retrouver un peu avant midi devant un juge au Palais de Justice de Carpentras. Ce dernier, une femme, m'a regardé d'un drôle d'air, m'a demandé quoi et j'ai repris l'histoire de la villa isolée, ce qui ne l'a pas fait ciller un seul instant. Manifestement elle n'avait qu'une hâte, me voir partir de son bureau entre les gendarmes. Mon avocat commis d'office et ignorant de la teneur du dossier se taisait et regardait sa montre. Au bout du compte, la magistrate d'une voix monocorde m'a mis en examen pour « association de malfaiteurs, attaque à main armée, homicide volontaire sur agent dépositaire de l'autorité publique », je crois que c'était tout pour le moment. Elle m'a, en outre, annoncé que je serai transféré à Toulouse dans le cadre de cette enquête. Terminé.

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J'ai donc connu la maison d'arrêt de Toulouse où, chose curieuse, les détenus, apprenant que j'étais mis en examen pour le braquage si médiatisé de la BNP, m'ont considéré avec respect. C'était toujours ça. Mon « camarade » de cellule, un jeune maghrébin récidiviste notoire pour des histoires de trafic de drogues me demandait poliment la permission de regarder tel ou tel programme sur notre télévision et récurait tous les jours la cellule avec zèle dans le but de complaire au caïd que j'étais à ses yeux. Quant à moi, passé les premiers moments d'abattement, j'ai repris la main et me suis dit qu'il fallait absolument me sortir de là.
Heureusement que dans ma vie j'ai une propension à me couler dans les événements comme un poisson dans l'eau. A présent que j'étais catalogué comme malfrat, il ne servait à rien de pleurer une respectabilité perdue, autant rebondir à partir de cette nouvelle donne. L'avenir, c'est un peu nous-mêmes qui le faisons, pas question donc de vivre en regardant derrière soi. De plus, j'avais appris que ma chère Valérie avait été remise en liberté sous contrôle judiciaire, c'était déjà un souci de moins.
J'ai d'abord changé d'avocat et pris comme défenseur Me Robiot, le meilleur pénaliste de mon coin, ce que ce dernier a accepté. Son assistant est venu me voir à Toulouse et était présent lors de ma première comparution devant le juge d'instruction chargé de l'affaire de la BNP.
Ce juge, un quinquagénaire élégant au verbe fleuri, a repris le dossier à zéro. Je lui ai d'abord déclaré que le jour du braquage j'étais à Nice avec Valérie où nous rendions visite à notre fille, ce qu'il pouvait vérifier sans peine, Noémie confirmerait et j'avais conservé les notes d'hôtel payés par ma carte bleue. Ensuite, il y avait ce bon Martin qui confirmerait que je lui devais de l'argent. A mon retour de Bruxelles, je l'avais contacté pour lui dire que ses trente mille euros, j'allais les lui rembourser et avec les intérêts en plus. Il avait paru étonné mais content quand même. Et il a ajouté que cela ne pressait pas plus que ça, me proposant de l'appeler quand je pourrai lui remettre cette somme en main propre. Brave Martin, il allait croire que j'avais dévalisé une banque rien que pour lui rembourser son prêt. Monsieur le juge n'avait qu'à se faire confirmer mes dires. L'assistant de Robiot auquel j'avais envoyé un long mémorandum sur mes tribulations champêtres connaissait le dossier et me présentait devant le juge comme un type dépassé par des événements dans lesquels ils s'était fourvoyé à son corps défendant. Dans la foulée, il a déposé une demande en libération conditionnelle.
Quelques jours par après, il est venu me trouver à la prison et m'a conseillé de revoir ma ligne de défense. Abandonnez cette histoire de cambriolage de la villa - m'a-t-il dit - elle n'est pas crédible. Revenez sur votre première déclaration, celle qui vous voit mettre à l'abri, au Luxembourg, la somme de cent mille euros rescapés de votre faillite, la suite de l'histoire n'étant qu'affabulations consécutives aux conditions de votre garde à vue et l'interrogatoire musclé des gendarmes. J'étais un peu estomaqué par ce qu'il me demandait, m'imaginant, dans ma candeur naïve, qu'il valait mieux raconter à ces gens de la Justice la vérité et rien qu'elle, mais il insistait, m'assurant qu'il tracerait, à partir de ce retournement, une nouvelle ligne de défense bien plus crédible que la première. Allez-vous en comprendre quelque chose dans ces milieux ! J'ai donc fait ce qu'il m'a dit et écrit, sous sa dictée, une lettre au juge.
Ce dernier n'a pas tardé à me revoir et là, dans son bureau encombré de dossiers et dans lequel flottait avec insistance la fragrance d'une eau de Cologne Roger & Gallet, il m'a écouté sans rien dire, puis, avec un petit sourire énigmatique m'a répondu : en somme j'ai le choix de voir en vous un fraudeur du fisc ou un cambrioleur amateur. Choix cornélien s'il en est, monsieur ! La Chambre d'Instruction le fera à ma place.
J'avoue que je n'étais pas très confiant dans cette procédure. Alors, quand le jour venu j'ai été présenté devant cette Chambre qui allait confirmer ou infirmer la décision du juge d'instruction de me mettre en examen pour tous ces faits gravissimes, je ne me faisais guère d'illusions. Robiot en personne s'était déplace, preuve de l'importance du moment que j'allais vivre et je ne fus pas déçu.
Par le Substitut général d'abord. Ce dernier a admis, sans réserves, que j'étais effectivement à Nice le jour des faits, preuve que je n'étais pas sur place à Toulouse pour vider les coffres de la banque et abattre une policière. Et que le fait de posséder des billets dont les numéros de série correspondent à ceux du braquage de la BNP n'était pas constitutif de ma participation à cette attaque. Par conséquent, il a donc laissé à la Chambre le soin de voir en moi un fraudeur du fisc ou n'importe quoi ! Robiot s'est engouffré dans cette brèche et, avec le talent que je lui prêtais, sans abuser du temps des magistrats de la Chambre, a collé sa plaidoirie sur le réquisitoire du Substitut Général et demandé ma remise en liberté.
Ce qui fut fait dix jours après !
A mon retour, Robiot m'a convoqué. Il était très content de lui. Tous les journaux du coin lui avait fait une publicité monstre. Sortir des griffes des magistrats un suspect dans une affaire où un flic avait été abattu, c'était pour le moins un coup de maître et il en était particulièrement fier. Moi, je ne comprenais toujours pas pourquoi il m'avait fait changer de ligne de défense, même si désormais, les seules foudres qui m'attendaient allaient être celles du fisc. J'essayai donc de connaître le sens de sa tactique.
Las, il est resté muet comme une carpe et je fus encore plus troublé quand il m'a déclaré sur le ton intimiste qui était sa marque de fabrique : vous savez, cher monsieur, les voies de la justice sont comme celles de Dieu, impénétrables, totalement impénétrables, allez-vous en savoir pourquoi ils ont pris cette décision, ô combien justifiée, de vous libérer sans multiplier les procédures coercitives. Il tira une bouffée sur son Havane, puis ajouta ces paroles mystérieuses : désormais il vous faudra vous méfier, les journaux ont beaucoup publié sur cette affaires et des détails qui n'auraient pas dû filtrer. Trop de gens en savent trop sur les cent mille euros dont vous êtes possesseur...
Que voulez-vous dire, Maître ?
C'est très simple, les cent mille euros au Luxembourg sont les vôtres. En toute légalité. Le fisc peut vous demander des comptes et, à mon avis, il le fera, mais jusque là, vous en faites ce que vous voulez. Méfiez-vous cependant de gens qui pourraient croire à votre histoire …
Mon histoire ?
Oui, celle qui vous voit en cambrioleur amateur. Certains pourraient croire à ce conte.
Vous visez les habitants de cette villa ?
Oh, eux ou les autres... et ces derniers peuvent profiter de l'occasion pour approfondir une enquête que jusqu'à présent ils ont pervertie par la hâte qu'ils ont eue à vous inculper. A votre place je serai prudent, je me méfierai de tout ce qui ne rentre pas dans la normalité quotidienne. Maintenant que vous avez de l'argent, partez quelques semaines ailleurs, ce ne serait pas plus mal. Me conseilla-t-il avant de mettre fin à l'entretien.
Je me retrouvai donc dans la rue, plus riche de cent mille euros tout-à-fait légaux et dont je pouvais faire ce que je voulais. Cambrioleur et blanchisseur d'argent sale, pour un début, c'était un doublé ! Pour le reste, il y avait de quoi se faire des soucis. Outre le fisc, ce qui était dans l'ordre des choses, j'eus subitement l'impression fort désagréable que j'étais manipulé et que tous ces événements heureux mais extraordinaires avaient pour seul but de me transformer en appât pour les vrais auteurs du braquage de Toulouse. Et, avouez-le, il y avait de quoi être inquiet, sachant que ces types avaient déjà tué.
Tout cela est illégal, pensai-je. Les magistrats ont pour mission de rendre la justice et pas à transformer d'honnêtes (?) citoyens en amorce pour malfrats sur le sentier de la guerre ! Et si le changement de stratégie de Robiot était un rouage de cette manœuvre conjointe des flics, magistrats et avocats ? C'était complètement dément de penser à quelque chose de pareil, mais que voulez-vous, les hommes étant ce qu'ils sont à l'ère où tout le monde doit remplir des critères de rentabilité, comment respecter la spécificité de la mission qui est la vôtre, que vous soyez magistrat, policier ou avocat ? J'avais bonne mine, moi, avec ma liberté retrouvée et mes euros. Désormais j'étais le point de mire de gens qui ne me voulaient certainement pas du bien.
C'est finalement assez déprimé que je suis rentré chez moi où les silences éloquents de Valérie et son regard fourbe ne m'ont guère remis d'aplomb. Alors, quand vers dix-neuf heures trente la sonnerie du téléphone a retenti et que j'ai décroché sans que personne ne dise mot au bout de la ligne, j'ai comme ressenti une confirmation de tout ce que je psychotais depuis le début de l'après-midi.
C'était qui ? A demandé Valérie.
Sais pas, il n'y avait personne à l'autre bout de la ligne.
Valérie s'est tue durant quelques secondes puis a explosé : dès demain je file chez ma belle-sœur à Paris, j'en ai marre de vivre avec un irresponsable qui nous a foutu dans une merdouille pas possible. Je demande le divorce...
Tout ce blabla hystérique a duré une demi-heure avant qu'épuisée elle ne se retire dans son boudoir. Bon débarras !

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C'est le le lendemain vers onze heures qu'elle s'est présentée. Quadragénaire, blonde, grande, superbes yeux bleus et silhouette longiligne, elle ressemblait à une de ces belles touristes allemandes qui sillonnent, le printemps revenu, nos paysages. Elle s'est présentée fort civilement, sa carte de flic bien en évidence : Michèle Peyrelevade, inspecteur de police. Heureux que Valérie soit partie au village pour faire des courses et pérorer chez les commerçants, je lui ai proposé un siège et une tasse de café qu'elle a refusée et l'ai écoutée sans détacher du regard ses yeux qui, il faut bien que je l'avoue, me fascinaient.
Vous avez été quelque peu secoué, je suppose - m'a-t-elle dit en préambule - toute cette histoire est perturbante, je vous le concède volontiers.  Ma venue n'a d'autre but que d'assurer votre sécurité dès fois que des événements imprévus troublent votre quotidien.
Vous voulez dire quoi au juste, madame ?
Rien de très inquiétant, je vous rassure, mais la presse a dévoilé pal mal de détails sur cette affaire, des tas de gens ont lu que vous aviez – bien à tort - avoué avoir cambriolé une villa pour y dérober cent mille euros, ils seraient donc tentés de croire à cette fable, ce qui pourrait vous causer des désagréments comme des sollicitations, des demandes répétées, voire des menaces. C'est pourquoi je souhaiterais si de tels faits occurrent que vous m'en fassiez rapport directement, vous me suivez ?
Le discours de Robiot, copier-coller !
Pas tout-à-fait – lui dis-je, après un temps de confusion - qui pourrait avoir intérêt à m'inquiéter dès lors qu'il sait que j'ai été arrêté et emprisonné pour un fait que je n'ai pas commis ?
Ne cherchez pas de la logique, surtout chez les criminels. Imaginons que les braqueurs de Toulouse, ou d'autre malfrats, ne croient pas un seul instant à votre version. Ils savent, par contre, que vous avez une somme importante en votre possession. C'est suffisant pour vous intimider ou vous faire chanter. Et c'est précisément ce qui nous préoccupe car il y va de votre sécurité. Je vous demande donc de me signaler personnellement tout ce qui pourrait conforter nos présomptions.
Mon intuition était donc la bonne, j'étais l'appât dans toute l'acceptation du terme. Les flics, pas plus que les magistrats ne croyaient à mon histoire d'argent planqué après ma faillite, ils savaient pertinemment que je l'avais volé et espéraient que les vrais possesseurs du magot se manifestent, tôt ou tard, pour se le faire restituer. J'ai eu envie de lui exprimer cette conviction intime, mais je me suis abstenu, pourquoi, je ne le sais exactement, mais à quoi m'aurait-il servi d'émettre cette hypothèse dès lors que ma sécurité était en danger ? Et à supposer même que je le lui eusse dit, aurait-elle changé d'un iota sa ligne de conduite ? J'étais la chèvre offerte au loup qui, quelque part en lisère de forêt, devait sortir de son antre pour me dévorer.
Elle s'est tue un moment puis, avec un beau sourire, m'a tendu sa carte.
Voici toutes mes coordonnées, vous pouvez m'appeler de jour comme de nuit, n'hésitez pas.
Je lui ai donc rapporté le coup de fil anonyme de la veille, elle a soigneusement noté l'heure que j'avais enregistrée, m'a rassuré en évoquant une erreur de numéro et des gens sans éducation qui ne s'excusaient pas, mais elle a bien insisté pour que je l'informe illico si de tels appels ou quoi que ce soit de suspect devaient se répéter.
Elle s'est levée, a pris congé de moi. Son sourire était lumineux.
Sur le pas de la porte elle a croisé Valérie qui revenait des courses son panier en osier sous le bras. Rentrée, elle m'a aussitôt demandé qui était cette « créature ».
La police, lui ai-je répondu.
Tu n'es pas sorti de l'auberge, persifla-telle.
Quand elle fut partie, un détail m'a tarabiscoté : c'était la gendarmerie qui s'occupait de l'affaire quand j'ai été interrogé et pas la police judiciaire, c'était bizarre quand même que les pandores aient levé la main et repassé le dossier à leurs ennemis intimes de la judiciaire. Décidément, l'affaire se troublait. Et je ne sais pourquoi, mais je me sentais de plus en plus exposé.
Tu en fais une drôle de tête, m'a dit Valérie.
Je n'ai pas répondu.
L'après-midi, j'avais rendez-vous avec Martin qui s'était déplacé pour recevoir son dû. J'allais lui remettre un chèque qu'il se dépêcherait d'encaisser. Je ne voulais pas qu'il vienne à la maison, car Valérie ignorait tout de ce prêt. J'ai donc raconté une histoire pour prendre la voiture et le rejoindre là où nous devions nous rencontrer, un bar discret d'Avignon.
C'était vraiment un copain en or, Martin. Je lui avais donc calculé fort généreusement des intérêts. Après tout, ce cambriolage, c'est pour le rembourser que je l'avais fait, autant qu'il en profite avant que le fisc ne vienne rafler la mise.
Sur la voie rapide, j'eus comme l'impression qu'une voiture sombre aux vitres fumées me suivait. Je conduisais plutôt lentement, à une vitesse inférieure à la limite autorisée et m'étonnais qu'elle ne me dépasse pas. Connaissant les braves gens d'ici et leur propension à exhiber la nervosité de leurs bagnoles, ce comportement me paraissait marginal. Je me suis efforcé de chasser cette impression. Reste calme, me disais-je, pas la peine de céder à la paranoïa. Je me suis garé au parking des Papes où la voiture sombre ne m'a pas suivi et, en surveillant mes arrières quand même, ai gagné le lieu du rendez-vous, un bar de la place de l'Horloge.
Martin y était déjà. On a parlé de choses et d'autres, mais surtout de mon incarcération.
Dis-moi, m'a-t-il demandé sur la fin, tu es sûr que tu ne l'as pas volé, cet argent ?
J'ai juré mes grands dieux que non, mais sa question me mis mal à l'aise, il n'avait pas trop l'air de croire à ma version d'un magot caché en attendant que l'orage de ma faillite passe. Et si lui émettait des doutes, que dire des autres, alors ?
On s'est quitté au bout d'une heure, j'ai flâné un peu dans Avignon sans pouvoir m'empêcher de vérifier si je n'étais pas sous filature.
Sur le chemin du retour, je n'ai rien remarqué de suspect, il faut dire que c'était l'heure de fermeture des bureaux et que la voie rapide était chargée. Mais arrivé chez moi, en fermant le portail je l'ai vue, c'était la voiture sombre qui m'avait suivi sur le chemin, celle avec les vitres fumées, j'en étais sûr. Elle est passée devant chez moi sans que je puisse distinguer qui que ce soit à l'intérieur, je n'ai pas non plus eu le réflexe de noter la plaque d'immatriculation, j'étais tétanisé.
Rentré dans la maison, il y avait un mot de Valérie laissé sur la table basse du salon : suis parti chez ma belle-sœur, rentrerai quand cela me plaira, merci de m'avoir accompagnée à la gare ! Toujours la pique féroce, sacrée Valérie ! Et puis tant mieux qu'elle ne soit pas là , autant être seul sur le pont quand le vent prend de la force et que le bâtiment tangue, cela m'épargnera ses cris et ses angoisses, toujours ça de gagné ! J'ai donc appelé l'inspectrice Michèle et lui ai raconté l'épisode de la filature sur la voie rapide. Vous êtes sûr que c'est après vous qu'ils en avaient, a-t-elle insisté. Parfaitement, ce n'était pas une coïncidence, je suis formel. Bon, qu'elle a répondu, je crois qu'ils ont expressément fait en sorte que vous les remarquiez, ce qui me fait penser qu'ils prendront bien vite contact avec vous. En attendant, prenez quelques précautions, fermez la maison, n'ouvrez à personne d'inconnu et tenez un téléphone à proximité. Vous m'appelez à n'importe quelle heure, c'est entendu ? Entendu !
Et cela n'a pas tardé. Une demi-heure après le téléphone a sonné, j'ai décroché, au bout du fil un homme au fort accent marseillais :
Monsieur Meffre ?
C'est moi !
Bon, je vais pas y aller par quatre chemins, vous vous doutez de qui vous appelle ?
Pas vraiment …
Si Monsieur Meffre, je suis l'homme à la voiture sombre, celle que vous avez remarquée à deux reprises, non ?
Puisque vous le dites …
Jouez pas au plus fin, Monsieur Meffre, je n'aime pas ça.
Que voulez-vous au juste ?
Qu'on se voie, Monsieur Meffre, nous avons des choses à nous dire.
Quoi exactement ?
Vous le savez fort bien, des comptes à mettre en ordre …
Un silence. Puis il a repris.
Demain à la « Civette » de Carpentras, à dix heures tapantes, reçu ?
Pas de problème, monsieur … monsieur ?
Mon nom n'a aucune importance, vous me reconnaîtrez en rentrant dans le bistrot, vous m'avez déjà vu, pas besoin de vous dire où.
Et il a raccroché.
L'intuition de l'inspectrice était excellente. J'ai donc aussitôt formé son numéro, elle a décroché aussi sec et je lui ai tout raconté.
L'homme que vous allez rencontrer demain, c'est José Perez, le vieux au côté duquel se tenait son neveu, Robert Masséna, le conseiller général de l'Hérault, dont l'épouse est propriétaire de la petite villa où vous les avez vu.
C'était donc lui, l'homme au fort accent marseillais.
José Perez n'est pas un inconnu de nos services, il a été condamné à plusieurs reprises pour faux et usage de faux, escroqueries diverses, banqueroute frauduleuse, associations de malfaiteurs dans le cadre de blanchiment d'argent. Sa spécialité est très simple : si des braqueurs ont des billets suspects, des billets dont les numéros sont repérables par exemple, il les rachète à vingt pour cent de leur valeur. Ensuite, par le biais d'une société d'import-export de pierres précieuses, il les écoule en Amérique du Sud, en Colombie notamment. Il s'y rend fréquemment avec du liquide qu'il change sur place, là où les contrôles sont inexistants et il revient en fraudant des émeraudes et des diamants qu'il écoule à Marseille et sur Anvers grâce à un complice local, Zsylberstein. Aussi simple que ça. Il est aussi dans le trafic de l'or volé. Lui, les braquages, il n'y a jamais touché, mais c'est un type connu du milieu dont il jouit de la confiance. Un type dangereux qui a d'excellents amis. Donc demain, inutile de jouer au plus fin, il faudra faire ce qu'il vous demandera, c'est-à-dire promettre de lui restituer les cent mille euros dérobés, sans quoi vous risqueriez gros de la part de ses copains.
Je ne pus cependant m'empêcher de lui demander :
Mais pourquoi un type pareil conserve-t-il cent mille euros dans un coffre minable dans une villa moche et ouverte à tous les vents ?
Je sentis à l'autre bout du fil comme une hésitation :
Allez vous-en savoir, me dit Michèle, à mon avis c'est pour le planquer, des fois que son bureau et son coffre à Marseille fassent l'objet d'une perquisition. C'est tout ce que je peux vous dire. Pour le reste, faites comme je vous l'ai dit, d'accord ?
C'était sans appel. Je ne pouvais que m'incliner. Elle ajouta :
Bien sûr, nous ne resterons pas inactifs. Demain, ne refusez qu'une chose, l'accompagner quelque part s'il vous le demande, mais je ne crois pas que ce sera le cas. A mon avis, il vous mettra en condition et vous donnera un rendez-vous pour la restitution, c'est à ce moment que nous aviserons d'une stratégie adaptée. Vous me rappelez discrètement aussitôt après, compris ?
Et Masséna dans cette histoire ? Demandai-je.
C'est son neveu, un homme sans casier, du moins pour le moment, mais nous le soupçonnons de traficoter avec son oncle. Il a besoin de beaucoup d'argent pour payer ses campagnes électorales et entretenir ses clients politiques. Nous aimerions bien le coincer, mais jusqu'à présent on a fait chou blanc.
Elle me prodigua encore quelques conseils, se fit rassurante : Perez, me dit-elle, n'est pas un tueur, il est trop intelligent pour s'abaisser à pareille besogne, plutôt du genre à imposer sa volonté par la force de sa personnalité. Se méfier, par conséquent.
Vous dire que j'ai bien dormi après cette conversation serait inutile. Je me suis dit que je m'étais mis dans un sacré pétrin et que, tant du côté des magistrats que celui des malfrats, tout m'envoyait dans une nasse d'où je risquais de ne pas réapparaître. L'appât de choix !
Le lendemain c'était vendredi, jour de marché à Carpentras. Il faisait beau, un doux mistral rafraîchissait l'atmosphère un peu lourde de la ville, des chalands, des touristes il y en avait plein en goguette, bref, une journée de rêve pour tout le monde, sauf moi. Après avoir tourné en rond tant et plus je finis par trouver une place potable au parking de l'Ouvèze et remontai lentement vers le centre-ville et le bar de la Civette. Il était dix heures moins cinq, j'y arriverai avec cinq ou dix minutes de retard, ce qui n'était pas grave, après tout, on est en Provence !
Comme tous les vendredis, il y avait un monde fou à la Civette, la terrasse comme l'intérieur du bar étaient bondés. Les cris des forains, le bruit de la foule, les conversations animées des badauds et les voitures un peu plus loin se fondaient en un brouhaha qui masquait toute conversation, sans doute ce que Perez souhaitait.
C'est lui, lunettes noires, jean et chemise blanche qui m'a vu le premier. Il a agité un journal, l'Equipe je pense et je me suis attablé près de lui.
Il n'avait pas vraiment changé, même si j'ai trouvé qu'il avait l'air un peu moins vieux que la première fois, ce qui était sans doute dû aux bienfaits de l'été. Il ne parlait plus haut et fort aujourd'hui, il était même carrément dans le registre du chuchotement, c'est à peine si j'entendis son « bonjour » de circonstance et je dus même tendre l'oreille pour bien comprendre ce qui suivrait débité sur un ton monocorde et rapide qui n'appelait ni commentaire et encore moins d'objection :
je vais pas vous retenir outre mesure, monsieur Meffre, pas la peine de faire de longues présentations surtout que moi, voyez-vous, j'ai toujours été dans le genre discret et expéditif. Vous avez mon pognon, vous me le rendez, c'est de cela qu'il s'agit, de rien d'autre et j'entends que cela soit fait mardi prochain au plus tard. Après, on se connaît plus, compris ?
Court et bref ! Pas de fioritures, pas de menaces, pas de chichis. Il ma donné rendez-vous mardi prochain à midi pile dans la villa « que vous connaissez parfaitement, non ? », j'avais juste le temps de prendre un train, d'aller à Luxembourg et de mettre un point final à cette aventure. Il ne m'a même pas proposé un café durant les cinq minutes que je suis resté avec lui et je n'ai pu déceler s'il y avait aux tables voisines ses compères qui surveillaient notre rencontre, rien ne m'a paru suspect, tout est allé très vite, comme, sans doute, il le voulait !
J'ai donc pris congé de l'homme en lui promettant d'être au rendez-vous mardi prochain. C'était tout juste le temps d'avertir la banque, d'aller à Luxembourg, de prendre les sous et rentrer. De quoi être déprimé d'autant plus qu'il n'y avait plus cent mille euros, mais soixante-cinq mille sur le compte en décomptant mes frais et mon remboursement à Martin. Histoire de compliquer la donne et mettre Perez de mauvaise humeur. J'ai eu comme une impulsion subite de me rendre à la police ou à la gendarmerie et raconter tout ce qui s'était passé, mais je me suis raisonné en me disant que c'était déjà chose faite avec l'inspectrice que je ne manquerai pas de contacter une fois rentré chez moi.
Ce qui ne fut pas nécessaire, à peine avais-je quitté Carpentras que je vis dans mon rétroviseur une Mini me suivre. Je reconnus bien vite au volant la chevelure blonde de Michèle. Elle me dépassa au bout d'un moment et me fit signe de la suivre derrière la station Elf au rond-point de la route de Loriol. Un coin ombragé et discret, sans doute connu des amoureux de la région.
Là, sous la pinède elle m'a rejoint dans ma voiture. Elle portait un pantalon beige, un chemisier couleur crème et une veste bleue en lin sous laquelle j'ai vu distinctement un holster avec son revolver niché dedans. C'était impressionnant.
Elle n'a pas duré très longtemps votre conversation – me dit-elle – il est pas très causant notre homme, plutôt du genre pressé, non ? Il ne vous a même pas proposé un café.
Elle avait l'air d'excellente humeur …
Comment le savez-vous ?
J'étais pas très loin de là, mon cher, et vous ne m'avez pas remarquée, on voit que vous n'êtes pas coutumier de ce genre de situation.
Elle me bluffait, cette madame.
Vous allez suivre ses instructions, ajouta-t-elle sur un ton de flic, partez-donc à Luxembourg et revenez avec le pognon. Lundi soir, on se voit et je vous mettrai au parfum de notre plan pour neutraliser ce bonhomme. D'ici là, soyez confiant, tout se passe conformément à nos prévisions. Je la trouvais particulièrement belle et me demandais si elle était mariée, où elle vivait et si elle avait des enfants, preuve que tout n'allait pas si mal que ça quand même dans ma petite tête secouée. Il faut pas grand chose pour se sentir revivre. Elle possédait cette faculté propre à certaines femmes de hausser les cœurs et affermir les volontés.
Mais cette euphorie passagère n'a pas duré très longtemps. Après avoir téléphoné à la banque luxembourgeoise pour l'avertir de mon passage lundi, je me suis en voulu à mort de m'être laissé emporter dans toute cette affaire qui ne me rapportait que des ennuis et des angoisses. Il y a des temps dans la vie, un temps pour ceci et un autre pour cela, c'est écrit quelque part dans l'Ecclésiaste et c'est pas des paroles en l'air, mais bien de la sagesse concentrée et qui peut servir à des types qui ont quelque chose de sensé dans la tête, bref, pas des numéros comme le mien. Quand on a dépassé soixante ans, il faut freiner, sans quoi c'est le dérapage assuré, je l'ai appris à mes dépens, c'était pas très malin !

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La nuit, en rêve, j'ai vu un cou tout gracile, d'une blancheur d'albâtre sur lequel on devinait la trace bleutée d'une veine. Hélas, à la base poussaient, pareils à d'indécents phallus, des champignons hideux de couleurs repoussantes. Dégoûtant ! J'étais fasciné par cette offense faite à la beauté de ce cou et ne savait que faire pour le rétablir dans sa pureté initiale.
Le lendemain matin, c'est encore vaseux que j'ai recherché la signification de ce rêve, et j'ai de suite appris que les champignons poussent sur des matières en décomposition, mortes en quelque sorte et je me suis dit qu'en l'occurrence, c'était moi, peut-être pas la mort physique, mais du moins la vitale. Vous pensez bien, dès lors, que c'est sans moral que j'ai abordé le week-end et le voyage vers Luxembourg.
Pour couronner le tout, vers midi Valérie m'a téléphoné pour m'informer qu'elle rentrerait de Paris dimanche soir et que …. vous avez compris qu'il fallait que je sois à la gare pour réceptionner madame. Alors, j'ai poussé un gueulante : je lui ai dit qu'il fallait qu'elle sache ce quelle voulait. Elle m'avait annoncé le divorce, eh bien qu'elle divorce ! Qu'elle se prenne en main, qu'elle se trouve quelqu'un pour l'attendre à la gare, mais que moi, je ne serai pas là, que j'avais autre chose à faire, qui était de mon ressort on ne peut plus personnel. Du coup elle a raccroché aussi sec en me disant qu'à l'avenir c'est son avocat qui m'écrira. Exit Valérie, et merci pour ce coup de gueule qui m'a fait du bien.
Passons sur l'absence de péripéties de mon voyage à Luxembourg d'où je suis revenu le lundi soir juste à temps pour retrouver Michèle derrière la station service de vendredi dernier. J'étais fourbu, nerveux, fatigué par le voyage et pressé d'en finir une fois pour toute avec cette comédie. Elle au contraire, était plus radieuse que jamais et semblait prendre toutes cela comme faisant partie d'une routine journalière sans plus d'intérêt qu'anecdotique. C'était peut-être vrai pour elle, la suite me dira quoi, pensai-je.
Bon, fit-elle, après s'être discrètement assurée que nous étions bien seuls, semblables à des amoureux clandestins, vous avez l'argent ?
Oui, mais pas les cent mille exigés.
Pas grave, dit-elle, comme s'il s'agissait d'un détail insignifiant. Dites-moi où se trouve exactement le parking que vous êtes bien le seul à connaître à proximité de la villa ?
Je lui expliquai clairement où il se trouvait, fis un plan et le lui donnai.
Je vous y retrouve demain à onze heures quarante-cinq, continua-t-elle, vous me donnerez la somme et j'irai, moi, au rendez-vous.
J'étais un peu estomaqué : vous, au rendez-vous, comme ça, toute seule ?
Posez pas trop de question, monsieur Meffre, contentez-vous de vous pointer à la villa à midi vingt-cinq, c'est tout … Ah oui, j'oubliais, vous venez sans votre portable, vous m'avez compris ? sans votre portable, j'insiste.
C'était compris, j'étais fatigué et ne souhaitais qu'une chose, me retrouver au lit. J'ai bien songé l'espace d'un court instant que, peut-être, l'inspectrice Michèle se ferait la belle une fois l'argent dans son sac, mais j'ai mis cette pensée sur le compte d'une paranoïa consécutive à mon angoisse. J'ai donc pris congé en lui promettant d'être à l'heure dite et au lieu convenu, ce parking caché le long du canal de Carpentras. Et sans portable !
Cette nuit là, j'ai pas rêvé.
Le lendemain, j'ai retrouvé à onze heures quarante cinq l'inspectrice là où il le fallait. Curieusement, elle y était seule, sans voiture, quand je lui ai posé la question elle a mis un index sur ses lèvres et m'a fait : chut ! J'en ai conclus que le périmètre devait être truffé de flics armés jusqu'au dents, bigre ! Je lui ai tendu, l'enveloppe, elle m'a recommandé de rester sagement dans ma voiture jusqu'à midi vingt-cinq et de ne sortir sous aucun prétexte. Nous avons vérifié l'heure de nos montres, un peu comme devaient le faire les commandos de la dernière guerre avant une opération risquée et puis elle est sortie de la voiture et s'est dirigée, sans trop de hâte ver la villa. Sa longue silhouette vêtue d'une veste de cuir noir sur un jean bleu la faisait, pour une fois ressembler à un policer en action, comme ceux que l'on voit dans les séries télévisées. C'était bien la première fois que je la voyais ainsi et cela m'a rassuré. J'étais sûr que sous la veste il y a avait, niché dans son holster, le revolver que j'avais entrevu vendredi dernier.
Je 'ai rien remarqué ni entendu de suspect durant ces longues minutes d'attente . Je me demandais bien ce qui allait se passer dans cette villa maudite qui n'en finissait pas de servir de décor à mon existence, et puis me vint cette pensée : après tout, qu'avais-je à faire là dedans, pourquoi les flics m'associaient-ils subitement à leur opération commando ? Dans les meilleures films je n'avais jamais vu cela. Et puis, cela pouvait être dangereux, une balle perdue c'est pas fait pour les chiens, enfin, en principe …
C'est dans cet état d'esprit qu'à mon tour j'ai quitté la voiture et m'en suis allé vers la villa. Il fallait bien cinq minutes à pied pour y parvenir. Elle m'est apparue petit à petit nichée en contrebas du canal de Carpentras, aussi moche qu'avant. Une 4x4 était garée devant, celle, sombre, aux vitres fumées, qui m'avait suivi récemment.
J'ai frappé et c'est Michèle qui m'a ouvert. J'ai de suite senti quelque chose d'âcre qui flottait dans la pièce sans que je puisse mettre un nom dessus, et puis j'ai compris : le corps de l'homme gisait sur le sol, les bras en croix, une blessure sanglante au front. Il était mort. L'odeur, c'était celle de la poudre.
Cela s'est mal passé, m'a dit Michèle.
Mais où est la police, ai-je balbutié ?
Elle va pas tarder - a-t-elle répondu - en esquissant un sourire.
Sur la table de la salle à manger, il y avait un sac en jute, les bords s'étaient affaissés et j'ai vu comme des lingots d'or qui y étaient contenus.
C'est son trésor de guerre – m'a dit Michèle sans que je ne lui demande quoi que ce soit - il y en a pour au moins quinze kilos.
Et, toujours sur la table, mais cachés par le sac, des liasses de billets de banque.
Ça c'est son stock stratégique, continua Michèle,comme si elle faisait l'article dans un magasin.
Quinze kilos d'or, au prix du lingot, plus toutes ces liasses, cela faisait un sacré magot et dire que ce radin me chipotait cent mille euros !
On fait quoi ? dis-je à Michèle.
Elle était en face de moi à un mètre à peine, elle avait un petit sourire indéfinissable et ses yeux bleus pétillaient, je remarquai alors que ses mains étaient gantées, ses cheveux retenus strictement en arrière et qu'elle n'avait pas de rouge à lèvres.

On s'imagine que ça fait mal, mais non, pas du tout. J'ai vu comme un éclair jaillir de l'arme et puis j'ai ressenti, mais très brièvement, comme une brûlure entre les deux yeux, pas douloureux du tout, même pas une piqûre de moustique ! Et je me suis retrouvé à terre, atteint entre les deux yeux. Mort ! Passé le premier moment de stupéfaction, j'ai eu comme un sourire entendu : elle m'avait possédé sur toute la ligne, la belle. Elle n'était pas plus flic que moi soliste dans un orchestre symphonique, elle avait monté le coup pour s'emparer, à travers moi, du butin de Perez. Et une fois mon rôle d'appât épuisé, elle m'avait froidement buté, comme elle l'avait fait pour le vieux. C'était un vrai travail de professionnelle, exécuté avec une maîtrise et un sang froid hors pair. Et je devinais la suite de l'histoire : les flics finissant, un jour quand même, par découvrir nos deux corps et concluant à un règlement de compte entre malfrats. Ils n'iraient pas chercher plus loin je le savais, ne me demandez pas comment, là où je suis à présent les règles logiques n'ont plus leur place.
Je l'ai vue se mettre à genoux, se pencher vers moi et me mettre son flingue entre les mains, sans doute pour y imprimer mes empreinte digitales, puis le jeter un peu plus loin pour faire croire aux enquêteurs que Perez et moi nous nous étions retrouvés face à face et que nous avions tous les deux tirés en même temps, faisant chacun mouche. Cela n'allait pas tenir la route très longtemps, cette explication, mais suffisamment que pour compliquer les recherches. Étendu, les bras en croix, comme je l'étais, j'ai pu voir son cou, lequel est on ne peut plus gracile et je vous jure qu'à la base j'y ai bien distingué les champignons de mon rêve. Ils se sont détachés, un par un, et sont doucement posés sur mon torse.
La porte s'est ouverte et un homme est resté à l'extérieur. C'était, vous vous en doutez, Masséna. Elle lui a fait un signe, a pris le sac en jute, en peinant quelque peu, y a fourgué les liasses de billets de banque puis elle l'a tendu à l'homme qui a dit quelque chose comme : bon Dieu, que c'est lourd ! Elle est sortie de la pièce et j'ai remarqué que par dessus ses chaussures elle avait mis des plastiques transparents. Je les ai bien regardés, ces deux là, ils étaient amants, cela me sautaient aux yeux maintenant, tout était clair, limpide et transparent. Il s'étaient débarrassé du vieux grâce à moi.
Je vous raconterai la suite quand on se retrouvera, en attendant, je vais prendre le départ pour ma dernière destination. La force de l'habitude me soulève une dernière interrogation. Valérie n'étant pas rentrée hier, qui viendra la chercher à la gare quand elle finira par rappliquer ? Je ne me suis cependant pas angoissé là dessus, croyez-moi !
J'ai entendu le 4X4 démarrer en faisant crisser les pneus et puis j'ai décidé à mon tour de partir là où je devais me rendre pour toute une éternité.

Texte déposé à la Société des Gens de Lettres (Paris) avril 2013