09/05/2014

Berlin: mai 1945

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Le 2 mai on a vu une voiture blindée surmontée d'un drapeau blanc parcourir ce qui restait des rues de Berlin et intimer par haut-parleur aux derniers défenseurs de déposer les armes et se rendre. C'était un ordre du général Weidling était-il précisé. D'abord on a cru à une intox des Yvan, mais on a dû très vite se rendre à l'évidence : nous étions encerclés de partout. Je pouvais voir à cinquante mètres à peine des soldats russes passer et repasser sans même trop se protéger et puis, signe révélateur, il n'y avait plus d'artillerie qui pilonnait la ville, juste des mortiers, quelques grenades, des tirs secs de mitraillettes et encore, d'une manière épisodique. C'était fini !
Nous n'étions plus qu'une vingtaine de Waffen SS réfugiés dans un immeuble en ruines à une encablure de la Postdamerplatz, notre commandant de compagnie était mort, le capitaine aussi et puis tant d'autres dont je ne me souviens même plus. Depuis trois semaines on avait perdu toute notion de temps, d'espace, de bien ou de mal, on se battait comme des automates dans un monde qui n'était plus celui des vivants, c'était indescriptible.
Renaud, notre SS-Untersturmführer (sous-lieutenant ) a pris la parole. Il nous a dit que nous étions tous délivrés de notre serment et libres de prendre toute initiative quant à notre sort futur. Il était environ seize heures. Après Renaud s'est suicidé, je le sais, il était blessé et nous avait dit que plutôt que de tomber entre les mains des rouges il préférait se faire sauter la cervelle. Quand je suis parti, j'ai entendu une détonation, la sienne sans doute aucun. Moi, j'avais un plan préparé à l'avance, j'ai dit à mes camarades que j'allais essayer de passer entre les mailles des Russes en me faisant passer pour un travailleur déporté par le S.T.O, j'avais dans ma poche les papiers d'un Français décédé depuis peu et dont la photo m'était singulièrement ressemblante. Mes camarades m'ont souhaité bonne chance et demandé de contacter leur famille des fois que je réussisse à rentrer sain et sauf en France. J'ai salué en levant le bras droit et suis parti.
publishable.jpgDix jours auparavant, nous avions recueilli au nord de Berlin un jeune homme de mon âge, déporté du travail, originaire d'un village de Lorraine à une centaine de kilomètres du mien. Il était en mauvais état, malade, physiquement épuisé et fou d'inquiétude depuis que sa fiancée comme il l'appelait, une Allemande, avait disparu dans la confusion qui avait suivi une attaque surprise des Russes. Il la croyait morte ou livrée à la convoitise des soldats ennemis dont nul n'ignorait le sort crapuleux qu'ils réservaient aux femmes qui tombaient entre leurs mains. Je l'avais pris sous mon aile le protégeant de mon mieux au fur et à mesure de nos progressions mais cela n'a pas duré très longtemps, il est mort dans l'effondrement d'un immeuble. J'ai pris ses papiers.
Il travaillait dans une usine près de Tempelhof et m'avait donné des détails sur son travail comme le nom des contremaîtres, par exemple, des renseignements qui me seraient utiles, dès fois que je doive me justifier.
J'ai donc quitté mes camarades en leur laissant mes armes et mon casque. J'ai parcouru une centaine de mètres en me cachant comme je pouvais, puis dans un recoin de ruines je me suis changé. J'avais dans un sac une tenue civile et des chaussures récupérées je ne sais où, avec tous ces cadavres qui traînaient dans la rue on avait le choix. Je me suis directement mis dans la peau de René T..., vingt-et un ans, natif de Bar-le-Duc etc... déporté en vertu du S.T.O.
Dans le lointain j'ai vu passer une colonne de prisonniers que des soldats emmenaient Dieu sait où, en Sibérie sûrement comme je devais l'apprendre plus tard. Il faisait étrangement calme, j'entendais des oiseaux gazouiller, des bruits de voitures qui semblaient circuler le plus librement du monde, parfois des voix, des ordres en russe, des cris d'enfants, c'était irréel après tous ces jours de combats sanglants. Un tank russe est passé à quelques mètres de moi, sur la tourelle il y avait des soldats manifestement éméchés qui braillaient à tue-tête. Instinctivement je me suis surpris à serrer ma mitraillette ou empoigner une grenade, mais je suis revenu à l'instant présent qui se déroulait dans un trou à rat, dans les ruines d'un immeuble encore fumant, à Berlin le 2 mai 1945. La voiture avec le haut-parleur est encore repassée et c'est alors que j'ai appris la mort d''Hitler. Mort le maître, mort son serviteur, ai-je pensé.
J'ai passé le reste de la journée et toute la nuit dans cet abri louant le ciel qu'il fasse beau et ne pleuve pas. J'ai été réveillé par des cris de femmes sans doute aucun violées par ces barbares, des ordres rauques et quelques détonations éparses, mais sans plus.
berlin23.jpgLe lendemain je me suis dit qu'il fallait que je m'en aille, à rester terré comme ça, je risquais d'être trouvé et pris pour ce que j'étais, un soldat ennemi essayant de se débiner. Vers midi, ressentant les affres de la soif, j'ai donc quitté cet abri pour me diriger, à travers les rues jonchées de débris guerriers, vers le centre de la ville. Il y avait des femmes qui gagnaient un point de distribution d'eau ou de nourriture, des vieillards qui traînaient, hagards d'un côté à l'autre de ce qui était, il y a un mois encore, une rue vivante aujourd'hui encombrée de camions, défoncée par des cratères de bombes et des tonnes de gravats. J'ai marché ainsi durant une demi-heure quand j'ai vu une patrouille de six soldats russes. Je décidai de jouer le tout pour le tout et allai directement au devant d'eux. Ils étaient jeunes, de type asiate et aux uniformes crasseux, ce que je ne pouvais décemment pas leur reprocher. Ils m'ont demandé de lever les mains, puis, voyant que je n'étais pas armé, de les suivre. Ce que je fis, bien entendu. Ils ne me semblaient pas particulièrement soviet-russian-army-berlin-1945-ww2-second-war-two-incredible-pictures-images-photos-005.jpghostiles, mais méfiants, ce qui se comprenait. Aucun ne parlait allemand. On a cheminé comme ça, moi entre eux, durant une demi-heure. J'ai vu des auxiliaires féminines soviétiques apposer des plaques de signalisation en caractères cyrilliques, des soldats allemands épuisés, les mains en l'air, encadrés par des Russes le doigt sur la gâchette, des femmes passer comme des ombres, de rares voitures, des gamins errer sans but.
On est arrivé à un poste de commandement, et là les soldats m'ont présenté à un gradé. Ils ont dit quelques mots que je n'ai pas compris. Le gradé était un quinquagénaire plutôt sympathique d'apparence, le genre officier d'administration militaire, d'allure quasi civile. Il m'a demandé si j'avais des papiers, je les lui ai montrés. Il s'est enquis si je parlais allemand et j'ai dit : oui, un peu. Il a souri quand il a lu que j'étais un Français réquisitionné par le S.T.O et a murmuré en russe : franzous, ou quelque chose comme ça. Il m'avait l'air particulièrement décontracté, ce qui s'expliquait aisément, le type venait de gagner la guerre. Moi, je me disais que quelques heures auparavant j'avais, sans état d'âme, éviscéré un de ses semblables. Il a lu mes pièces, pris quelques notes puis il m'a demandé si j'étais blessé ou malade et à ma réponse négative, il m'a tendu un document : ausweiss, laisser-passer, qu'il m'a dit en ajoutant : vous devrez vous présenter demain matin au poste de commandement qui se trouve devant la mairie de Berlin pour le faire renouveler, là on vous donnera des instructions quant à votre situation, en attendant avez-vous besoin de quelque chose ? J'ai dit que j'avais soif. Et pas faim, a-t-il ajouté ? Non, pas vraiment, mais soif, ça oui ! Suivez-moi a-t-il dit, et je me suis retrouvé dans une pièce où il y avait des soldats qui fumaient, mangeaient et buvaient. Ils m'ont proposé de la vodka, des saucisses, du pain noir. Ils étaient particulièrement de bonne humeur, c'est ça la victoire, ai-je pensé. J'ai fait bonne figure et trinqué à la santé de Staline, de l'Union Soviétique, patrie des travailleurs et de la glorieuse armée rouge, bref, tout ce que j'abhorrais. Une auxiliaire m'a souri, elle était petite brune et fort avenante, je lui ai rendu son sourire et elle m'a demandé : Paris ? J'ai dit non, et elle m'a souri encore. Je suis sorti au bout d'une heure rassasié mon ausweiss en poche. L'avenir s'annonçait sous de bons auspices. Près du zoo, j'ai vu des files de voitures décapotées emmenant des officiers supérieurs allemands en captivité, ils tiraient une drôle de tête. Tout de même, les hommes de troupes, blessés ou non, à pied et eux qui avaient fait la guerre dans des ministères, en voiture avec chauffeur ! Comme initiation au communisme, il y avait mieux.
Sans l'appréhender vraiment, je me disais que demain il me faudrait rester sur mes gardes, l'inspection de mes papiers s'était faite à l'amicale avec cet officier sympa. Que se passerait-il si on me soumettait à un examen plus approfondi, par exemple m'interroger à fond sur mon boulot dans cette usine de Tempelhof, le nom de mes camarades, celui de ma logeuse à Berlin et que sais-je encore ? C'était un peu pile ou face. Autant rester stoïque et attendre le moment venu.
Le lendemain j'ai rejoins la place devant ce qui restait de l'hôtel de ville de Berlin qui était dans un état indescriptible. Au milieu se trouvait dressée une grande tente à l'intérieur de laquelle j'ai vu des tables et des chaises. Des files de civils allemands ou étrangers, hommes et femmes attendaient Dieu sait quoi, j'ai vu d'autres travailleurs, mais des vrais ceux-là, pas dans mon genre, entendu parler fhist_us_20_ww2_pic_berliners_bus_stop_1945.jpgrançais, j'ai évité mes compatriotes et suis allé attendre mon tour au milieu de Polonais ou Moldo-slovaques, je ne sais plus. L'attente a bien duré deux heures au moins . Quand mon tour fut venu je me suis retrouvé devant une femme blonde en uniforme qui parlait allemand. En moins de cinq minutes elle a complété mon dossier, puis m'a dit : vous vous présenterez cet après-midi à quinze heures à tel endroit, vous serez affecté à la corvée du déblaiement, votre salaire sera le repas du soir. Quant à rentrer chez vous en France, il vous faudra attendre la fin officielle de la guerre, ce qui ne saurait tarder, après tout, vous n'êtes ni blessé, ni malade, vous êtes un privilégié. Revenez nous voir dans une semaine, allez !
Quelle chance ! dûe sans doute à l'urgence du moment, mais c'était toujours ça de gagné. J'ai donc quitté la tente, un ausweiss des plus réguliers en poche et me suis éclipsé.
L'après-midi j'ai donc déblayé un immeuble en ruine. Nous étions une Trummerfrauen.jpgquarantaine, surtout des femmes, des
"Trümmerfrauen", femmes des décombres que cela voulait dire, à nous refiler de main en main des seaux plein de gravats. Cette expression
« femmes des décombres », je la trouvais éminemment symbolique : les femmes réparant les décombres des hommes. Des soldats russes étaient assis pas loin de nous et, débonnaires, jouaient aux cartes. Elles ne disaient pas grand chose, les femmes et ne répondaient pas à ce que les russes pouvaient leur dire dans leur langue, sans doute des propositions dont je subodorais la nature scabreuse. Le soir venu, exténués, nous avons reçu une gamelle avec des pommes de terre et quelque chose qui ressemblait à du chou, mais sans le goût. J'ai mangé et suis parti me trouver un refuge pour la nuit.
J'ai fait le bilan de ces deux journées, c'était pas trop mal. J'avais pour le moment échappé à la capture et la Sibérie qui va avec, j'avais un ausweiss tout ce qu'il y a de plus officiel en poche. Pas de quoi de se plaindre.
J' ai donc les matins suivants pris ma place dans la corvée assignée et trimbalé des seaux. Certaines femmes entrevues la veille n'y était plus : elle n'auront pas de quoi bouffer me dit ma voisine, une quadragénaire plutôt en chair, elles se sont peut-être trouvées un officier pour les protéger, persifla une autre. Moi j'ai pas dit grand chose, je faisais semblant de ne pas bien parler l'allemand alors qu'en fait je le maîtrisais.
J'ai renouvelé mon ausweiss la semaine d'après en évitant, comme il se doit, les Français. La guerre était finie, la capitulation signée, une grande parade militaire était en préparation. La discipline s'était renforcé chez les Russes. Ils avaient cessé leurs viols et rapines, étaient consignés le soir dans leurs casernes et défilaient au pas dans les rues. Leurs uniformes aussi étaient propres et on ne les voyait plus ivres. Toujours ça de gagné pour leurs proies.
Un soir, ma voisine de corvée, une jeune fille m'a demandé si je voulais venir chez elle vider ma gamelle, elle vivait avec sa mère et préférait être accompagnée pour rentrer car, même avec le rétablissement de la discipline, les rues n'étaient pas toujours sûres pour une jeune fille seule. Ce que j'ai donc accepté. Elle vivait au cinquième étage d'un immeuble resté miraculeusement debout. Ou presque. Pour accéder chez elle, quand même, il fallait se méfier de l'escalier brinquebalant dont la rampe avait été arrachée. C'est ce qui m'a sauvée des Russes m'a-t-elle dit, figure-toi que ces sauvages des steppes n'avaient jamais vu un escalier et n'osaient s'y aventurer ! Je suis restée trois semaines cloîtrée là haut, ma mère n'a pas eu cette chance, a-t-elle soupiré.
J'ai bien été accueilli par cette dernière, elle nous a préparé un ersatz de café et nous avons passé une partie de la soirée à discuter, détendus, de la guerre et de ce qui allait arriver maintenant que les Allemands étaient les damnés de la terre. Il y avait une angoisse palpable chez elles. Elles m'ont demandé où j'avais si bien appris leur langue et j'ai dit que c'était par ma mère qui était née à Karlsruhe, ce qui n'était pas vrai , mais je n'en étais pas à un mensonge près. J'ai ajouté que j'évitais les Français qui n'aimaient pas les bilingues dans mon genre, ce qui les a fait sourire. Je suis revenu souper chez Inge et sa mère et au bout de dix jours elle m'a demandé si je voulais bien rester dormir chez elles, ça les rassurait de savoir un homme à la maison. J'ai accepté, bien entendu.
A ma troisième convocation devant ce qui pour moi était la Kommandantur soviétique, j'ai reçu, en plus du renouvellement de mon ausweiss, un paquet de la croix rouge qui contenait du savon, du chocolat, de l'ersatz de café, des cigarettes et de la farine. Ce soir là ce fut la fête chez mes hôtesses. On en avait besoin, nous avions faim, les rations ne suffisaient pas à nous nourrir convenablement.
BERLIN 1945.jpgTu rentres quand ? me demanda Inge. Je ne sais pas – ai-je dit – à la Kommandantur ils disent que les malades et les blessés ont priorité et puis les hommes mariés en charge de famille. Tu resterais pas ? ajouta-t-elle en rougissant. Je lui répondis que je devais partir, les Français ne pouvaient demeurer indéfiniment à Berlin, Paris réclamait le retour des déportés du travail. Inge m'a alors regardé dans les yeux et dit : tu ne ressembles pas à un déporté du travail, j'en ai trop croisé pour croire que tu n'en es pas un, toi tu ressembles à un des nôtres . Mais ne te fais pas de soucis, nous ne dirons rien.
J'en frémis encore. Des années après, je pense encore à ces deux femmes, Inge si fragile dans ce monde renversé et sa mère toujours digne et altière malgré ce que ces brutes lui avaient fait subir, et je me dis que dans la guerre il y a parfois des héros, mais surtout des héroïnes. Elles couraient des risques très sérieux à recueillir un type comme moi, à l'époque on fusillait pour moins que ça, mais elles n'ont pas hésité, je leur en suis encore très reconnaissant toutes ces années après.
Un jour, au début du mois de juin, j'ai vu des officiers soviétiques et français qui déambulaient copain-copain dans la rue. J'ai instinctivement pris du recul et me suis demandé ce que faisaient ici ces Français qui avaient perdu la guerre et pour lesquels je n'avais que mépris.
Un jour, alors que j'attendais mon tour, un type m'a parlé en français, un grand brun très maigre. Il avait lu sur mon ausweiss que j'étais Français. Il avait été déporté en 1943, comme il me l'a dit. Et toi, demanda-t-il, cela fait longtemps que t'es chez les Boches ? J'ai répondu d'une manière évasive, mais pas trop. Il m'a proposé de le revoir à une réunion du parti communiste, j'ai pas décliné bien sûr, mais je n'y suis pas allé. Après je me suis encore plus méfié dès que j'entendais parler français.
Ce soir là, ce fut vraiment la fête, un officier russe était invité par la mère de Inge. Un homme très convenable, m'avait-elle dit, pas un sauvage, il lui fait vraiment la cour et « à l'ancienne » ajouta-t-elle en souriant. Il avait apporté de la viande, du porc je crois, des légumes, de l'alcool et des sucreries. Byzance ! En plus, il y avait une radio toute neuve qui trônait dans la pièce.
C'était un major, un quadragénaire bien mis de sa personne, plus blanc-russe que lui, tu meurs. Il s'exprimait dans un allemand châtié et même le français il le parlait couramment en roulant les « r ». Il était à l’État-major du Général commandant la place de Berlin et nous disait combien son administration avait à cœur de refaire vivre la ville « comme avant », de manière à ce que les semaines passées ne soient plus qu'un lointain et mauvais souvenir. Je regardais ces mains fines, son porte-cigarette et ses allures d'aristocrate toisant la piétaille asiate, patchwork de kirghizes, turkmènes, azéris et autres déchets de l'Asie trop profonde, tout juste bons pour être de la chair à canon en première ligne. Ils avaient beau encenser le communisme et l'égalité, le vieux fond aristocratique revenait à la surface : les meilleurs, les plus malins, les débrouillards ont toujours le dessus.
berlin45.jpgOn a bien mangé ce soir là, le major et la mère d'Inge ont dansé sur la musque de radio Berlin nouvelle formule. Il m'a demandé avant de sortir s'il pouvait faire quelque chose pour moi. Alors je lui ai dit que j'aimerais quitter Berlin le plus tard possible, à cause de …
A cause de la jolie fille, a-t-il terminé en français tout en s'esclaffant.
On va arranger ça, qu'il a dit, demain à dix heures devant l'hôtel de ville.
Ce qui fut fait. Il m'attendait à l'heure précise, nous n'avons pas fait la queue, bien entendu, il a avisé une fonctionnaire et d'un ton aimable mais d'autorité lui a intimé l'ordre de postposer le plus tard possible mon départ. Bien, a-t-elle répondu, il est jeune, sans enfants, pas malade, je le mets en bout de liste, il sera rapatrié courant septembre. En plus elle m'a établi, toujours sur la demande du major, un ausweiss qu'il ne me fallait renouveler que toutes les trois semaines. Et, cerise sur le gâteau, j'ai reçu des ticket d'alimentation en rab.
J'ai remercié le Major, un type sur lequel j'aurais sans hésiter balancé une grenade à la figure cinq semaines avant. Les guerres sont des distorsions du temps et de la raison. Après tout, me suis-je dit, les Russes j'ai pas eu à m'en plaindre, le vieux gradé sympa qui m'a donné à boire et à manger, les soldats plutôt aimables même un peu saouls, les auxiliaires féminines accortes et efficaces, et puis maintenant ce Major qui doit se prendre pour un officier tsariste en visite à la cour de Frédéric II. Tout cela est loin du bolchevique le couteau entre les dents. Oui mais, les viols, les rapines, les meurtres de civils, les suicide innombrables d'hommes et de femmes, surtout de femmes, depuis l'occupation, c'était aussi cela la réalité sordide de la chute de Berlin. Nous soldats dans l'armée allemande, nous ne faisions pas des choses pareilles, si l'un d'entre nous violait ou pillait c'était le poteau d'exécution garanti. Eux, c'était la lie de la steppe mongole, ivre de jouissance guerrière, dans ce Berlin en mille morceaux, au milieu d'une population apeurée et, hélas ! servile. Et moi-même qui me prêtais au jeu, il fallait bien survivre.
On s'est régulièrement revu, le major et moi, il était devenu l'amant de la mère d'Inge et lui offrait des bas nylon que des officiers de liaison américains lui avait donnés et s'entremettait pour que Inge puisse être embauchée comme sténo à la mairie de Berlin. Le corps de la femme est l'arme la plus puissante que je connaisse, offensive, elle nous soumet, défensive, elle nous neutralise. C'est pour ça que les hommes violent, parce qu'ils veulent anéantir ce pouvoir trouble qu'ils ne maîtrisent pas, mais ils se trompent, au bout du compte c'est toujours la femme qui l'emporte. La mère l'avait parfaitement compris, grâce à son major le quotidien était devenu plus qu'acceptable, nous n'avions plus faim et la vie reprenait, petit à petit, son cours normal.
Un jour, alors que je renouvelais mon ausweiss, la kommandantur soviétique nous a fait passer un examen médical et j'ai remercié le ciel. Tous les SS avaient, tatoué sous l'aisselle gauche, leur groupe sanguin, sauf ceux qui, comme moi, était malade le jour du tatouage. C'était le meilleur moyen de les débusquer, ai-je appris plus tard. Personne donc ne pouvait deviner au vu de ma personne que j'avais combattu parmi eux. De plus, sur le front je n'avais subi aucune blessure grave dont la cicatrice aurait pu me trahir. J'ai donc passé cette visite sans encombre et en suis sorti pleinement rassuré sur ma santé.
Là dessus, dès juillet les vainqueurs avaient pris possession de Berlin : Anglais, Américains et ces méprisables Français à qui les alliés avaient concédé un strapontin. Les Américains étaient particulièrement arrogants qui exhibaient leur morgue et leurs caprices d'enfants gâtés aux soldes faramineuses. J'enrageais de les voir parader dans leurs uniformes d'opérette, mâchant leur incontournable chewing-gum que, condescendants, ils offraient aux enfants, et se payer des femmes pour une paire de bas nylon. Les Russes au moins s'étaient battus comme des lions, des sauvages certes, mais qui n'avaient pas peur de la mort et méritaient leur victoire, je devais le reconnaître, mais eux, qui s'étaient planqués en attendant qu'Yvan fasse le boulot dangereux, ne méritaient que ma plus basse et dédaigneuse considération.
Berlin 1945 Bicycle tussle.jpgEt puis il y eut un épisode plutôt malsain ; fin juillet, les services de la Croix Rouge à la Kommandantur me remirent une lettre de « ma famille » de Bar-le-Duc. J'étais bouleversé en lisant combien ces braves gens qui avaient appris ma survie à Berlin étaient heureux et attendaient avec impatience mon retour. Voilà le prix qu'il faut assumer quand on usurpe l'identité d'un tiers, pensai-je, donner de faux espoirs qui aggraveront la peine des parents. J'avais brusquement envie de me livrer aux Russes et à la volonté de Dieu, mon honneur était à ce prix, mais je n'en eus pas le courage, je l'avoue et me raisonnai ; ce n'est pas ma captivité et, sans doute, le peloton qui m'attend en France qui leur rendra leur fils. J'ai donc soigneusement plié la lettre me promettant d'y donner une réponse circonstanciée dès que possible.
La mère d'Inge s'absentait de plus en plus le soir, emmenée par son major d'une réception à l'autre, ce qui fait que nous nous retrouvions seuls sa fille et moi et ce qui devait arriver arrivât, un soir nous allâmes au-delà de ce que nous nous étions fixé comme limite et nous fîmes l'amour. Elle pour la première fois, moi pour la troisième ou quatrième, je ne sais plus. J'avais plus fait la guerre que l'amour. Au petit matin la mère d'Inge nous a retrouvés enlacés, elle n'a rien dit, c'est aussi ça la guerre.
german-color.jpgNous avons passé encore bien des nuits ensemble, Inge et moi, à explorer nos corps et, bien sûr, après l'amour je lui ai raconté mon histoire de petit Français emporté par un tourbillon de violence et de fureur. Je n'étais pas national-socialiste, ni même doriotiste ou quoi que ce soit de politique, tout simplement anticommuniste, comme mon père et ma mère qui disaient que le Pape de Rome avait qualifié le communisme « d'intrinsèquement pervers », c'est pourquoi j'avais choisi la SS plutôt que le service obligatoire du travail en Allemagne. L'action plutôt que la soumission.
Et que se passera-t-il quand tu rentreras en France ? me demanda Inge.
S'ils apprennent que j'étais dans la Waffen-SS, ils me fusilleront, c'est sûr …
Et tu feras quoi pour te cacher ?
Sais pas, j'ai une idée, mais c'est encore difficile à expliquer.
Elle était triste cette fille qui, j'en étais sûr, était candidement éprise de moi qui le lui rendais bien. Je serais volontiers resté à Berlin, j'aurais peut-être pu trouver une combine avec le major, mais il me fallait partir, un jour ou l'autre je serais démasqué et mes marges de manœuvres pour échapper à mon sort seraient réduites ici où la police militaire rôdait partout.
C'est donc contraint et forcé que j'ai pris, un beau matin de septembre un des derniers trains de déportés du travail. J'avais fait mes adieux à Inge lui jurant que je reviendrais dès que possible et que nous nous marierons et ferions beaucoup d'enfants. Elle pleurait doucement, sans en remettre davantage et puis elle m'a donné une petite médaille, sainte Rita. Je l'ai encore, toute ces années après ! C'est ce qui me reste de cette épopée berlinoise et c'est très beau comme ça.
Dans le train, j'ai feint une extinction de voix pour ne pas parler aux autres déportés, des types avec lesquels je n'avais rien en commun. Ils jouaient aux cartes, buvaient du schnaps en racontant des histoires salaces sur les femmes allemandes qu'ils avaient couchées pour des clopinettes. Moi, j'étais un héros, eux des « untermenschen ». C'est drôle, pensai-je, c'est maintenant que tout est fini et que les jeux sont faits et une fois pour toutes, que je deviendrais national-socialiste à l'instar de ces
graffiti berlinois qui proclamaient « der Partei lebt » ? A les voir, ces sous-hommes avinés, vulgaires, beuglant « tiens, tiens voilà la quille, c'est pas pour les bleus, nom de Dieu ... », ces esclaves dans l'illusion de leur affranchissement, je me suis juré de ne plus jamais vivre auprès de cette lie et de tout faire pour échapper à leur polluante présence.
epuration-1692496-jpg_1679997.JPGOn a bien mis trente-six heures pour arriver à la frontière française, notre wagon sentait la transpiration, la crasse, le vin mauvais, le Gaulois, quoi. A Karlsruhe, des gendarmes français sont montés à bord et nous ont demandé nos papiers. Ils les ont scrutés un à un en faisant semblant de les contrôler mais il était clair qu'ils n'y comprenaient pas grand-chose. Les déportés disaient qu'à Strasbourg on serait regroupé quelque part et redirigé ensuite vers nos destinations respectives, cela n'était pas très bon pour moi. Je m'imaginais recevoir un ticket pour Bar-le-Duc et arriver dans cette petite ville où m'attendait la famille de ce brave René, vous imaginez le topo...
Les gendarmes nous ont dit qu'à l'arrivée à Strasbourg on devait tous se trouver devant la gare où nous attendaient des cars et là je me suis dit qu'il ne fallait surtout pas que j'y aille, sans quoi je serais démasqué en moins de deux.
A l'arrivée, ce fut la ruée la plus anarchique qui soit, les types sortaient de partout, portes et fenêtres, ils faisaient un raffut de tous les diables, les gendarmes étaient débordés d'autant plus que les passagers de la gare applaudissaient ces imbéciles qui défilaient sur les quais en beuglant des airs martiaux. J'en ai profité pour quitter aussitôt les lieux sans être le moins du monde inquiété et j'ai tourné dans le quartier dans l'attente de ce que je cherchais. Il était environ quinze heures.
Cela n'a pas duré très longtemps, une petite maison toute banale s'il n'y avait, bien en évidence, un panneau polychrome : Armée Française, Centre de Recrutement, Légion étrangère.
J'ai poussé la porte, il y avait un bureau, un gradé, quelques chaises. J'ai dit que je voulais m'engager, le gradé m'a demandé d'attendre le temps que passe le médecin qui est arrivé une heure après. Il m'a examiné sommairement dit que pour le moment c'était bon, alors le gradé m'a dit que désormais je m'appellerais Franck Vandenberghe et que j'étais de nationalité belge. Il m'a établi des papiers d'identité provisoires et j'ai passé la nuit dans la caserne d'un régiment d'infanterie avant de prendre le lendemain le train pour Marseille. Je savais ce qui m'attendait désormais : Aubagne, le centre d'instruction et puis l'Indochine, une autre manière pour moi de casser du communiste.
Voilà comment je suis sorti de Berlin pour mieux recommencer à me battre dans les rizières infectées du Tonkin.
J'ai écrit une lettre à Inge en lui narrant mes péripéties de retour. Je lui ai dit que je l'aimais, mais que la guerre qui nous avait réuni nous séparerait à nouveau, c'est comme ça, une femme est faite pour aimer, un homme aussi, mais, lui,doit se battre. J'ai ajouté que jamais je ne l'oublierais, ni elle, ni sa mère, ni mes camarades tombés du mauvais côté du destin, ni ce merveilleux peuple allemand que des singes vouaient aux gémonies. Sieg Heil ! ai-je terminé, jamais ils ne nous soumettront... et des tas de choses encore dans la même veine exaltée.
Et puis j'ai écrit une lettre aux parents de René. J'y ai mis tout ce que je pouvais mettre sur papier sans me dévoiler, je leur ai dit que leur fils était mort le 30 avril 1945, que je lui avais fermé les yeux et récité une prière pour que le bon Dieu accueille sa belle âme, mais que je ne savais plus où se trouvait le corps. Cela m'a délivré d'un poids.
Au centre d'instruction d'Aubagne, les sous-officiers ont directement remarqué que je n'étais pas un novice. J'avais beau leur jurer que jamais je n'avais fait mon service militaire, ni servi dans une armée étrangère, ils ne me croyaient pas. Ils se doutaient bien d'où je venais. Mais ils s'en fichaient, ils avaient besoin de cadres pour les événements d'Indochine comme ils disaient. Il y avait trois ou quatre légionnaires qui parlaient allemand et étaient enrôlés comme Tchèques. On a vite compris qui on était et on a fraternisé. Les autres légionnaires nous appelaient les Boches et j'en étais fier.
Avant d'embarquer six mois après, j'ai écrit à un oncle avec mission de transmettre ma lettre à ma mère. J'avais peur qu'en lui écrivant directement, la police française n'intercepte le courrier et sache où je me trouvais, je me méfiais quand même un peu de cet anonymat que pourtant la Légion me garantissait. Comme ça, elle saurait que je n'étais pas mort. J'espérais la revoir un jour ai-je écrit, mais je n'ai pas été exaucé. J'ai aussi écrit à Inge, bien des lettres, elle m'a répondu tout un temps et puis plus rien, c'est la vie ...
J'ai passé dix ans dans la Légion, j'en suis sorti adjudant, dans la SS je n'étais que Rottenführer, caporal-chef, j'avais fait du chemin. Et en plus, j'avais été décoré pour ma bravoure !
le-sto-est-etendu-a-tous-les-francais-de-16-a-60-anssto-.jpgUne loi d'amnistie avait été votée, en 1953 je pense, mais cela ne m'a pas incité à revenir dans mon pays. Trop de haine, trop de vengeance aveugle. Au bout de dix ans de Légion, je me suis installé au Portugal quand Salazar en était encore le dirigeant. J'ai épousé une portugaise et nous nous sommes installés dans un domaine vinicole du Douro. J'ai trois filles qui toutes parlent allemand. Je n'ai pas voulu leur apprendre le français.
Je ne cultive pas une nostalgie excessive pour le passé, mais je suis quand même allé quatre ou cinq fois à Madrid aux rencontres du chef belge Léon Degrelle qui dirigeait alors la Légion Wallonie. C'était un un héros, lui.
Maintenant il ne me reste plus qu'à attendre ma montée au Walhalla où je retrouverais pour toujours mes camarades. Nous passerons une éternité ensemble, débarrassés de ces insectes qui croupissent dans leurs béates illusions égalitaires. La vie est faite de conflits et ce sont toujours les vainqueurs qui mènent la dansent. Ils dominent les faibles, c'est naturel. Les femmes le savent d'instinct, les hommes l'apprennent au bout de la guerre, s'ils s'en sortent vivants.
La guerre a été mon université. Je n'ai qu'un seul regret : que nous l'ayons perdue.