08/11/2012

Sous "X"

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L'homme ne dit rien, il se tient assis tout raide sur sa chaise. Il est maigre, de haute taille, ses joues creuses sont glabres, le crâne dépourvu de cheveux, il n'a ni cils, ni sourcils, le regard est halluciné. Il fixe, d'un air rebelle et craintif à la fois, son interlocutrice. De temps à autre il est agité par des tremblements.
En face de lui, une une femme revêtue d'une blouse blanche. Un stéthoscope dépasse de la poche de droite. Elle est assise derrière un bureau de facture modeste. La quarantaine, des cheveux blonds coupés courts, le regard attentif derrière de sévères lunettes. Elle remplit de son écriture en arabesque les lignes d'un épais cahier à couverture noire et spirales blanches.
L'homme la regarde faire, il jette de temps à autre un coup d’œil vers la fenêtre derrière laquelle se détache la cime des arbres et le bleu d'un ciel printanier.
Voilà, dit la femme en refermant le cahier et fixant l'homme qui la dévisage de son air allumé.
Vous allez rejoindre votre chambre et continuer vos traitements, n'est-ce-pas ?
Elle n'attend pas de réponse :
Je vous revois la semaine prochaine, je pense que vous irez encore mieux, à chaque jour suffit sa peine.
Un infirmier, qui se trouve près de la porte, vient prendre par le le bras l'homme qui n'a toujours pas prononcé le moindre mot, et le sort de la pièce.
La femme sort à son tour et se dirige à pas lents vers une salle d'attente où des gens de tout âge sont assis les uns à côté des autres, lisant des magazines ou chuchotant entre eux.
Elle fait signe à une femme assise près de la fenêtre, la quarantaine elle aussi, des cheveux bruns, une taille mince sous un visage marqué de quelques rides. Elle voit la doctoresse, replie machinalement le journal qu'elle parcourait sans le lire et la suit dans une petite alcôve contiguë à la salle d'attente.
Et alors ? Demande-t-elle sans préambule.
Rien, nous n'avançons pas d'un pouce !
La femme a un soupir, puis ajoute sans trop y croire :
Et le traitement ?
N'a rien donné, répond sèchement la doctoresse, comme si ce rappel d'un échec constituait un affront personnel.
La femme se tait, fixe le carrelage blanc et rouge duquel émane une odeur entêtante de détergent javellisé.
Reprenons, dit la doctoresse : vous êtes bien sûre que vous ne le reconnaissez pas, qu'il ne vous dit rien et ne vous est en aucune sorte apparenté ?
Tout-à-fait, répond la femme d'une voix lasse.
La doctoresse continue sur le même ton désabusé : Nous avons essayé quelques médicaments très récents qui, dans d'autres cas, ont donné de bons résultats, mais là, rien ! Le psychiatre parle d'amnésie et d'évocations particulièrement ancrées et résistantes à tout processus de réveil. Mais cet homme ne dit pas un mot, ne réagit à aucun stimulus mémoriel. En plus, toute tentative d'introspection semble lui être particulièrement traumatisant.
Elle interrompt son discours, tousse, fixe la femme derrière ses lunettes à monture invisible, puis sur un ton plus sec, reprend :
Un face à face entre vous et lui serait intéressant. Jusqu'à présent vous ne l'avez aperçu qu'à travers une glace sans tain et lui n'a vu que d'anciennes photos. Il faudrait que vous soyez confrontés physiquement l'un à l'autre, nous pensons que cela pourrait engendrer une prise de conscience qui réveillera des souvenirs enfouis.
Mais puisque je vous dis que je ne le connais pas, réplique la femme.
Et puis, continue-t-elle, toutes vos histoires me ramènent des années en arrière, c'est une épreuve pour moi aussi, il faut me comprendre, cela me perturbe .
La doctoresse se tait puis tapote l'avant-bras de la femme afin qu'elle relève la tête et soit face à elle.
Je sais que cela réveille en vous de tristes souvenirs, lui dit-elle, c'est tout votre passé qui revient à la surface, mais crevons l'abcès, non ? Cet homme n'a peut-être aucun lien avec vous, et dans ce cas l'incertitude sera levée.
Elle ne répond pas.
Elle vit par et avec cette incertitude, se dit la doctoresse qui, sur ce, ouvre son cahier pour y consigner sa réflexion.
Je peux partir ?
C'est la femme, elle n'attend pas de réponse et se lèvre.
Je veux vous revoir demain après midi à quatorze heures, lui dit la doctoresse quand elle se trouve sur le pas de la porte.
La femme ne répond pas et s'en va.
Elle ne me convainc pas, se dit la doctoresse, il y a chez elle un phénomène de rejet très évident et significatif, elle fuit ses souvenirs. Puis, après un temps : Après tout, si ce n'est pas ici que la confrontation aura lieu, ce sera chez les flics, conclut-elle, et elle se lève elle aussi.

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Elle rentre chez elle, Guy est devant la télévision à suivre un match de football, c'est le mondial et tous les jours c'est le même programme. Il la dévisage avec cet air qu'ont certains quand ils accueillent le chat qui rentre à la maison au terme d'une nuit de cavale.
Tu pourrais dire bonjour...
B'jour !
Il ajoute sur ce ton paresseux : y 'a le flic qu'est venu pour te remettre une convocation. C'est cet après-midi !
Oh, non ! Le cri fuse naturellement du plus profond de sa gorge.
Il s'extraie de mauvaise grâce de son fauteuil et lui lance :
C'est encore pour l'histoire de ce fou ?
Elle ne répond pas, et sans le regarder se dirige vers le couloir qui donne sur la petite pièce où se trouve son bureau.
Mais bon sang de bon sang, tu ne leur as pas tout dit ?
Tu connais les flics, non ? Il faut toujours leur raconter dix fois la même chose avant qu'ils te croient. Et les médecins des fous, c'est pareil !
Mathilde ! Il crie à présent : Mathilde ! Tu es sûre de ce que tu avances, il ressemble beaucoup à Alexis, ce type !
Elle ne répond pas, ouvre la porte de son bureau, la referme et pousse le verrou.
Dans la pièce, il y a une table avec un ordinateur en évidence, un meuble de rangement, une chaîne stéréo. Une photo de son fils, gamin de cinq ou six ans, la bouche édentée et souriant. A côté, une image de sainte Thérèse d'Avila.
Et un tableau peint à l'huile. Dans ses étalages de couleur, on dirait du Rothko.
Elle s'assied face à l'ordinateur, se prend la tête entre les mains et reste dans cette position une minute ou deux avant d'expirer longuement, puis elle sort du tiroir du meuble un vieux classeur à anneaux qu'elle ouvre pour le parcourir lentement.
C'est lui, se dit-elle. Et elle sent des larmes lui couler sur les joues. Mon Dieu, pourquoi lui, tant d'années après ?
Il y a des coupures de journaux, elles ont quinze ans, des photographies, des lettres, des avis de recherche et les ordonnances du Tribunal pour constater l'état d'absence et puis les notes d'honoraires des avocats. Tout est soigneusement rangé par date avec des annotations à l'encre rouge, celle dont elle se sert pour corriger les devoirs de ses élèves.
Elle pleure silencieusement, contenant ses sanglots, cherchant fébrilement un mouchoir pour essuyer les larmes et son rimmel qui coulent en longues traces grises sur son visage. Elle se sent subitement moche, vieille, usée par le temps et les souvenirs, serre les poings, retient sa respiration, suscite dans son mental l'éclosion d'une boule orange qui tournoie en elle au niveau du plexus et essaie de se concentrer sur ce feu purificateur.
Ce n'est pas lui ! Elle prononce plusieurs fois cette affirmation. Ce ne peut être lui. Ils ne reviennent jamais. Pourquoi serait-il revenu, lui ? Il n'en avait pas le droit ! Je dois m'éveiller, quitter ce cauchemar. Qui sont-ils pour croire que c'est lui ? Toi seule le sait ! Ils n'ont pas le droit de croire que c'est lui !
Elle contient ce long gémissements qui tord ses entrailles depuis un moment, étouffe un dernier sanglot avant d'enfouir sa tête entre les mains.
Et voilà que je me persuade, se dit-elle à haute voix avant que les sanglots ne reprennent de plus belle.
Derrière la porte, elle entend la voix de Guy, plus grave et avenante :
Tu sais, si t'as besoin de quelque chose, je veux bien fermer le poste, je veux pas que tu restes seule à te morfondre, cela ne vaut rien tout ça et puis...
Elle ne répond pas, détourne son attention de la porte et se met à respirer d'une narine, puis de l'autre, le tout d'une manière bien réglée ; trois secondes d'inspir, trois de rétention, puis six d'expir et ainsi de suite durant de longues minutes tout en ne quittant pas de l’œil intérieur la boule orange qui, petit à petit, se met à tourner de plus en plus vite. Elle ressent en elle comme une mystérieuse chaleur qui envahit son corps tout entier. Ses pensées se disciplinent, se présentent maintenant une à une devant sa conscience, elle retrouve le sourire hermétique qu'elle chérit entre tous, il lui revient aux lèvres creusant une fossette de chaque côté des joues.
Ils ne reviennent jamais, se dit-elle , jamais ! C'est Mémé Christine qui l'a dit !
tempete_dailymail.jpgL'officier de police est un homme replet, le cheveu rare, les yeux cernés et les doigts boudinés. On le devine à quelques mois de la retraite, désabusé au bout d'une carrière terne et fossoyeuse d'illusions. Il la reçoit sans égards particuliers, comme s'il y allait d'une corvée de plus. Il l'interroge d'une voix éteinte et sans relief.
On reprend tout depuis le début.
Je vous ai déjà tout raconté, lui réplique-t-elle d'un ton énervé.
Il fait comme s'il ne l'entend pas.
Le 26 septembre 1986, vous passez quelques jours de vacances dans un petit village de Galicie, tout proche de la frontière portugaise, avec votre mari, Alexis Chevarnadzé, de nationalité soviétique, vous êtes marié depuis six mois, votre mari est physicien et travaille à l'Université de Bordeaux où vous séjournez, c'est bien ça ?
Elle approuve de la tête.
Vous logez chez une vieille veuve, un peu sourde et ne voyant plus très clair.
Elle était aveugle, précise-t-elle.
Bon ! Il note la précision sur son cahier.
Elle se voit avec Alexis dans ce tout petit village de pêcheurs. Ils se promenaient le long des grandes falaises crayeuses, refuges de mouettes assourdissantes et querelleuses. Ils faisaient de longues promenades sous les embruns mousseux et le mugissement de l'océan rageur. Ils allaient et venaient, comme ça, tous les deux, sans personne, rien que le ciel pourpre, la mer bouillonnante et le vent sauvage.
Le policier reprend :
Le 29, à votre réveil, vous constatez que votre mari n'est pas dans la chambre. Vous pensez qu'il est parti chercher du tabac ou un journal, mais vers dix heures, ne le voyant pas renter, vous partez à sa recherche, puis, bredouille, vous avertissez la police. C'est bien ça, il n'y a rien à ajouter ?
Rien !
Des gouttelettes de sueur perlent sur son front, elle en éprouve du dégoût. Il lui parle en baissant la tête pour lire, de temps à autre, des notes éparses sur son bureau. Au milieu d'elles une photo d'Alexis en noir et blanc, c'est elle qui la leur a prêtée, voici dix jours, quand l'homme est arrivé du Portugal et a été hospitalisé ici, à Biarritz.
La police espagnole a conclu que votre mari était parti seul faire une promenade le long des falaises. Il y avait tempête ce jour,-là, il a dû être emporté par le vent ou allez savoir quoi ? Ils ont cru que la mer rendrait le corps, mais ce ne fut pas le cas … ça colle toujours ?
Elle approuve du chef.
Il postillonne et exhale une odeur de tabac froid qui l'agresse, elle est pressée de partir, fuir ce type qui la révulse et ce bureau qui suinte l'ennui et la mort.
Il y a quinze ans, en décembre 1982 exactement, un homme est signalé dans le village de... près de la frontière espagnole. Il présente tous les signes d'une aliénation profonde, ne parle pas, semble ne se souvenir de rien. Il est aussitôt hospitalisé à Porto. Personne ne le réclame. Il y a huit mois, au cours d'une crise d'épilepsie, il se met à parler dans ce qui semble être du français, puis dans une langue identifiée comme approchant le géorgien, les mots sont difficilement audibles, mais les médecins déchiffrent Alexis, Vigo, Bordeaux. Le phénomène se répète trois fois en six mois, toujours durant des crises d'épilepsie. Toujours les mêmes paroles, toujours ces Alexis, Vigo, Bordeaux.
Puisque vous le dites... rétorque-t-elle sans le regarder.
Puis elle se reprend : d'après vous, cet homme retrouvé deux mois après la disparition de mon mari, cet homme manifestement fou, qu'a-t-il fait dans cet état tout seul ?
C'est ce que nous aimerions savoir, madame. Si du moins cet homme est votre mari.
Je vous ai déjà dit que je ne crois pas qu'il le soit.
Puis elle poursuit sur un ton de plus en plus énervé : si je crois à toute votre histoire, mon mari a dû faire une chute de plusieurs mètres, puis se retrouver dans une mer démontée. Blessé ou pas, ce n'est pas de la tarte pour en ressortir, puis errer deux mois, je ne sais où, ni comment et se retrouver au Portugal.
Le policier ne répond pas, la regarde d'un air fatigué et poursuit :
ce n'est donc pas votre mari, d'après vous ?
En tout cas, je ne le reconnais pas !
Il la fait signer au bas d'une déposition où elle lit : individu enregistré sous « x », elle se lève en toute hâte et s'en va sans un regard pour le fonctionnaire.
Lui rallume sa pipe, range le dossier et en prend un autre. Il hausse les épaules en la voyant passer le long du couloir.
Moi, à la place des Espagnols... maugrée-t-il. Puis termine : tous des fadas !
tempete-372668.jpgElle voit Alexis marcher à ses côtés le long de la falaise, le soir tombe et la tempête se lève , il rit de tout ce qu'elle lui raconte, de ce qu'elle sait et que Mémé Christine lui a apprise. Il ne crois pas aux esprits, ni aux fantômes, Alexis. Elle lui avait dit durant cette promenade, qu'il terminerait comme une âme damnée, condamnée à errer sans fin sur des océans en furie. Et il avait ri de plus belle, Alexis. Il n'est pas ce pauvre type sans poils, au regard embrasé, lui, c'est un fou comme il y en a tant et tant. Alexis expie son hérétique incrédulité, et cela durera encore des siècles et des siècles. Il avait voulu la prendre dans ses bras, il riait, il ne la croyait pas...
Le lendemain, quatorze heures, elle est à l'hôpital dans une pièce toute blanche. Devant elle, la doctoresse peste sur la climatisation qui ne donne pas à plein rendement.
Elle ne lui a rien dit, l'a à peine saluée et l'informe : le docteur Rappaport assistera à l'entrevue, c'est le psychiatre qui suit votre mari... enfin, le supposé tel.
Elle n'est ni nerveuse, ni même impatiente que cette épreuve se termine. Le matin, en se levant, elle avait longtemps médité en suscitant dans son esprit l'apparition de grandes flammes rouges et vertes, d'étoiles à cinq branches et de swastikas, tous talismans bienfaisants et protecteurs. Elle se sent forte, protégée, entourée d'anges gardiens, le glaive flamboyant en main.
Elle entend du bruit dans le couloir et le voit. Il est accompagné par deux infirmiers et précédé d'un médecin en blouse blanche. Il a le crâne chauve et les yeux, dépourvus de cils et sourcils, ressemblent à des billes.
Ils le placent entre la doctoresse et le docteur, les deux infirmiers se tiennent derrière lui. Elle fixe son regard qui fuit et passe d'un côté de la pièce à l'autre, détaillant Dieu sait quoi sur les murs maculés de tâches de doigts.
Sur son front il y a des renfoncements, une suite de bosses et de creux.
Mon Dieu, se dit-elle, et des larmes embuent son regard. Elle se contient, elle ne veut pas que les médecins qui l'épient remarquent davantage son émoi. Un léger tremblement gagne sa jambe gauche, elle se maîtrise .
Au bout de deux interminables minutes, l'homme fixe obstinément un point situé au dessus du mur, tout juste derrière elle.
Rappaport lui met la main sur le bras et dit à l'homme : vous reconnaissez cette dame ?
Il détache chaque syllabe, comme s'il parlait à un enfant.

 

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Il émet une sorte de grognement, un peu de bave s'échappe de sa bouche, puis il se met à faire des signes désordonnés de la tête.
Elle se voit sur les falaises. Lui aussi ne répondait jamais clairement aux questions. Elle l'appelait : « l'impénétrable Sphinx ».
Ils sont tous pareils, ces physiciens, ils veulent aller au-delà de l' apparaître, remettent tout en question, découpent les cheveux en quatre avec leurs théories délirantes.
Rappaport, se lève, se place derrière elle, lui met les mains sur les épaules, tente de fixer le regard de l'homme et dit, toujours en détachant les syllabes : vous voyez cette femme ?
Subitement, l'homme lève le bras gauche, les infirmiers se préparent à intervenir, mais il le rabaisse aussitôt. A côté de lui, la doctoresse, impassible, prend note sur note. Mathilde sent le regard de l'homme fixé sur elle. Il ne dit rien, il a un doigt qui bat une mesure sur le bureau. Le regard devient de plus en plus insistant, elle se sent détaillée centimètre par centimètre. Les yeux ronds et nus vont et viennent sur toute sa silhouette, s'attardent sur ses mains, ses seins, son cou, le visage, de retour sur les seins et les mains, puis filent vers le plafond, reviennent, le tapotement devient frénétique, elle l'entend respirer par saccades, remarque le tremblement un peu convulsif de la tête. On dirait qu'un robot fou la scanne. Les mains de Rappaport pèsent sur ses épaules et elle allait lui demander de relâcher la pression quand fuse de la poitrine de l'homme une plainte rauque et longue, pareille à celle des chiens qui hurlent à la mort.
Ses yeux se révulsent, la tête bascule vers l'arrière, les deux infirmiers se précipitent avant qu'il ne tombe à terre.
Il fait une crise d'épilepsie, crie Rappaport qui se précipite de l'autre côté de la table pendant que les infirmiers couchent l'homme à terre et le maintiennent.
Mathilde le voit remuer bras et jambes, se débattre pour échapper à l'étreinte des infirmiers, mais ce qui l'impressionne le plus, ce sont ses yeux qui tournent follement, pareils à des billes lancées à toute vitesse.
Brusquement, ils cessent leur manège fou, se fixent sur Mathilde et elle l'entend hurler avec force : Christine ! Christine ! Christine !
Les yeux énormes, dilatés, sont sur elle comme s'ils voulaient s'emparer de son corps.
Elle se sent dévoilée et va céder à la panique, mais, l'homme se calme ferme les yeux et se laisse, sans plus, dominer par les infirmiers.
Ce n'est pas la peine d'insister, vous pouvez y aller, Madame, n'est-ce pas, Madame Legros ?
La doctoresse opine du chef.
Il la détaille et lui demande : Christine, cela vous dit quelque chose ?
Rien ! Je m'appelle Mathilde.
Et elle s'en va.
Elle est en nage,épuisée, mais somme toute légère et libérée du poids et de la menace que faisaient planer sur elle cette confrontation. L'homme n'est pas Alexis, il ne peut pas l'être. Ils ne reviennent jamais, c'est interdit. Les âmes comme la sienne errent indéfiniment sur les crêtes des vagues folles et hantent les nuits de tempête. Mamé Christine était formelle , on ne met pas ces choses en doute, on ne se gausse pas de ces histoires, comme le fait Guy à présent. Un jour, lui aussi l'apprendra à ses dépens. Alexis, n'est pas dans cet hôpital, il est ballotté d'une mer à l'autre au gré de la volonté des esprits. Il avait ri, Alexis, il avait ri et il ne savait pas...
Désormais il est seul à charrier son désespoir au faîte de vagues meurtrières, comme celles qui l'ont emporté cette nuit à Vigo.
Mamé Christine avait raison !

 

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L'avant-dernière illustration est du peintre Nico. Qu'il en soit remercié.
Texte déposé à la Société des Gens de Lettres (Paris octobre 2012)

 

11:44 Écrit par Dim's dans littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : nouvelles, folie |  Facebook |

22/10/2012

Lune de jour

 

 

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On s'est retrouvé dans le petit café jouxtant la Torre Belem. L'atmosphère était un peu nostalgique, Lydia, ma secrétaire, essuyait une larme qui perlait au coin de sa paupière et Joa, le commercial, tentait, comme d'habitude, de dérider la compagnie par quelques blagues et facéties. Dehors il faisait un temps magnifique, les hirondelles, sous les rayons du soleil, épousaient des montagnes russes en se poursuivant dans le ciel et les eaux du Tage se jetaient avec une lenteur majestueuse dans l'océan tout proche. Sous le pont du vingt-cinq avril, un énorme conteneur, aussi haut que le pont lui-même, quittait le port en faisant mugir tristement ses sirènes.
Ils disaient qu'ils me regretteraient, que c'était dommage que je doive retourner en Belgique au bout de ces deux années de Portugal, qu'on avait bien travaillé ensemble et qu'ils espéraient tous me retrouver plus tard : « ochalà ! »
Je n'avais pas trop envie de répondre, alors je souriais à l'un ou à l'autre, j’acquiesçais d'un air entendu, retenant les mots, serrant une main qui se tendait pour la dixième fois ou plus, m'efforçant de rester égal à moi-même qui avait été leur directeur dans les locaux de la « Speed Insurance, Portugal, Ltda ».
Quelques minutes auparavant, j'avais pris congé de Wilson, le directeur pour l'Europe, qui me remplaçait dans l'attente de mon successeur ; il avait été fort compréhensif et courtois : Dommage que vous soyez obligé de partir, Alex, vous faisiez un bon travail ici, et puis le pays vous convenait à merveille, mais bon, la maladie de votre femme vous rappelle à vos obligations et ni la compagnie, ni moi-même ne souhaitons vous en soustraire. Vous retrouverez votre ancienne affectation et vous pourrez compter sur notre sympathie.
C'était donc une page lisboète qui se tournait irrémédiablement et j'en concevais un regret profond tant je m'étais fondu dans ce peuple singulier qui, dédaignant les conquêtes terrestres et snobant l'arrogance de son puissant voisin, portait ses regards vers ces espaces immenses au-delà des océans. Je pouvais voir à ma gauche la statue en forme de proue d'Henri le Navigateur exhortant les Portugais à découvrir le monde et le peupler un peu partout de leurs métis.
Cela expliquait la diversité des couleurs et des types d'hommes et de femmes que je pouvais croiser dans les rues de la capitale : grandes blondes aux yeux bleus, petites noiraudes, ombres silencieuses venues de Goa ou de Macao, noirs hilares de Mozambique ou de l'Angola, pas loin de Wisigoths roux et de Maures au regard brûlants. Certaines nuits de tempête, j'entendais les craquements sinistres des caravelles qui se fracassaient sur des récifs lointains et les cris désespérés des naufragés emportés à jamais par des flots déchaînés ; des fantômes tristes devaient hanter les rues qui rappelaient le tremblement de terre de jadis et les invasions sarrasines et la furie des Castillans. Je montais alors les ruelles escarpées de l'Alfama et savais où se chantait le fado le plus déchirant, celui qui au bout de ses notes emporte toute la misère du monde pour la noyer, une fois pour toute dans la bouche du Diable, non loin d'ici, celle qui broie les vagues anémiées venues de l'autre bout de la mer.
7.jpgEt au petit matin, sous une pluie fine et triste comme les accords des guitares, je rentrais dans mon appartement du Bairro Alto. Le chauffeur de taxi ne disait rien, on n'interrompt jamais la mélancolie d'un fadista ; tous les Lisboètes savent ça.
Je songeais que ma vie aurait pu continuer ainsi son petit bonhomme de chemin, sans détours périlleux, ponctuée par le travail, mes promenades solitaires du côté de la Praça Luis de Camoes où j'aimais m'attabler à la terrasse du « Brasileira », y déguster un « bica », et mes relations épisodiques avec Angela.
Elle était arrivée voici quatre ans de son Brésil natal et avait vite compris qu'une fille de vingt ans qui se couche toute seule ne devient pas riche. Elle a donc monnayé ses charmes pour se payer et le nécessaire pour sa famille et le superflu pour elle, sans état d'âme, consciente qu'un amant de cinquante ans qui dépense vaut bien un jeune qui engrange.
Fortalezza c'est tout droit m'avait-elle dit un jour que nous contemplions l'océan depuis le Cabo. Enfin, je veux dire, tout droit en tournant un peu à gauche, pas loin en somme !
Elle en rêvait de Fortalezza et de ses parents à qui elle avait dit qu'elle était secrétaire dans une boîte internationale où elle avait appris l'anglais, ce qui était vrai, mais pas pour répondre au téléphone.
Une à deux fois par mois, nous passions une partie de la nuit ensemble à l'hôtel Ritz après avoir dîné dans une taverne de l'Alfama ou des docks voisins. Son corps était celui d'une adolescente, souple et sauvage, un peu comme celui d'une jeune chatte, la nuit, sur le sentier de la chasse.
Il y a trois jours, je lui avait dit que je retournais chez moi, que ma femme était malade, qu'elle allait même mourir d'un cancer qui lui crevait petit-à-petit le foie et que je devais l'assister dans ses derniers moments. Je ne pouvais faire autrement, c'était mon devoir.
Sans rien dire, elle a détaché le pendentif qu'elle portait au cou, une espèce de petit diable en onyx et elle m'a dit qu'elle me l'offrait, cela portait chance a-t-elle ajouté, c'était une sorcière qui le lui avait donné au Brésil avant qu'elle ne parte, et de la « chance », elle en avait eue, avec des amis comme moi.
Elle est resté toute la nuit et le matin venu, elle a refusé ses honoraires.
Elle m'a dit qu'elle était triste de me savoir parti, et moi aussi j'étais triste de la quitter, il y avait en elle une spontanéité quasi animale que les femmes policées et asexuées de ce continent avaient depuis longtemps perdue.
Elle allait me manquer, comme cette ville, son fleuve et cette atmosphère mélancolique qui des collines vertes du Nord se répand sur les maisons blanches recouvertes d'azulejos multicolores.
Trois mois auparavant, Florence, ma fille, vingt-six ans et architecte, ne doutant de rien et surtout pas d'elle-même, la rage carnassière que masque un sourire étudié, avait débarqué inopinément pour m'annoncer la nouvelle :
Elle est très malade, il faut que tu rentres, elle en a pour six moi au plus... je ne te pardonnerai pas de ne pas l'avoir soutenue dans ses derniers moments.
J'étais parti depuis deux ans, elle habitait avec sa mère dans la grande villa de Lasne, dans la banlieue chic de Bruxelles. Andrée, ma femme, n'avait rien dit, rien laissé transparaître. J'étais le mari qui travaille à l'étranger, un point, c'est tout. Je les imaginais toutes deux pénétrées d'un sentiment fait de ressentiment ou de colère ou des deux à la fois sur ce mari et père qui, à bout de leurs intrigues, s'était éloigné d'elles.
J'avais bien essayé d'expliquer à Florence ce sentiment de vide qui m'habitait, cette impression glacée qui fait que la vie n'est plus qu'un ensemble de convenances et d'habitudes savamment entretenues et qui, à la longue, me transformait en zombie. Mais elle n'a rien voulu entendre !
Tu rentres et tu assumes, après tu feras ce que tu voudras.
Voilà, c'était prononcé, pas d'appel possible.
images.jpgA Lasne, elles m'attendaient. Sourires de circonstances, jupe plissée d'Andrée, le petit chien sur les genoux et la permanente sévère. Florence en maîtresse de maison. Ce qui m'a surpris ce fut la présence d'un homme encore jeune, Olivier comme l'appelait Florence, le médecin d'Andrée.
Dès l'abord, il ne m'a pas plu, je l'ai trouvé fat et arrogant malgré l'effort que manifestement il faisait pour me plaire. Directement j'ai senti qu'entre Florence et lui, il y avait plus que des liens tissés par la maladie d'Andrée. Ils étaient de la même race, ces deux-là, de celle qui tue tout ce qui fait ombrage à leur soleil, c'était très clair, ils étaient encore un peu trop jeune que pour cacher parfaitement leur jeu.
Ils ont tous fait comme si rien ne s'était passé depuis les deux années que j'avais quitté la maison. C'était comme si je revenais d'un voyage d'affaires de deux ou trois jours. La maison était, comme d'habitude, dans un ordre parfait, dans le jardin la piscine étalait sa couleur bleue au milieu du gazon bordé d'hortensias roses et gras. Le petit chien gambadait et la domestique polonaise servait sous la tonnelle des sushis livrés par le traiteur à la mode.
Je n'ai pas trouvé Andrée aussi malade que Florence me l'avait décrite. Elle ne mangeait pas beaucoup, mais elle ne l'avait jamais fait. Elle me semblait amaigrie, mais pas trop. Je m'étais attendu à la voir décharnée, le cheveu rare, affaiblie par la chimiothérapie, mais non !
Olivier m'avait brièvement mis au parfum : Il n'y a pas de chimiothérapie, Monsieur, c'est inutile, elle prend des antalgiques, des médicaments dont certains sont de purs placebo et des concentrés de vitamines. Il y a une garde-malade qui nous assiste deux fois par semaine quand elle passe la nuit sous perfusion. Les spécialistes ne peuvent faire autrement. Le moment venu, il y aura les soins palliatifs, c'est tout.
Florence à ses côtés opinait du chef, elle ajouta avec un sourire que je ne pus interpréter : La garde-malade est une Portugaise, elle s'appelle Mariza, vous pourrez parler du pays.
La nuit venue, dans ma chambre, l'impression de malaise s'est encore accentuée. Je ne reconnaissait plus cette maison, j'étais un étranger invité, rien de plus qu'un homme en transit. Andrée, Olivier, Florence, tous me faisaient l'effet d'être des ombres dansant un ballet mystérieux, œuvre d'un chorégraphe allumé qui déplaçait les corps au gré de ses caprices. Tard dans la nuit, j'ai entendu la voiture d'Olivier quitter la villa, puis, dans le couloir du bas, il y eut des pas furtifs, une porte qui se ferme et puis le silence de la nuit a tout recouvert d'une chape de plomb.
Les semaines qui suivirent mon retour furent très occupées. C'est sans plaisir que je repris le chemin de la « Speed Belgium », avec le sentiment de revenir lieutenant dans une caserne que j'avais quittée colonel. Je ne connaissais plus grand monde dans ce bureau fébrile au sommet d'une tour de l'avenue Louise. Sous leurs airs compassés, ils me regardaient tous un peu comme si j'étais un sans-papiers égaré dans une réception mondaine. Le directeur belge, conscient de la sympathie que me portait Wilson, et soucieux de ne pas se l'aliéner, me trouva bien vite un placard, une secrétaire et m'oublia aussi sec. J'étais face à moi, sans travail, tout un programme, en somme.
Le matin au petit-déjeuner, Andrée muette et imperturbable me fixait de ses grands yeux clairs. Je la saluais, lui demandais si elle avait passé une bonne nuit et je recevais toujours les mêmes réponses polies et mesurées, puis je m'en allais accompagné par les bonds et les aboiements du teckel.
Florence passait le soir en trombe et puis disparaissait aussitôt dans sa vie faite de réunions, relations intéressées, restaurants branchés et sympathies artificielles nettement moins solides que les haines farouches qu'elle portait à tout ce qui barrait sa route.
Les fins de semaine me semblèrent bien vite insupportables. Pour fuir cette nécropole j'avais décidé de faire du bénévolat et demandé à devenir visiteur des prisons, cela me permettrait au moins de visiter les geôles des autres et occuper mes week-end. Je n'en dis rien à Florence qui m'aurait, une fois de plus, saqué, aussi sec au bout d'un de ces jugements sans appel dont elle avait le secret. Mais pour ce sacerdoce, il fallait remplir un tas de papiers, les soumettre à des policiers, à des juges... Aujourd'hui encore, j'attends leur réponse.
Je n'avais toujours pas fait la connaissance de cette Mariza dont m'avait parlé Florence. Elle était en vacances et remplacée par une Slovène ou autre Moldo-Slovaque. Je pestais intérieurement sur ces européens qui réclament de l'assistance sur tous les tons, mais laissent aux autres le soin d'exécuter les tâches qui les répugnent.
Andrée, au bout de ses perfusions nocturnes, reprenait place dans le salon sans que je puisse discerner le moindre changement dans sa manière d'être et de faire. Elle était là, aux portes de la mort, à se soucier de son rendez-vous avec le coiffeur, du portail qu'il fallait traiter contre la rouille et de se demander si, oui ou non, il fallait installer une caméra de surveillance.
Il me restait un ami, le docteur Gutfreund.
bars.jpegNous avions pris l'habitude de nous rencontrer tous les dix jours dans un restaurant sympathique pour manger et boire en nous racontant les histoires de jadis. Un jour, inspiré sans doute par le dernier verre, il m'a confié :
T'es trop bon, Alex, tu cultives encore des sentiments d'altruisme, si rares chez les sauvages qui nous entourent, à chaque fois tu te fais piéger...
Pourquoi tu me dis ça ?
Tu le sais bien... Ne me dis pas que t'es heureux de te retrouver ici, près de ta femme et de ta fille ! Je pense, que tu aurais dû ignorer sa supplique et rester à Lisbonne.
Et pourquoi, donc ?
C'est pas ta femme qui insistait tellement pour que tu rentres. Ta fille, elle roule pour elle et personne d'autre. Ton retour, elle doit le présenter à sa mère comme une victoire et asseoir encore plus son influence sur elle.
Mais Andrée est malade et mon retour...
Ne l'aurait sûrement pas guéri. T'aurais pu passer quelques week-end en Belgique et la conforter de cette manière. Mais pour ta fille, sa mère, fille d'un riche banquier catholique, ne pouvait être délaissée par son mari. Maintenant elle peut se prévaloir de ton retour, te présenter comme celui qui a préféré ses obligations conjugales à sa carrière...
Il vida son verre, et devant mon air un peu buté, n'insista pas. J'avais compris que son analyse était exacte. Je me refusais à admettre que je m'étais laissé prendre aux sentiments, que Florence était à la base de tout cela.
C'est six semaines après mon retour que je fis la connaissance de Mariza. J'avais oublié que cette nuit Andrée était sous perfusion et fus tout surpris de voir dans la cuisine une inconnue rincer une éprouvette.
Elle avait une peau étonnement pâle, constellée de grains de beauté, des cheveux châtains qui lui tombaient jusque sur les épaules. Grande, elle aurait pu ressembler à une Anglaise, s'il n'y avait eu ces immenses yeux noirs qui dénonçaient des origines maures.
La quarantaine à peine entamée, elle avait épousé un Belge qui était mort dans un accident de voiture voici deux ans. Elle était restée au Royaume et officiait comme garde-malade, son diplôme portugais d'infirmière n'étant pas homologué.
Je pris alors l'habitude de la savoir deux fois par semaine dans la villa, la nuit, à veiller sur Andrée. Parfois je l'entendais qui passait de sa chambre à celle de ma femme en faisant un crochet par la cuisine. Une nuit où l'insomnie, une fois de plus, ne m'accordait aucun quartier, je décidai de descendre au séjour et de lui faire la conversation.
Il était trois heures du matin, dehors la vent d'automne secouait hargneusement les arbres en hurlant sur des tons mineurs. Le teckel est sorti de son panier pour me saluer, puis il est parti derechef, la queue entre les jambes, se coucher. Mariza ne semblait pas surprise de me voir.
J'ai bu un verre de soja en lui racontant mon séjour portugais. Nous étions assis côte à côte sur le grand chesterfield face à la cheminée.
C'était une auditrice fort agréable qui me laissait deviser en me regardant sans rien dire, opinant d'un signe de tête ou d'un sourire. Vers six heures du matin elle m'a fait remarquer que le jour allait se lever. Je n'ai pas insisté, je ne voulais pas lui donner l'impression que je serai resté à lui parler jusqu'au bout de la nuit.
Cela devint, petit-à-petit une habitude que de la rejoindre au milieu de la nuit et de converser ensemble, comme si nous nous étions connus de toute éternité. En fait, je me rends compte à présent que c'était surtout moi qui parlais.
Un dimanche, Florence, flanquée du sempiternel Olivier me demanda à brûle-pourpoint :
Alors, tu la trouves comment, cette Mariza ?
Je savais qu'elle te plairait, ajouta-t-elle, puis, sans attendre ma réponse, me laissa perplexe à tenter de deviner ce que cachait son sourire énigmatique et son regard entendu.
C'est Gutfreund qui a sans doute compris tout ce qui se tramait, mais il ne m'a rien dit d'autre que : C'est vrai qu'elle te plaît cette Mariza, d'ailleurs tu n'as fait que parler d'elle depuis une heure et tu ne t'en est même pas rendu compte !
Et il ajouta : Si je l'ai vu, ta fille l'aura vu aussi.
M'a-t-il vraiment livré le fond de sa pensée ? Aujourd'hui je me le demande.
C'est une bûche qui tout déclenché, comme dans la nouvelle de Maupassant où un homme et une femme assis face à la cheminée se précipitent pour ramasser la bûche incandescente qui s'en échappe et se retrouvent dans les bras l'un de l'autre.
Parfois je me demande ce qui se serait passé s'il n'y avait pas eu, cette nuit là, le froid mordant, mon insomnie chronique et l'envie de tenir compagnie à cette femme. La vie doit être ainsi faite et il ne faut pas se perdre en conjonctures stériles, les choses sont telles que les dieux l'ont décidé.
Il était quatre heures et quelque chose du matin, nous étions assis dans le chesterfield face au feu quand une bûche s'est projetée brutalement sur le carrelage. D'un bond, nous nous sommes précipités pour la remettre dans l'âtre et, le danger écarté, nous nous sommes retrouvés l'un face à l'autre, nez à nez, bouche à bouche et à quatre pattes.
Je réalise à présent que ce sont ses lèvres qui, les premières, se sont collées aux miennes. Toujours est-il que le chesterfield nous a reçu, nous cherchant de partout, nous trouvant, nous perdant, pour mieux nous retrouver ensuite et nous étreindre farouchement, inconscients de l'heure, de l'endroit, épanchant ce désir qui, depuis des semaines, couvait en nous.
Le lendemain au petit-déjeuner j'ai eu un choc en voyant Florence attablée dans la cuisine devant son bol de céréales. J'avais complètement oublié qu'elle passait la semaine à la maison, je la croyais chez elle...
Elle m'a demandé, l'air de rien, si j'avais passé une bonne nuit. C'est cet « air de rien » qui m'a perturbé et me perturbe encore.
Mariza est sortie de la chambre d'Andrée et nous a souhaité à tous les deux une excellente journée. L'air de rien, elle aussi !
Si je comprends bien, tu es en train de tomber amoureux d'elle.
C'était Gutfreund qui concluait ainsi une de mes sorties.
Je ne sais pas. Peut-être amoureux de l'idée de l'être, tu crois pas ?
C'est les femmes qui sont amoureuses de l'état amoureux, mon vieux, avec nous, c'est plus carré, moins tordu, plus direct...
Derrière nous, près du bar, deux ou trois belles de nuit albanaises criaillaient entre elles et, assise, patiente, près du docteur, une jeune Bulgare attendait qu'il l'emmène à l'hôtel.
Si la pensée crée le réel, alors le réel n'est que pure création de l'esprit, c'est-à-dire rien. Peut-être en est-il de même avec l'amour. C'est nous qui le créons parce que nous voulons connaître ses « rousseurs amères » dont parle le poète.
Gutfreund était plus direct : En attendant, ce qui est pris est pris. Ne te tracasse pas avec les tenants et les aboutissants de cette histoire, jouis, mon vieux.
Je le sentais pressé de partit, la Bulgare sous le bras. La fille était avenante, chaussée de hauts talons et bas à résille. Des rondeurs fermes et invitantes. Sacré Gutfreund !
Nous prîmes congé et je m'en allai, déclinant au passage, les incitations insistantes des Albanaises.
Dehors, une pluie fine et glacée me ramena bien vite à la maison. Mariza me manquait.
Et décembre se mourait...
C'est le deux janvier suivant que j'ai tout appris. Enfin, presque...
Cafe_Brasileira_in_Lisbon.jpgNous étions à Lisbonne, Mariza et moi, dans la petite suite que j'avais retenue à l'hôtel Dom Pedro. Nous étions amants depuis six semaines et, passé le traditionnel Noël en famille, je m'étais éclipsé avec elle au Portugal.
Ce matin, il pleuvait à Lisbonne et le ciel était tout gris. Depuis notre suite au vingtième étage nous regardions la ville. Les eaux du Tage agitée par le vent secouaient les remorqueurs qui revenaient du large entourés de mouettes virevoltantes.
Nous n'avions absolument rien à faire, sinon l'amour. Après, étendus sur le grand lit, les sens apaisés et avec au corps cette sensation de plénitude particulière qui suit l'étreinte amoureuse, nous avons commencé à parler de tout et de rien et puis, petit-à-petit, de ce qu'elle avait vu et entendu chez moi, depuis tous ces mois.
Elle n'a pas le cancer, ta femme, c'est moi qui te le dis.
Allons...
Je ne suis pas médecin, mais j'en sais assez pour reconnaître les cancéreux des asthmatiques, elle n'a pas le cancer !
Mais Olivier ?
Olivier est l'amant de ta fille, et pour la garder, il est prêt à tout. Ils ont inventé cette histoire pour te faire revenir.
Mais pourquoi ?
Parce que ta femme devenait neurasthénique. Ton départ avait bouleversé un ordre qu'elle croyait immuable et elle ne pouvait le supporter. Ta fille a compris que si elle te faisait revenir, son influence auprès d'elle serait décuplée. Alors, tout était bon pour le faire, même le mensonge le plus grossier et la ruine de ta carrière.
Elle se tut une seconde, puis ajouta :
Son ambition est démesurée, elle lorgne sur la fortune de ta femme qui lui a déjà donné énormément pour ouvrir un cabinet d'architecte.
Tu l'as remarqué quand, ce mensonge ?
Très vite. Au départ Olivier ignorait que j'avais un diplôme d'infirmière. Un jour il m'a demandé si je savais faire des injections intraveineuses et j'ai dit oui, que j'en avais fait tant et plus au Portugal quand je travaillais à l'hôpital. Il m'a regardée d'un drôle d'air, a semblé hésiter, puis il a dit qu'alors je savais parfaitement ce que signifiait le secret professionnel.
J'ai fait à ta femme des injections de vitamine C, ce qui la faisait dormir. C'est tout !
La perfusion, ce n'était que du glucose et de la poudre aux yeux.
Alors elle ne mourra pas ?
D'un cancer ? Pas du tout  !
Et elle était complice ?
Non... manipulée aussi et hypocondriaque. Elle croit qu'elle est malade, mais, depuis ton retour, m'a dit aller beaucoup mieux. En fait, elle se demande ce que je fais encore à la maison.
Et Florence ?
Elle se tut, me fixa de ses grands yeux noirs, vint se lover tout contre moi, sa peau à même la mienne, ses seins reposant sur ma poitrine, elle me caressa le visage et... :
En ce qui te concerne, elle a fait l'article, c'est le moins que je puisse dire.
Vous savez, mon père est un homme fort séduisant, je suis sûre qu'il vous plaira, et puis il aime tellement le Portugal, vous aurez des choses à vous dire tous les deux.
Un ange passa. De toute cette histoire se décantaient des effluves empoisonnés qui polluaient les esprits.
Elle aurait souhaité que l'on soit amants, rien que pour te garder à la maison, elle est machiavélique.
Gutfreund m'avait dit la même chose. Nous étions donc, elle et moi, pris dans les rets de Florence.
Non pas pris ! Elle voulait que tu couches avec moi comme on le fait avec une bonniche, elle n'avait pas prévu le sentiment qui nous unit, c'est son maillon faible désormais, elle ne pouvait le concevoir, celui-là !
Quoi faire alors ?
Pour le moment, rien! On s'aime, c'est le principal, on verra après. Surtout ne pas leur montrer qu'on a percé leur jeu.
Silence. La pluie a tambouriné sur la grande fenêtre et le ciel s'est fait encore plus menaçant, comme si tous les éléments du monde s'étaient ligués contre moi. Tous, sauf Mariza !
Andrée est morte un mois après. C'est Mariza, de garde cette nuit là, qui nous a réveillé, Florence qui passait une nuit à la maison, et moi. Elle gisait sur sa couche, les yeux grands ouverts, la bouche entrouverte, figée dans une ultime et vaine interrogation.
Olivier est venu de suite, a constaté qu'elle avait succombé des suites d'une rupture d'anévrisme, et a signé le permis d'inhumer.
J'ai bien observé Florence durant tous ces moments. Elle semblait plus contrariée que triste.
Andrée fut incinérée dans la plus stricte intimité. Florence et Olivier affichaient un deuil discret et semblaient prendre des distances avec moi. Comme le contrat de mariage stipulait que les biens allaient au dernier survivant, j'héritais, par conséquent, de la fortune d'Andrée. Je pouvais prendre un nouveau départ, démissionner de la « Speed Belgium » et partir avec Mariza au Portugal.

 

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Ces lignes, je les écris deux ans après les faits. Mariza et moi, nous nous sommes mariés il y a six mois. Nous habitons désormais dans notre villa de Cascais. Nous avons tout pour être heureux, un pays que nous aimons, l'aisance financière et ce sentiment d'avoir triomphé de forces hostiles. Depuis la mort d'Andrée, mes rapports avec Florence se sont petit à petit dégradés. Après la mort de sa mère, elle a poussé des cris d'orfraies quand elle a découvert ma liaison avec Mariza, puis elle en a poussé d'autres plus tonitruants encore quand j'ai résisté à ses demandes de plus en plus pressantes de fonds pour créer un deuxième cabinet d'architectes. Je n'ai pas cédé. Elle ne voulait pas que je vende la villa de Lasne, mais je l'ai fait quand même. Depuis , nous ne communiquons pratiquement plus, même si je sais que, curieusement, elle est restée en contact avec Mariza. Elle se serait mariée, parait-t-il, avec Olivier je suppose, ou un autre, allez savoir quoi avec une fille pareille !
Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes s'il n'y avait, depuis trois mois, mes problèmes de santé, cette maladie qui me tarabuste le corps et l'esprit. Une affection rare et peu facile à soigner. Mais Mariza y veille, ainsi que le docteur Joachim Peireira da Silva, son cousin.
Ils s'occupent bien de moi, deux fois par semaine, leur nièce, Cristina, vient me veiller la nuit lorsque je suis sous perfusion. Mariza et lui me disent que dans quelques mois tout sera comme avant, que la maladie sera une fois pour toute vaincue. Il sont tous les deux très optimistes.
Je veux bien les croire, tout est dans le mental comme disait le docteur Gutfreund. Et je me dis que je vais guérir, qu'il n'y a aucun doute là dessus, le talisman d'Angela, je l'ai toujours et il pense la même chose. Mariza ne veut pas que je rédige ces notes, elle affirme que cela me fatigue, mais je passe outre et les donne au jardinier qui les poste pour la Belgique et Gutfreund.
Il y a un fado qui résume très bien ce que je vis :
« Por estranha magia
brilha o sol de noite
e o luar de dia »
Par une étrange magie, la lune brille le jour et le soleil la nuit.
Ce ne sont pas des mots alignés comme ça, pour faire beau.
C'est du réel, du fado !

 

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08/03/2008

Le grain de sable.

Majorque (15)Il les avait repérés depuis trois jours qu’il était là. Elle petite, blonde, riant fort, silhouette élancée et chevilles fines ; lui, plutôt grand, brun, visage ovale, dents blanches, musculature moyenne et chemise échancrée sur un torse imberbe.
Un jeune couple comme on en voit des tas dans cet hôtel des Baléares. Jeune, sans enfants, promis à un avenir sans histoires.
Pour lui, un avenir sans histoire est la chose la plus lamentable qui puisse arriver aux gens. Naître, vivoter et puis mourir. Rien de plus banal.
Il pense que la vie, la vraie, n’est faite que de tours et détours à flanc l’abîme avant le grand saut final dans l’inconnu.
Il pensait à tout cela quand il les voyait sur la plage se dorer au soleil chaud de juillet, elle dans un petit bikini blanc qui mettait son teint cuivré en reliëf.
Trop petit, le bikini.
Il les regardait à la dérobée quand il s’étendait, lui aussi, sur la plage où quand il jouait au volley non loin d’eux.
Leur chambre est au rez-de-chaussée, de l’autre côté du restaurant et de la réception de l’hôtel, pas loin de la piscine. Ca aussi, il le sait.
Tous les jours il y avait une soirée dansante animée par un orchestre local. Les couples virevoltaient au son d’une musique syncopée. Elle faisait tournoyer sa robe, et il pouvait contempler ses jambes nerveuses esquisser les pas en rythme et avec grâce. Elles sont belles, ses jambes.
Lui restait seul au bar à siroter un « Cuba libre », lentement, et en fumant une cigarette américaine. Les volutes de fumée montaient en spirales au plafond et s’étendaient paresseusement avant de mourir emportées par la brise discrète de la mer.
Cette nuit là, il l’a vu quitter la salle pour se diriger vers leur chambre. Elle est restée à sa table entourée d’une cour de bellâtres aux yeux brillants qui parlaient fort et se disputaient pour l’inviter à danser.
Une allumeuse, s’était-il dit plusieurs fois.
Il règle sa consommation, souhaite une bonne nuit au barman taciturne qui lui rend la monnaie et prend la direction du sentier qui mène vers leur chambre.
Odeurs mélangées de pin et d’air marin.
La lune est à son dernier quartier, il sait cela aussi. De hauts lauriers roses bordent le sentier, le jour ils donnent un peu d’ombre, tard dans la nuit ils sont autant de masses noires propices à des apartés romatiques ou à de furtives étreintes. Il l’a observé.
Il l’a vu rentrer dans la chambre où une lumière s’est allumée. Il est resté à l’ombre d’un laurier épiant les alentours, seul sans être vu. Dans la main il tient le lacet.
C’est un modèle particulièrement long : 110 cms. Il l’a détaché le soir même d’une paire de chaussures montantes emportée au cas où l’envie le prendrait de faire de la marche dans les montagnes aux alentours. Mais il a renoncé à cette excursion, il préfére rester sur la plage à jouer au volley, ou se promener, solitaire, le long de la mer.
 De la chambre lui vient le bruit d’une chasse d’eau. La lumière s’est éteinte et il l’a vu sortir et emprunter le sentier pour revenir vers la piste de danse. Il porte une chemise blanche bien visible dans l’obscurité ambiante, son pas est souple et silencieux, le pas d’un homme sans histoires.
Il arrive à sa hauteur quelques secondes après, le salue d’un « B’soir » poli et indifférent, et poursuit son chemin.
Quand l’homme sent le lacet autour de son cou il a un mouvement de recul stupéfié. Il ne se débat qu’après une ou deux secondes, trop tard...la mince lanière lui serre encore plus la gorge et l’étouffe indifférente aux soubresauts de son corps qui se cabre et recabre désespérement. Derrière le lacet, il évite les coups de pieds qu’il tente de lui donner et qui se perdent dans le vide. L’homme pousse un râle ou deux et s’affale de tout son poids sur les graviers. Deux minutes au plus…
Autour de la gorge, il y a un peu de sang. La langue pend, misérable, hors de la bouche. Il git, là, sur le sentier, ses yeux vides regardent le petit quartier de lune et les étoiles muettes du ciel.
L’homme, longeant les lauriers, est parti doucement en direction des chambres. Avant d’y arriver, il  prend à droite pour couper, pieds nus, à travers la pelouse. Puis il rejoint l’aile où il loge.
Arrivé dans sa chambre, il examine ses mains, son pantalon, sa chemise, nettoie le lacet à l’eau froide. Il prend une douche et se couche.

 

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Quand il se réveille, le lendemain, il remarque d’abord le lacet qui manque à l’une des chaussures montantes. Il se reproche de ne pas l’avoir remis en place avant de s’endormir. Il répare cet oubli, fait le tour de la chambre, inspecte soigneusement ses vêtements de la veille, les talons des chaussures, se douche et descend pour le petit-déjeûner.
Dans la salle il ne remarque rien d’anormal sinon qu’il n’y a pas de musique. Les gens vont et viennent autour du buffet, ils ne disent pas grand-chose, mais c’est comme ça tous les matins. Ils ont faim.
Il est entouré de touristes italiens, il essaie de comprendre ce qu’ils disent mais manifestement, ils ne parlent pas de ce qu’il voudrait. Ils terminent leur petit-déjeuner, se lèvent, lui disent  Ciao ! et il répond Ciao !
Après, il se dirige à pas lents vers la réception, il passe devant le panneau qui affiche les activités du jour, un avis y est accroché : la soirée dansante de ce soir est annulée en raison de l’événement dramatique de la veille.
Il se sent comme rassuré. L’événement est « dramatique ». Il finissait par en douter.
Devant la réception il jette un oeil dans le bureau du directeur dont la porte est entrouverte. Il y a du monde dans le bureau, des hommes en costume. Il pense que ce sont des policiers. Ils parlent sans trop couvrir leur voix. Il ne comprend pas l’espagnol.
A la plage il y a moins de monde. C’est ce qu’il lui semble et que lui confirme une touriste, une Française, Suzanne, rousse trentenaire et esseulée.
Elle dit que c’est terrible ce qui s’est passé hier. Des gens ont quitté l’hotel traumatisés. D’autres sont partis se baigner ailleurs. Vous savez pas pourquoi il l’a tué, ce pauvre type ? Non je ne sais pas. Et puis pourquoi il l’a fait, il ne l’a même pas volé à ce qu’il paraît ? Non, je ne sais pas. Vous voulez pas me tenir un peu compagnie, je ne me sens pas à l’aise ? Oui, je veux bien.
Ils s’étendent sur le sable. Serviettes côte à côte. Elle parle… une vraie logorrhée.  Il l’écoute moins distraitement quand elle évoque la veille. On s’est demandé pourquoi la police était dans la salle. Il n’y avait plus de musique, plus rien, on a tous été prié de rester sur place, le directeur a pris sa femme à part avec deux autres hommes. On l’a entendue pousser des cris !
On sait pas où elle est aujourd’hui. Terrible, je vous dis.
Il ne répond pas.
Je suis de Paris et vous ? De la province. Elle pouffe. On est tous des provinciaux, même à Paris. Vous restez encore longtemps ? Cela ne vous angoisse pas cette histoire ? Moi, je sais pas si je vais rester. Savoir que ce type a été assassiné comme ça à quelques mètres de là où je me trouvais, cela me glace. Pas vous ? Si, moi aussi, mais pas de la même façon. De quelle façon alors ? Je sais pas, de la façon qu’un homme se glace pour ce genre de chose. Ah ! et vous croyez que c’est différent pour une femme ? Je suppose que oui, c’est une question de sensibilité. Ben oui, c’est possible ce que vous dites là, une femme doit être plus sensible à ce genre de drame, enfin, je veux dire, le ressentir autrement, non pas que les hommes le soient moins ou insensibles. C’est quoi encore votre prénom ? Il répond. Ah, c’est joli comme prénom ! 

 

sans lune


Le commissaire Ramon Guttierez regarde l’homme qui est assis en face de lui derrière une table à côté du traducteur. Depuis sept heures qu’il l’interroge, Ramon le trouve étrangement frais et décontracté.  Lui est fatigué et songeur. Au plafond, les pales du ventilateur tournent en grinçant et font comme un miaulement de chaton affamé, cela l’énerve et ajoute à l’impression trouble qu’il a de ne pas contrôler la situation.
L’ampoule du bureau diffuse une lumière de plus en plus blafârde, c’est toujours ainsi passé une certaine heure. L’île n’est pas encore équipée comme il faut pour dispenser à tous ces touristes qui l’envahissent les besoins électriques qu’ils exigent, alors les autochtones trinquent.
Depuis la nuit dernière il est sur la brêche avec cette histoire de meurtre dans cet hotel flambant neuf et en ce moment rien ne dissipe le brouillard qui enveloppe cette affaire dont il ne discerne pas les tenants et aboutissants.
A chaque fois qu’il lui a demandé s’il l’avait tué, l’homme a répondu calmement en haussant un peu les épaules : pourquoi je l’aurais tué ? Je ne le connaissais même pas. Ce qui était la vérité toute nue, agaçante dans son énoncé froid et brutal. Personne ne les avait vus ensemble, sa femme non plus ne l’avait jamais vu de près. Pourquoi l’aurait-il tué ? Guttierez sait que l’on ne tue pas comme ça. Il a tué, lui. Souvent et beaucoup. Combien ? Il ne sait pas. Mais c’était durant la guerre civile et le mobile était clair : lui ou le républicain d’en face.
Et puis avec ce Français, il ne sait pas comment s’y prendre. Ils ne les aiment pas, les Français. Il ne les connaît pas, mais il ne les aime pas, il y en avait trop parmi les « brigatistas » d’en face. Il préfère les Allemamds, comme ça, instinctivement, même s’il ne les connaît pas bien non plus.
Ces interrogatoires prennent trop de temps, pense-t-il. Il faut que le traducteur traduise sa question et puis lui rapporte la réponse, cela traîne et nuit à sa méthode de harcèlement. Il ne sait plus quoi faire.
La Française, par exemple, elle lui a dit qu’elle l’avait vu tuer, lui, le type d’en face. Elle était sur son balcon au premier étage quand il a étranglé ce touriste. A onze heures elle était affirmative, mais quand il a fallu qu’elle le reconnaisse derrière un miroir sans tain, elle est devenue hésitante, et a fini par dire qu’elle n’était plus sûre du tout, qu’elle ne savait pas, qu’elle hésitait, que c’était pas lui au  bout du compte. Les femmes…
Il est allé dans la chambre de cette femme, sur ce balcon d’où elle avait aperçu la scène du meurtre. Et là, il avait réalisé que de ce balcon il était impossible de voir le lieu du crime. Pourquoi a-t-elle lancé cette accusation ? Elle non plus ne connaissait pas cet homme, un touriste, un type à qui elle n’avait jamais adressé la parole, pas même salué d’un hochement de tête. Les enquêteurs étaient formels. Alors pourquoi ?
L’homme était resté très calme quand, vers quinze heures, il lui a demandé de le suivre au commissariat pour lui poser quelques questions comme il le lui avait dit. A côté de lui se trouvait une autre Française, une fille grande et rousse. Elle l’a regardé partir un peu surprise et a déclaré à son adjoint qu’elle avait fait sa connaissance le matin même, qu’il était charmant, de parfaite éducation, et que non ! elle ne savait pas où il se trouvait hier avant et après la soirée dansante. Que bien sûr ! il parlaient de ce drame, comme tout le monde à l’hôtel d’ailleurs. Et qu’il était très calme.
S’il avait été Espagnol, Guttierez l’eut envoyé passer la nuit en prison, histoire de faire pression et de casser cette assurance qui l’énerve, mais c’est un touriste, un client de l’île et de ce tourisme dont l’Espagne exsangue a besoin. Il ne souhaite pas créer d’esclandre avec la presse française si prompte à dénoncer les exactions de la police franquiste et mettre en péril l’expansion de cette nouvelle industrie dont on dit qu’elle est l’avenir de son pays. Il va demander conseil à Puig, le commissaire divisionnaire, se couvrir. Guttierez est fonctionnaire, il sait ce que « se couvrir » veut dire.
Il regarde le piège sur lequel se débattent encore, pattes engluées, quelques mouches, machônne son cigare, tapote nerveusement des mains sur le bureau et déclare dans un soupir : je sors quelques instants. Le traducteur en profite pour lui demander d’aller aux toilettes, il s’en fout, acquièsce et les deux sortent laissant l’homme seul dans la pièce.
Il les regarde quitter le bureau enfumé et sinistre sous cette lumière jaune déclinante. Le commissaire, malgré la chaleur, n’a pas quitté la veste et la transpiration imprime sous ses aisselles des auréoles sombres et humides. Son pas est hésitant comme un vieillard frappé d’arthrite. Il enregistre sa silhouette qui ferme la porte en murmurant quelques mots au traducteur. Il se détend.
Sur le bureau, la machine à écrire, vieux modèle Remington d’avant la guerre. Elle faisait un bruit insupportable quand il tapait, comme tous les flics du monde, sa déposition à deux doigts. Sa masse grise et sale le fixe impassible. Taches d’encres et de café sur le bois de la table. Un cendrier. A côté de la machine un dossier bordeaux. Il regarde le tout. Quelques minutes passent. Doucement, il ouvre le dossier, parcourt les quelques pages qui s’y trouvent, ne comprend pas l’espagnol et s’arrête à l’une d’entre elle qui porte un nom : Violaine Ménard, Clermont-Ferrand et une adresse. Il referme le tout. Retenu !
La porte s’ouvre. Le commissaire rentre, s’éponge le front avec un mouchoir douteux, le traducteur le suit.Vous êtes libre, lui dit le traducteur, vous pouvez rentrer à l’hôtel, restez à la disposition du commissaire, votre passeport, vous pourrez le récupérer le jour de votre départ si rien ne s’y oppose. Il ne répond pas, ni même un bonsoir et se dirige vers la porte. Exit.
Guttierez le voit sortir. Il a l’impression d’une défaite, il n’aime pas. Il dit au traducteur de partir et l’autre ne se fait pas prier. Il allume un cigare, regarde les volutes violettes qui s’échappent de l’incandescence et laisse divaguer son esprit.
Puig l’a envoyé sur les roses. De mauvaise humeur. Ce type on ne peut pas le mettre en prison comme un vulgaire Espagnol, pas de preuves et une déclaration contradictoire d’un témoin douteux. Qu’est-ce qui lui a pris à cette femme de le dénoncer comme ça et puis de se rétracter ? Guttierez ne comprend pas. On tue parce que l’on a une raison de tuer, bonne ou mauvaise, ce n’est pas la question.  On dénonce parce que l’on sait quelque chose, on n’accuse pas à tort et à travers. C’est simple !
En lui une voix murmure que cet homme doit se reprocher quelque chose, mais c’est tout. Pas assez pour mettre un touriste en prison…trop risqué. Il y a un grain de sable qui grippe son enquête. Il se raisonne, se persuade que tout a été mené avec le sérieux et le professionnalisme qui le caractérisent. Pas question de lui reprocher quoi que ce soit.

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Quand il sort,  l’air marin qui succède à l’atmosphère chaude et lourde du commissariat lui caresse le visage. Décontracté, il esquisse un sourire et marche le long de l’avenue qui mène à la cathédrale. Il pense d’abord à héler un taxi pour se rendre à l’hotel, puis se ravise : autant profiter de la fraîcheur nocturne attablé à une terrasse. Il s’installe non loin du parvis et d’un croisement bordé de palmiers. Sur l’avenue, quelques rares voitures vont et viennent lentement. Echos de musiques rythmées qui s’échappent d’un peu partout. Des grappes de touristes arpentent les trottoirs, bruyants, joyeux, émechés. Les hommes et les femmes ont le teint hâlés et les yeux qui brillent. Mirage des vacances. Il allume une cigarette et laisse son esprit vagabonder.
Il s’est passé quelque chose d’étranger à son plan. Non ! il se reprend : il n’avait pas de plan. Juste un geste, rien d’autre que ce geste épuré et à peine pensé. Un geste comme ceux des pratiques martiales. Parades au sabre, à l’épée, ikebanu ou cérémonie du thé, c’est dans ce registre de la beauté du geste gratuit qu’il se situe, nulle part ailleurts. Alors pourquoi ce détour non intégré ?
Il l’a abordé vers quinze heures alors qu’il se trouvait au bar de la piscine en compagnie de cette Suzanne. Il lui a demandé de le suivre. Il a obtempéré et demandé à se changer dans sa chambre. Ce qu’il a fait en compagnie du commissaire et d’un policier. Dans sa chambre le commissaire a demandé s’il pouvait inspecter l’armoire et ses bagages. Il a dit que oui.  Il a longuement regardé ses vêtements de la veille, ses chaussures, fouillé dans l’armoire, sous le lit, ouvert sa trousse de toilette, passé la main le long de la baignoire, du lavabo. Tout y est passé. Puis il sont partis au commissariat.
Il s’est rendu compte que quelque chose le menaçait quand ils l’ont conduit dans une pièce annexe où se trouvait un miroir. Un miroir sans tain. Il y avait là derrière, quelqu’un qui devait le reconnaître ou non. Il est resté en compagnie de trois ou quatre types, il ne les a pas comptés. Puis ils ont éteint la lumière et lui ont demandé de faire quelques pas dans l’obscurité. Ensuite, ils ont rallumé, et il est sorti avec les autres et ils l’ont fait attendre dans le bureau du commissaire en compagnie d’un guardia civil amorphe et muet.
Il s’est étonné de son calme. Si un témoin a vu son geste de la veille, il est cuit ou presque. Il ne voit pas quelle défense adopter. En Espagne, la peine de mort est la garrotte, une strangulation en tout point pareille à celle qu’il vient d’infliger à cet inconnu. Le bourreau se place derrière le supplicié, lui passe une écharpe de soie autour du cou et serre… final à l’identique…
Il y a un grain de sable dans tout ce qu’il a échafaudé et qui a pour nom cette femme de Clermont-Ferrand. Elle devait se trouver pas loin de là, et il ne l’a pas vue. Erreur !
Mais pourquoi n’a-t-elle pas crié ? Les femmes hurlent pour un oui ou pour un non, et là : rien. Elle attend jusqu'au lendemain pour le dénoncer. Pourquoi ? Ce commissaire adipeux ne le lui a-t-il pas demandé ? C’est curieux.
Il se dit que le mieux est d’attendre. Il essaie de converser avec le guardia civil : buenas tardes, beau temps, hein ? L’autre lui jette un regard torve et se tait. Il fixe la porte qui va s’ouvrir tôt ou tard et se dit que rien qu’à la tête du commissaire il connaîtra la suite de son sort. Il y a une pendule suisse au mur qui fait tic-tac, tic-tac, il les compte posément, les accompagne des lèvres : tic-tac, tic-tac.
Combien de temps est-il resté comme ça à compter les pulsations  de la pendule ? Il ne le sait, il se souvient de s’être forcé à rester impassible quand le commissaire est rentré.
Il comprend de suite que, pour lui aussi, il y a un grain de sable. Même s’il tente de le cacher. La sueur au front ne trompe pas ni les claquements des doigts quasi compulsifs et le pas moins assuré.
Et il réalise alors qu’il va gagner. Discrètement, ce sentiment l’exalte et le venge de cette passe dangereuse qu’il a traversée. Maintenant il sait exactement comment les choses vont se dérouler. Cet homme ne peut pas deviner qu’il a commis ce qu’il a commis, comme ça, sans but précis, sans raison, sans autre motif que la beauté du geste.
Le commissaire le regarde distraitement. Pose le dossier sur le bureau, s’installe derrière sa machine à écrire et dit, comme si rien ne s’était passé : on reprend tout depuis le début.

Il y a de plus en plus de touristes qui passent sur l’avenue. Ils sont insouciants, gais et à des années lumières de ce qu’il vient de vivre. Il se dit que lui est différent de ces gens qui suivent le mouvement en moutons de Panurge, dépersonnalisés, heureux de n’être dans l’existence que des pions que d’autres placent et déplacent au gré de leur volonté.
Il sirote calmement son « Cuba libre », allume une autre cigarette et laisse son regard errer sans but précis.
Il peut bien se le permettre, il s’est montré à la hauteur. Pour un premier coup, c’était un coup de maître malgré le grain de sable.

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La femme est là devant lui, les traits tirés, toute blême dans sa tenue sombre. Voici deux jours, après l’enterrement de son mari, elle a demandé à se confesser. Il ne la connaît pas plus que ça. Pour beaucoup, l’église ce n’est que le baptême, le mariage et les funérailles. Elle et son mari sont venus dans ce petit village du Vaucluse il y a deux ou trois ans passer leur retraite au soleil. Lui est mort brutalement d’une rupture d’anévrisme. Soixante-huit ans. Classique !
Il l’invite à s’asseoir et lui dit que la confession est devenue le sacrement de réconciliation. Elle l’écoute le regard perdu. Il émane d’elle une tristesse profonde et amère comme souvent après un deuil récent.
Elle parle doucement sur un  ton presque inaudible, son discours est structuré, clair et précis. Il se rend compte qu’elle a dû le répeter plusieurs fois dans sa tête. Ses mains tremblent un peu et les yeux fixent le sol.
Il avait d’abord pensé au cas classique. Le conjoint disparaît et le survivant vient confesser son adultère passager ou récurrent. C’est un vieux confesseur qui connaît les hommes, leurs petites lâchetés, leurs faiblesses, leurs remords.
Mais la suite de son histoire est exceptionnelle. Il l’écoute :
Je revenais de la chambre où j’étais allée me remaquiller quand je l’ai rencontré. J’avais bien vu, quand il nous servait, qu’il me dévorait des yeux et lui se doutait qu’il me plaisait aussi. Quand nous nous sommes croisés, c’est spontanément que nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. J’ai voulu le prendre comme on le fait d’une friandise, c’est difficile à expliquer, je ne ressentais qu’une envie, mordre dans cette pomme comme Eve, la première, le fit .
Nous nous sommes cachés à l’ombre d’un laurier, il m’a serrée dans ses bras…
Alors que je prenais plaisir à cette étreinte furtive et quasi anonyme, j’ai vu à une quinzaine de mètres où je me trouvais un homme déboucher d’un sentier et se diriger vers le restaurant et c’est alors qu’un deuxième a surgi et, en deux temps trois mouvements, l’a étranglé avant de s’évanouir dans la pénombre du sentier.
J’ai pas réalisé de suite l’horreur de la situation. Je me suis dégagée de l’étreinte de mon partenaire, j’ai tenté de lui expliquer ce qui se passait, mais il ne comprenait pas assez le français. J’étais paniquée. J’ai retrouvé mon mari qui prenait le frais près de la piste de danse, j’ai prétexté un malaise et nous sommes partis nous coucher.
Tout dire ? Je ne le voulais pas. Il était jaloux. Pourquoi risquer mon couple pour un si bref caprice ?
Je n’ai pas dormi de la nuit. J’entendais, venus de la salle, les allées et venues des policiers et des clients. J’ai réfléchi.
Le lendemain, vers onze heures, je suis allée trouver le commissaire chargé de l’enquête et lui ai fait part de mes soupçons. J’ai désigné l’homme de la veille, lui ai dit que je l’avais vu  depuis mon balcon croiser la victime… je l’ai désigné. Quelques heures après, ils l’ont emmené.
Je suis rentrée dans ma chambre et, sur le balcon, j’ai réalisé que le témoignage ne tenait pas la route… de là, il était impossible de voir le lieu du crime…
Elle se tait. Il respecte son silence. Elle a les yeux embués et les traits tirés. Plus de quarante ans qu’elle le traîne, ce secret.
Elle continue : le commissaire aussi est venu sur mon balcon et il a réalisé que c’était pas crédible ce que je disais. Alors je lui ai dit que je m’étais sans doute trompée. Il m’a demandé de le suivre au commissariat et de reconnaître l’homme qu’ils avaient emmené.
Je l’ai reconnu-elle se tait à nouveau-j’en tremble encore aujourd’hui. Il était là au milieu d’autres hommes mais c’était lui ! Il avait l’air banal d’un Monsieur tout-le-monde. J’ai serré les dents, ramassé ce que je pouvais encore de courage et j’ai dit au commissaire que non ! c’était pas lui, j’étais pas sûre, j’avais dû me tromper. Il m’a regardée d’un air tout-à-fait méprisant en me vouant au diable et je lui donnais raison. J’étais lâche, menteuse, adultère et complice d’un assassinat. J’ai signé une déclaration à laquelle je n’ai rien compris, et m’en suis retournée. Arrivée à l’hôtel j’ai demandé à mon mari qu’on parte de suite, et on l’a fait sans se retourner.. C’était nos dernières vacances avant l’achat de la boucherie à Bouldoire. Des vacances, il n’y en a pas eu beaucoup d’autres avant la retraite. Voilà !

Son voilà n’est plus qu’un souffle. Elle se tait.
Le prêtre est pensif. Plus de quarante ans depuis les faits, il ne peut, avant de l’absoudre, lui demander de dénoncer cet assassinat. Il y a prescription. Et ces quarante-six ans de secret à porter. Un adultère lourd comme une croix.
Il la délivre, l’absout. Elle pleure et s’en va.
Il la regarde franchir la porte du presbytère, ombre noire un peu voûtée hésitante et pathétique.
Il y a des démons qui viennent, s’inscrustent et lentement bouffent l’âme au fil du temps.
« Je vous connais, ô monstre !»

 

2.01


Ainsi donc, le mari est mort. Je l’ai appris, hier, chez la boulangère. Elle est veuve, la dame de Bouldoire, qu’elle m’a dit. Les bons commerçants sont comme ça, ils parlent et je sais les faire parler. Son mari est mort brusquement jeudi dernier. Elle a appelé les pompiers, mais ils n’ont rien pu faire. On est pas grand-chose, peuchère !
Je suis rentré lentement, dans ce petit appartement acheté quand Monique et moi avons pris notre retraite. Monique est morte il y a un an au bout d’un cancer foudroyant. Je suis resté seul avec Achille, son caniche.
Seul, pas tout-à-fait… je les savais là, à quelques encablures. Je savais tout sur eux. Tout ou presque. Ne me résistait que ce grain de sable.
Je me demande aujourd’hui,  alors que mes cheveux sont gris et que les rides marquent mon front,  ce qui se serait passé si ce grain de sable n’avait pas enrayé la mécanique, cette nuit là aux Baléares ? Probablement qu’enivré par la brillance de mon résultat j’eusse récidivé, ce qu’il ne fallait surtout pas faire. L’acte gratuit ne vaut que par son unicité. L’acte gratuit c’est de l’art, la série devient vite crapuleuse.
Et ce grain de rien du tout s’est incrusté en moi comme un virus. Il a, petit à petit, pris possession de mon mental. A chaque fois que je croyais l’avoir oublié et que s’échafaudait un scénario nouveau, il revenait hanter mon projet. Rien n’est sûr. On se perd à se croire invulnérable. Et j’abandonnais…
Ce que je ne parvenais pas à comprendre, ce qui m’échappe aujourd’hui encore c’est pourquoi cette femme, qui m’a reconnu dans un premier temps, s’est rétractée par la suite ?
C’est ce mystère qui m’obsède et a fait que durant plus de quarante-six ans je ne l’ai pas lâchée. J’ai vite su que de Clermont ils déménageaient à Bouldoire où ils tiendraient une boucherie. Régulièrement j’ai téléphoné, je l’entendais au téléphone me donner les horaires d’ouverture, les promotions… je savais qu’elle était vivante, qu’elle parlait, travaillait. Chaque anné, sous prétexte de prospection commerciale,  je passais par Bouldoire. Je me promenais devant la boucherie, je la voyais servir des clients ou aider son mari. Je notais la taille qui s’épaissit, les traits qui fatiguent, les cheveux qui blanchissent.
J’ai pensé à l’étrangler à son tour… mais à quoi bon ? Et puis il y avait eu ce grain de sable qui ne demandait qu’à revenir et contrer mes plans les plus parfaits. Qui sait, sans doute lui doit-elle la vie ?
Ne pas savoir ce qui a fait que j’ai pu, jusqu’aujourd’hui, vivre normalement, épouser Monique, ne pas lui faire d’enfants et lui survivre a été, disons-le franchement, un mystère quotidien.
Quand ils ont vendu la boucherie pour s’installer, à Monteux,  j’ai dit à Monique qu’il était temps que je prenne, moi aussi, ma retraite, et que rien ne valait le soleil de Provence. Nous nous sommes donc fixés à Sarrians, le village d’à côté.
Elle est veuve, je suis veuf…Allez-vous en savoir ce qui peut se tramer dans ma tête ?
Car, je vous l’avoue, ce grain de sable, pour l’extirper je ferai tout.
Absolument tout !

 

 

14:08 Écrit par Dim's dans Général, littérature | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, nouvelles |  Facebook |